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LA VIE QUOTIDIENNE A ALLAIRE AVANT LA RÉVOLUTION |
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LA VIE QUOTIDIENNE AVANT LA RÉVOLUTION.
S'il est facile de suivre l'évolution des seigneuries, l'étude du peuple est rendue beaucoup plus délicate. Quelquefois une minute poussiéreuse conservée dans une étude de notaire vient éclairer d'un jour nouveau mœurs et coutumes. Essayons de retrouver un peu la manière de vivre de nos ancêtres.
Le bourg d'Allaire, peu étendu, réunissait seulement quelques feux. En revanche, les villages dispersés ici et là constituaient, comme de nos jours, les centres vitaux de la vie paroissiale. Comment se présentaient ils à cette époque ? Il suffit de les voir aujourd'hui pour se rendre compte qu'ils ont peu varié. Généralement, habitation et écuries sont groupées les unes derrières les autres, assez tassées quelquefois. A part quelques grosses agglomérations comme Bocquéreux, Loppo, Peudu, ils ne comportent que peu de maisons. Beaucoup de fermes isolées. Certains, de fondation ancienne, voire gallo-romaine, conservent toujours une vieille bâtisse à côté de laquelle s'élève aujourd'hui une demeure nouvelle, bien provocante, à la manière des chalets et villas de banlieue.
Beaucoup de noms de villages se terminent par aie, ais, ce qui indique une création datant du XIIème ou XIIIème siècle : Maréchalaie, Quinaie, Championnais, Méaudaie, Giraudaie, etc... On trouve aussi : Chez-Rousseau, Chez-Méhaud, d'origine plus récente : XVIème ou XVIIème siècle.
La maison d'habitation regarde le plus souvent le midi. Assez longue, peu haute, sauf les anciens manoirs, elle semble écrasée sous une couverture d'ardoises — ardoises du pays — N'oublions pas que de la région d'Allaire on extrayait maintes ardoises jusqu'à une époque assez récente. La carrière de Béganne était encore exploitée en 1830. Peu de couvertures en paille pour l'habitation. En 1769, trois couvreurs en ardoises sont signalés dans la commune. Les écuries et « loges » restent en « rô », comme de nos jours.
Les ouvertures, petites, 0,60 x 0,50, sont bardées de tiges de fer et ne laissent pénétrer qu'une lumière insuffisante. Le linteau de la porte est le plus souvent en bois. Sur le côté de la cheminée, tourné au midi, un cadran solaire gravé dans un « pâlis ». Bien travaillés, mais sans dessin, une croix ou un calice tout au plus, ces cadrans se trouvent dans tous les coins de la commune. Citons celui du Béziers « fait par Jean Tual en 1755 », celui du village des « Bois ». Le plus remarquable orne la maison Potier à Bocquéreux.
Signalons une coutume répandue en Bretagne. Au moment de la construction d'une maison, on glissait une hache en pierre polie entre deux moëllons : la pierre du tonnerre, elle devait protéger le nouvel immeuble de la foudre. J'en ai trouvé une dans les murailles d'une masure à Peudu. Quelquefois on glissait une pièce d'argent — peut-être de l'année de la construction. — C'est ainsi qu'un hangar du Béziers a livré un demi-écu de 1725.
L'intérieur, terre battue, était naturellement sombre. Le sol se trouvait en contre-bas de la marche d'entrée. Ce qui frappait en entrant : la cheminée, le plus souvent gigantesque, située soit à droite, soit à gauche. Les meubles sont disposés le long du mur, mais laissent un passage entre eux et la muraille : commodités d'hygiène, sans doute, dans ces maisons à une seule pièce où vivaient parfois jusqu'à 13 personnes.
Les lits à fuseau — les châslits — ne présentaient pas de caractère artistique remarquable. Mais certaines armoires, aux panneaux hien ouvragés, font l'admiration des connaisseurs. Devant le lit, la « maie », vaste coffre d'une grande utilité, mais bien encombrant. Rendons lui cette justice qu'il servait au moins à soutenir le berceau du bébé quand les parents étaient couchés. Les vieux berceaux sont rares. J'ai eu la bonne fortune d'en voir un spécimen au Joncheraie.
Tout ce monde vivait et peinait dans ces lieux, pour nous archaïques. « Travailler la terre », sans doute, mais la travailler pour le compte du seigneur-propriétaire, jaloux de ses droits. Tel le droit du moulin, « droit naturel du fief ». Chaque seigneur possédait un moulin et les vassaux étaient tenus « d'aller au moulin qui est dedans la banlieue ». La banlieue, superficie bien définie, contient « six vingt cordes, chacune corde de six vingt pieds, assise par six vingt fois, faisant au total 2.400 toises » [Note : Mesure de longueur valant 1,949 m.]. Chaque seigneur avait donc intérêt à avoir plusieurs moulins répartis dans son fief. A chaque moulin à eau était joint un moulin à vent. Citons les moulins à eau de Quip, de Vaudeguip, de la Dentollerie. Les moulins à vent des Roches, Perrière, Renaudin, etc...
