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LES TRAVAUX DE SECOURS EN 1790 ET 1791 DANS LES CÔTES-DU-NORD. |
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Si la misère avait toujours été grande en Bretagne, elle était devenue particulièrement âpre au début de la Révolution. Les causes en sont aujourd'hui trop connues pour que nous y insistions. Les établissements hospitaliers voyaient leurs ressources disparaître ; la charité privée s'était presque complètement tarie. Le souci de la mendicité et du vagabondage venait s'ajouter aux autres multiples soucis des administrations, incapables de porter remède à tout mal. La population des campagnes était plus misérable qu'elle ne l'avait été depuis bien longtemps. Le département était sans cesse traversé par les mendiants chassés de Paris, auxquels l'on devait payer trois sous par lieue. La sécurité publique se trouvait par suite compromise, et lorsque plus tard se produira le mouvement de la chouannerie, les déprédations, les vols, les assassinats seront commis presque toujours par ces bandes de gens sans aveu, qui souvent ont formé exclusivement les troupes des chefs redoutés, Sans-Quartier ou Justice.

L'Assemblée nationale s'était montrée émue de cette recrudescence de misère qui désolait la France, et par deux fois, en juin et en décembre, elle vota des fonds pour venir en aide aux malheureux, leur fournir du travail et détruire autant que possible la mendicité. La détresse du trésor public ne lui permit pas de faire en ce sens tout ce qu'elle aurait souhaité, et les assemblées qui la suivirent le purent encore beaucoup moins qu'elle.
Le département des Côtes-du-Nord reçut donc deux fois des secours pour ses malheureux : la première fois 30.000 livres, la seconde fois 80.000. Montrer comment ces subsides furent employés pour répondre au vœu de l'Assemblée, à quelles idées les administrateurs obéirent en faisant exécuter de préférence certains travaux, quelles difficultés ils rencontrèrent, enfin quels résultats ils obtinrent, tel sera le but de ce travail.
***
C'est en conséquence des lettres patentes du 13 juin 1790 sur un décret de l'Assemblée du 30 mai que les premières 30.000 l. furent accordées au département pour le soulagement de ses pauvres. Les membres du Directoire ne se pressèrent pas de réclamer ces secours, car, à la belle saison, dans un département presque essentiellement agricole et maritime, la misère se fait moins sentir. Elle attendit au 26 décembre 1790 avant d'en écrire au contrôleur général des finances Delessart.
« Il falloit, Monsieur, disaient-ils, pour seconder les vues bienfaisantes du roi citoyen, il falloit des ministres patriotes. Le Dieu tutélaire de l'Empire l'en a pourvu. Le précieux soin de maintenir la constitution est confié à ses vrais amis ; l'attente des François ne sera plus trompée. Mais, Monsieur, il est encore des obstacles à surmonter. Celui qui nous paroît dans notre Département le plus pressant à vaincre, c'est la misère. Nous supprimons ici le tableau effrayant [Note : Et c'est dommage. Ce tableau n'eût pas manqué d'être très suggestif] que nous pourrions vous en faire, parce qu'il affligeroit le cœur paternel de Sa Majesté. Elle nous a autorisé dans les instructions qu'elle nous a fait adresser le 20 août dernier à lui demander une somme de 30.000 livres que sa bienfaisance destinoit au soulagement des pauvres de notre département. Si nous avons différé d'en faire la demande jusqu'à ce moment, ce n'a été que par égard à la détresse du trésor public et parce que les travaux de la campagne étoient encore ouverts. Nous nous empresserons de répartir entre nos municipalités les bienfaits du Roi. Ces fonds que Sa Majesté nous a accordés serviront aux premiers établissemens de charité que le Conseil général a arrêté de former dans chaque paroisse [Note : Ce projet était beaucoup trop vaste pour être réalisable. On n'essaya même pas d'y donner la moindre suite], en attendant la loi promise sur la mendicité... » [Note : Arch. dép. des C.-du-N. (Corr. relative au départ. de la Guerre), 1 L 7.1, f. 26].
En même temps on pressait le retour des états que le Comité de Mendicité avait envoyé à remplir et que n'avaient pas encore réexpédiés les districts de Saint-Brieuc, Lamballe, Loudéac et Rostrenen.
« .... Ils nous sont absolument nécessaires pour faire la distribution des sommes que l'Assemblée nationale a accordées pour les travaux publics qui vont être ouverts incessamment… » [Note : Arch. dép. des C.-du-N. (Corr. relative au départ. de la Guerre), 1 L 7.1, f. 44].
Bientôt enfin l'on allait apprendre une heureuse nouvelle. L'Assemblée nationale, par un décret du 16 décembre, accordait, pour être répartie entre les 83 départements français, une somme de 15 millions de livres sur les fonds du trésor public, destinée à « subvenir aux dépenses de travaux de secours qui y seront établis... ». Chaque département recevrait d'abord 80.000 l. : 40 en janvier, 20 en février et 20 en mars. L'article 3 spécifiait que toute latitude était laissée sur les travaux à accomplir, et l'article 4 que ces travaux devaient commencer immédiatement.
C'est le 5 janvier 1791 que le département recevait ce décret par l'intermédiaire du Comité de Mendicité de l'Assemblée nationale. Il se hâta d'en aviser les districts. Son opinion était alors de répartir ces 80.000 l. entre les districts au prorata de leur population : 40.000 l. pour les réparations les plus urgentes à apporter aux chemins vicinaux les plus utiles de chaque canton, « et ces autres 40.000 l., nous les destinerions volontiers à la filature et fabrique de toile ». Si les districts estimaient qu'on pût en faire un meilleur emploi, le département leur demandait de le lui indiquer le plus promptement possible.
« Quant à la répartition définitive qui se fera entre les départemens, d'après leurs mémoires respectifs, des 8.360.000 restant, ajoutait-il, nous avons lieu d'espérer que ce département y aura bonne part. Si on consulte et le nombre des classes indigentes et laborieuses, et l'utilité publique, et l'intérêt général que nous garantissons pouvoir en retirer, dessèchemens, défrichemens, corderies, filatures, fabrique de toile à voile, fabrique de toile, tanneries, fabrique d'étoffe de Ste Croix et autres, bergeries, curemens de port de mer, construction de ponts, ponceaux et quays, on ne sauroit être embarrassé que du choix. Veuillez cependant, MM. s'il nous est échappé quelque objet d'utilité que la localité de votre district, pourroit présenter, veuillez nous le rappeler, etc... » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 59-60].
