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LE PRIEURÉ DE KERMARIA-AN-DRAOU A LANNION. |
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LE PRIEURÉ LANNIONNAIS DE KERMARIA AN DRAOU.

L’église de Kermaria-an-Draou d’après le plan d’Anfray en 1763 (A.D. 22)
Les influences doloises, en Trégor, sont loin d'être négligeables. Sept paroisses du diocèse de Tréguier : Coadout, Lanmodez, Trévou-Tréguignec, Perros-Guirec, Loguivy-les-Lannion, Lanvellec et Lanmeur, ont été jusqu'à la Révolution des enclaves du diocèse de Dol.
Mais ces influences s'étaient manifestées antérieurement à la formation de ces paroisses qui, toutes, constituent un démembrement d'une paroisse primitive demeurée incluse dans le diocèse de Tréguier.
Le monastère de Saint-Jacut de l'Isle n'y fut pas étranger. Plus d'un Saint-Jacques, aujourd'hui patron d'églises et de chapelles, n'a sans doute aucun rapport avec Saint Jacques le Majeur, particulièrement honoré à Compostelle et n'est qu'une déformation du nom de Saint Jacut ou saint Jagu [Note : Il se peut que le patron de l'église paroissiale de Perros-Guirec ait été à l'origine saint Jacut et non saint Jacques le Majeur. Pour expliquer le patronat de l'apôtre, on a dû créer la légende d'un groupe d'Espagnols, formant une sorte de colonie dans la paroisse, qui aurait obtenu que saint Jacques y fût honoré. Il existe à Plestin une chapelle ancienne où saint Jagu est honoré], ou encore Saint Jégu [Note : Arch. dép. Loire-Atl. B. 2410 f° 340 recto, où il est question du prieuré de « Quermaria an Draou, près de Lanyon, despendant de l'abbaye de Sainct Jégu »].
Lorsque les Normands eurent quitté le sol breton, la plupart des très petits moutiers, qui existaient en Trégor avant les invasions, avaient disparu sans espérance de rétablissement. Seules les grandes abbayes de Redon et de Saint-Jacut, soumises l'une et l'autre à la règle bénédictine, se reconstituèrent rapidement. Leur rôle fut très important dans la réorganisation du culte en Bretagne.
Redon, trop éloigné de la côte septentrionale, n'y exerça aucune influence [Note : Une charte de Redon, incontestablement apocryphe, assure que, pour remercier Dieu d'avoir envoyé à la côte lors d'une tempête, une barrique d'excellent vin, Juhel Bérenger aurait fait don à l'abbaye de Redon de la seigneurie de l'Ile Grande. Ce qui est certain c'est que l'ancienne chapelle de l'Ile Grande était dédiée à Saint Sauveur. Il est certain également qu'Anne de Bretagne autorisa Pierre de Boiséon, lors de son mariage, en 1495, avec une demoiselle du Chef du Bois, héritière de la seigneurie de l'Ile Grande, à s'en dire le seigneur]. Par contre l'abbbaye de Saint-Jacut y joua un rôle considérable ; c'est par elle que furent honorés dans la région des saints dolois ou ayant des rapports avec Dol : Samson, Méen, Guénolé, Lunaire (ou Léonor).
