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L’HÔPITAL DE LANNION ET LE MONASTÈRE DE SAINTE-ANNE. |
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L'ANCIEN HOPITAL
DE LANNION
et
les Commencements du Monastère de Sainte-Anne.
Quand, venant du centre de la ville de Lannion, on a descendu les rues de Saint-Malo et des Augustins [Note : Autrefois, rue Neuve et rue Saint-Malo] et traversé le pont Sainte-Anne, on se trouve devant un ensemble considérable de lourds bâtiments aux toits d'ardoises élevés. Ils bordent, au nord, la rive gauche du Léguer, dont ils ne sont séparés que par la route touristique qui conduit à Loguivy-lès-Lannion, à deux kilomètres de là, et, à l'est, la rue de Kerampont, amorce de la route nationale 786 qui, par Saint-Michel-en-Grève [Note : En breton Lomicaël (ou Locmicaël) an Tres], Plestin et Lanmeur, mène à Morlaix. Ces bâtiments sont ceux du couvent des Augustines et de l'hôpital-hospice de Lannion. Les plus anciens remontent au XVIIème siècle. Mais ils ont succédé à des bâtiments beaucoup plus vieux qui renfermaient une chapelle dédiée à sainte Anne et les édifices du primitif hôtel-Dieu.

En déterminer l'origine, si l'on s'en rapporte aux documents officiels, est insoluble. Si, en 1630, la Chambre des comptes de Bretagne reconnaissait le seigneur de Kergomar [Note : L'ancien manoir de Kergomar (reconstruit au XIXème siècle) se trouvait à l'extrémité méridionale de la paroisse de Loguivy-lès-Lannion (Cf. l'Ancien Manoir de Kergomar, feuilletons 52 et 53 d'octobre 1933 du journal le Lannionnais)], alors messire Marc-Antoine de Kerguezay, à la suite d'une information du mois d'octobre 1628 [Note : Procès-verbal de l'information faite par le Seneschal de la Cour royalle de Tréguier au siège de Lannyon, à la requeste de messire Marc-Antoine de Kerguesay, chevalier de l'Ordre du Roy, seigneur de Kergaumaur, Traudon, Guermorvan, etc... sur les droits et prééminences qu'il prétend dans les églises de Lannyon et autres voisines, et particulièrement en celles de Sainte Anne et de Troguiay [Loguivy], escussons et armoieries qui y sont... Fait en octob. 1628. Bibl. Nat. Clairambault, 1178, f° 59. — En février 1778, la marquise de la Châtre, propriétaire de la seigneurie de Kergomar, est encore reconnue comme la fondatrice du couvent et de la communauté de Sainte-Anne. — Arch. des C.-du-N. E 1934], comme le fondateur et le patron de la chapelle et de l'hospice, une sentence du présidial de Rennes, en 1688. déboutera ses successeurs, les Goësbriand, de leurs prétentions et accordera ces titres au roi de France, en qualité de successeur des ducs de Bretagne.
Le document le plus ancien auquel les Annales du monastère de Sainte-Anne [Note : Les Annales du monastère de Sainte-Anne forment un registre parfaitement calligraphié conservé dans les archives de l'actuel couvent des Augustines de Sainte-Anne. Si elles s'ouvrent en 1667, lors de l'établissement à Lannion des religieuses hospitalières de la Miséricorde de Jésus, elles décrivent avec assez de sûreté la période antérieure. Elles s'arrêtent en 1715 l'année qui précéda la mort de l'abbé Jean Corentin de Kermeno de Plivern, dont le rôle sera étudié particulièrement. Ces Annales ont déjà été utilisées en mars et avril 1854 dans le journal le Lannionnais, sous le titre l'Hôpital de Sainte-Anne, étude reproduite par ce même journal en mai et juin 1933. — Madame la Supérieure des Augustines a bien voulu mettre ces Annales à ma disposition, ce dont je la remercie respectueusement] font allusion est, vers 1300, une sentence du grand vicaire de Dol en faveur des seigneurs de Boisriou, donnée « à Sainte-Anne ».

Tout de suite apparaît une des nombreuses étrangetés qui rendent si difficile d'établir avec certitude les origines de l'hôpital et de la première chapelle de Sainte-Anne.
Fondée depuis un siècle et demi ou plus, peut-être sur l'ordre du duc Conan III (1119-1148) à moins qu'il ne faille remonter à Alain Fergent (1084-1119), la ville de Lannion se développait peu à peu à l'est et au sud-est de son château, en direction du prieuré de Kermaria-an-Draou [Note : Cf. Léon DUBREUIL : Le Prieuré de Kermaria an Draou, Inédit]. Pour le moment elle était renfermée dans son enceinte fortifiée et ne dépassait la rive droite du Léguer en aucun point.
La ville de Lannion dépendait du diocèse de Tréguier.
De l'autre côté de la rivière, c'était la paroisse de Loguivy, une des enclaves foraines du diocèse de Dol [Note : Ancienne trève de Ploulec’h qui fut paroisse primitive et demeura dans le diocèse de Tréguier, la paroisse de Loguivy en fut détachée vraisemblablement au moment où les séculiers remplacèrent les réguliers dans le desservice public du culte. — Cf. Fr. MERLET : Les limites des diocèses à la veille de la Révolution dans le département des Côtes-du-Nord et considérations sur l'origine des enclaves de Dol. (Bulletin de la Section de géographie du Comité des travaux historiques, 1951)]. Comme il était très difficile à l'évêque de ce diocèse de s'occuper de l'administration religieuse de paroisses aussi dispersées et aussi lointaines, il déléguait ses pouvoirs, sous réserve de son approbation à un vicaire général forain. Son choix se portait sur des personnalités ecclésiastiques assez variables. Au cours des siècles, on relèvera parmi eux le doyen de Lanmeur, le directeur des religieuses de Sainte-Anne, — parfois aussi un des vicaires généraux de l'évêque de Tréguier, ce qui avait l'avantage de ne pas laisser éclater ou d'apaiser plus d'un conflit.
Lors de la sentence donnée par le grand vicaire de Dol, l'hôpital existait-il déjà ou seulement la chapelle ?
La seule chose que l'on sache avec certitude c'est que dans le quartier de Sainte-Anne, qui devait son nom à l'existence de la chapelle, les seigneurs de Kergomar possédaient un four banal. On serait par conséquent tenté de les considérer comme ayant eu la part principale dans la fondation de la chapelle Sainte-Anne. Mais ils en possédaient une autre, celle de Saint-Patrice, tout en haut de la rude montée qui conduisait tout auprès de la lande de Justice [Note : Appelée ainsi parce qu'y étaient dressées les patibulaires. Le lieudit est Beg ar Land.].
On sait, d'autre part, que le souci des pauvres et des malades était une des préoccupations principales du Moyen Age. S'il est exact qu'on ait trouvé des tombes de chevaliers-moines de Saint-Jean de l'Hôpital, quand on a procédé à la construction de la gare des chemins de fer de Lannion [Note : Tout le site primitif a été très défiguré par l'établissement de cette gare, qui doit se trouver sur les anciennes paroisses de Loguivy et de Ploubezre], on peut en inférer qu'ils se sont efforcés de leur venir en aide. Seraient-ils à l'origine de l'hôpital qui était tout voisin ?
On tient pour certain qu'il exista une maladrerie à Brélévenez, fondée par l'ordre éphémère des chevaliers de Montjoie [Note : Cf. René COUFFON : Répertoire des Eglises et Chapelles du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier, p. 60. De nombreuses publications se sont occupées de l'église de Brélévenez et très accessoirement de la ferme voisine de Muranvern, considérée comme une commanderie. On se bornera à citer quelques-uns de ces travaux : Vte FROTIER DE LA MESSELIÈRE : Les Côtes-du-Nord en dix excursions ; abbé GUILLOTIN DE CORSON : Les Templiers et les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en Bretagne ; Edouard OLLIVRO : L'église de Brélévenez, 1949 (demeuré en manuscrit) ; Léon DUBREUIL : Brélévenez (Congrès archéologique de France, CVIIème session, St-Brieuc), Paris, 1950, pp. 141-149 ; [abbés GEFFROY et BOURDELLÈS] : Petit guide pour la visite de l'église de Brélénener... et de la chapelle Saint-Roch, Lannion, sans date (1951)]. D'après les traditions, cette maladrerie, après la disparition de l'ordre, serait devenue la mésellerie du faubourg Saint-Nicolas [Note : Le faubourg Saint-Nicolas se trouvait en dehors de l'enceinte fortifiée de Lannion, après la porte de France qui se confond sans doute avec celle de Porsmeur, en direction de Buhulien. C'est une occasion de signaler que la ville de Lannion a été créée sur une partie de l'ancienne frairie de Pont-Spiritum, dépendant de cette paroisse] où étaient reçus quelques lépreux.
Si les Hospitaliers, dont on prétend avoir retrouvé les tombes [Note : Il est extrêmement fâcheux que de nombreux souvenirs d'autrefois et même de nombreux documents semblent avoir été, non seulement dispersés ou détruits à Lannion, par ignorance ou incurie, mais encore aient pu être accaparés par certains particuliers. Ne suffisait-il pas des destructions effectuées par les Ligueurs à la fin du XVIème siècle ?], avaient appartenu au même ordre, ils auraient pu, à Sainte-Anne, créer un primitif hôtel-Dieu pour y recevoir les pauvres et les malades. S'il en était ainsi, on pourrait être porté à penser que le maintien de cette fondation devait incomber au duc de Bretagne, représenté par son sénéchal, dès que la création des sénéchaux eut été effectuée dans la province, et dont l'autorité, beaucoup plus étendue territorialement que celle du capitaine de Lannion, pouvait s'exercer sur un établissement existant dans la paroisse de Loguivy.
Ainsi pourrait s'expliquer la sentence tardive du présidial de Rennes. Mais ce n'est là qu'une hypothèse qui, je dois le reconnaître, ne repose que sur des possibilités.

Il n'est pas douteux d'autre part que, en faveur de cette œuvre pie, des seigneurs du voisinage [Note : Le 5 novembre 1411, dans un échange de terre entre Roland de Mesanhaye, dont le manoir existait aux environs de Penvern (en Pleumeur-Bodou), avec Prigent Menou, il est question d'une « terre de l’ospitall Saincte Anne » située près de « Goezinlisbihen » en Ploulec'h. Bibl. Nat. Pièces origin. 502. (11.383.3). — Au XVème siècle, un seigneur de Keranglas dote l'hospice de Lannion d'une rente de cinq quintaux de froment. (Cf. journal le Lannionnais, 14 janvier 1934)] et même d'autres personnes sont intervenues par des donations ou par des legs [Note : En voici un exemple, daté du 24 décembre 1464, donné par le testament de n. h. Jean Benoît, natif du diocèse de Vannes, établi à Lannion, et fondateur avec sa femme Marguerite Rouzault d'une chapelle dans la partie méridionale de l'église qui portait encore le nom de Notre-Dame du Baly. Entre autres legs, il crée une messe le samedi « en l’hospital Saincte Anne estant au bout du pont de la ville de Lanyon », et il donne aux pauvres « dudit hospital pour achapter bois à les chaufer la somme de trente deux soulz six deniers monnoye de rante et levée à estre paiez dessus la [...] somme totalle de vingt quatre livres » par les procureurs de l'église du Baly. Cette somme devra être payée chaque année « .... affin d'estre participant es bonnes priaires et oraisons et au divin service que l'on fera en temps futur en lad. église et ordonne led. testateur que payement et assiepte des vingt quatre livres mon. de rante et levée eussent esté prins et assignez au plus beau lieu de sesd. hérittages .... ». Il nomme pour exécuteurs testamentaires « lad. Margueritte, sa compaigne, Richard de Kerbuzic et Prigent Le Bachet ». — Transumpt du 28 mars 1615. Arch. du Baly. Les archives paroissiales de l'église Saint-Jean-du-Baly permettent de faire état de plusieurs donations à l'hospice et à la chapelle de Sainte-Anne au siècle au siècle suivant]. Il était tout naturel que le plus important des seigneurs du voisinage, celui de Kergomar, se fût distingué et que ses successeurs eussent continué ses largesses.