Enfin, comme l'on n'avait pas encore reçu de réponse à la lettre du 26 décembre, le 11 janvier l'on écrivait à nouveau à Delessart pour obtenir le premier secours de 30.000 l.
« Nous ne saurions croire, Monsieur, qu'en différant par des considérations de bien public de presser le délivrement du secours qui nous étoit promis et sur lequel nous avons toujours compté, nous puissions en être privés. Sa destination est pieuse et sacrée ; chaque canton de notre Département nous montre des vieillards et des infirmes à soulager, des laboureurs et des artisans tellement chargés d'enfants en bas-âge que le prix du travail le plus opiniâtre ne peut frayer à leur subsistance... » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 62].
Ces craintes étaient heureusement vaines. Par une lettre du 6 janvier qui ne parvint que le 12, le contrôleur général des finances annonçait que les 30.000 l. étaient mises à la disposition du département pour être réparties entre les neuf districts, à raison de leur population active.
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L'administration ne perdit pas de temps. Elle transmit immédiatement cette information aux districts, les priant de délibérer sans retard sur l'emploi de cette somme et leur recommandant, ce qu'elle fera toujours avec insistance, l'exactitude et l'économie. « Consacrés au soulagement de la mendicité, ils [les fonds] doivent être portés dans les lieux où le besoin de l'indigence se faisant le plus sentir, il est nécessaire d'apporter les moyens de subsistance ». Enfin elle adressait le tableau de répartition des secours, tableau qui avait été arrêté le 5 décembre 1790 par le Conseil général des Côtes-du-Nord et que nous reproduisons.
St-Brieuc
: 4.830 l. 10 s. 3 d.
Dinan : 3.966 l. 1 s. 6 d.
Lannion : 3.406 l. 15 s. 5
d.
Pontrieux : 3.050 l. 17 s.
Guingamp : 2.694 l. 18 s. 7 d.
Rostrenen : 2.389 l. 17 s. 1 d.
Lamballe : 3.101 l. 13 s. 11 d.
Broons : 2.745
l. 15 s. 6 d.
Loudéac : 3.8131. 10 s. 9 d. [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L
7.1, f. 62-63].
Deux jours après, le Directoire, s'appuyant sur un passage de la lettre de Delessart qui donnait l'autorisation de ne toucher les fonds sur le trésor public qu'au fur et à mesure des besoins, délibérait de n'envoyer et n'envoyait effectivement d'ordonnances de paiement sur Guyard, « faisant fonctions de trésorier de la ci-devant province de Bretagne », que pour le tiers de la somme [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7 F 2 (Délibérations)].
Bientôt les réponses à la lettre du 12 janvier arrivèrent au département. Cette correspondance est particulièrement instructive et peut servir à préciser les pensées des administrateurs. Ainsi le Directoire du district de Loudéac avait cru devoir répartir au marc la livre, à l'instar de l'administration centrale, les 3.813 l. 10 s. 9 d. qui lui revenaient entre les paroisses de son ressort. Le désaveu ne se fit, pas attendre.
Le Directoire du département fait justement remarquer que, si, par exemple, il avait ouvert deux ateliers de charité dans les Côtes-du-Nord, beaucoup de pauvres n'auraient pu profiter de la ressource qui leur était offerte. Mais ce que le département n'a pu faire, les districts le peuvent, car leur extension territoriale est beaucoup plus restreinte. Vouloir ouvrir des ateliers dans chaque paroisse est impossible : 30.000 l. ne sauraient suffire. Une telle répartition ne donnerait aux municipalités que des ressources infimes. Pour s'éviter toute peine, il est très vraisemblable qu'elles en feraient une distribution gratuite.
« Veuillez bien, Messieurs, précisait-il, occuper les pauvres à des travaux dont le public puisse retirer un avantage, tels qu'à des réparations de chemins vicinaux les plus utiles et qui se trouvent en mauvais état, à des défrichemens, etc... Vous pourriez même, si vous n'y voyiez pas d'inconvénient local, passer pour ces objets des adjudications ou des marchés en ayant soin d'imposer aux entrepreneurs la condition d'employer les nécessiteux de votre district... ».
Bien entendu, et l'instruction royale l'indique, ces nécessiteux devront recevoir un salaire inférieur au salaire courant [Note : Du six aoust mil sept cent quatre vingt onze, séance du soir tenue par MM. Le Mée, Rivoallan, Urvoi, Rupérou, Morand, Bouttier, Fercoq, Corvoisier. Présent, M. le Procureur général syndic. M. le Procureur général syndic a représenté les tableaux dans lesquels les directoires de districts proposent le taux de la journée de travail pour les municipalités de leur territoire. Le Directoire du département, après l'avoir entendu dans ses conclusions, s'occupent de préparer l'article 11 de la loi du 18 février sur la contribution mobilière et délibérant sur la fixation de la journée de travail proposée par chaque district a arrêté le taux comme suit, savoir : — District de Broons : [pour toutes les municipalités : 13 s. 4 d.]. — Dinan : [pour la municipalité de Dinan : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]. — Guingamp : [pour la municipalité de Guingamp : 15 s ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]. — Lamballe : [pour les municipalités de Lamballe et de Moncontour : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]. — Lannion : [pour les municipalités de Lannion et Tréguier : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d. — Loudéac : [pour les municipalités de Loudéac et d'Uzel : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]. — Pontrieux : [pour les municipalités de Pontrieux et Paimpol : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]. — District de Rostrenen : [pour toutes les municipalités : 13 s. 4 d.]. — District de St-Brieuc : [pour les municipalités de Saint-Brieuc et Quintin : 15 s. ; pour toutes les autres : 13 s. 4 d.]]. Le Directoire, etc... Arch. dép. des C.-du-N., L 7 G 3, f. 96-97]. Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 78. Cette lettre fut communiquée le 29 à tous les districts] payé dans la région pour les mêmes travaux. Et le Directoire concluait sagement que, si l'on ne peut espérer accomplir de grands ouvrages, du moins fera-t-on besogne utile, et en tout cas diminuera-t-on la mendicité en obligeant les indigents au travail [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 100].