Une des manifestations les plus anciennes de l'influence religieuse de l'abbaye de Saint-Jacut fut la création de nombreux prieurés. Il est possible de relever l'existence de six d'entre eux dans le diocèse de Tréguier : d'abord celui de la Magdelaine, à Lézardrieux, dont la maison priorale subsistait, vide de moines, à l'époque révolutionaire. L'abbaye de Saint-Jacut y faisait percevoir la dîme [Note : Le fermier général des revenus temporels de l'abbaye de Saint-Jacut, en Trégor, était à la fin de l'ancien régime, noble maître, Charles-Toussaint prigent de Tromorvan. Il était également le procureur-fiscal du fief et prieuré de Kermaria an Draou (Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria, carton). Il avait affermé la dîme du prieuré de la Magdeleine à un négociant de La Roche-Derrien, Joseph-Casimir Le Saux, véritable brasseur d'affaires qui, à l'époque révolutionnaire, se distinguera parmi les plus importants acquéreurs de biens nationaux, soit comme représentant de compagnies financières, soit pour en faire trafic lui-même. (Cf. Léon DUBREUIL. La vente des Biens nationaux dans le département des côtes-du-Nord. — H. POMMERET : L'Esprit public dans le département des Côtes-du-Nord pendant la Révolution). Son fils, Joseph-Yves Le Saux, notaire impérial à La Roche-Derrien, se noya dans la nuit du 14 au 15 janvier 1812, au retour de Morlaix, pour s'être engagé imprudemment dans la Lieue de Grève. Certains y voulurent voir une punition divine]. Elle la faisait percevoir à Plouëc où elle était attachée à la Belle-Eglise, dédiée à saint Jorand, siège d'un ancien prieuré [Note : Le sous-fermier de la dime de la Belle-Eglise fut Jacques-Yves Margéot, avocat en Parlement, résidant au manoir de Kercabin en Plouëc. Il deviendra membre du directoire du district de Pontrieux et connaîtra, sur la fin de sa vie, de sérieux ennuis à propos de la Sénatorerie du sénateur Cornudet. (Cf. Léon DUBREUIL : La vente des Biens nationaux..., p. 442 et passim). Dans la perception de la dîme de la Belle-Eglise, Margéot commit souvent de graves irrégularités au point qu'il fut l'objet d'une saisie mobilière. Il utilisait parfois pour cette perception un certain René Duval qui pourrait être l'aubergiste ayant servi d'indicateur aux Chouans, assasins à Pommerit-Jaudy, de Le Roux de Cheff du Bois, ancien président du tribunal criminel des Côtes-du-Nord] et à saint Clet (dîme de l'ancien prieuré Saint-Cyriaque) [Note : Les sous-fermiers de la dîme de Saint Clet (appelés parfois Sainte-Clette) étaient Laurent Brochen et Laurent Guillou, sur lesquels je ne possède pas de renseignements particuliers]. Loquenvel possède jusqu'à la Révolution un prieuré-cure où la dîme, levée au profit du recteur, n'égalait pas le montant de la portion congrue, en sorte que l'homme de loi lannionnais, fermier général des revenus du prieuré, devait, au nom de l'abbaye, lui assurer un supplément de 25 livres [Note : L'insuffisance de la dîme de Loquenvel nécessita plusieurs démarches du recteur et de Prigent de Tromorvan auprès dû Bureau ecclésiastique du diocèse de Tréguier pour obtenir la modération des décimes exigés par le receveur. Un procès fut même pendant entre le recteur de Loquenvel, soutenu par le prieur de Saint-Jacut, et l'évêque de Tréguier. Une transaction favorable aux réclamations du recteur, mit fin à l'instance].
Le sixième prieuré est celui de Kermaria an Draou, à Lannion, qui fait l'objet de la présente étude.
Il existe enfin une tradition qui fait de la chapelle Saint-Guénolé, dans l'ancienne paroisse tréviale de Tréguignec (aujourd'hui associée à l'ancienne paroisse tréviale de Trévou) la chapelle d'un ancien prieuré de Saint-Jacut. Il est permis de douter de son authenticité. En premier lieu M. Couffon n'en fait pas mention [Note : Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier, p. 576] ; en second lieu, il serait surprenant que la dîme, ou tels autres droits utiles, conservés par l'abbaye n'eussent pas été affermés au fermier général, responsable de la perception de dîmes plus lointaines. Or ses comptes en charge et décharge n'en font aucune mention [Note : Sur l'abbaye de Saint-Jacut on devra consulter : abbé Auguste LEMASSON : Saint Jacut : son histoire, son culte, ses légendes, ses vies anciennes (Saint-Brieuc, 1912) et, du même auteur, dans les Mémoires de la Société d'Emulation des Côtes-du-Nord (1912) la publication de l’Histoire du Royal Monastère de Saint-Jacut de l'Isle de Mer, composée en 1649 par dom Noël MARS].
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Tout porte à croire qu'une des premières préoccupations des moines s'établissant en un lieu, a été de construire une chapelle sinon une église. Ce serait donc pour la date du prieuré de Kermaria la date de 1178 qu'il faudrait retenir. C'est celle qu'a donnée Le Nepvou de Carfort. Mais le jeune auteur du Précis historique de Lannion a commis une erreur en attribuant à cette date la fondation du prieuré au duc de Bretagne Conan IV, dit le Petit [Note : Conan IV, l'époux de Marguerite d'Ecosse, régna de 1156 à 1166, date à laquelle il abdiqua en faveur du roi d'Angleterre Henri II. La Bretagne demeura entre ses mains de 1166 à 1182. Certes, depuis 1171, la fille de Conan, Constance, fut considérée comme la duchesse de Bretagne, mais elle se trouvait sous l'autorité absolue du roi d'Angleterre qui, en 1181, lui donna son fils Geoffroy en mariage].