Comme il se trouvera que, à partir du XVème siècle au plus tard, la famille des Lannion, pour des raisons diverses, dut céder la capitainerie générale et le gouvernement de la ville à celle de Kergomar (sauf durant la courte période où Jean des Aubrais [Note : En 1635. — Il sera plus amplement question de Jean des Aubrais (ou des Aubrays)] paraît y avoir assuré le commandement effectif de manière à en finir avec les bandes de brigands qui, après la Ligue, infestaient tout le pays de Plestin à Port-Blanc), il était aisé aux Kergomar, en s'appuyant d'ailleurs sur l'information de 1628, de se faire reconnaître, dans un aveu rendu au roi en sa Chambre des comptes de Nantes, comme fondateurs et patrons de la chapelle et de l'hôpital.
Autre complication au moins apparente : assez tôt, les Lannionnais se trouvèrent trop à l'étroit dans le périmètre de leurs anciennes défenses [Note : Ces défenses étaient encore en bon état quand un parti d'Anglais, commandé par Richards Toussaint, s'empara par surprise de la ville de Lannion au début de l'année 1346, mais elles cesseront d'être entretenues. Un acte de la duchesse Anne, daté du 24 janvier 1489, mentionne l'état « ruilneux » du château. Les fortifications étaient également en ruines ou menaçaient d'y tomber]. Or il leur était difficile de s'étendre beaucoup en dehors, sur la rive droite de la rivière en raison des vastes espaces qui, comme celui du Forlach, demeura réservé jusqu'à la fondation du couvent des Ursulines [Note : Fondé par Jean-Baptiste Hingant de Kérisac en 1659 avec des religieuses venues du couvent de Tréguier, le couvent des Ursulines de Lannion occupa un vaste espace dans le Grand Forlach qui reçut le nom de Léandy (de Leannes Ty : la maison des religieuses)] ou qui se trouvaient occupés par les enclos des Bénédictins du prieuré de Kermaria-an-Draou et des Augustins du monastère du Porchou [Note : Fondé en 1364 par Geoffroi de Kerimel et sa femme Adelice de Launay. Ce monastère occupait un vaste espace sur la rive droite du Léguer entre la rue actuelle des Augustins et l'extrémité du jardin du Palais de Justice. Ce sont les Augustins qui assurément plantèrent le chêne vert séculaire qui fait l'orgueil des Lannionnais]. Il en était résulté une véritable crise du logement.
Il y avait nécessité surtout pour des artisans et nes tâcherons de trouver ailleurs le moyen de s'établir dans des conditions meilleures. Or, de tout temps, on avait traversé la rivière à gué dans sa partie la plus resserrée, au moment du reflux de la mer, entre le monastère des Augustins et la chapelle de Sainte-Anne. L'existence de l'hôpital avait dû achever de rendre indispensable la construction d'un pont. Si les documents officiels n'en font état qu'en 1607 pour en exiger une réparation urgente [Note : Ce fut l'occasion d'une visite à Lannion de Michel de la Vallée, lieutenant général du duc de Sully et grand voyer de Bretagne], nous savons, par le testament de n. h. Jean Benoît qu'il existait sûrement en 1464 [Note : Voir par ailleurs], ce qui permet d'inférer qu'il avait pu, sous une forme ou sous une autre, être bâti antérieurement. Les ducs avaient certainement favorisé l'exode des Lanionnais sur la rive gauche du Léguer, car ils avaient accordé certaines exemptions à ceux qui se fixeraient dans le faubourg appelé de Kerampont [Note : Kerampont signifie le village du pont], faveurs qui furent maintenues après la réunion de la Bretagne quand il devint bourg royal.

Bien qu'existant sur le territoire de la paroisse de Loguivy, ce faubourg, ainsi que les débordements du Léguer sur certains terrains de la rive gauche ne pouvaient relever administrativement que de la communauté de ville de Lannion, qui y avait son hôpital et une partie de ses habitants.
Mais, au point de vue religieux, le faubourg de Kerampont continuait à dépendre de Loguivy et l'hôpital se trouva être placé, à la suite d'un arrangement vraisemblable, sous la double autorité du recteur de la paroisse et des RR. PP. Augustins.
Une telle organisation n'avait pas été sans susciter bien des heurts, avec pour corollaire le manque d'entretien des bâtiments, le désordre et le gâchis dans l'hôpital lui-même. Il est vrai que ses ressources régulières étaient extrêmement limitées. Mais on comptait, pour parfaire les ressources, sur des dons et sur des legs qui, en raison même de la mauvaise réputation dont jouissait l'établissement au XVIème et au XVIIème siècle, avaient tendance à se raréfier.
En 1577, ses revenus étaient évalués à 150 livres 11 sols 6 deniers en argent, auxquels s'ajoutaient 13 sommes et une renée de froment et 5 sommes et 2 renées de gros blé [Note : La renée, mesure de Lannion, est égale au boisseau de la même mesure, soit 5 décalitres 499. La somme contient quatre boisseaux, soit environ 22 décalitres. La somme est le fardeau de poids moyen que peut porter une bête de... somme]. C'était peu pour entretenir vingt-cinq pauvres, parer aux grosses réparations exigées par des bâtiments en complet état de délabrement et payer les honoraires du recteur de Loguivy et des Augustins. Il est d'ailleurs vraisemblable que les bâtiments avaient été mal construits. Pourtant on ne les abandonnait pas plus complètement que ceux de la chapelle.
Si l'on s'en rapporte à l'enquête que fit sur leur état le sénéchal de Lannion [Note : de Pradallan] en 1751, on est tenté d'admettre que la chapelle Sainte-Anne avait été sinon reconstruite, du moins sérieusement restaurée vers le début du XVIème siècle. Il rapporte, en effet, que, non seulement l'écusson du roi substitué à celui des anciens ducs est gravé dans les clefs de voûte de la fenêtre principale et de la porte principale du porche, mais encore qu'on voit, du côté de la rue, dans la rose de la deuxième vitre, les armes de France et de Bretagne en alliance.
Or ces armes en alliance ne purent être établies qu'entre la mort de la duchesse Anne en 1514 et la mort de Claude de France, duchesse de Bretagne, en 1524.
N'est-ce pas l'occasion d'observer que la position des armes royales ne fournissait pas une preuve absolue de la fondation de la chapelle et sans doute de l'hôpital par les ducs, d'autant plus que celles des seigneurs de Kergomar figuraient aussi dans la rose de la grande verrière et dans celle de la deuxième vitre du côté de la rue. On conçoit dès lors que, par sa sentence de 1688, tout en donnant satisfaction au roi, le présidial de Rennes n'ait pas été si catégorique qu'il ne permit de placer, en fait, au point de vue des prééminences, le roi et le seigneur de Kergomar sur le pied d'égalité.
Il ne semble pas que les bâtiments de l'hôpital conçus d'une manière très modeste, car ils ne comptaient que deux salles au rez-de-chaussée et deux chambres au premier étage sur lesquelles courait un grenier, aient eu à souffrir des quatre pillages de Lannion entre 1590 et 1598 [Note : Le premier pillage de Lannion était dû aux troupes de Mercœur, en 1590, — En 1593 et 1598, ce furent les bandes de La Fontenelle, puis les Espagnols, qui causèrent les plus graves dégâts. En 1598 encore le dernier pillage fut l'œuvre des troupes royales sous le commandement des capitaines Thomy La Broustière et La Guette Cambrigo]. Deux cents maisons de Lannion avaient été incendiées, ainsi que le manoir de Kergomar [Note : Il était fatal que le manoir de Kergomar eut à souffrir des déprédations des Ligueurs, le seigneur en étant Claude de Kerguezay, l'un des plus vaillants capitaines des royaux, qui avait commandé pour Henri IV à Guingamp. La communauté de ville de Lannion ne manquera pas à diverses reprises de lui témoigner la plus vive gratitude]. Les ponts de Kermaria [Note : Dès avant 1598, sur l'instance du sr. de la Vallée, lieutenant général du grand voyer de Bretagne, Jonathan de Kergariou, sieur de Kerhaël, avait mis en demeure le prieur commendataire de Kermaria an Draou de remettre en état le pont de Kermaria, sans lequel, pour passer le Léguer, il faudrait remonter jusqu'à deux grandes lieues, à moins de se servir de bateaux. Ce qui indique que le pont de Sainte Anne était pratiquement inutilisable. Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria carton. — Cf. Léon DUBBEUIL : Le Prieuré de Kermaria an Draou] et de Sainte-Anne [Note : En 1607, le sr. de la Vallée vint à Lannion pour dresser les plans et devis des réparations du pont de Sainte-Anne et discuter avec la communauté de ville, qui alléguait son extrême pénurie, de sa participation aux dépenses. — Les comtes de Carcaradec tinrent du roi le droit de percevoir les coutumes sur le pont de Sainte Anne pendant 24 heures lors de la foire de la Saint-Michel, tout au moins au XVIIème siècle], construits partiellement en bois, sinon en totalité, avaient été tellement ruinés que leur traversée était devenue très dangereuse. Mais les établissements religieux et charitables avaient été respectés. Du moins les traditions n'indiquent pas qu'ils eurent réellement à souffrir de cette insécurité de plusieurs années. En sorte que la restauration des combles et des murs qu'il avait fallu entreprendre en 1577, sans apporter à l'hôpital d'améliorations bien sensibles, n'avait, au début du XVIIème siècle, subi aucun préjudice notable.
Lors de l'inventaire auquel présidèrent, à l'arrivée des religieuses hospitalières, en 1667, le sénéchal de Lannion Vincent-Augustin Carluer [Note : Vincent-Augustin Carluer de Rumédon fut un protecteur inlassable des religieuses hospitalières] et le procureur du roi Pierre Calloët [Note : Pierre Calloët de Keriavily appartenait II une famille considérable qui donna à la même époque l'agronome Gabriel Calloët de Kerbrat, qui fut avocat général à la Chambre des comptes de Bretagne, puis conseiller d'Etat. Pierre Calloët avait succédé à son père Maurice Calloët en qualité de procureur du roi à Tréguier au siège de Lannion], il fut constaté que les murs étaient lézardés, les poutres étançonnées par des piliers de bois au milieu des salles, que les lucarnes trop étroites ne permettaient que chichement l'entrée des rayons solaires et que l'ensemble ne pouvait guère être considéré que comme un réduit obscur, humide et infect. Le mobilier était à l'avenant : il ne comprenait que quelques lits clos vermoulus, des draps en lambeaux, quelques balins [Note : Le balin est une étoffe grossière faite d'étoupe de chanvre] et un peu de piaille.
Les deux sexes vivaient dans une promiscuité dégradante. Les personnes chargées des soins et de la surveillance n'étaient guère que des domestiques ignorants et d'une moralité parfois suspecte. Ils ne faisaient aucun effort pour faire respecter l'ordre et la décence. Même des meurtres y avaient été commis.
C'étaient autant de considérations depuis longtemps connues qui devaient faire souhaiter une transformation totale des bâtiments, du mobilier, de l'organisation administrative de l'hôpital.
Mais avant d'en venir aux pourparlers qui s'engagèrent avec les religieuses hospitalières du couvent de Quimper, il est nécessaire d'examiner une tradition, qui mérite d'être discutée au moins une fois.
Dans le précieux ouvrage les Côtes-du-Nord que Benjamin Jollivet a publié, il y a environ un siècle, on peut lire [Note : Tome IV, pages 15 et 16] :
« A une époque que nous ne saurions préciser, un sire des Aubrays, protégé par sainte Anne dans un combat contre un magicien maure, fit élever, dit la légende, une chapelle au faubourg de Kerampont, ancien fief royal, appartenant jadis à la paroisse de Loguivy et dépendant du diocèse de Dol... ».
Cette tradition a été reprise par A. Le Nepvou de Carfort [Note : Précis de l'Histoire de Lannion], qui précise que ce seigneur des Aubrays appartenait à la famille de Lannion.