Par contre, il approuve sans restriction la répartition que le district de Saint-Brieuc a faite de ses 4.830 l. 10 s. 3 d. aux cantons de son arrondissement. Il se borne à inviter le canton de Plœuc à pourvoir aux réparations les plus urgentes du chemin de Lanfains à Quintin [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 102].
Le 9, il écrit aux districts que les ordonnances des deux derniers tiers leur seront adressées dès que nécessité l'exigera. Mais cette communication déjà faite n'est qu'un prétexte pour les engager à commencer les ouvrages sans retard.
L'hiver est rigoureux. Certains districts ne se hâtent pas assez à son gré et les malheureux souffrent. C'est ainsi que les administrateurs de Lamballe ont demandé aux municipalités de leur arrondissement le même travail que le département a demandé aux districts, touchant le meilleur emploi des sommes allouées. C'est en apparence un excellent parti, mais la besogne que l'on impose à des municipalités presque toutes mal disposées traînera en longueur : ne durât-elle que six semaines ou un mois, ce serait encore beaucoup trop.
« La saison la plus dure pour les malheureux seroit passée alors, sans qu'ils eussent reçu les secours que l'Assemblée nationale leur destinoit pour l'hiver » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 102].
Parfois se produisent des erreurs d'interprétation. Le district de Guingamp a arrêté de réparer le chemin de Coëtando à Plouagat. Or le fonds des 30.000 l., en ce qui concerne les routes, ne peut être affecté qu'aux réparations des chemins vicinaux, et le Directoire précise, « c'est-à-dire des chemins qui conduisent de bourg à bourg et n'ont pas été jusqu'à présent entretenus aux frais de l'Etat ». Le chemin de Coëtando à Plouagat n'est qu'une portion de la grande route stratégique de Rennes à Brest, établie par le duc d'Aiguillon : c'est donc un de ces grands chemins pour lesquels les Etats de Bretagne avaient à voter des ressources. Le Directoire de Guingamp devra donc modifier sa délibération [Note :Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 102-103], et, le 23 février, revenant à la charge, on le presse de commencer immédiatement les travaux [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 3].
Le 18, on avait approuvé la délibération du district de Dinan tendant à faire réparer les chemins de Dinan à Pleurtuit et Combourg, dans l'Ille-et-Vilaine, et de Nazareth (sur la route de Corseul) à Plancoët. Il est seulement dommage que personne n'en ait pris l'adjudication, car les travaux auraient été certainement obtenus à meilleur compte. On l'autorise donc à « passer... un marché avec des hommes de confiance pour diriger les travaux sous l'inspection des municipalités des lieux ». On lui recommande enfin, comme on l'a déjà fait à maintes reprises, d'occuper les ouvriers à la tâche et à un taux inférieur au taux moyen, dans la crainte de voir les cultivateurs déserter l'agriculture [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.1, f. 108]. Le 21, même approbation, mêmes conseils sont donnés au district de Rostrenen [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 1].
Cependant bien peu de districts ouvrent ces travaux urgents. Le Directoire du département, stimulé par son procureur général syndic, l'abbé Armez [Note : Cf. notre ouvrage La Révolution dans les Côtes-du-Nord (Etudes et Documents)], ne cesse d'insister. Le 25 février il s'adresse aux districts de Pontrieux et de Broons [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 5]. Le 2 mars, il demande au district de Loudéac de lui indiquer quels sont les chemins de traverse dont il compte faire exécuter les réparations, au moyen des deux derniers tiers de sa part, puisque le premier a été inconsidérément distribué entre ses municipalités. Qu'il se hâte « pour que les pauvres profitent dans l'hiver des ressources qu'ils leur présentent et qui sont encore plus nécessaires » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., L 7.2, f. 10]. Le 4, on écrit à nouveau aux administrateurs de Pontrieux pour les inviter à ne faire travailler qu'aux chemins vicinaux et à commencer au plus vite [Note : Arch. dép. des C.-du-N., f. 12]. Le 9, en renvoyant au district pour avis une pétition de la municipalité de Saint-Brieuc qui sollicite de nouveaux subsides pour n'avoir pas à interrompre les travaux de charité, on lui recommande la diligence.
« Ces travaux publics occupent trop de malheureux pour ne pas mériter toute la considération des corps administratifs. La morale, la politique, l'utilité générale même exigent impérieusement qu'ils soient continués sans interruption » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., f. 13].

Le district de Broons, un mois après la réponse que le département a faite aux administrateurs de Lamballe, l'informe qu'il a arrêté d'écrire aux municipalités de son ressort pour leur demander à quels usages il convient d'employer sa part des 30.000 l. Sans perdre patience encore, on lui répond le 18 mars par les mêmes arguments que l'on a opposés le 12 février au district de Lamballe.
« Les travaux de la campagne s'ouvriront et vous ne pourrez plus alors sans nuire au moins indirectement à l'agriculture, employer les secours... quoique suivant l'instruction du 26 décembre dernier, vous fassiez travailler à la tâche à un taux inférieur au prix courant des autres ouvrages » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., f. 18].
Toutes ces exhortations semblent vaines. Le 20 avril — il est vrai que depuis plusieurs semaines l'on a le souci des travaux à opérer sur le fonds des 80.000 l., — le département engage encore le district de Pontrieux à employer les 3.050 l. qui lui sont allouées à réparer les chemins vicinaux et lui demande où en sont les ouvrages [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 42]. Mêmes questions aux districts de Guingamp [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 42] et de Lannion [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 46]. Celui de Dinan, qui a pourtant fait approuver sa délibération depuis longtemps et celui de Broons n'ont pas encore commencé les travaux [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 43]. Le district de Loudéac n'a pas choisi les chemins vicinaux qu'il compte faire réparer [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 43-44]. Lamballe n'a rien fait [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 44].
Le 11 mai, alors qu'il a fait passer à peu près toutes les sommes qui reviennent aux administrations locales sur le fonds des 30.000 l., le département doit encore engager le district de Lamballe à désigner les routes dont il poursuivra les réparations, et lui remontrer que la répartition des subsides entre les municipalités de son ressort ne serait qu'une « chétive aumône » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 57-58]. Il doit insister encore le 31 mai.