D'autre part, ainsi qu'en fait foi une bulle du pape Alexandre III du 4 juin 1163 mentionnant parmi les possessions de Saint-Jacut « ecclesiam sanctæ Mariæ de Lannion cum omnibus pertinentibus », la fondation du prieuré de Kermaria an Draou est antérieure à la date de 1178, répétée depuis Ogée [Note : Dictionnaire historique et géographique de la provonce de Bretagne..... édition A. MARTEVILLE et P. VARIN] pour la construction de l'église paroissiale.
Ces deux dates ne sont peut-être pas d'ailleurs aussi incompatibles que l'estimait La Borderie [Note : Mélanges d’Histoire et d’Archéologie bretonne (Origines du prieuré de Kermaria à Lannion. — 1er article, pp. 132 à 136)], la construction d'une église demandant des ressources, réunies préalablement. Rappelons précisément qu'Yves Ovinon, évêque de Tréguier depuis 1176, aurait remis la moitié de la peine imposée par son confesseur « à celui qui contribuerait à l'érection de la nouvelle église ».
Comme l'a montré magistralement Bourde de la Rogerie, Lannion, ville fluvio-maritime, doit son origine à la construction d'un château au passage du fleuve, complétée, suivant le mécanisme ordinaire par la fondation d'un prieuré [Note : Les fondations de villes et de bourgs en Bretagne du XIème siècle (Mémoires de Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, tome IX, 1928, p. 69 et suiv.)].
Le château fut bâti à une date non indiquée sur les ordres d'un duc de Bretagne, peut-être Conan III, le prédécesseur immédiat de Conan IV. D'après une tradition rapportée par Ogée et par B. Jollivet (14), il chargea de sa défense un petit seigneur du voisinage. celui de Porz Glas ou de la Porte Verte, non loin de l'actuel château de Keryvon, en Buhulien, qui prit ensuite le nom de Lannion [Note : Pour Joseph LOTH, le nom de Lannion aurait pour étymologie Lan Judon (l'oratoire de Saint Judon) et non Lan Huon (la lande de Huon)].
Ce qui est indubitable, c'est que s'il exista une châtellenie de Lannion, les sires de Lannion ne possédèrent ni fief ni domaine de ce nom. Quant à la ville, elle a dépendu du domaine ducal dans la partie appelée « le cens et cordée de la ville » [Note : Le nom de cordes, cordée ou corderie était donné au quartier d'une ville située dans le domaine du duc, puis, après 1532, dans le domaine du roi] et, pour celle qui se trouve au sud de la précédente, du fief seigneurial de Kermaria. L'une et l'autre demeurèrent, jusqu'à la Révolution, au temps de laquelle fut annexé le quartier de Buzulzo, cantonnées sur la rive droite du Léguer.
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Où se trouvait situé à Lannion le prieuré de Kermaria et à quelle circonstance dut-il son nom ?
Il occupait une vaste étendue de terrain en bordure de la rive droite du Léguer, de l'endroit où cesse de se faire sentir le flot de la marée et où sera construit le pont dit de Kermaria, jusqu'à l'actuel jardin du Tribunal de première instance. Ce jardin dépendit durant quatre siècles de l'enclos du couvent des RR. PP. Augustins [Note : Il était surtout connu à Lannion sous le nom de couvent du Porchou], fondé en 1364 par le maréchal de Bretagne Geoffroy de Kerimel et sa femme Adelice de Launay [Note : Il ne serait pas surprenant que le terrain sur lequel se construiront le couvent et l'église des Augustins eût primitivement fait partie de la concession territoriale accordée par le duc de Bretagne aux Bénédictins de Saint-Jacut. Ce qui permet de le penser, c'est que le prieuré de Kermaria posséda toujours le privilège de la pêche du saumon dans le Léguer, entre le pont de Kermaria et le pont Sainte-Anne, tout voisin de l'église des Augustins]. Remontant vers la ville, l'enclos était borné par la rue de Kermaria qui gardait ce nom à peu près jusqu'à la hauteur des écoles primaires publiques. Là commençait la rue dite du Porsmeur à la fontaine Caradec [Note : Le nom de Kermaria donné à ce qui ne fut originairement qu'un sentier est postérieur à l'établissement du prieuré qui lui a donné son nom].
La superficie totale de l'enclos était d'environ soixante cordes [Note : La corde valait 0 are 608], soit un peu plus de trois hectares et demi.