Est-il besoin de dire, à l'époque, qu'il n'a pas été possible à Benjamin Jollivet de déterminer, que le faubourg de Kerampont était toujours bourg royal et qu'il devait appartenir jusqu'en 1822 [Note : Cf. Fr. MERLET : Les limites des diocèses à la veille de la Révolution... loc. cit. p. 123. C'est par ordonnance royale du 11 septembre 1822 que le faubourg de Kerampont fut rattaché à la ville de Lannion. Jusqu'à la Révolution, l'enclave de Duffec ou Duvec, entre les quartiers de Sainte Anne et de Saint-Patrice continua cependant d'appartenir à la paroisse de Ploulec'h. Sur ce point, cf. Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria liasse] à la commune de Loguivy, après avoir appartenu comme elle jusqu'à la Révolution au diocèse de Dol ?
Quatrième fils de Claude de Lannion [Note : Né au Cruguil, dans le paroisse de Brélévenez, le 31 octobre 1556, Claude de Lannion mourut le 22 août 1621 à Keranno, en Locquénolé, à cinq kilomètres environ au nord de Morlaix. Il fut inhumé dans l'église des Augustins de Carhaix] et de Renée de Quélen, Jean, sieur des Aubrays [Note : La terre des Aubrays, située près da lac de Grandlieu, au sud de la Loire, apparaît pour la première fois, au XVIème siècle, dans les propriétés de la maison de Lannion. Elle est attribuée à Regnault, alias Richard, second fils de François de Lannion (mort en 1556) et de Françoise Loz de Kergouanton, qu'il avait épousée en 1522. Ce Regnault, ou Richard, mourut sans hoirs en 1591 et fut inhumé dans l'église Saint Mathieu de Morlaix. Le nom des Aubrays fut relevé par Jean dont il est question ici. Jean des Aubrays, qui avait épousé Mauricette Le Barbier, mourut à Plouha en 1665 et fut inhumé dans la chapelle de Kermaria an Isquit, en Plouha. C'est son « chef » qui serait conservé dans un reliquaire de bois noir attaché à l'un des murs de cette chapelle. Jean des Aubrays passait pour posséder une vigueur et une force herculéennes], lieutenant de la maréchaussée royale, avait été envoyé à Lannion en 1634 pour rétablir l'ordre et la sécurité dans les campagnes voisines en proie à la terreur que faisaient régner des bandes de brigands. Il y séjourna assez longtemps pour se créer des intérêts dans la région, notamment par l'afféagement de l'île Milliau, que les moines de Bégard, propriétaires et suzerains, revendiquèrent bientôt par retrait féodal [Note : Cf. Léon DUBREUIL. Trovern (Mém. de la Soc. d'Em. des C.-du-N. T. LXXXII, 1953, p. 8) et Arch. dép. des C.-du-N. H, 129. La question du retrait féodal de l'île Milliau ne fut réglée en faveur des Bénédictins de Bégard que plusieurs années après la mort de Jean des Aubrays].
Que Jean des Aubrays eût été dévôt à sainte Anne, rien de plus plausible. Mais qu'il eût construit à Kerampont la chapelle qui lui est dédiée, on s'en est rendu compte par ce qui précède, constitue une erreur totale. Il ne paraît même pas y avoir possédé la moindre marque de prééminence.
Une autre légende lui attribue, dans des conditions identiques, la construction, à Trégastel, de la chapelle Sainte-Anne du Roc'hou. Il est infiniment probable que l'édifice du XVIIème siècle, très sérieusement restauré et agrandi, qu'on voit à Langastel, a été précédé d'édifices antérieurs. Il n'y a dans cette chapelle aucune « marque » ni « intersigne » de prééminences. Tout ce qu'il m'est possible d'affirmer c'est que, en 1663, un neveu de Jean des Aubrays, Claude II de Lannion [Note : Claude de Lannion, chef de nom et d'armes dudit lieu, seigneur châtelain du Cruguil, la Porte Verte (Buhulien), Kerougant (Trégastel), Plouhaguen, Kerbouric et autres lieux, gouverneur pour le roi des villes de Vannes et d'Auray et pays circonvoisins, capitaine du ban, de l'arrière-ban et de la garde-côte de l'évêché de Vannes, résidant au château de Quinipily, évêché de Vannes, était le fils de Pierre de Lannion, et de Renée d'Arradon. — Pierre de Lannion était devenu l'aîné de Claude, sr. de Lannion, après la mort en bas-âge d'un autre Pierre. Il avait pour frères Guillaume de Lysandré et Jean des Aubrays. C'est par le mariage de Claude II de Lannion avec Renée d'Arradon que la famille de Lannion put réaffirmer son importance] avoue tenir du roi, entre autres terres, « des garennes s'estendant depuis la chapelle du Roc'hou jusqu'aux costes de la mer ».
En tout cas, la légende de Jean des Aubrays, constructeur de la chapelle Sainte-Anne au faubourg de Kerampont est absolument controuvée et c'est ce qu'il convient de retenir.
***

Le 17 avril 1622, le seigneur de Coattredrez donna aux Capucins le terrain de Crec'hplac'h qu'il possédait à Lannion, près du faubourg Saint-Nicolas. Ils y construisirent un convent.
Des rapports étroits ne tardèrent pas à s'établir, s'ils n'existaient déjà auparavant, entre les Capucins de Lannion et ceux de Morlaix, qui jouissaient d'un grand prestige.
En 1664, un capucin du couvent de Morlaix, frère Désiré, vint visiter ses confrères lannionnais — voyage d'autant plus facile à expliquer que son beau-frère, de Keramazé, habitait Lannion et s'était fait « volontairement » [Note : Ces détails et la plupart de ceux qui suivront sont empruntés aux Annales du monastère de Sainte-Anne. Ils n'ont pas été utilisés par l'auteur des articles du Lannionnais de 1854] un des gouverneurs de l'hospice. Il fut question, entre eux, de l'état lamentable que présentait à tous égards cet établissement charitable. On ne sera pas étonné que parmi les causes de cette situation, on eut, entre soi, incriminé les laïques et les « séculiers » qui en avaient la charge. Ce qu'il faudrait à l'hospice c'était la direction de religieuses vouées aux soins des pauvres et des malades.
Frère Désiré eut l'occasion de s'en entretenir avec frère Joseph du couvent de Lannion. Ce capucin était fils de messire de Kergariou, seigneur du Châstel et parent de la Révérende Mère Marie Le Lay de Kersalic, religieuse hospitalière du couvent de la Miséricorde de Jésus [Note : C'est à Dieppe que fut fondée la première maison de l'Institut des Religieuses Hospitalières de la Miséricorde de Jésus] à Quimper, où elle était professe sous le nom de Mère Saint-François d'Assise.
Dans toutes les tractations qui précédèrent et suivirent la fondation du couvent de Sainte-Anne, la famille de Kergariou [Note : Très ancienne maison noble de l'évêché de Tréguier, dont il est question dès 1057 et dont la filiation est ininterrompue depuis 1330. Son blason figure dans la salle des Croisades à Versailles : d'argent fretté de gueules de six pièces au franc canton de pourpre. Sur ce canton une tour crénelée d'argent fut ajoutée au XIIIème siècle. Cette maison a pour berceau la terre seigneuriale de Kergariou, en Ploujean, près de Morlaix, possédant haute, moyenne et basse justice. C'est par les alliances de ses membres avec des maisons voisines de Lannion qu'elle s'est établie dans la paroisse de Ploubezre, du moins en ce qui regarde plusieurs de ses branches. — Sa devise était : Là ou ailleurs Kergariou. Elle occupait à Ploubezre, entre autres, les châteaux de Coatilliau et de Kergrist] et ses alliés allaient jouer un rôle de tout premier plan.
A la suite de la conversation des deux Capucins, une conférence réunit avec eux le gouverneur de Lannion, de Bouvans [Note : Gabriel de Bouvans, époux en premières noces de Françoise de Kergadiou, était célèbre pour avoir participé, le 22 mars 1652, à un combat singulier à Berrien, où il avait blessé mortellement le marquis de Carman et ses deux seconds (Cf. Bulletin diocésain d'histoire, et d'archéologie de Quimper, 1953, notice sur Berrien). Ces indications et diverses autres qui vont suivre sont dues à l'amabilité de M. Daniel Bernard. — Un lieu de Kergadiou existe dans la paroisse de Plouzélambre, dans l'évêché de Tréguier. — De Bouvans avait obtenu ses Provisions en date du 8 mai 1662. Bibl. Nat. Ms. fr. 72.326, p. 727. (Cf. l'hommage de Gabriel de Bouvans au roi, Arch. de la Loire-lnf. B. 2.417, folios 452 et 454, en 1683). Il avait épousé en secondes noces Françoise Huon], Kergariou du Châstel, Le Gouz de Trorozec [Note : Le Gouz de Trorozec avait épousé Guyonne de Kergariou. Le manoir de Trorozec se trouvait tout près de celui de Kergomar. Il était le siège d'une prévôté, seigneurie sans juridiction. Il avait la charge de percevoir la rente taillive due dans la portion du domaine royal appelée cens et cordée de Lannion. Les assujettis à cette rente étaient exempts du droit de rachat (cf. notamment Arch. dép. des C.-du-N. H. Kermaria liasse et carton), le prieuré de Kermaria partageant avec le roi la suzeraineté de la ville de Lannion] et de Keramaze. On se mit aisément d'accord sur l'idée de demander au couvent de Quimper des religieuses pour diriger l'hospice de Lannion et le rénover. Quelqu'un — l'un des deux capucins sans doute — donna le conseil de s'adresser à la maîtresse des novices qui avait gouverné le couvent durant plusieurs années : c'était la Révérende Mère Françoise Corentine de Kermeno de Plivern [Note : Les Kermeno de Plivern sont originaires de Scaër où ils résidaient au manoir de Coatforn. Trois filles de cette maison se firent religieuses. — Je préfère l'orthographe Kermeno à celle de Kermenou, les membres de cette famille signant Kermeno], autrement dite de la Mère de Dieu.
On examina ensuite comment augmenter sensiblement les revenus de l'hospice, et, chacun parlant pour soi et escomptant sans doute très imprudemment la générosité de ses amis, on crut pouvoir les fixer à 2.200 livres. On verra bientôt qu'il y avait grande distance entre la promesse et la réalisation et que cette distance ne put jamais être parcourue.
Le projet ainsi établi fut communiqué à la Mère de Plivern. Elle sut le faire adopter par la supérieure qui lui avait succédé à la tête du couvent de Quimper, la Révérende Mère de la Présentation. Celle-ci en parla sans retard à l'évêque de Cornouaille, René du Louët [Note : René du Louët naquit en 1583 au manoir de Keranc'hoat, en Loperhet. Nommé évêque de Cornouaille en 1640, sacré en 1642, il mourut à Quimper en 1668. Très fatigué, les dernières années de sa vie, il s'en remettait volontiers aux personnes en qui il avait confiance], qui n'y vit en principe aucune cause d'opposition et donna tout pouvoir à son interlocutrice pour en poursuivre la réalisation.