« Vous nous marquez par votre lettre du 23 que, pour ne pas mécontenter les municipalités de votre arrondissement qui ont toutes également des besoins, vous avez été obligés de répartir entre elles le premier tiers de la part qui revient à votre district sur le fonds de 30.000 livres accordé au département, et qu'il est presque impossible de ne pas distribuer de la même manière, les deux autres tiers. Il nous semble que vous pourriez encore remplir le but qu'elles désirent en les engageant à envoyer aux chemins vicinaux, que vous feriez réparer, les gens pauvres de leur territoire. L'homme, qui a besoin de travail, doit aller chercher les ressources que lui présente la bienfaisance publique là où l'intérêt les a placées. Il ne faut donc pas que des considérations locales empêchent les administrateurs de s'occuper du bien général, toujours préférable au bien particulier d'un lieu ou d'un individu. Nous vous prions, Messieurs, de vous pénétrer de cette vérité qui est si bien démontrée dans l'instruction du 26 décembre 1790. Si, pour vous faire sentir la nécessité de suivre les bons principes de cette instruction, il suffisait de vous donner un exemple, nous vous citerions celui de MM. du Directoire de Loudéac qui, comme vous, avoient cru devoir se rendre aux instances des différentes municipalités de leur ressort, en leur distribuant proportionnellement le premier tiers de leur part des 30.000 livres. Nous leur avons fait voir l'inconvénient, et ils se sont portés à employer les deux autres tiers aux réparations de deux chemins vicinaux. Nous n'attendons pas moins du zèle que vous avez manifesté jusqu'à présent pour la chose publique. Si vous persistiez au surplus, MM., à ne pas adopter les avis multipliés que nous vous donnons à ce sujet, nous n'aurions pas à regretter d'avoir négligé de vous mettre sous les yeux les loix et les instructions qui sont la base de notre conduite ..... » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 72].
Ces menaces à peine déguisées produisirent enfin leur effet, et le district de Lamballe s'exécuta.
Le 18 juillet encore — et voilà beau temps que l'hiver est passé — l'on approuve l'emploi auquel la municipalité de Tréguier destine les 1.000 l. que lui a abandonnées le district de Lannion.
Seul le district de Broons est en retard.
« Nous devons encore vous répéter, MM., lui écrit-on le 22 juillet, que nous avons désiré il y a longtems que vous eussiez trouvé des moyens d'employer les 2.745 l. 15 s. 6 d. qui vous revenoient sur le fonds des 30.000 livres. Nous ne vous dissimulerons pas que vous êtes le seul des Directoires de District qui n'ayez pas fait jouir vos concitoyens de ce secours » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 110].
En somme, les 30.000 l. destinées à soulager les malheureux pendant l'hiver ne furent employées qu'au printemps et à l'été, et probablement dans des conditions déplorables. Ces subsides étaient insuffisants par avance : ils devinrent insignifiants.
Les Directoires de districts sont en effet souvent composés d'hommes timorés et sans expérience des affaires de l'administration. Ils subissent trop l'influence des municipalités de leur ressort avec lesquelles ils sont en rapport constant — et ces municipalités sont généralement peu cultivées. Leur courte vue ne leur permet guère de s'élever an-dessus de l'intérêt particulier de la commune ; et, dans l'attribution des secours aux malheureux, comme d'ailleurs en toute autre circonstance, leur mauvais vouloir et leur ignorance causeront, bien des embarras aux administrations centrales.
Le département avait sagement pensé quand il avait engagé les districts à réserver le fonds des 30.000 l. à l'entretien des chemins vicinaux les plus fréquentés. Supprimer la mendicité et le vagabondage par le travail ; disperser en de nombreux ateliers les miséreux qui, réunis, pouvaient menacer la sécurité publique ; les rétribuer un peu moins que les journaliers pour que leur sort ne fit envie à aucune catégorie d'artisans et de cultivateurs ; enfin améliorer les voies de communication : c'était un programme excellent qui pouvait être exécuté. Mais dans les Côtes-du-Nord, il ne pouvait l'être que par le Directoire de département, dont les membres étaient à la fois éclairés et énergiques.
Peut-être aurait-on risqué une répartition moins exacte, mais à tout prendre cette inexactitude relative eût été infiniment moins préjudiciable que ne le furent les tergiversations et les lenteurs des districts.
L'on devait d'ailleurs s'en rendre compte. C'est au département qu'incomba la tâche de surveiller l'emploi du fonds des 80.000 livres. Cet emploi fut fait à la fois d'une manière intelligente et rationnelle, dans l'intérêt bien entendu du département entier. On sent que l'on ne fera plus travailler au hasard, et qu'on s'efforcera de réaliser le plan que l'on a tracé au début.
***

Sous l'influence des réponses des districts à sa lettre du 15 janvier 1791, le département avait modifié sa manière de voir pour la répartition du fonds des 80.000 l., tout au moins en ce qui concernait la quotité des sommes à allouer à chaque espèce de travaux. L'arrêté qu'il prit en conséquence, le 7 mars 1791, donne l'exposé de ses idées, et le programme détaillé des ouvrages que l'on exécutera. Nous ne croyons mieux faire, malgré sa longueur, que de le citer en entier :
« .... Le bureau des hopitaux, mendicité, travaux et atteliers de charité [Note : Il était placé sous la surveillance de Bouttier et Rivoallan (Cf. Léon Dubreuil. La Révolution dans le département des Côtes-du-Nord. La méthode de travail du premier Directoire)], a fait son rapport des moyens d'ouvrir dans toute l'étendue du département des travaux appropriés aux besoins des classes indigentes et laborieuses, et présentant un objet d'utilité publique et d'intérêt général pour l'Etat et le département, pour l'emploi utile de la part qui lui reviendra dans le secours de 15 millions décrété sur le trésor public le 19 décembre 1790.
Le Directoire du Département, ouï le Procureur général syndic en ses conclusions, déclare qu'il n'est pas un seul canton sur la surface du département où il ne se montre et une foule de bras à employer et des travaux utiles à ouvrir : plantations, dessèchemens, défrichemens, filatures, corderies, fabriques d'étoffes, de toiles, de toile à voiles, curemens de ports de mer, réparations urgentes des chemins vicinaux, partout l'utilité et l'avantage se montrent à l'envie (sic) et se disputent la préférence : le Directoire n'est arrêté que par l'embarras du choix des objets et le regret de ne pouvoir les embrasser tous à la fois ; mais les moyens ne pouvant s'étendre à tout, il faut les borner aux objets qui présentent plus d'utilité publique et d'intérêt général pour l'Etat et le département.