Si l'on s'en rapporte aux papiers inédits de l'archéologue lannionnais J. de Penguern, conservés à l'Institution Saint-Joseph de Lannion, l'église se trouvait située en face de la petite porte d'entrée de l'hôpital général [Note : L'hôpital général ne devait être créé que tout à la fin du XVIIème siècle. Les bâtiments en sont occupés aujourd'hui par une partie du collège moderne et technique de jeunes filles, rue de Kermaria]. Elle pouvait avoir environ trente pas de longueur [Note : Au moment où il prenait les notes auxquelles on se réfère, vers le milieu du XIX siècle, J. de Penguern indique que « dans le mur du côté du levant on voit encore du plâtre et du crépissage, qui se trouvait, dit-on, au-dessus du maître-autel. A côté, à gauche du maître-autel, on remarque encore un cadre de porte en plein-cintre. C'était, dit-on, la porte de la sacrisitie... Autour de l'église était le cimetière... » (Communiqué par M. Yves Briand auquel va toute ma gratitude). Le temple protestant a été construit tout au voisinage de l'église. Tout auprès subsiste un amas de pierres provenant de l'ancien édifice. Sur une partie du cimetière ont été construites les maisons portant les numéros 7 et 5 de la rue de Kermaria].
Il place tout auprès le prioldi (le prieuré ) [Note : Sur l'emplacement du prioldi a été construite la villa à laquelle a été donné le nom le Pré Holdy] et le jardin qui aurait été donné en cadeau à Mme de Tromorvan, qui partageait avec son mari la charge de fermier général du prieuré [Note : Marie-Françoise Deminiac qui avait épousé Toussaint-Yves Prigent de Tromorvan].
Les Bénédictins étant très dévôts à la Vierge, il est naturel qu'ils aient adopté le nom de Kermaria, qui signifie Sainte Marie. Les deux mots qui accompagnent le nom principal, an draou, veulent dire seulement du bas ou de la vallée (la vallée étant celle du Léguer).
Un ecclésiastique, archéologue distingué, mort prématurément, l'abbé Goardou, recteur de Tréduder, avait émis une hypothèse sur les motifs qui auraient conduit les Bénédictins du prieuré à lui donner le nom de Notre-Dame du Bas. Il l'opposait à Notre-Dame du Haut qui, d'après lui, aurait été le nom primitif de l'église de Brélévenez, construite à la même époque.
Il s'appuyait sur le fait que, à un moment donné, cette église, présentement dédicacée à la Sainte Trinité, l'avait été, un certain temps, à Notre-Dame des Neiges [Note : Cf. Edouard OLLIVRO : L'Eglise de Brélévenez (étude demeurée inédite)]. Il conjecturait qu'une mauvaise interprétation en avait été la cause. Cette église, sans doute bâtie par les Hospitaliers de l'ordre éphémère de Montjoie [Note : Brélévenez est, en breton, la traduction de Montjoie] aurait été dédiée d'abord à Kermaria an Nec'h (Notre-Dame du Haut), par une sorte d'opposition « systématique » à l'église du prieuré bénédictin. La prononciation étant à peu près identique, an nec'h (du haut) aurait été déformé plus tard en an erc'h (de la neige) [Note : R. COUFFON : Répertoire.... p. 60. — Léon DUBREUIL : Brélévenez (VIIème session du Congrès de la Société française d'archéologie, 1950. — Abbés GEFFROY et BOURDELLÈS : Petit guide pour la visite de l'église (de Brélévenez)].
Il subsiste encore à Brélevenez quelques parties de l'édifice qui fut construit au XIIème siècle. Néanmoins l'hypothèse de l'abbé Goardou ne serait séduisante que s'il n'existait pas d'autres églises et chapelles en Bretagne dédiées à Notre-Dame des Neiges. Or, de telles dédicaces sont moins rares qu'on ne serait tenté de le présumer [Note : Sur les dédicaces à Notre-Dame des Neiges, consulter la Nouvelle Revue de Bretagne, t. IV, pp. 236-247 ; t. V, pp. 80-158-233-319-400 ; t. VI, pp. 77-320].