Ce point acquis, il restait à surmonter bien des difficultés dont certaines n'étaient pas prévues. Il fallait, pour commencer, obtenir l'assentiment de l'évêque de Dol, Mathieu Thoréau [Note : Né à Poitiers en 1612, Mathieu Thoreau, après avoir été doyen du chapitre cathédral de sa ville natale et député de la province de Bordeaux à l'assemblée générale du clergé de France à Paris en 1650, succéda Robert Cupif sur le siège épiscopal de Dol. Sacré le 2 octobre 1661 à Paris, il en prit possession le 21 novembre. Il devait mourir le 31 janvier 1692. Il eut pour successeurs Jean-François Chemillart et François-Elie de Voyer de Paulmy d'Argenson. Ils devinrent respectivement évêque de Senlis et archevêque de Bordeaux. — F. DUINE : La métropole de Bretagne, pp. 173-174], et ceux de la communauté de ville de Lannion et de Mme de Goësbriand, châtelaine de Kergomar, considérée par représentation, avec son mari [Note : Probablement le marquis Yves de Goësbriand, maréchal de camp, gouverneur de la ville de Morlaix et du château du Taureau. Sa femme était une de Kerguezay de Kergomar]. comme fondatrice de la chapelle de Sainte-Anne et de l'hospice [Note : La sentence du présidial déboutant les seigneurs de Kergomar de leurs prétentions ne fut rendue qu'en 1688]. On ne paraît pas s'être préoccupé de celui de l'évêque de Tréguier, Balthazar Grangier [Note : Fils de Timoléon Grangier, sieur de Liverdis, président de la Chambre des Enquêtes du Parlement de Bretagne, et d'Anne du Refuge, Balthazar Grangier avait été aumônier des rois Louis XIII et Louis XIV et abbé commendataire de Saint-Barthélemy de Noyon. Il succéda en 1646 sur le siège épiscopal de Tréguier à Noël Deslandes qui, avant d'accéder à l'épiscopat, aurait encouragé Albert Le Grand à rédiger son ouvrage sur la Vie des Saints de Bretagne. Balthazar Grangier fut sacré le 18 novembre. Il se fit remarquer durant son long épiscopat (1646-1679) par le soutien qu'il accorda aux missions du P. Maunoir et aux seigneurs qui, comme les Loz de Kergouanton (Trélévern) et les Hingant de Kerizac (Pleumeur-Bodou) se dévouaient aux œuvres de la réévangélisation et de la charité. De nombreuses créations d'établissements religieux, tant à Tréguier que dans les principales villes de son diocèse, ont été encouragées, sinon provoquées, par lui. Balthazar Grangier est sans contredit un des évêques qui ont le plus honoré le siège de Tréguier. Il y mourut le 2 février 1679], bien que la ville de Lannion, tutrice effective de l'hospice, appartint à son diocèse et que la majorité des pauvres qui y étaient reçus en fussent originaires.

La communauté de la ville de Lannion se montra la plus empressée à soutenir le projet mis en train par les frères Désiré et Joseph et c'est elle qui poursuivra les pourparlers officieusement engagés avec le couvent de Quimper en 1664 et lui demandera de détacher cinq religieuses pour diriger la nouvelle fondation.
Tout aussitôt elle fut assaillie par les demandes de plusieurs dames nobles qui, bien que les religieuses de la Miséricorde de Jésus appartinssent à un ordre cloîtré, désiraient voir leurs filles se rapprocher d'elles. Elle devra longuement insister pour obtenir la désignation de la mère de Kermeno de Plivern, qui semblait désignée à tous pour être la supérieure du nouveau couvent. Elle multipliera aussi ses efforts en faveur de la fille du gouverneur de Lannion, Gabriel de Bouvans, et de celle des Le Lay de Kersalic, apparentés, on l'a vu, avec les Kergariou du Châstel. On pouvait prévoir des complications qui ne manquèrent pas de se produire.
Les pourparlers avec la marquise de Goësbriand furent très délicats. Il fallut négocier et accepter les exigences auxquelles elle subordonnait son consentement. Tout d'abord les religieuses résideraient à l'hôpital ou dans un lieu adjacent, ce qui entraînait la construction dispendieuse d'un couvent. En second lieu elle exigeait que fussent maintenus tous les anciens droits existant sur la chapelle de Sainte-Anne et qu'aucun autre n'y pût être ajouté. On peut considérer que cette exigence constitue l'origine lointaine du procès qui ne recevra sa conclusion que plus de vingt ans après en faveur des prérogatives royales.
Quant à l'évêque de Dol, il exigeait qu'un fonds fût constitué au préalable pour assurer la subsistance des religieuses et que la communauté de ville fournît l'ameublement, les ornements et tout ce qui serait nécessaire à la bonne marche de l'hospice et au desservice du culte. Celle-ci répondit qu'elle faisait don aux religieuses de la chapelle et des « issues » de l'hôpital sur lesquelles il serait possible de construire les bâtiments nouveaux. Elle évaluait son apport à une somme pouvant être évaluée entre 10 000 et 12 000 livres.
Se sentant menacé dans ses prérogatives et dans ses intérêts, le recteur de Loguivy fit valoir que le nouveau couvent serait bien éloigné de Dol. L'évêque ne s'arrêta pas à cette idée ; puisqu'il existait des paroisses foraines encore plus lointaines, le couvent ne se trouverait-il pas, aussi bien que les desservants de ces paroisses, sous son autorité par l'intermédiaire du vicaire général qui en avait la charge ?
Par contre il tenait, en plus du fonds immobilier fourni par la communauté de ville, à ce que le fonds de rente qu'il avait exigé en premier lieu fût réellement constitué. Une dame veuve, dont le nom n'a pas été conservé, offrit alors la rente de 400 livres qui avait paru convenable à l'évêque.
Alors quelqu'un — sans doute le recteur de Loguivy — lui inspira des craintes sur la réalité de ce revenu. Mathieu Thoreau exigea la passation d'un contrat en bonne et due forme, qui serait régulièrement contrôlé et insinué.
Les craintes qu'on lui avait inspirées n'étaient pas tout à fait vaines. Aussi Gabriel de Bouvans, Kergariou du Châstel et Le Gouz de Trorozec se réunirent-ils et, après d'assez longues discussions, s'engagèrent pour 200 livres dans le cas où la dame veuve ne tiendrait pas sa promesse. On était loin des 2.200 livres dont il avait été primitivement question.

Sur ces entrefaites, Renée, la fille des Le Gouz de Trorozec, pensionnaire chez les Ursulines de Morlaix [Note : Comme celui de Lannion, le couvent des Ursulines de Morlaix avait été formé par celui de Tréguier, qui lui-même dérivait de celui de Dinan], exprima le désir de se faire religieuse dans leur couvent. Mais un capucin, son confesseur, lui conseilla d'entrer en religion au couvent des Hospitalières de Quimper. Elle y deviendra la Révérende Mère de l'Enfant-Jésus. Mais les Trorozec n'allaient pas manquer d'intriguer pour que leur fille fût désignée parmi celles qui devaient venir à Lannion. Les Boucans, qui y avaient la leur, en firent autant. Ainsi, dès avant qu'une décision favorable de l'évêque de Cornouaille fût intervenue sur le principe même. Il était assiégé de sollicitations. S'il demeurait passif, son vicaire général Louis-Marcel de Coëtlogon [Note : Louis-Marcel de Coëtlogon, docteur en théologie de Sorbonne, fut appelé par son oncle René du Louët à son vicariat général du diocèse de Cornouaille. En 1680, il sera l'un des députés de la province de Tours et l'assemblée générale du Clergé de France. Sacré évêque de Saint-Brieuc le 4 décembre 1682, il sera transféré à Tournai, qui appartenait alors à la France, en 1703. Il y mourut le 18 avril 1707. Louis-Marcel de Coëtlogon avait des intérêts dans lu région lannionnnise, notamment comme propriétaire de la seigneurie d’Ancremel aux environs de Plestin], qui était aussi son neveu et sur lequel il se déchargeait de plus en plus de ses responsabilités, s'en irritait au point de manifester même une certaine malveillance.
Quand elle apprit les dispositions peu favorables du vicaire général de Quimper, la Révérende Mère de Dieu, Françoise-Corentine de Kermeno de Plivern, fut sans doute consternée. Elle avait pris très à coeur la fondation d'un nouveau couvent d'Hospitalières à Lannion, et se promettait d'y faire beaucoup de bien. Elle prit sur elle. dans l'espoir de voir résolues toutes les difficultés, d'écrire au président de Marbeuf — ce dont elle fut blâmée par la supérieure et par le P. Fourny (ou Fournis) qui prêchait précisément alors une retraite au couvent. Mais elle ne changea pas d'opinion.
Pendant ce temps l'évêque de Dol insistait pour obtenir un contrat de fondation de « Messieurs de la ville » de Lannion, qui hésitaient beaucoup à s'engager aussi étroitement que le voulait le prélat.
Ce sont les Jésuites qui sauvèrent la situation et qui, plus tard, contribuèrent il aplanir bien des difficultés.
Tout changea de face, en effet, à la suite de l'intervention du recteur du collège de Quimper, le R. P. Jégou [Note : Sans doute Jean Jégou que P. LEVOT (Biographie bretonne, t. I, 954), mentionne comme jésuite et missionnaire, né à Guingamp en 1613 et mort à Rennes en 1699] auprès des évêques de Cornouaille et de Dol. Insoucieuse d'un nouveau blâme, la mère de Plivern écrivit aux membres de la communauté de ville de Lannion pour les adjurer d'agir au plus vite. Le grand vicaire de l'évêque de Dol, Le Bricquir, se trouvait à Guingamp [Note : La présence du grand vicaire Le Bricquir à Guingamp peut s'expliquer par la proximité de la paroisse de Coadout, à une lieue au sud de cette ville, qui dépendait du diocèse de Dol]. Il se hâta de venir à Lannion et, après avoir constaté l'éclat de délabrement de l'hospice et le désordre qui y régnait, décida de s'intéresser au projet en instance depuis déjà trois ans.
Ayant repris confiance, la mère de Plivern et les personnes qui tenaient à la création du couvent de Sainte-Anne pour des raisons qui n'étaient pas toutes désintéressées, épaulées par le grand vicaire, redoublèrent d'insistance auprès du président de Marbeuf, dont l'appui devait être de grande importance, sans que les Annales du monastère de Sainte-Anne en donnent une explication suffisante. L'évêque de Dol. Mathieu Thoreau, finit par céder mais à la condition expresse que la rente de 400 livres duement constituée serait homologuée par le Parlement de Rennes et qu'un seul des fondateurs s'engagerait pour la totalité de la somme.
On a vu que l'évêque de Tréguier, Balthazar Grangier, paraît avoir été tenu à l'écart de toutes ces tractations. Il ne les ignorait pourtant pas, mais sans doute n'y attachait qu'une importance réduite, sachant que les choses qui traînent en longueur finissent souvent par un échec. Or, il se montra très mécontent de la décision de Mathieu Thoreau. Il aurait même écrit à la mère de Plivern pour lui notifier son opposition, mais la lettre ne serait pas parvenue à sa destinataire [Note : D'après les Annales du monastère de Sainte-Anne]. Il serait assez surprenant qu'il n’eût pas donné connaissance de cette opposition à la communauté de ville de Lannion, qui comptait parmi ses membres le vicaire perpétuel de Saint-Jean du Baly, recteur, dont la portion congrue était payée par le fermier général des revenus temporels du prieuré de Kermaria an Draou au nom du prieur commandataire [Note : Cf. Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria. — Léon DUBREUIL, Le Prieuré de Kermaria an Draou], mais qui relevait canoniquement de l'évêque de Tréguier.
Enfin, après d'ultimes pourparlers, la communauté de ville donna satisfaction à l'évêque de Dol en faisant établir le contrat de ses donations conformément aux désirs qu'il avait exprimés.
Il ne s'agissait plus que d'obtenir de l'évêque de Cornouaille la désignation des cinq religieuses dont il autoriserait le départ du couvent de Quimper. René du Louët s'en remit, comme de coutume, à la décision de son neveu, le vicaire général de Coëtlogon.