Bordé de soixante lieues de côtes dans sa plus grande étendue, de l'orient à l'occident, l'espoir le plus soutenu de sa prospérité est fondé sur le commerce maritime tant avec le reste du Royaume qu'avec l'étranger ; cette considération détermine le Directoire à employer les bras de la classe indigente à rendre sûr et commode l'accès de plusieurs ports et hâvres interressans son Département, et à rendre praticables les chemins vicinaux qui aboutissent à ces ports. Les motifs secondaires qui décident le Directoire à préférer l'utilité générale et particulière de ces travaux à un défrichement ou un dessèchement dans un point du département sont : 1° la répugnance invincible des habitans de la campagne à s'éloigner de leurs foyers pour aller au loin chercher du travail ; — 2° la certitude de n'occuper alors que des errans et des vagabonds dont le rassemblement dans ce moment serait d'autant plus dangereux que le Département, violamment agité par les manœuvres des prêtres coalisés contre les loix, n'auroit pas les forces suffisantes pour dissiper les attroupemens que ce rassemblement favoriseroit. Les circonstances impérieuses forcent ainsi de diviser les travaux qui n'en seront pas pour cela moins utiles à l'Etat et au département. Ils seront distribués de manière que le plus d'indigents possible pourront y participer. Leur nombre est plus prodigieux surtout pendant la stagnation du commerce et de la navigation. Déterminé par ces considérations, le Directoire arrête d'ouvrir de jour à autre dans le Département les travaux ci-après, savoir :
L'escarpement jugé nécessaire pour rendre faciles et commodes l'accès du hâvre de Plancoët, et les armemens à faire dans la rivière de Dinan ;
Pareils travaux aux hâvres de Dahouet, du Portrieux, de Binic et aux ports de Paimpol et du Légué ;
Le rétablissement très urgent et la continuité très utile du chemin vicinal qui conduit du port de Lannion à Callac par le Vieux-Marché et Plounévez [Note : Plounévez-Moëdec] ;
Les réparations commencées du chemin vicinal de Quintin par le Vieuxbourg [Note : Le Vieux-Bourg près Quintin] à la grand route de Guingamp à Corlaix [Note : La route de Guingamp à Corlay est une portion de la grande route stratégique de Lannion à Vannes établie par le duc d'Aiguillon], les réparations du chemin de Cone [Note : Caulnes] à Broons.
A tous ces travaux le Directoire arrête que du premier fonds de 80.000 livres, il sera employé celle de 62.000 livres, dont 9.000 livres aux travaux du port de Paimpol, 3.000 à ceux du Légué pour curer les vases au-dessous de ses quais, 3.000 à ceux du hâvre de Binic, pareille somme à ceux du hâvre du Portrieux, 3.000 livres à celui de Dahouet, pareille somme à celui de Plancoët, 25.000 au rétablissement et continuité du chemin de Lannion à Callac par le Vieux-Marché et 4.000 aux réparations du chemin de Quintin par le Vieuxbourg à la grande route de Guingamp à Corlaix. Pour les réparations du chemin vicinal de Broons à Caulnes, 3.000 livres, pour le curement du port de Dinan, 6.000 livres.
Le Directoire du Département, considérant ensuite que la filature fait vivre dans ce département une moitié de ses habitants, dispose dudit premier fonds de 80.000 livres une somme de 18.000 livres à être distribuée par forme de prêt à des sociétés solvables de Loudéac, Lannion, Guingamp, Pontrieux et Tréguier, pour vivifier les atteliers que les dites sociétés établiront et seront invitées d'établir à leur compte pour le soulagement des malheureux.
Arrête que pour continuer les travaux qui seront ouverts à Paimpol, au chemin de Lannion à Callac, au Légué et à Dinan, il sera demandé au Trésor public une somme de 250 mille livres dans la nouvelle répartition qui sera faite des huit millions soixante mille livres restans des 15 millions décrétés.
Arrête que de moment à autre les ingénieurs du Département descendront avec les commissaires que le Directoire se propose de nommer avec ceux des districts et des municipalités pour rapporter des procès-verbaux et devis estimatifs des travaux dont l'entreprise est arrêtée par la présente, qu'il en sera passé aussitôt des adjudications aux rabais qui seront divisées autant qu'il sera possible, et pour lesquelles les entrepreneurs seront chargés d'employer les hommes de la classe indigente et laborieuse qui se présenteront avec les certificats des municipalités de leur domicile, et dans le cas où quelques-uns des dits travaux ne pourroient être faits par entreprise, ils seront exécutés à la tâche, et dans tous les cas l'instruction du Roi du 26 décembre 1790 sera tidellement observée et exécutée dans toutes ses dispositions » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., L 7 F. 2, f. 58-59-60].
Hâtons-nous de dire que les 18.000 l. réservées à encourager la filature ne trouvèrent pas leur emploi. Ce système de primes n'était pas nouveau. Les Etats de Bretagne l'avaient adopté, sur les conseils de la Société d'agriculture, sans pouvoir arrêter la décadence de l'industrie de la toile. Sans effet auprès des entrepreneurs qui employaient des ouvriers experts et qualifiés, comment aurait-il pu réussir auprès d'entrepreneurs à qui l'on imposait d'occuper les indigents !
Cependant un négociant de Paimpol, Ernis, songea à ouvrir une filature de coton dans l'ancienne abbaye de Beauport, et un autre négociant, de Paris, qui fut pendant quelque temps président de l'administration du district de Guingamp, Etienne Le Boutteux des Mousseaux, crut pouvoir établir une fabrique de toile dans l'ancienne abbaye de Bégard. A Lannion s'ébaucha un semblable projet. Mais partout l'on aurait voulu que le département frayât aux dépenses de premier établissement. Outre que cette pensée était contraire à l'instruction royale du 26 décembre, il était bien évident que ni les 18.000 l. votées, ni même le fonds entier des 80.000 l. n'auraient pu suffire à cet objet.
Mais l'étude de ces tentatives, que nous reprendrons peut-être un jour, nous écarte de notre sujet...
Le Directoire du département avait donc arrêté tout un plan de travaux destiné à favoriser spécialement la région maritime par l'amélioration des ports et la réparation des routes importantes qui y conduisaient. Réaliser ce programme semble avoir été au premier plan des soucis de son administration.