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L'église de Kermaria an Draou n'était pas le seul édifice ecclésiastique dans la dépendance du nouveau prieuré. La Borderie rappelle [Note : Origine du prieuré de Kermaria à Lannion, loc. cit.], d'après dom Noël Mars, le moine bénédictin de l'abbaye de Saint-Jacut, qui en écrivit l'histoire en 1649, que, outre la bulle du pape Alexandre III en 1163, une autre bulle, celle-ci du pape Clément III, datée de 1188, place dans ses dépendances « ecclesiam Sanctæ Mariæ Castello », la chapelle du château de Lannion ; — « ecclesiam Sancti Geranni », l'église de Saint-Géran qui doit être celle de Cavan, successivement dédiée à saint Cavan, à saint Chéron, et plus récemment à saint Garan — « ecclesiam Sanctæ Mariæ de Lanmeur ; — c'est-à-dire l'église de Kernitron, près de Lanmeur ; — puis « deux autres églises... dont les noms étaient déchirés et illisibles sur l'original quand le P. Noël Mars en prit copie ». Si l'on tient compte des lieux où se levait encore la dîme au XVIIIème siècle, elles pourraient être celles de Ploubezre et de Buhulien.
Après avoir indiqué l'importance du prieuré de Kermaria dans l'ordre spirituel, La Borderie, s'appuyant sur une enquête ordonnée, à la fin du XIIème siècle [Note : Cf. dom MORICE : Preuves, I-773], sur l'ordre de la duchesse Constance de Bretagne, enquête conduite par Mérien, fils de Guiomar, son sénéchal au pays de Tréguier, dit que le cimetière de Kermaria « jouissait du droit d'asile en telle forme qu'un criminel qui s'y réfugiait, même après avoir été pris et s'être échappé de ses liens, n'y pouvait être poursuivi [Note : Sur les lieux d'asile, minihy ou minihiac, cf. LARGILLIERE : Les Saints et l'Organisation religieuse ... dans la Bretagne armoricaine]. Le prieur avait juridiction sur tous les hommes de son fief ; sa cour pouvait ordonner le duel et les épreuves judiciaires, connaître des cas de meurtre et tous autres appartenant au seigneur justicier. Il avait aussi le droit de bouteillage sur la vente des boissons, de salage sur le sel, de minage sur les grains. Les hommes qui habitaient son fief devaient moudre à son moulin et cuire à son four. Ils pouvaient vendre vin, cervoise, hydromel et viandes dans leurs maisons, sous leurs porches, et les jours de fête ou plutôt de foire (festivis diebus) dans le cimetière de Kermaria sans être contraints de vendre dans la cohue [Note : La cohue de Lannion se trouvait peut-être déjà dans la moitié sud-est de l'actuelle place du Général-Leclerc, ancienne place du Centre. Elle était bordée de deux rues étroites, la rue Suzain et la rue Souzain] du seigneur de Lannion, ou de lui payer aucun droit ».
Encore à la fin du XVIIIème siècle, la seigneurie de Kermaria an Draou était une des dix seigneuries ayant droit de haute, moyenne et basse justice dont la juridiction s'exerçait dans la ville de Lannion.
Tant que le fief n'eut pas été amorti (et sans doute le fut-il moyennant finances à une date que nous n'avons pas trouvée), les droits ordinaires dus au suzerain, c'est-à-dire au duc puis au roi, furent acquittés avec plus ou moins de régularité. Parmi ces obligations, le prieur devait fournir « à l'ost » du duc « un homme armé de chascunes livrées de terre qu'il a » (1294) [Note : Cf. dom MORICE : Preuves, I-1113].
Si, au point de vue de son personnel, le prieuré de Kermaria relève étroitement de l'abbaye de Saint-Jacut, en tant que puissance féodale il paraît avoir toujours joui d'une grande autonomie, qui diminua au XVIIIème siècle quand les prieurs commandataires furent remplacés par des prieurs titulaires, moines ou prieurs de cette abbaye, dont ils n'étaient en définitive que les représentants.
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Dans une production du 29 juillet 1779, à l'occasion d'un procès engagé entre le marquis de Rosanbo et le prieuré représenté par dom Pierre Duval, procureur de l'abbaye de Saint-Jacut au sujet de la mouvance d'une pièce de terre en Buhulien, l'agent du marquis écrit avec quelque dédain : « Dans la très redoutable réformation qui a fait gémir en 1776 et 1777 la poignée de vassaux du fief de Kermaria, un seul a su arrêter dans ses progrès la célérité du très cellerier procureur de l'abbaye de St-Jacut » [Note : Arch. dép. C.-du-N, H. Kermaria, liasse].
En fait, le pieuré de Kermaria ne posséda jamais d'autre domaine propre que l'enclos qui lui avait été concédé par le duc, mais par contre des droits de suzeraineté importants octroyés lors de sa fondation.