Or, sans attendre cette désignation, Mme de Trorozec fit équiper trois litières pour aller chercher les religieuses à Quimper. Ne pouvant se déplacer elle-même, à cause de la grave maladie dont souffrait son mari et qui devait l'emporter [Note : Je rappelle que Mme de Trorozec était née Guyonne de Kergariou. — Le 3 mars 1668 elle fournit minu et déclaration, devant deux notaires de la juridiction de Runefaou, à la seigneurie de Penlan, principal membre de l'abbaye de Bégard (cf. Léon DUBREUIL. Aperçu sur le domaine de Penlan. Mém. Soc. Em. C.-du-N., t. LXXX I - 1951-1952, pages 37 à 63), comme tutrice des deux enfants mineurs qu'elle avait eus de son mari, écuyer Gabriel Le Gouz, sieur de Trorozec. (Arch. dép. C.-du-N. H. 134)], elle chargea de cette mission deux de ses amies, Mme de Chevigné et Mlle du Petitbois. Ces dames devaient passer par le Bois de la Roche [Note : Le manoir du Bois de la Roche se trouvait en la paroisse de Commana à une demi-lieue au nord du bourg. — Commana est une commune du canton de Sizun, dans l'arrondissement de Morlaix. Gabriel de Bouvans était seigneur de Commana et du Bois de la Roche ainsi que des fiefs et seigneurie de Penhoat, Douandour, Penzé (?). Landivisinu et Coatmeur — puis de la maison noble de Tréornou, paroisse de Lambézellec, du chef de sa seconde épouse Françoise Huon sous les juridictions de Lesneven et de Brest. — Arch. dép. de la Loire-lnf. B. 2417, f°s 452 et 454] où résidait momentanément Mme de Bouvans, la femme du gouverneur de Lannion.
Voulurent-elles gagner du temps ? Elles ne firent pas le détour que le passage par le Bois de la Roche leur aurait imposé. Ce fut une erreur : des conséquences fâcheuses allaient eu résulter.
Le vicaire général ne fit aucune objection au départ de Marie Le Lay de Kersalic, dite de Saint-François d'Assise ni à celui de Renée Le Gouz de Trorozec, encore novice. Il en fit de nombreuses au départ de François-Corentine de Kermeno de Plivern, et finit par s'y résigner. Mais il s'opposa d'une manière absolue à celui de Mlle de Bouvans, dite la Révérende Mère de Tous les Saints, à cause de la beauté de son chant. Mme de Bouvans pourra dire que, si elle avait été présente, elle aurait su fléchir le vicaire général de Coëtlogon. Celui-ci ajouta aux trois partantes, qui avaient été demandées par les Lannionnais, Catherine Sauvageau, dite de la Sainte-Vierge, et Marie-Anne Tas (ou Taz), dite de Sainte-Agnès.
Avant de quitter le couvent de Quimper, elles se répartirent les fonctions qu'elles auraient à exercer dans le nouveau couvent qu'elles avaient mission de fonder : la mère de Plivern serait supérieure, la mère Sauvageau assistante. Marie Le Lay de Kersalic hospitalière et Marie-Anne Tas dépositaire. Renée Le Gouz était autorisée à faire sa profession aussitôt son arrivée.
Le 25 janvier 1667, les cinq religieuses reçurent la bénédiction de l'évêque. Puis, accompagnées du prêtre Paul, de Mme de Chevigné et de Mlle du Petitbois, elles s'engagèrent sur le chemin qui devait les conduire à destination.
Elles couchèrent le premier soir à Pleyben chez le recteur, qui les accueillit d'autant mieux que deux de ses sœurs étaient professes chez les Hospitalières de Quimper.
Elles ne pouvaient éviter cette fois de passer par le Bois de la Roche ayant à aviser Mme de Bouvans du refus du vicaire général en ce qui regardait sa fille. Leurs accompagnateurs et elles-mêmes n'étaient pas sans appréhension sur l'accueil qui leur serait réservé. Elles espéraient cependant que Mme de Bouvans leur accorderait l'hospitalité.

Elles eurent à traverser une Bretagne désolée, n'offrant que de mauvais chemins, sans trouver sur leur parcours une seule auberge où pouvoir se restaurer. Elles arrivèrent seulement le soir au Bois de la Roche. Non seulement Mme de Bouvans entra en une véritable fureur mais encore elle refusa de les loger. Elles rencontrèrent heureusement un paysan attardé qui les mena dans un cabaret misérable où la petite troupe coucha qui dans le grenier, qui dans l'étable à vache sur le foin, qui dans l'unique salle, près du foyer.
Le 27, qui était un vendredi. elles arrivèrent assez tôt à Morlaix pour entendre la messe à l'église Saint-Melaine. L'accueil que leur réserva un vicaire de cette paroisse, l'abbé Hestogne, l'un des directeurs de la mère de Plivern, leur fit un peu oublier les tristes péripéties de la veille. Elles virent chez les Carmélites une demoiselle Quillien qui avait deux sœurs chez les Hospitalières de Quimper. Elles s'attardèrent tellement chez les Ursulines qu'il ne leur resta plus de temps pour faire visite aux Capucins, dont un d'entre eux, on se le rappelle, le frère Désiré, était à l'origine des événements souvent ennuyeux, dont elles prévoyaient le terme prochain. Néanmoins elles pensaient arriver à Lannion le soir même, d'autant plus qu'elles avaient été informés de la mort quasi-imminente de M. de Trorozec.
Elles quittèrent Morlaix, alors que l'après-midi était avancée. Pour gagner du temps, elles renoncèrent à passer par Saint-Jean-du-Doigt, et s'acheminèrent directement vers Plestin par Lanmeur. Elles ne purent dépasser Saint-Michel-en-Grève.
Le samedi 28 janvier, elles se dirigèrent sur Lannion. Elles n'en étaient plus très éloignées quand elles virent de Kergariou du Châstel venir à leur rencontre. Il leur conseilla de ne se rendre ni à l'hôpital ni à la chapelle de Sainte-Anne mais de gagner par un chemin détourné le pont de Kermaria et de passer la nuit prochaine dans l'église de Kermaria an Draou où les recevraient les Bénédictins du prieuré.
En effet, depuis le départ de Mme de Chevigné et de Mlle du Petitbois, de nouvelles et graves difficultés s'étaient fait jour. Une véritable cabale avait été montée contre les religieuses dans laquelle le populaire avait été introduit en l'irritant par les calomnies les plus gratuites à l'égard des arrivantes. Les premières oppositions émanaient de Bouvans, furieux, comme sa femme, du refus de l'évêque de Cornouaille au départ de sa fille, et de messire de Kerleverien, recteur de Loguivy, qui avait résolu de leur interdire l'entrée de l'hôpital sous le prétexte que la chapelle Sainte-Anne était sa propriété particulière.
Or les religieuses tenaient à passer par Trorozec pour prendre des nouvelles du mourant. Mme de Trorozec les adjura de venir se réfugier en son manoir dès le soir même et d'y rester tant qu'elles n'auraient pas un gîte assuré. Les religieuses, qui n'étaient pas descendues des litières, se rendirent d'abord chez les Ursulines. De Boucans les attendait au parloir pour leur notifier son opposition à leur installation. Elles revinrent en arrière visiter les Capucins et prier dans leur église. Elles se rendirent enfin à Saint-Jean du Baly.
Le soir, M. de Trorozec, mis au courant avec plus ou moins de netteté des obstacles qui avaient surgi devant elles, supplia sa femme de leur verser immédiatement les mille livres qui devaient constituer la dot de sa fille, de manière à ne pas les laisser dépourvues dans un pays où elles rencontraient tant d'hostilité. Mme de Trorozec exauça le vœu de son mari mourant et effectua le versement de la somme indiquée en présence de Kergariou du Châstel, de Kergariou de Coatilliau [Note : Le manoir de Coatilliau se trouve en Ploubezre, à deux kilomètres au sud de Lannion] et d'un M. du Portal [Note : Sans doute un parent de son mari, François Le Gouz du Portal, fils d'Olivier Le Gouz du Portal et de Françoise Le Gualès (Cf. notamment Arch. dép. des C.-du-N. E. 1934)].
Le dimanche 29 janvier, dans l'impossibilité d'entendre la messe dans la chapelle Sainte-Anne, elles se rendirent à l'église des Augustins [Note : Cette église, dédiée à saint Eutrope, existait à Lannion à peu près à l'endroit où se trouve actuellement le magasin de Prisunic].
Ce jour-là la situation fut loin de s'éclaircir. De Bouvans, qui avait appartenu au petit groupe de ceux qui avaient garanti aux religieuses le revenu de 400 livres demandé par l'évêque de Dol, se rétracta et exigea une contre-lettre. D'autre part l'opposition désormais connue de Balthazar Grangier inquiétait beaucoup les esprits des Lannionnais.
Mais les Kergariou et leurs amis n'étaient pas demeurés inactifs et s'étaient ingéniés à préparer aux religieuses des sympathies parmi certaines importantes personnalités. Ils avaient trouvé pour elles des défenseurs [Note : Le sénéchal Carluer de Rumédon soutint toujours avec énergie les religieuses de Sainte-Anne. Elles lui étaient reconnaissantes de tout ce qu'il faisait en leur faveur et l'appelaient « notre père ». Il sera enterré sous les cloches de l'église Saint-Jean-du-Baly, mais son cœur fut placé sous le tableau de saint Yves dans leur église. Mme de Rumédon fut aussi une bienfaitrice des religieuses : elle leur avait notamment donné les deux statues qui étaient placées de chaque côté du retable] ardents, notamment le sénéchal Vincent-Augustin Carluer de Rumédon et le procureur du roi Pierre Calloët de Keriavily [Note : Les Le Gouz de Trorozec étaient apparentés à Calloët de Keriavily. Je vois, en 1663, que messire Gabriel Calloët, sieur de Kerbrat (en Servel), et sa femme, Jeanne Le Gouz, donnèrent à domaine congéable le convenant Cozanet, dépendant du lieu Kermoal, paroisse de Ploulan-Tréguier. — Les Kergariou lui étaient aussi apparentés, Gabrielle de Calloët étant, à la même époque, mariée à Kergariou de Coatilliau. (Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria). — Le manoir de Keriavily se trouvait dans la paroisse du Vieux-Marché]. Syndic en tête [Note : Henry Jagou, sieur de Tromenguy, avocat en Parlement], la majorité des membres de la communauté de ville, vint saluer les religieuses et les complimenter.
Il fallait en venir à des accommodements. Kergariou de Kergrist [Note : Le château de Kergrist se trouvait en Ploubezre, à huit kilomètres an sud de Lannion. Il a été reconstruit en grande partie au XIXème, siècle] sut ménager une transaction entre les religieuses et le recteur de Loguivy. Moyennant une somme de 45 livres, le recteur renonçait au tiers des offrandes à la chapelle Sainte-Anne, qui lui revenaient personnellement ; il conservait le droit d'enterrer dans la chapelle ses paroissiens des quartiers de Kerampont et de Saint-Patrice ; il y célébrerait pour eux l'office des morts ; il s'engageait à ne troubler sous aucun prétexte les offices des religieuses mais il conservait une clef du tabernacle ; il leur concédait enfin la chapelle latérale dédiée à Notre-Dame en attendant la construction d'un chœur leur permettant de garder la clôture. Enfin les Kergariou inclinaient en leur faveur le futur gouverneur de la ville, le comte de Carcaradec, auquel ils étaient apparentés.
M. de Trorozec mourut. Sa veuve voulut que les religieuses continuassent à résider dans le manoir où elle les avait si généreusement accueillies.
Mais s'il leur était accordé d'entendre la messe dans la chapelle de Sainte-Anne, l'entrée de l'hôpital leur était toujours refusée. Mme de Trorozec parvint pourtant à leur préparer une installation sommaire dans une des deux chambres du premier étage.
Après de nouvelles tractations rapidement menées, l'accord se fit aussi sur ce point. Mais au moment où les religieuses allaient être mises en possession de l'hôpital, un conflit de préséance faillit tout compromettre : il éclata entre les juges de la barre royale qui prétendaient avoir le pas et la communauté de ville, soutenue par plusieurs dames et demoiselles fort excitées. Le procureur du roi, Calloët de Keriavily entra dans une grande colère, disant qu'il ne permettrait pas qu'un lui fit affront : sa femme eut la plus grande peine à l'apaiser.
Le grand vicaire de l'évêque de Dol, Le Bricquir, arriva heureusement sur ces entrefaites pour la profession de Renée Le Gouz de Trorozec, devenue la Révérende Mère de l'Enfant-Jésus. Il présida au service d'octave de son père et intervint avec habileté dans le conflit de préséance qui risquait d'entraîner encore de nouveaux retards. Les Annales du monastère disent simplement que les juges permirent que la prise de possession fût effectuée « dans les formes ».