Dès le 10 mars, il charge l'ingénieur Robinet, de Guingamp, de l'examen des travaux à faire dans le district de Pontrieux. L'abbé Scolan, président du district, l'accompagnera en qualité de commissaire. Comme, d'autre part, l'administrateur Joseph Morand, le futur député à l'Assemblée Législative, doit quitter Saint-Brieuc pour se rendre quelques jours à Lanvignec, on le charge spécialement de « faire constater en sa présence par lesdits ingénieur et commissaire... l'état actuel du port du dit Paimpol... » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., L7 F 2, f. 62]. Et, sans perdre de temps, Morand prévient Scolan et Robinet qu'il se trouvera à Paimpol du 20 au 25 et les prie de vouloir bien s'y rencontrer [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 14].
Les autres choix furent fixés le 18 mars. Nous les indiquons brièvement :
1° Examen des travaux à faire pour la continuation du chemin de Lannion à Callac par le Vieux-Marché : Cadiou, commissaire du département ; Guillou, commissaire du district de Lannion ; Auffray père, ingénieur ;
2° Réparation du chemin vicinal de Broons à Caulnes : Ozou, commissaire du département ; Villandre, commissaire du district de Broons ; Baugrand, ingénieur ;
3° Réparation du chemin de Quintin à la grande route de Guingamp à Corlay, par le Vieux-Bourg : Le Fèvre, commissaire du département ; Fraboulet, commissaire du district de Saint-Brieuc ; Le Brun, ingénieur ;
4° Curage des ports du Légué, de Binic et du Portrieux : Le Mée, commissaire du département ; Fichet, commissaire du district de Saint-Brieuc ; Aufray fils, ingénieur ;
5° Examen du port de Dahouët : Guesnier, commissaire du département ; Marjot, commissaire du district de Lamballe ; Le Brun, ingénieur ;
6° Examen des ports de Dinan et de Plancoët : Bameulle et Noisseville, commissaires du département ; Carillet, commissaire du district de Dinan ; Baugrand, ingénieur.
Ces nominations faites — et elles étaient heureuses, car tous les commissaires appartenaient aux régions et souvent même aux localités où les travaux devaient être exécutés —l'on s'occupa, sans désemparer, de fournir des directions aux administrateurs des districts.
Le même jour, 18 mars, l'on écrivait au district de Lannion que 25.000 l. lui étaient accordées « pour rendre praticable au commerce et à l'agriculture » le chemin du port de Lannion à Callac par le Vieux-Marché.
« Nous nous reposons sur votre zèle et sur celui des bons citoyens qui vous seconderont dans la surveillance des travaux à ouvrir et dans le plus économique emploi des fonds qui y sont affectés. Nous pensons que pour mettre avec fruit le plus de bras possibles en activité sur ces travaux et pour rendre particables et sûrs, même avec cette première dépense, les endroits les plus difficiles et les plus dangereux de ce chemin, vous devez répartir le travail en plusieurs ateliers dans les endroits qu'il est le plus indispensable de réparer ».
A Cadiou et à Guillou on recommande la plus grande diligence, de faire le plus qu'il se pourra d'adjudications au rabais. Si les adjudications sont impossibles, les travaux seront exécutés sous la surveillance des commissaires du district et des municipalités. Que l'on emploie que des indigents munis de certificats, pour que la bienfaisance de la nation ne s'égare pas, et qu'on les paye à un taux inférieur [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 19].
Le lendemain, semblables indications sont données au district de Saint-Brieuc [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 20-21]. Le 6 avril, on profite de l'envoi d'un acompte de 2.250 l. pour commencer les ouvrages du port de Paimpol, pour engager le district de Pontrieux prier la municipalité intéressée à soigneusement distinguer (art. 8 de la loi du 19 décembre 1790) les frais de direction et de conduite des travaux de ceux du travail proprement dit [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 33-34]. Le 8, on fixe l'adjudication au 27 du mois courant.
Le même jour on engage le district de Lannion à ne pas attendre que les opérations des commissaires soient terminées pour passer des adjudications, car il est essentiel de procurer des ressources immédiates aux malheureux [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 35]. Le 16, mêmes encouragements au district de Lamballe pour les travaux du port de Dahouet, et au district de Dinan pour ceux des ports de Dinan et de Plancoët [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 39].
Les études furent pourtant poussées avec rapidité. Morand est de retour au département le 31 mars, Le Mée le 5 avril. Le 21, l'on peut charger le district de Dinan de passer les adjudications des travaux à exécuter dans son ressort [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 44] ; le 6 mai [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 53-54], c'est le district de Saint-Brieuc ; le 18 [Note : Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 72, f. 66], celui de Lamballe [Note : Au district de Guingamp qui avait transmis une pétition du 1er avril des municipalités de Guénézan, Botlézan et autres, tendant à obtenir des secours en grains, on répond d'envoyer les indigents de ces communes travailler aux ouvrages de charité sur la route de Callac à Lannion (Arch. dép. des C.-du-N., 1 L 7.2, f. 57). Le tracé de cette route avait d'autre part été modifié sur la proposition des commissaires Cadiou et Guillou. Le Directoire du département consentit, le 4 mai, à ce qu'elle passât non plus par le Vieux-Marché, mais par Plouaret et Loguivy-Plougras. Il se borne à demander que l'on hâte les travaux].

L'arrêté du 6 mai relatif aux ports du Légué, de Binic et du Portrieux, que nous reproduisons, montre jusqu'à quel point les administrateurs poussaient le souci du détail.
« Du six mai mil sept cent quatre vingt onze. Séance tenue par MM. Le Mée, Rivoallan, Urvoi, Morand, Bouttier, Fercoq, Corvoisier. Présent M. le Procureur général syndic.