Tout était prévu : « Les moulans doivent moudre leurs bleds au moulin de leur seigneur, en leur rang, comme ils y arrivent. Et si le meunier le fait autrement, il est tenu l'amender et dédommager ». Seul le moulin de Quip nous éclabousse toujours de son écume blanchâtre.
Obligation de cuire le pain au four du seigneur. Le presbytère d'Allaire conserve encore un four banal.
Isolés dans leurs métairies, nos campagnards, gens pieux et courageux, aimaient à se trouver au bourg le dimanche pour la messe. Le recteur faisait office de garde-champêtre et du haut de la chaire, il annonçait les nouvelles à ses paroissiens. Les réunions se faisaient « au son de la cloche à la manière accoutumée ».
Les artisans allaient travailler sur place en campagne. Ils y résidaient eux-mêmes le plus souvent. En 1780, Vincent Thaumoux, menuisier, demeure au village des Chesnes. Joseph Noury, « tailleur d'habits » exerce son habileté à la Cadaie. Pierre Amouroux a installé son établi à Peudu, Julien Bihan, « tailleur d'habits » lui aussi, pousse allègrement l'aiguille au Cota. Toujours cette même année 1780, cinq cordonniers sont signalés dans la paroisse : Juhel, Denoual, Coué, Joseph Mahé et Joachim Mahé son fils. Les aubergistes ne sont pas loin, Julien Régent et Laurence Le Moye tiennent assises au bourg, il y en avait bien d'autres ! Tailleurs de pierres, tisserands, couvreurs en ardoises se retrouvent en grand nombre dans les actes notariés du XVIII siècle. La vie était dure, les mendiants si nombreux que le cahier de doléances d'Allaire s'en inquiétera.
Quel était le prix des denrées ? Il est difficile de les comparer avec ceux pratiqués actuellement. Souvenons-nous que la livre valait 3 francs-or 1914 et qu'il fallait 20 sols (sous) pour faire une livre.
Pour 3 sous, on avait 12 boutons de soie. Le maréchal-ferrant chaussait les chevaux pour 2 livres 8 sols, il effectuait le même travail sur une mule pour 1 livre 8 sols. Un couple de bœufs valait de 160 à 180 livres, un cochon 24 livres, une vache de 30 à 40 livres. Au Clos, « la meilleure charrette » fut vendue 66 livres, une « mée », 4 livres et « un bois de chaslit garnis (sic) d'une couette de balle » vous aurait été laissé pour 9 livres. En 1767, la cuisinière du Vaudeguip gagnait 100 livres par an. Elle devait être réputée car la fille de cuisine qui lui était adjointe se contentait de 25 livres.
Pas de journaux — et pour cause ! — Le marquis du Grégo, sieur du Vaudeguip, recevait « La gazette de Paris » pour 36 livres, « L'ami du roi », pour 33 li., « Le journal de M. Suleau » lui coûte 24 l.
Un voyage était toute une affaire. En 5 jours, la malle poste couvrait la distance Paris-Redon (118 lieues). 6 sols par lieue. Le total revenait à 100 livres avec les frais d'auberge.
Le manque de confort et de soins élémentaires fauchent les personnes, surtout les enfants. En 1726, sur 68 baptêmes célébrés à Allaire [Note : Le territoire d'Allaire plus sa trêve, Saint-Gorgon], 11 de ces nouveaux-nés mourront dans l'année !
1781. — Une terrible épidémie s'abattit sur Allaire et les paroisses avoisinantes. Le 21 août, le nombre des malades atteignait 164, quelques jours après il était de 180 ! Il fallut appeler le sieur Picot, chirurgien à Redon, et réclamer à Rennes un supplément de remèdes. Ce bon docteur, débordé, s'installe au presbytère, chez « M. le recteur où est le dépôt de remèdes ». Il se plaint : « le ris qu'on a envoyé n'est pas bon, il a de l'odeur et empêche les malades de prendre de la tisane ».
Cette maladie, compliquée par des « simtomes de fièvres malignes et putrides », avait d'abord commencé par les enfants, puis elle attaqua les adultes. Bocquéreux fut le premier quartier atteint.
« Cette dissenterie s'annonce tout à coup par des colliques très violentes avec une fièvre fort considérable... il n'est pas rare de voir un mor sans qu'il ne se corompe dans l'instant et qu'il ne saigne, évaquant un liquide à quantité et infectant quelquefois par la bouche, les oreilles, le nez et Lanusse » (sic).
Très contagieuse, la dysentrie fit de grands ravages et s'étendra à Saint-Jacut, Caden, Malansac, etc...
Pauvre sieur Picot, l'épidémie enrayée en septembre 1781, il réclamera son dû, soit 276 livres. Il ne le touchera que le 12 avril suivant !
L'hiver 1784 fut des plus rigoureux. La neige dura 3 mois et atteignit 50 centimètres. Les années suivantes, grande sécheresse. Un tiers des bestiaux périt. Le prix des denrées augmenta d'une façon alarmante. Le lait valut jusqu'à 9 sous le pot, le beurre, de 7 à 8 sols la livre, monta à 30 sols. Toute cette misère déclencha un vaste mouvement de protestations qui éclatera en 1789.