Les religieuses n'étaient pas encore au bout de leurs peines. Il fallait d'abord s'occuper de l'aménagement des lieux et de remettre ordre et propreté dans l'hôpital. Elles s'y attendaient, puisqu'elles avaient accepté de venir à Lannion pour cela. Or si les oppositions de Balthazar Grangier et de Bouvans n'avaient pu empêcher l'installation des Hospitalières, elles avaient suscité dans le menu peuple une fermentation, excitée d'autre part, par les domestiques de l'hôpital qui répandaient sur elles les accusations les plus infamantes. Un jour de grosse neige, la populace s'ameuta contre les charpentiers qui travaillaient à la toiture et se répandit en malédictions contre elles.
Le soutien du sénéchal, celui de Keramazé et des Kergariou ne leur firent heureusement pas plus défaut que celui du grand vicaire qui venait de temps à autre leur apporter du réconfort, et auquel il arriva une fois d'être menacé de coups par un exalté.
Or les calomnies répétées dont les religieuses étaient l'objet exercèrent bientôt sur elles un effet psychologique très grave. Elles en vinrent à se suspecter, se demandant si quelqu'une d'entre elles n'était pas atteinte des vices qu'on leur imputait. Elles éprouvaient une sorte de dégoût à l'égard les unes des autres. N'allait-on pas être obligé de dissoudre la communauté avant même qu'elle n'eût été bien établie ? Ce fut gràce au grand vicaire qu'elles en revinrent à leur solidarité primitive. Entre temps, elles avaient quitté Trorozec et étaient entrées en une sorte de clôture le 28 juin. Le même jour elles se placèrent sous la protection de la Vierge. Il y avait six mois qu'elles s'étaient éloignées de leur couvent de Quimper.
Les calomnies dirigées contre elles trouvaient néanmoins toujours du crédit dans le menu peuple. Encore en 1669, on les accusait de dévergondage et on prétendait que plusieurs d'entre elles se trouvaient grosses [Note : Expressément consigné dans les Annales du monastère de Sainte-Anne]. Mais elles avaient la satisfaction de voir quelques jeunes filles appartenant aux meilleures familles demander à entrer dans leur communauté en qualité de novices et exprimer le désir d'y faire profession dès que ce serait possible.
Balthazar Grangier fut-il frappé par ce commencement de faveur ? Reçut-il du P. Maunoir, dont il encourageait les missions dans son diocèse, les assurances les plus positives sur les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus ? En eut-il confirmation de la communauté de ville par l'intermédiaire peut-être du vicaire perpétuel de Lannion ? En 1670, il changea complètement de sentiment à leur égard, approuva l’œuvre à laquelle elles se consacraient et leur accorda son appui.
L'existence du couvent demeurait néanmoins précaire et causait de graves appréhensions à l'évêque de Dol. C'est que la fondation des 400 livres de rente qu'il avait exigée pour garantir la subsistance des religieuses n'avait pas été réalisée. Elles n'avaient pas non plus reçu du roi les lettres-patentes qui auraient dû confirmer leur établissement. C'est en vain que le grand vicaire Le Bricquir avait à diverses reprises insisté auprès d'elles et de leurs soutiens pour obtenir la réalisation de ces deux essentielles formalités. Aussi Mathieu Thoreau ne voulait-il les considérer que « comme dans un hospice » et, ne reconnaissant pas comme un précédent valable, la profession de Renée Le Gouz de Trorozec, leur refusait de « recevoir des filles à profession » tant qu'il n'y aurait « ny fond ny establissement authentique ».
En 1672, faisant une tournée pastorale dans plusieurs des paroisses foraines de son diocèse, il arriva à Loguivy et se préoccupa de la non-réalisation des conditions qu'il avait imposées et qui frappaient, en droit canonique, la fondation de caducité. C'est au cours de cette tournée qu'il interdit au recteur de la paroisse de continuer d'enterrer dans la chapelle les défunts des quartiers de Kerampont et de Saint-Patrice. — décision qui n'aurait pas désolé les religieuses s'il ne leur avait enjoint d'acquérir un lieu de sépulture. Dans cet embarras, la communauté de ville leur vint en aide et leur concéda un « palus » voisin que le Léguer recouvrait d'ordinaire de ses eaux à l'époque des grandes marées [Note : Lannion est situé an fond de l'estuaire du Léguer à huit kilomètres de la mer. Le fleuve éprouve les effets du flux et du reflux jusqu'au pont de Kermaria, situé un peu en amont de celui de Sainte-Anne]. Il fallait au moins trouver des ressources pour l'assainir et pour l'enclore. A diverses reprises Mathieu Thoreau insista vivement pour que fût créée sans délai la rente de 400 livres qu'il jugeait indispensable au bon fonctionnement du couvent.
C'est lu mère de Plivern qui débrouilla cet imbroglio. Elle avait pour cousin Joseph-Corentin de Plivern, originaire de Cléder, où il était né le 13 février 1644 et à qui, disent les Annales, une sainte femme. Catherine Daniélou, sa marraine, avait prophétisé qu'il serait un grand serviteur de Dieu et de la Vierge. Il avait été Prémontré à l'abbaye de Beauport [Note : Fondée d'abord à Bréhat vers 1190 par Alain de Goëllo, fils du comte Henri sr. de Penthièvre, et confirmée en 1198 par une bulle du pape Innocent IV, l'abbaye des Prémontrés fut transférée à Beauport en 1202 et s'y maintint jusqu'à la Révolution]. Mais sa mauvaise santé l'avait contraint à rentrer dans le monde.
Après une retraite chez les Jésuites de Quimper, auxquels appartenait le P. Maunoir, dont il était devenu l'ami. Joseph-Corentin de Plivern s'était rendu au collège de Vannes. Il voulait consulter le P. Huby [Note : Né à Hennebont le 15 mai 1608, le P. Huby avait fait ses humanités au collège de Rennes, sous la direction du P. Rigoleuc, qui y jouissait d'une grande réputation. Le P. Huby voulut entrer dans la Société de Jésus. Son père s'y montra peu favorable et l'envoya dans un collège de Paris pour y faire sa philosophie. Mais sa détermination était irrévocable. Sans achever son cours il était entré au noviciat des jésuites le 25 décembre 1625. Son noviciat terminé, il dut faire, suivant la règle, une année de rhétorique (à Rennes), trois années de philosophie (à La Flèche) et quatre années de théologie (à Paris). Il fut alors nommé pour deux ans régent de rhétorique, puis préfet des études au collège de Rennes. Après avoir enseigné à Orléans et à Vannes, il avait été recteur du collège de Quimper. Au moment qui nous occupe il était depuis plusieurs années directeur des retraites à Vannes, où il avait rejoint le P. Rigoleuc. Celui-ci mourut en 1658. Le P. Huby devait mourir à Vannes le 22 mars 1693] sur son désir de revenir à la vie monacale. Le P. Huby ne le lui avait pas conseillé. Dans ces conditions, il s'était fait prêtre [Note : C'est donc à tort que A. Le Nepvou de Carfort (Précis de l’Histoire de Lannion) fait de l'abbé de Plivern le fondateur effectif du monastère de Sainte-Anne. Il a confondu le fait de la fondation primitive avec le titre de fondateur qui lui fut donné pour les immenses services qu'il lui rendit et les nombreuses donations et legs dont il le fit bénéficier].
En dépit de la transaction ménagée par Kergariou de Kergrist, les rapports des religieuses avec le recteur de Loguivy étaient souvent difficiles. Pour y remédier, la mère de Plivern pensa attacher son cousin au couvent de Sainte-Anne et à l'hôpital en qualité de directeur et d'aumônier. C'est lui qui, par un acte du 12 juin 1672, fonda en faveur du couvent la rente annuelle et perpétuelle de 400 livres, hypothéquée sur ses biens personnels [Note : Le 12 février 1682, par l'intermédiaire Me Louis de Ronceray, noble, vénérable et discret messire Joseph Corentin de Quermeno de Plivern, prêtre, fit hommage au roi en la Chambre des comptes de Nantes pour la terre de Plivern, appartenances et dépendances, située paroisse de Cléder, sous la juridiction de Lesneven. Arch. dép. de la Loire-Inf. B. 2417, f° 450], que l'évêque de Dol avait tant réclamée. Le 12 juillet suivant, les Hospitalières en reçurent le montant de la main des banquiers rennais Ferret [Note : Le banquier Ferret serait-il un parent de messire Claude Ferret, prêtre et docteur de Sorbonne, chanoine de l'église Saint-Pierre de Rennes, prieur commendataire du prieuré bénédictin de Kermaria an Draou, prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Jacut ? Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria. Il y avait succédé à messire Louis-Hercule de Francheville, au temps duquel il avait porté le titre singulier de sous-prieur commendataire] et Montaran, sous la caution du sénéchal Carluer de Rumédon. Puis la cour royale de Tréguier au siège de Lannion en autorisa l'appropriement par sentence du 9 janvier 1673.
Les sentiments de Mathieu Thoreau se modifièrent alors. Il voulut bien se rendre compte des efforts dépensés et des améliorations réalisées depuis 1667 en dépit de tant d'obstacles. Il reconnut que « les bastiments dud. hospital sont assez commodes pour le logement des religieuses et des pauvres ». Puis, sur les instances du syndic de la communauté de ville, il déclara, le 27 février suivant, consentir à ce que « l'establissement desd. religieuses de la Miséricorde de Jésus » fût fait « aud' hospital de Saincte Anne, sittué au fauxbourg de Querampont, prez la ville de Lannion, dans la parroisse de Loguivy de nostre evesché, pour vivre lesd. religieuses en communauté régulière, soulz nostre direction, dans l'observance des règles et constitutions de leur ordre, tout ainsy que dans les aultres maisons qu'elles ont dans cette province .... ».
Mais il leur enjoignait de faire diligence pour obtenir les lettres patentes royales qu'elles feraient homologuer par le Parlement de Bretagne, en même temps que l'acte de constitution de rente souscrit par l'abbé Joseph-Corentin de Kermeno de Plivern [Note : Cette décision fut prise au « château épiscopal des Ormes ». Elle est souscrite de la signature « Mathieu » — celle de l'évêque au-dessous de laquelle est ajouté « Par commandement de mond. seigneur, Lhostellier, secrétaire »].
Les lettres patentes se firent attendre quelque temps. Le Conseil du Roi s'était en effet rendu compte qu'il se fondait des communautés sans ressources suffisantes. Elles tombaient à la charge des villes dont les budgets étaient ainsi exagérément grevés. Le roi voulait donc avoir la certitude que la mense conventuelle permettait de pourvoir aux besoins des religieuses ou des moines.
Depuis la décision du 27 février 1673 de l'évêque de Dol, les Hospitalières avaient pu recevoir non seulement des novices, mais aussi des professes. Parmi ces dernières avaient très tôt figuré deux sœurs de l'abbé de Plivern, dont une, Marie-Angélique, dite de la Mère de Dieu [Note : Cf. le Contrat de religion de la fille aînée de M. du Mar'hallac'h Le Rouge, en date du 7 mai 1698. Des religieuses arrivées en 1667, seule existait la Rde mère Anne Tas, toujours dépositaire. Les autres dignitaires étaient alors Jeanne-Angélique de Kermeno dite de la Mère de Dieu, supérieure. — sœur Jacquinne Ginguené dite Anne de Sainte-Claire. assistante, — sœur Marie-Marguerite de Kermel dite du Saint-Sacrement, maîtresse des novices, — sœur Marguerite Le Diougnet dite de Jésus-Maria, dont le rôle n'est pas déterminé. Dans le texte de cet acte il est fait mention de « messire Joseph-Corentin de Kermeno, seigneur de Plivern, vicaire général de Monseigneur l'Evesque et compte de Dol, supérieur et fondateur desd. Religieuses » dont l'assentiment avait été sollicité. La fille de Françoise Le Rouge, seigneur du Mar'hallac'h, paroisse de Plestin, fut admise avec une dot inférieure à celle qui était exigée. (Arch. dép. C.-du-N. H. 134)] comme sa tante, était destinée à être supérieure du couvent, tandis que son frère, considéré comme « fondateur » de la communauté allait être appelé aux fonctions de vicaire général de l'évêque et comte de Dol.