Sur le rapport de Messieurs les commissaires et ingénieurs nommés par délibération du [7 mars 1791] pour, d'après vérification sur les lieux, désigner les travaux les plus utiles et les plus urgents à faire aux ports du Légué près St Brieuc, Binic et Le Portherieux (sic) pour l'emploi le plus avantageux de la somme de 9.000 livres qui a été accordée par portions égales à ces trois ports, ouï le procureur-général-syndic en ses conclusions :
Le Directoire du Département a arrêté :
1° relativement au port de St Brieuc : qu'il sera planté vingt poteaux d'amarrage ou de hallage dans les endroits qui seront désignés le long et des deux côtés de la rivière en aval du quay ; en second lieu qu'il sera fait un empierrement sur la levée du côté de Plérin depuis sa jonction à celui précédemment fait sur les fonds de la province jusqu'au vertugadin à l'entrée du terre-plein du quay du Légué ; le tout conformément au devis du Sr Aufray fils, ingénieur, qui a été approuvé et dont copie sera remise au Directoire du District de St Brieuc pour en passer incessamment adjudication après affiches et publications préalables et à la condition expresse que ces ouvrages seront conduits à leur perfection sous la fin du mois de septembre prochain ;
2° Relativement au port de Binic ; — rendant hommage au zèle et au patriotisme des armateurs de ce port qui ont rétabli à leurs frais la digue qui en fait la sûreté et désirant que les circonstances permettent par la suite de leur accorder le remboursement de leurs avances ; arrête que la somme de 3.000 livres destinée à ce port sera employée à l'établissement d'un quay dans une longueur de 150 toises à commencer à la racine de la digue et se dirigeant vers l'angle nord du pignon de la maison de Lesnard ; le tout conformément au devis du Sr Aufray fils, ingénieur, en datte du... qui a été approuvé et dont copie sera remise au Directoire du District de St Brieuc, qui procédera incessamment à l'adjudication de cet ouvrage après bannies et affiches préalables, et s'il ne se présentoit pas d'entrepreneurs, le Directoire du District est autorisé à commettre les administrateurs de Binic qui ont déjà surveillé le rétablissement de la digue à surveiller également et faire faire par économie les ouvrages du dit quay, parce qu'ils rendront compte à l'administration de l'emploi de la susdite somme et se conformeront en tout au devis de l'ingénieur.
3° Relativement au port du Portrieux ; reconnoissant l'avantage qui résulteroit pour la baye de St Brieuc d'avoir dans cet endroit un port où les batimens pussent entrer et le service de la rade commune se faire à toutes les marées et en attendant que les circonstances permettent de s'occuper du reculement de la digue actuelle qui procureroit cet avantage, arrête que la somme de 3.000 livres destinée pour les travaux de ce port, sera employée à l'enlèvement des sables qui depuis plusieurs années se sont accumulés dans l'intérieur de la digue, et ce, dans une longueur de 80 toises sur 36 toises de largeur et sur une profondeur de huit pieds au haut de la grève réduite à zéro au flot ordinaire de l'eau, le tout conformément au devis du Sr Aufray fils, ingénieur, en datte du... qui a été approuvé et dont copie sera remise au Directoire du District de St Brieuc pour en passer incessamment adjudication après bannies et affiches préalables, et à deffaut d'entrepreneurs, le Directoire du District est autorisé à commettre quelques-uns des armateurs du dit port pour faire exécuter ces ouvrages par économie à la charge d'en rendre compte à l'administration et de se conformer en tout au devis de l'ingénieur » [Note : Arch. dép. des C.-du-N., L 7 F2, f. 119-120].
Un certain nombre de ces travaux, qui furent tous poussés activement, trouvèrent des adjudicataires, bien que la condition d'y employer exclusivement des miséreux ait dû faire reculer bien des entrepreneurs. Les ouvrages du port du Légué furent donnés à Terrien et à Rouxel fils, ceux de Dahouët à Hamon, ceux de Dinan à Broussais. Ceux du port de Binic et du Portrieux durent être au contraire confiés à la surveillance des armateurs.
D'autre part, de petits suppléments étaient venus s'ajouter aux 62.000 premières livres. Le 30 juin, Delessart écrivait au département que 20.000 l. lui étaient allouées sur une somme de 2 millions votée pour l'entretien des routes et les appointements des ingénieurs. Bien que cette somme n'ait pas dû être affectée spécialement aux travaux de charité, il est bien certain qu'elle y fut employée, au moins en partie et d'une manière indirecte, puisque les ingénieurs étaient à peu près exclusivement occupés à ces travaux.
Enfin l'on se rendit compte que les 18.000 l. réservées à l'encouragement des filatures ne trouvaient pas leur destination. Le Directoire du département résolut alors de les répartir entre les districts. Ce fut l'objet d'un arrêté du 20 juillet 1791.
Le district de Pontrieux recevait 2.000 l. (600 pour exécuter les travaux demandés par la municipalité de La Roche-Derrien ; 950 pour le chemin de Quemper-Guézennec à Houel [Note : N'est-ce pas plutôt Kerhuel ?] ; 450 pour le chemin de Plounez à Paimpol et l'écoulement des eaux) ; celui de Guingamp, 3.000 l. pour réparer le chemin de Guingamp à Lanvollon ; celui de Rostrenen, 1.000 l. pour continuer le chemin de Rostrenen à Callac. — Lannion obtenait 1.000 l. pour les réparations à effectuer à son port ; Saint-Brieuc 2.000 l. pour continuer les travaux du Légué. Au district de Lamballe 3.000 l. étaient allouées : 1.000 l. pour effectuer le curement des rivières dont les eaux inondaient les campagnes et la ville de Jugon, et 2.000 l. pour continuer l'aménagement du port de Dahouët. Enfin les districts de Broons, Loudéac et Dinan recevaient respectivement 1.500, 3.000 et 1.500 l., sans autre condition que de réserver l'emploi de ces sommes aux travaux publics.
Il ne semble pas que le département ait rien obtenu sur le reliquat du fonds de 15 millions. Il est même probable que la détresse du trésor ne permit pas de verser les 8.600.000 l. qui restaient.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'en 1791 le département n'ait pas fait exécuter d'autres travaux que ceux que lui permettaient de pousser les fonds de secours. C'est ainsi qu'en avril 1791 un sieur Souvestre achève les ouvrages dont il est adjudicataire sur la route de Saint-Brieuc à Lanvollon ; Hamon, qui a soumissionné les travaux du port de Dahouët, est également entrepreneur de ceux de la route de Lamballe à Dahouet. Pierre Heurtaux poursuit depuis juin 1789 l'ouverture de la route à l'arrivée à Belle-Isle-en-Terre, du côté de Guingamp. Le 23 mai, Aufray fils est chargé de recevoir les ouvrages d'empierrement exécutés par Louis Bellouais sur la route de Saint-Brieuc à Lamballe. Le 2 août, on reçoit les travaux qui ont été adjugés le 4 septembre 1787 à Saulnier du Chesne, pour être exécutés sur le chemin de Plancoët à Dinan.