Il semble, en effet, qu'en dehors de la mouvance du Forlach perdue vers 1780 au profit du domaine du roi, le partage de ces droits entre le duc et le prieuré n'ait pas été modifié sous l'ancien régime ; aussi n'est-il pas téméraire de s'en rapporter à la ferme générale des biens du prieuré consentie le 28 juin 1784 à noble maître Toussaint-Charles Prigent de Tromorvan, avocat en Parlement à Lannion, agissant en son nom et en celui de sa femme, Marie-Françoise Deminiac, fille du fermier général en exercice, le notaire Jean-Alexis-Maurice Deminiac, et nouveau procureur fiscal du prieuré. En voici la partie essentielle :
« ... La ferme générale du revenu temporel dudit prieuré de Kermaria an Draou à Lannion,
Consistant en la rente féagère du prieuré [Note : Nous verrons dans une autre étude que les moines avaient quitté Lannion tout au début du XVIIIème siècle. La maison priorale, reconstruite au XVIIème siècle, était fort modeste, ce qui indique que le nombre des moines du prieuré avait toujours été très réduit. Les afféagistes louaient à divers particuliers, journaliers ou artisans, l'étage de cette maison (deux chambres et un cabinet) ainsi que la petite maison contigüe, composée d'une cuisine, d'une chambre au-dessus et d'une autre chambre au-dessus du « magasin ». — Arch. dép. C.-du-N., ibid.], jardin, verger et toutes terres dépendantes du même prieuré afféagés audit preneur,
Le four banal du même prieuré,
Le droit de coutume qui se lève sur le pont de Kermaria les jours de foire,
Le moulin à eau dudit prieuré avec ses moutaux ordinaires,
La dixme du même prieuré vulgairement appelée la dîme de la trêve de Buhulien,
Les prémices dues au même prieuré qui se lèvent dans la même trêve,
La pêche dans la rivière du Léguer [Note : En réalité, entre les ponts de Kermaria et de Sainte-Anne. Arch. Nat. P. 1630, vol. II. Domaine de Lannion. Réformation de 1678, f° 140. — Cf. Joachim DARSEL : Morlaix. Siège particulier de l'amirauté de l'évêché de Tréguier (thèse complémentaire de doctorat, dactylographiée) p. 245. Il faut bien préciser que la rivière de Lannion porte de tout temps le nom de Léguer. C'est une appellation fautive que celle de Guer qu'on trouve dans certaines publications modernes et que reproduisent plusieurs administrations dont celle de l'Inscription maritime] à prendre depuis le pont de Kermaria le long des terres dudit prieuré en remontant,
Plus la dixme de la cordée de la ville dudit Lannion avec ses froments dudit prieuré,
Autre dixme aux frairies de Buzulzo, Anguet [Note : ou plutôt An Guiel ou Ker an Guiel] et autres lieux sur la parroisse de Plouberre appelée la dixme de Trogonif.
24 boisseaux de froment de rente mesure de Lannion due par le lieu Duffec avec six livres en argent sur le même lieu, situé au haut de la rue de Kerampont, faubourg de Lannion,
18 boisseaux de froment dite mesure sur le lieu noble de Rossalic,
14 boisseaux de froment aussi de rente due pour cause du lieu de Penanru proche ledit lieu du Duffec,
36 boisseaux aussi de froment de rente dite mesure sur les Terre et seigneurie de Coatfrec appartenant à Monseigneur Le Peltier [Note : Louis Le Peletier, marquis de Rosanbo, président à mortier du Parlement de Paris. C'est le gendre de Malesherbes],
24 livres de rente pour le lieu de Rouderoch et terres en dépendantes,
10 livres 14 sols de rente due au prieuré par les Dames Ursulines dudit Lannion pour raison de certaines parcelles qu'elles ont renfermées dans leur enclos,
le greffe de la juridiction dudit Kermaria,
Toutes les chèverentes qui sont dues à ladite seigneurie, celles qui ont été nouvellement recouvrées et celles qui pourraient l'être pendant le cours du présent et généralement tout le revenu dudit Prieuré sans exception, même le casuel, lods et ventes et rachats ainsi que les déshérences dudit fief de Kermaria et des restaux de quelque nature qu'ils soient, même les souches... » [Note : Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria, liasse].
Le montant de cette ferme générale était de 1800 livres par an, auxquelles s'ajoutaient cinq douzaines de serviettes, les tissages de Lannion, ou mieux de Brélévenez, jouissant encore d'une bonne réputation.