Les dots des professes avaient contribué à donner à la communauté des Religieuses hospitalières une réelle aisance. Sa bonne réputation lui garantissait un recrutement assuré.
Absolument parlant, il ne s'agissait pas d'ailleurs d'un établissement nouveau, l'hôpital de Lannion existant avant l'arrivée des religieuses. En conséquence, le roi n'eut à accorder, au mois de décembre 1675, que des lettres d'approbation et de confirmation [Note : Elles furent données au château de Saint-Germain où Louis XIV se trouvait alors] qu'il manda au Parlement de Bretagne d'enregistrer ce qui fut exécuté sans retard le 17 janvier 1676.
S'il n'avait fallu que vivre et entretenir les pauvres confiés à leur garde et pour lesquels les religieuses pouvaient compter sur des subsides réguliers comme ceux de la communauté de ville et sur des dons éventuels, la mense conventuelle aurait pu suffire, sans magnificence. Mais, en dépit des premières réparations, les bâtiments de l'hôpital et de la chapelle étaient dans un tel état de délabrement, le terrain sur lequel ils étaient construits était si exigu, la clôture si imparfaite que de très lourdes dépenses ne pouvaient être évitées. La mère Françoise-Corentine de Kermeno de Plivern, bien secondée par son cousin, qui se donnait tout entier à la communauté, montra qu'elle était femme d'énergie et d'action. Elle s'attacha tout d'abord à l'idée de donner aux pauvres des édifices plus convenables. Puis elle fit commencer la restauration de la chapelle.
Dès 1674, avant que ne fussent parvenues les lettres royales de confirmation, elle forma le projet de construire au chevet de la chapelle un grand corps de bâtiment dont le rez-de-chaussée servirait de sacristie. La sacristie, qui existait, serait démolie et, sur son emplacement, serait édifiée une chapelle où serait érigée une confrérie de Jésus Crucifié. Idée venue sans doute du Père Huby [Note : « Cet homme vraiment apostolique, écrit P. LEVOT (Biographie bretonne, t. I, pp. 918-919) en parlant du P. Huby, était ingénieux à inventer des manières de glorifier Dieu. L’institution de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, celle des retraites, celle des tableaux où il représentait les divers états de l’âme, la fondation dans presque toutes les villes de Basse-Bretagne de congrégation en l’honneur de la Sainte Vierge et des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, enfin la distribution gratuite et abondante des petits récits qu’il composait, tout atteste que nul ne fut jamais animé de plus de zéle que lui pour la propagation de la foi ». Cf. Aussi R. P. G THÉRY, O. P. Catherine de Francheville, 2 vol. 1956] par l'intermédiaire de la pensée de l'abbé de Plivern, qui avait conservé un vif souvenir de ses entretiens avec le célèbre jésuite.
Or l'engagement avait été pris, vis-à-vis de la marquise de Goësbriand, qu'aucun changement ne serait apporté aux prérogatives et prééminences. La mère de Plivern prit ses précautions. Elle convoqua deux notaires royaux « viseurs jurés » pour leur faire constater qu'il n'existait dans le bâtiment à démolir ni écusson ni armoiries et leur en fit dresser un procès-verbal.
C'est l'origine de la chapelle de Jésus-Crucifié qui allait attirer au monastère de Sainte-Anne de nouveaux bienfaiteurs et lui permettre un nouvel essor.
Le prix de cette nouvelle construction et du mobilier qu’elle exigerait dépassait tellement les ressources dont il était possible de disposer qu’il fallut solliciter des générosités. Parmi les donateurs qui se manifestèrent en cett occasion, deux groupes principaux peuvent êtres mis en évidence. Le premier, exclusivement formé d’ecclésiastique, gravitait autour du P. Maunoir et le secondait dans ses missions — preuve supplémentaire, s’il en était besoin, que les jésuites de Quimper avaient beaucoup fait pour assurer le prestige des religieuses. Ce groupe était formé de MM de Trémaria, de Kerisac, Esnault (ou Eno) et — est-il nécesaire de le dire ? — de l’abbé de Plivern.
Après son second veuvage, l’ancien conseiller au Parlement de Bretagne, Nicolas de Saluden, sieur de Trémaria [Note : Né vers 1624, sans doute au manoir de Kerosan, en Cléden-Cap-Sizun, Nicolas de Saluden de Trémaria était fils de Jacques de Saluden de Trémaria et de Marguerite du Liscoët. Il acheta en novembre 1644 une charge de conseiller au Parlement qu’il vendit à la fin 1645 ou au début de 1646. Il avait épousé le 10 janvier 1646 Lucrèce Symon de la Varenne, fille d’un avocat en Parlement et secrétaire du roi en la chancellerie de Bretagne, qui mourut quelques années après, lui ayant donné une fille, Corentine. Il épousa ensuite le 25 janvier 1651 Marguerite Duval de Kerangar, veuve d’Hervé Glémarec de Kergondar juge ciminel à Quimper. Elle mourut la même année. Nicolas de Saluden de Trémaria, ayant été relevé de l’irrégularité canonique résultant de son second mariage par une bulle du pape Alexandre VII, entra dans les ordres et au mois de juin 1656 devin un des missionnaires du P. Maunoir. Il mourut à Kerduel, en Pleumeur-Bodou, dans le château de son gendre, Jean-Baptiste Hingant de Kerisac, le 23 juin 1674. — Cf. Fr. SAULNIER : Le Parlement de Bretagne, 1534-1790, T. II, pp. 796-797; et Léon DUBREUIL : Pleumeur-Bodou et ses sanctuaires continentaux (Mém. Soc. Em C.-du-N., t LXXXIII, 1954, pp. 37 et suiv.)], ayant marié sa fille unique, Corentine à Jean-Baptiste Hingant de Kerisac [Note : Fils de Jean Hingant, sieur de Kerisac, qui avait été conseiller au Parlement de Bretagne de 1641 à 1650, année de sa mort, et de Francoise de Becdelièvre, décédée en 1651 (Fr. SAULNIER. op. cit. p. 502), Jean-Baptiste Hingant de Kerisac avait épousé Corentine de Saluden de Trémaria. Ils avaient fait du château de Kerduel un centre particulièrement actif de ré-évangélisation et de charité. Aprés la mort prématurée de sa femme, Jean-Baptiste Hingant entra au séminaire de Tréguier et fut ordonné prêtre par l’évêque Balthazar Grangier après seulement une année d’études. Il devint alors un des missionnaires les plus zélés du P. Maunoir. Il mourut en 1678 à Pontrieux au cours d’une mission à laquelle il participait et pendant laquelle il avait contracté la maladie qui l'emporta. Il avait fondé à Lannion, en 1659, le couvent des Ursulines, mais avait échoué dans son projet de confier aux jésuites la direction du collège de Saint-Brieuc. Il fut enterré dans le chœur de la chapelle des Ursulines, mais son cœur et celui de sa femme furent mis avec celui de M. de Trémaria dans la chapelle Sainte-Anne des Religieuses Hospitalières (Cf. Léon DUBREUIL, loc. cit.)], devenu après la mort de son père, seigneur châtelain de Kerduel, en Pleumeur-Bordou, dans l’évêché de Tréguier, non loin de Lannion, avait embrassé l’état ecclésiastique et était devenu l’un des principaux auxiliaires du P. Maunoir dans ses missions. Dans l’intervalle de deux d’entre elles il se retirait chez son gendre. En cette année 1674 où la mère et l'abbé de Plivern avaient décidé la construction d'une chapelle dédiée à Jésus-Crucifié, il avait dû cesser toute activité, comprenant que sa fin était prochaine [Note : M. de Trémaria avait obtenu du P. Maunoir qu'il vint prêcher en 1674 à Pleumeur-Bodou la mission que l'ancien recteur de cette paroisse Thépault du Rumelin, chanoine de Tréguier et fondateur avec sa nièce Mme de Trézel, du grand séminaire de cette ville épiscopale, en 1654, avait institué tous les douze ans]. Par son testament, daté du 2 juin, il demandait que son corps fût inhumé « en l'église de Sainte-Anne, dans la chapelle que les religieuses hospitalières font bastir... » et instituait en leur faveur une rente annuelle et perpétuelle de trente livres à condition qu'elles tinssent allumée une lampe nuit et jour « devant l'image de Jésus-Crucifié ». Il suppliait M. et Mme de Kerisac de faire dire trois messes par semaine pour la célébration desquelles il créait une seconde rente annuelle et perpétuelle de soixante livres. Il fondait enfin « un service anniversaire d'une messe à chant par jour, pendant un an », auquel il attribuait une troisième somme de 150 livres [Note : Le testament de M. de Trémaria fut rédigé en sa présence par le notaire royal de Lannion, Guy Rolland].
Quant à Jean-Baptiste Hingant de Kerisac, qui allait à son tour entrer dans les ordres, après la mort de sa femme, et faire partie de la troupe des missionnaires du P. Maunoir, il donnait le tableau et les balustres qui parèrent la chapelle.
L'abbé Esnault (ou Eno), docteur en théologie de Sorbonne, était recteur de la paroisse de Ploulec'h, de laquelle avait été détachée jadis celle de Loguivy-les-Lannion. Sa réputation était si considérable dans le diocèse de Tréguier qu'il y avait été surnommé « la gloire de Ploulec'h ». Comme l'abbé de Plivern, il multipliait les générosités au monastère de Sainte-Anne.
Le second groupe de donateurs était constitué par des dames pieuses, qui n'avaient pas agi sans l'assentiment de leurs maris. C'étaient Mme de Carcaradec, dont le mari, messire Claude Rogon, seigneur comte de Carearaclec [Note : Il était aussi seigneur de Keryvon, en Buhulien, où était sa résidence, et de la Porte Verte, et châtelain de nombreuses autres terres. — Le lieu de Carcaradec se trouvait dans la paroisse de Ploulec'h. (Il est parfois désigné comme comte de Kercaradec. Il existe un lieu de Kercaradec en Plouzélambre. Mais il peut y avoir eu confusion de nom)], deviendra gouverneur de Lannion, Mme de Rumédon, femme du sénéchal royal si dévoué aux intérêts des religieuses, Mme de Kergomar [Note : C'était encore la marquise de Goësbriand], Mme de Kerisac, c'est-à-dire Corentine de Saluden de Trémaria, Mme de Trogoff [Note : Il est difficile d'identifier cette Mme de Trogoff en raison de l'existence de plusieurs familles de ce nom aux environs de Lannion. Dans l'état des redevances dues au roi à cette époque (Arch. dép. C.-du-N. A 51) on relève les noms de Pierre de Trogoff sieur de Boisguézennec, de Guillaume de Trogoff sieur de Kerbiguet, de Louis Le Trogoff sieur de Coatilliau et de Balthazar-François de Trogoff sieur de Kerelleau. Leurs manoirs étaient situés dans la paroisse de Louannec et sa trêve de Kermaria-Sulart)] et Mme de Porzamparc [Note : L'importante seigneurie de Porzamparc était située entre Plounévez-Moëdec et Belle-Isle-en-Terre. Elle passait pour posséder la plus grande et la plus riche pâture de l'évêché de Tréguier. Les Porzamparc étaient alliés aux Kergariou. On cite un aveu du XVIème siècle que Gillette de Kergariou, héritière de Morice, Ollivier Yves et Marc-Anthoine de Kergariou, seigneurs de Porzamparc et de ses dépendances, rend à la seigneurie du Vieux-Marché].
Leurs cotisations et celles de nombreux autres bienfaiteurs permirent de payer les bâtiments.