C'est qu'à chaque tenue les Etats de Bretagne votaient des fonds considérables pour l'entretien et le développement des routes. Lorsque, en 1791, cette ressource aura disparu, le Directoire du département, dans les prévisions de son premier budget, réservera 150.000 l. pour « les dépenses de confection, entretien et réparations des routes » et pour « les ouvrages des ports, digues, ponts et canaux » à sa charge. Si l'on ajoute à cette première somme celle de 9.600 l. pour les appointements des ingénieurs, l'on se rend compte que les ressources affectées aux travaux publics figurent pour plus d'un tiers dans l'état des dépenses générales, dont l'ensemble s'élève à 459.867 l. 1 s. 8 d. [Note : Arch. dép. des C.-du-N., L 7 J4, l. 43-44-45].
En septembre 1791 [Note : Consulter l'appendice], y compris les portions des deux grandes routes stratégiques de Rennes à Brest et de Lannion à Vannes, le département possédait 168 lieues de routes suffisamment carrossables. Délaissées pendant la tourmente révolutionnaire, elles n'en constituaient pas moins un intéressant premier réseau dont l'Empire sut faire parfaitement usage.
Les membres du premier Directoire s'étaient donc montrés avisés en affectant aux travaux publics les quelques secours de charité qu'ils avaient obtenus : ils avaient vraiment compris où était l'avenir de leur département. L'aménagement des ports, la construction et l'entretien des routes qui y conduisaient devaient favoriser toute l'étendue des Côtes-du-Nord, en donnant un regain d'activité à l'agriculture, au commerce et à l'industrie. Si leurs rêves furent déçus, la cause doit en être exclusivement attribuée aux circonstances, à l'état de trouble dans lequel va se trouver le département pendant près de dix années.
Mais leur œuvre n'avait pas été vaine : ils avaient momentanément soulagé bien des malheureux et leur avaient fait accomplir des ouvrages durables. Et aujourd'hui, si les chemins de fer ont fait tort aux routes qui traversent le département du nord au sud, les ports qu'ils ont contribué à améliorer sont singulièrement florissants.
APPENDICE
Séance du 30 septembre 1791, etc...
Le Directoire du Département voulant donner de l'activité aux travaux publics a demandé à M. Piou, ingénieur en chef, un projet d'arrondissement pour déterminer où s'étendront les opérations des trois ingénieurs ordinaires. Après avoir examiné ce plan, il a arrêté que les résidences seront fixées à St Brieuc, à Guingamp et à Jugon et il a arrêté l'état des mutes qui doivent en dépendre.
Savoir :
Résidence de St Brieuc. (N. la lieue est de 2.400 toises)
De St Brieuc à
Lanvollon : 4 lieues 1054 toises.
de St Brieuc à Chatelaudren : 3 lieues
1438 toises.
de Chatelaudren à Quintin : 3 lieues 668 toises.
de St Brieuc à
Quintin : 3 lieues 2369 toises.
de Quintin à Uzel : 3 lieues 1148 toises.
de St Brieuc à Lamballe : 4 lieues 530 toises.
de St Brieuc à Moncontour
: 4 lieues 821 toises.
de St Brieuc au Légué par Gouët : 1508
toises.
de Moncontour à Loudéac : 5 lieues 710
toises.
de Loudéac vers Josselin : 4 lieues 242 toises.
d'Uzel vers
Pontivy : 1 lieue 903 toises.
de l'Etang Neuf vers Pontivy : 7 lieues 599
toises.
de Rostrenen à Carhaix : 3 lieues 1218 toises.
de Rostrenen pour Pontivy :
3 lieues 892 toises.
Total : 56 lieues 1062 toises.
Résidence de Guingamp.
de Guingamp à
Chatelaudren : 2 lieues 2304 toises.
de Guingamp à Bellisle : 4 lieues 185
toises.
de Bellisle vers le Ponthou : 3 lieues 109 toises.
de Guingamp à
Pontrieux : 3 lieues 1011 toises.
de Pontrieux à Tréguier : 3 lieues 1026
toises.
de Pontrieux à Lanvollon : 3 lieues 1873 toises.
de Pontrieux à
Paimpol : 2 lieues 1811 toises.
de Paimpol à Kermelven pour Lanvollon : 2
lieues 2126 toises.
de Paimpol à Tréguier : 3 lieues 1215 toises.
de Tréguier à
Lannion : 4 lieues 61 toises.
Embranchement du Pont-Losquet : 1208
toises.
de Lannion au Pont-Merrou : 4 lieues 194 toises.
de Lannion à
Perros : 2 lieues 346 toises.
de Lannion à Guingamp : 6 lieues 204 toises.
de Lannion à Coadillan pour Carhaix : 1302 toises.
dde Pontrieux au Tronc
Rouge : 1 lieue 98 toises.
de Pontrieux au quay : 375 toises.
de
Guingamp vers Carhaix : 8 lieues 1809 toises.
dde Guingamp à
l’Etang-Neuf : 3 lieues 1247 toises.
Total :60 lieues 1704 toises.
Résidence de Jugon.
de Dinan à Bécherel : 4 lieues 650 toises.
de Dinan vers
Dol : 1 lieue 2327 toises.
embranchement de Chateauneuf : 2 lieues 489
toises.
de Dinan à St Jouan de Lisle : 5 lieues 1274 toises.
de Quédillac à Lamballe :
8 lieues 213 toises.
de Lamballe à Dahouet : 2 lieues 2211 toises.
de
Lamballe au Pont-Avet pour St Malo
: 8 lieues 97 toises
embranchement de Plancouët : 4 lieues 2301 toises.
de Dinan à
Jugon : 4 lieues 1661 toises.
de Jugon à l'embranchement de la route de Brest
: 2 lieues 1489 toises.
de Lamballe à Moncontour : 3 lieues 231 toises.
de St Méen à
Merdrignac : 2 lieues 1310 toises.
Total : 50 lieues 1993 toises.
Considérant d'ailleurs les services du Sr Beaugrand et l'établissement qu'il a formé à Dinan avec une nombreuse famille,
Le Directoire l'autorise en particulier à faire sa résidence dans cette dernière ville.
(Arch. dép. des C.-du-N., L 7 J 4, f. 35-36).
(Léon Dubreuil).
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