Avant l'apposition des signatures [Note : Les signatures sont celles de M. [Michel] Le Sire, prieur de l'abbaye de Saint-Jacut et prieur de Kermaria-an-Draou, de Prigent de Tromorvan, de G. Hervé, notaire, et de Dagorn « notaire second »], il avait été « bien entendu que les réparations de la maison priorale et toutes ses dépendances sont dues par lesdits preneurs comme afféagistes sans retour ni recours vers le sieur bailleur... » (40)
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Il convient de remarquer que diverses rentes et non des moindres avaient été constituées assez récemment, comme celle qui était due par les Ursulines arrivées à Lannion seulement en 1659 à la demande et grâce aux libéralités de l'abbé Jean-Baptiste Hingant de Kérisac [Note : Cf. Abbé FRANCE : Kerduel et les Missionnaires au Pays de Lannion, et Léon DUBREUIL : Pleumeur-Bodou et ses sanctuaires continentaux (Mém. Soc. Em. C.-du-N., t. XXXIII, 1954. p. 57 et suiv.)].
Ce qui permet de le penser c'est que, bien que l'argent n'ait cessé d'être dévalué tout au cours de l'histoire, c'est que, en 1665, Charles Colbert, lors de son enquête, n'évalue les revenus du prieuré qu'à 800 livres [Note : Bibl. Nat. 500 de Colbert, 291, f° 76 verso]. Encore exagérait-il. Par acte passé le 25 juin 1678, au rapport du notaire Guy Rolland, missire Claude Ferret, prieur commandataire de Kermaria an Draou, devait louer pour cinq ans à nobles gens Pierre Michel, sieur de Kermenguy, et à François Guégou, tout le revenu temporel du prieuré seulement pour la somme de 484 livres.
A l'exception de son enclos, le prieuré de Kermaria avait encore moins de domaine propre à Lannion que n'en avaient les seigneurs de Lannion, qui n'en possédaient guère [Note : On lira avec intérêt dans A. Le NEPVOU DE CARFORT (Précis de l'histoire de Lannion), les termes de l'aveu rendu par Claude II, qui s'intitule « baron de Lannion », (avant de s'intituler « comte »), après la mort de son père, Pierre de Lannion. Il indique le manoir noble du Cruguil et le convenant de Pen-an-Allé, en Brélévenez ; — des prééminences et droits prohibitifs dans l'église de Saint-Jean du Baly ; — la chapelle Sainte-Hivèze, dite du Cruiguil, dans l'église de Kermaria-an-Draou ; — des droits et des devoirs « pour les poids et balances » de Lannion ; — quatre maisons à Lannion, quittes de lods et ventes et de rachats ; — le droit de pêcherie des congres du 1er mai jusqu'au 14 septembre, (jour consacré à l'Exaltation de la Sainte Croix) « ez isles entre l'île de Milliau et le Port-Blanc au costé des parroisses de Perros-Guirek, Trébeurden, Trélévern, Trévou, Tréguignec » [le droit de pêcherie sur les côtes de Trégastel appartenait aux Le Borgne, seigneurs de Kerlavoz] ; — de nombreux convenants à Servel et, à Trégnstel « les garennes depuis Notre-Dame du Roc'hou jusqu'aux rivages de la mer »]. Les droits féodaux qui lui appartenaient s'appliquaient particulièrement aux maisons construites de chaque côté de la rue de Kermaria et à celles qui se trouvaient à droite de la rue de Tréguier (quand on sort de Lannion), à l'exception des constructions du faubourg Saint-Nicolas, dans la cordée de la ville [Note : Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria, carton et liasse et archives personnelles relativement à une maison à « trois étages » près de la rue de Tréguier [rez-de-chaussée et deux étages] vendue le 2 novembre 1730 par Pierre Jehan et dame Marguerite Alliou, sieur et dame de Kervégant, demeurant à Pleudaniel, à Vincent Daniel et Catherine Jaouan, de Saint-Quay-Perros].