A l'époque où des commissaires furent accrédités [Note : Parmi eux, il convient de citer Jacques Langlois, seigneur de la Roussière, près duquel le sénéchal Vincent-Augustin Carluer de Rumédon paraît avoir joui d'une grande influence] pour la réformation du domaine royal de Lannion, les religieuses du monastère de Sainte-Anne sollicitèrent un accroissement de surface vers l'ouest dans les prairies voisines souvent recouvertes par les eaux du Léguer. C'était une « vaserie », dénommée « Le Pallud ». Bien qu'elle se trouvât sur le territoire de Loguivy, elle était considérée comme dépendant de la ville de Lannion et du domaine royal. Elle avait autrefois servi de sécherie de poisson ; elle était maintenant utilisée par les buandières qui, lorsque c'était posible, y faisaient sécher leur linge et celui de leur clientèle citadine.
Les commissaires du roi n'étaient pas défavorables à la demande des Hospitalières. Mais ils voulurent connaître d'abord l'avis des « usagères ». Pour peu que leur fût laissé un espace suffisant « pour haller et dessécher leurs lingeries », elles ne virent aucun inconvénient à ce qu'il fût accordé aux religieuses le terrain nécessaire à l'agrandissement de leur jardin, d'autant mieux que leur demande s'appliquait surtout à ce qui n'était que « vase ». Ainsi obtinrent-elles [Note : Décision des commissaires du roi du 7 août 1681. — Vers cette même date les religieuses hospitalières se trouvaient également en possession du Convenant Lesguen, quitte de rentes, relevant du domaine royal. (Arch. dép. C.-du-N. A 51)] un accroissement d'une surface de six cordes et demie (environ quatre ares), moyennant le payement au fermier du domaine royal d'une chefrente de cinq livres. C'est seulement en 1694 qu'elles obtinrent de la communauté de ville la permission de l'entourer de murs [Note : Décision du 27 décembre 1694. — Les religieuses reçurent en même temps de la communauté de la ville la permission pour exhausser « la vaserie » au niveau de leur jardin de prendre le sable de « curage » du port jusqu'à deux pieds de profondeur et les vases situées près d'un terrain appelé Trogoloën, « mesme les petites buttes de terre quy sont le long du quay, au-dessous du vieux chasteau jusques au niveau du quay seulement, sans qu'elles puissent toucher à la grande butte en forme de chossée quy sépare lesd. buttes dud. quay » — Donc sur la rive droite du Léguer].
Entre temps, les religieuses avaient su trouver les ressources nécessaires à l'assainissement du « Pallud » et pour entamer la construction de remblais et de digues contre les envahissement de la rivière, même en aval de ce qui leur avait été concédé. Peut-être est-ce cette prévoyance qui conduisit les officiers royaux à proposer qu'on leur accordât un nouvel accroissement de deux journaux (près d'un hectare) [Note : Ces Lettres Patentes furent données à Versailles le 4 décembre 1701] contre une redevance annuelle de vingt livres — les générosités royales n'étant pour ainsi dire jamais absolument gratuites ?
Enfin, (car il n'est pas mon dessein de dépasser 1716, date de la mort de Joseph-Corentin de Kermeno de Plivern, avec laquelle se clôt la première période de la vie du monastère de Sainte Anne), le fermier du domaine royal concéda en 1712, aux religieuses qui manquaient d'eau potable la propriété de Feunteun an Nec'h (la fontaine de la montée ou du haut) en haut de Kerampont entre la croix de La Haye et la Lande de Justice. [Note : Il est à noter que, en pleine occupation allemande, le sénateur-maire de Lannion, Edgar de Kergariou, obtint l'autorisation de compléter le service des eaux de la ville devenu très insuffisant. C'est à peu près au même endroit qu'il trouva toutes celles dont elle avait besoin pour son usage courant]. L'eau de cette fontaine fut amenée au couvent par des conduites de bois qui ne tardèrent pas à leur causer bien des mécomptes [Note : Dès 1733, ces conduites se trouvèrent pourries et engorgées. Il fallut engager de lourdes dépenses pour une remise en état qui ne pouvait être que temporaire].
On dira ici comment grâce à des générosités nouvelles et notamment à celles de l'abbé de Kermeno de Plivern, qui leur fit don de 7 111 livres trois sols, les religieuses purent construire le chœur conventuel de leur monastère, inclus dans le grand bâtiment qui se dresse presque en bordure de la route de Loguivy [Note : Toutes les charges qu'assumèrent les religieuses étaient si lourdes que c'est seulement en 1753 qu’elles purent entreprendre la restauration de la chapelle conventuelle].
Depuis le mois de juillet 1688, le couvent et l'hôpital de Sainte-Anne avec toutes leurs dépendances avaient été amortis par Lettres Patentes du roi contresignées par Colbert de Croissy.
C'était en somme la consécration de l'importance acquise par les religieuses hospitalières qui étaient parvenues à faire régner l'ordre et la décence dans l'établissement charitable dont elles avaient accepté la responsabilité dans des conditions particulièrement difficiles [Note : Les droits d’amortissement coûtèrent au monastère 3.452 livres sept sols].
Jusqu’alors elles avaient dû nommer, comme il était de régle dans tous les établissements ecclésiastiques non amortis, pour répondre des droits de mainmorte, un homme vivant, mourant et confisquant, au décès duquel elles devaient payer un droit de rachat égal à une année de leur revenu [Note : Outre le droit de rachat payable au décès de l’homme vivant, mourant et confisquant, les établissements religieux non amortis étaient soumis à un droit annuel d’indemnité qui variait d’ordinaire entre le tiers et le cinquième du revenu. Lorsque l’établissement religieux ne relevait pas directement du roi, c’est à l’établissement suzerain qu’il le devait, sauf à celui-ci d’en tenir compte dans ses déclarations au roi, à moins qu’il ne fût lui-même amorti. Un exemple est donné par les prêtres de l’église de Brélévenez pour des terrains relevant du prieuré de Kermaria an Draou et dont plusieurs étaient inclus dans l’enclos des religieuses Ursulines. Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria.].
C’était l'abbé de Plivern qui avait accepté d’être l’homme vivant, mourant et confisquant du monastère de Saint-Anne.
Les religieuses ne cessaient à juste titre de lui témoigner leur gratitude. C’est pour une bonne part, à lui, à ses relations, à son entregent, que l’hôpital et la communauté avaient connu une réputation devenue flatteuse et une prospéroté relative aussi rapide. Ses générosités étaient incessantes. Dans un inventaire du 20 décembre 1704, dans lequel sont indiqués les dons reçus par le couvent, il est fait un état particulier des siens. En argent et en « argenterie » dont est donné le détail, sans compter la valeur d’ornements sacerdotaux, « images en bosse et en peinture », de nombreux objets et de secours journaliers « tant pour les travaux de l’enclos que pour les autres lieux de la maison », son apport est chiffré à la somme considérable de 14 584 livres un sol [Note : La communauté de Sainte-Anne, à ce moment, déclarait jouir de fondations et de rentes perpétuelles se montant à 1.035 livres]. Aussi avait-il été de toute justice d’ajouter : « Par cet inventaire, il est facile de voir que ce monastère est redevable à M. de Kermenou de Plivern de tout ce qu’il est, étant très certain que la fondation aurait été stérile sans lui » [Note : L’inventaire est signé de Jeanne-Angélique de Kermeno de la Mére-de-Dieu, qui avait succédé à sa tante en qualité de supérieure, de Marie-Marguerite de Lézormel de la Nativité-de-Jésus, de Suzanne de Bouloign de Saint-Mathurin, de Marie-Anne Chauvel de Jésus, de Julienne de Kergariou de Saint-Alexis, de Marie Le Rouge de Saint-Thérèse, etc… A lire ces noms de la noblesse, de filles d’hommes de loi et de notables commercants, on se rend compte que le milieu social d’où provenaient ces religieuses s’était sensiblement élevé depuis quelques années].
L’abbé de Plivern testa le 27 septembre 1714. Bien que l’essentiel de son testament ait été publié dans le journal Le Lannionnais en 1854 et en 1933, je crois devoir le reproduire.
« Mémoire de l'or et de l'argent que j'ai mis en dépôt chez les religieuses hospitalières de Lannion dans quatre petits coffres... Toutes les sommes ci-dessus, tant en or qu'en argent, se montent à 13 203 livres desquelles :
1° Je donne auxd. religieuses 2 000 livres pour aider à bâtir la chapelle en cas seulement qu'en la faisant bâtir elles puissent empêcher le recteur de Loguivy d'avoir aucun droit dans leur église et non autrement,
2° Je donne de plus auxd. religieuses la somme de 3 000 livres pour qu'elles puissent faire une cour close au bout du pignon de la salle des hommes, pour y pouvoir construire une cuisine et un grenier au-dessus,
3° Je donne auxd. religieuses 600 livres pour les besoins de leur église, afin qu'elles aient des ornements et pour orner leurs autels,
4° Je donne de plus auxd. religieuses 1 000 livres pour aider à doter deux jeunes filles pauvres,
5° Je donne auxd. religieuses 600 livres pour ia nourriture et l'entretien de huit pauvres filles ou femmes malades dans leur hôpital. Chaque pauvre sera reçu à raison de 75 livres par an jusqu'à épuisement de lad. somme,
6° Je donne de plus auxd. religieuses 600 livres pour acheter des livres de piété,
7° Je donne aux mêmes la somme de 2 000 livres. Je veux que de cette somme elles prennent ce qui sera nécessaire pour faire bâtir un mur d'environ vingt pieds de hauteur à prendre depuis le pignon de l'appentis jusqu'à la venelle du palus. Après qu'elles auront employé ce qui sera nécessaire pour leur clôture, je veux qu'on emploie le surplus pour aider à bâtir leurs parloirs à demeure au bout de la cour de l'hôpital.
8° Toutes les sommes déjà données se montant, sauf erreur, à 9 500 livres, il reste dans les coffres 2 523 livres dont les religieuses prendront ce qui sera nécessaire pour payer le sieur Pouillado [Note : Fils de maître Anne Le Bonder et d'Anne Heude, et par sa mère apparenté aux ancêtres maternels d'Ernest Renan, Le Bonder du Pouilladon, avocat en Parlement, né en 1669, épousa à l'âge de trente ans, une demoiselle Anne (ou Jeanne) Sclisson (ou Clisson), sœur de la femme de Christophe Féger, quartaïeul du même Ernest Renan, qui en avait vingt-cinq. Le Bonder du Pouilladon exerça des fonctions importantes à Lannion et fut notamment le fermier général des revenus temporels du prieuré bénédictin de Kermaria an Draou. — Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria], mon exécuteur testamentaire, mes frais funéraux et de maladie, et le reste sera employé selon que la supérieure jugera en conscience être pour la gloire de Dieu, pour faire honorer la sainte Vierge et pour le salut de mon âme. Je veux que ce qui est contenu dans cet écrit soit exécuté incontinent après ma mort, j'en charge la conscience de la Mère Supérieure.
Attendu le grand besoin des Capucins de cette ville, je leur donne aussi 300 livres, savoir : 150 livres en aumônes et 150 livres pour trois cents messes.
Fait à Lannion, le 27 septembre 1714. J. C. de Kermeno de Plivern ».
Ce testament suggère quelques remarques. La première est que les sujets de mésentente entre le recteur de Loguivy et les religieuses ne faisaient pas défaut. En second lieu, il convient de noter que toute promiscuité des hommes et des femmes entretenus à l'hôpital avait cessé. Mais comme il regorgeait, la communauté de ville avait dû créer, en face de l'église de Kermaria an Draou, un second hôpital, beaucoup plus restreint et plus rudimentaire, auquel fut donné le nom un peu trop pompeux d'hôpital général. En dernier lieu, il était vrai que le couvent des Capucins, médiocrement doté en 1622, éprouvait de grandes difficultés pour se maintenir et devait souvent faire appel aux subsides de la communauté de ville.
L'abbé de Plivern mourut en 1716, âgé de soixante-douze ans. Suivant son désir, il fut enterré dans le sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, près de la grille du chœur conventuel des religieuses hospitalières qui, grâce à lui, purent organiser un hôpital qui, abstraction faite de la période révolutionnaire, jouit encore aujourd'hui de la plus légitime réputation.
(Léon DUBREUIL).
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