Signalons un fait assez curieux. Le 9 juin 1778, missire Charles Baston, recteur d'Allaire, baptisa un nègre dans notre bonne vieille église :
« ... après en avoir prévenu Monseigneur l'illustrissisme et Révérendissime évêque de Vannes et reçu ses instructions, j'ai, recteur soussigné, baptisé solennellement un nègre âgé d'environ seize à dix-sept ans, originaire de la Côte d'Angola, appartenant à pierre Doucet, négotient à Nantes et résidant actuellement à la terre de la forêt en cette paroisse. On a donné au baptisé les noms Charles, Joseph, Pierre - parrain a été noble homme joseph Héry, demeurant chez Monsieur son père au château de Deil et marraine dame Jacquette de Lesquelen, veuve Baston, demeurant au presbitaire d'Allaire, lesquels ont tous signé avec nous excepté le baptisé qui a déclaré ne le scavoir ».
L'événement attira certainement l'attention de nos compatriotes ! Nantes était le centre de ce commerce déplorable. Que l'on songe qu'un Noir s'achetait 7 à 800 livres et qu'il était revendu — esclave — 1.800 livres ! Commerce lucratif, cette traite du bois d'ébène, mais combien inhumain !
***
Avant de clore ce chapitre, il est bon de voir les impositions qui retombaient sur le dos du peuple.
Allaire dépendait du fief des sires de Rieux, appelé le Comté de Rieux. Etant d'une étendue trop considérable, la juridiction fut divisée en trois branches : juridiction de Rieux à Rieux, Rieux à Peillac et Rieux à Fégréac. Allaire était du ressort de la première juridiction.
Les seigneurs de Rieux prélevaient des redevances sur toutes les terres de leur fief. Chaque domaine se voyait taxé d'abord par la fiscalité royale : fouages, capitation, dixième, vingtième [Note : Beaucoup de ces impôts dataient du XVIIème ou XVIIIème siècle : — la capitation, créée en 1695, deviendra annexe à la taille dès 1701. En principe elle était proportionnelle à la fortune et au rang. — le dixième, établi en 1710, supprimé en 1749 ; il correspondait à notre impôt cédulaire. — le vingtième, impôt de 5 %, institué par le contrôleur général Machault, frappait la propriété. C'était le plus juste, parce que basé sur les biens fonciers impossibles à dissimuler]. En 1750, le Gros-Chêne devait 5 livres 19 sous pour le vingtième. Venaient ensuite les impositions seigneuriales : la taille et la redevance de vassalité, c'est-à-dire un cens sur les terres de la seigneurie.
Ajoutons la dîme perçue par le recteur, dîme à la 11ème gerbe, 22ème gerbe, etc... suivant les paroisses.
Cette fiscalité nous semble excessive et tracassière. Certes, les redevances étaient devenues impopulaires — elles le sont toujours — mais elles n'apparaissent pas trop élevées. M. Merlet a donné le tableau des redevances dues sur le Gros Chêne. Les voici pour l'année 1750 :
1) A la seigneurie de Rieux : 4 demés, 1 poule.
2) A la seigneurie de Deil :
2 boisseaux d'avoine.
3) rentes dues à la seigneurie de Deil : 8 livres 11
sous.
4) fouages : 12 livres 7 sous.
Ajoutons le vingtième : 5 livres 19
sous.
Le total n'est pas exorbitant. Si le fermier d'aujourd'hui calculait le prix du fermage, impôts et assurances, la proportion serait plus élevée. Mais le mode de recouvrement, trop compliqué, agaçait les tenanciers. De nos jours, l'Etat centralise tous les impôts. A cette époque, les seigneurs et le roi faisaient prélever les leurs par une nuée de greffiers et notaires, mal vus du peuple et souvent malhonnêtes.
***
Peu de personnages célèbres passèrent à Allaire du XVème au XVIIIème siècle. Le château de Rieux leur réservait réception plus grandiose.
Citons saint Vincent Ferrier qui aurait au moins passé sur le territoire de la paroisse en 1418 lorsqu'il se rendit à Rieux puis à Theix [Note : « L'itinéraire suivi au Moyen-Age quittait la Voie Romaine à la croix de La Hillaie et gagnait Vannes par Caden, Limerzel, Questembert, etc... C'est le chemin parcouru en 1418, par saint Vincent Ferrier pour se rendre de Nantes à Vannes ». M. Thomas-Lacroix : Bull. Société Polymathique, année 1953-1954, p. 27].
Le duc de Bretagne, Jean V, séjourna plusieurs fois au château de Rieux et au Plessix-de-Ressac (aujourd'hui Plessix-Limur) demeure de Charles de la Villaudren, son écuyer. Ce seigneur, ami personnl du duc, ratifia plusieurs traités en son nom.
Enfin Anne de Bretagne fut l'hôte de son tuteur Jean IV, sire de Rieux. Elle passa probablement à Allaire lors de son voyage forcé de Vannes à Redon — via le couvent de Bodélio — en février 1489. Dans ce cas, elle aurait emprunté « le chemin Redonnais ».
(Georges Le Cler).
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