Jusque vers 1780, le prieuré de Kermaria fut considéré comme suzerain de la vaste étendue du grand Forlach, dont la plupart des parcelles, appartenant à des nobles ou à des roturiers étaient acconvenancées, c'est-à-dire connaissaient deux propriétaires, l'un du fonds, l'autre des droits fonciers et convenanciers, dits encore droits superficiels et réparatoires [Note : Cf. BAUDOUIN DE MAISONBLANCHE : Institutions convenantières ou Traité raisonné des Domaines congéables en général et spécialement à l’usement de Tréguier et Goëlo (Saint-Brieuc, 1776, 2 vol. in-18°)]. C'est dans ce grand Forlach qu'avait trouvé place l'enclos des religieuses Ursulines dont le couvent avec ses dépendances prit le nom de Léandy [Note : Le nom de Léandy, qui s'applique aussi au couvent des Ursulines de Tréguier, dérive de Leannes ti : la maison des religieuses].
Les revenus du prieuré n'étant pas très considérables, on conçoit que ses procureux-fiscaux se soient souvent montrés très pointilleux sur la question de la mouvance des maisons et des pièces de terre, dont il était « le seigneur de fief », à la suite d'omissions préméditées ou involontaires relevées dans les aveux des vassaux.
Parmi les droits féodaux auxquels les prieurs se montrèrent toujours très attachés, il convient de distinguer entre les droits inhérents à la qualité de fief donnée à la seigneurie et les droits accidentels.
Les droits ordinaires (outre ceux qui se rapportent à la juridiction et dont il sera ultérieurement parlé) étaient surtout les droits de lods et ventes, de rachats, et de suite de moulin. Ils étaient en principe obligatoires pour tous les vassaux. Pourtant se trouvaient exempts du rachat les héritiers des défunts propriétaires résidant « dans le cens et cordée de la ville » qui ne devaient qu'une « rente taillive » au prévôt de Trorozec, « féodé » du roi pour cette perception.
On ne sait pas à quelle date les habitants du « cens et cordée » avaient obtenu ce privilège ou s'il n'était pas seulement une exemption d'usage établie à l'époque où la ville de Lannion avait été livrée aux exactions des bandes de La Fontenelle et aux pillages des royaux. Les moines et les officiers du prieuré de Kermaria ont douté de sa légitimité ; mais ce privilège était si invétéré, si entré dans les habitudes qu'ils se sont toujours bornés à des remarques de principe, sans entamer aucune procédure à ce sujet. Pas plus que les moines du prieuré, les seigneurs ayant pour vassaux des habitants du « cens et cordée » (pour Lannion, agglomération incluse dans les anciens remparts [Note : Le château de Lannion et les remparts de la ville étaient encore en bon état de défense au milieu du XIVème siècle quand par trahison les Anglais de Richards Toussaint, cantonnés à La Roche-Derrien, y pénétrèrent (1346), la saccagèrent et firent prisonniers bon nombre d'habitants. A cet événement se rapporte l'héroïsme de Geoffroy de Pontblanc et de Geoffroy de Kerimel. A l'époque de la Ligue, château et murailles étaient depuis longtemps en ruine, en sorte que les habitants ne purent opposer aucune défense aux brigandages des routiers de La Fontenelle qui occupa momentanément le château de Coatfrec. Le prieuré de Kermaria et le couvent des Augustin, paraissent avoir été respectés] et quartier Saint-Nicolas prolongé par le domaine de Roudouroch et les terroirs circonvoisins), les Carcaradec, les Kergariou, les Kerisac, les du Parc, les du Cleuziou, les Crésolles, les Rosanbo, etc... ne paraissent avoir fait aucune opposition judiciaire à cette coutume de l'exemption du rachat.
La suite de moulin était aussi considérée comme un droit ordinaire afférent à toute seigneurie. Celui de Kermaria — moulin à eau — se trouvait sur la rive gauche du Léguer, en Ploubezre, dans la frairie de Buzulzo. (Le moulin du roi se trouvait sur la rive droite de la même rivière, non loin du pont de Sainte-Anne). Les « moutaux » de l'un et de l'autre moulin étaient les vassaux résidant dans leur « banlieue » [Note : « La banlieue contient six vingt cordes, chacune corde de six vingt pieds assise par six vingt fois. Et doit estre mesurée des lieux où la somme de bled est levée jusqu'au lieu où elle doit choir, par les voies que le seigneur pourra garantir à ses hommes sans empeschement » (art. 383 de la Coutume). En fait la banlieue était de 4.466 mètres], qui avaient des grains à faire moudre. A l'époque de la Révolution, le moulin de Kermaria était considéré comme rapportant deux cents livres de rente foncière et convenancière, ce qui indique qu'il était tenu à domaine congéable. La souche du moulin, d'après les anciens baux, était la propriété du fermier général du prieuré.
Parmi les droits accidentels figuraient surtout la suite de four et la coutume du pont de Kermaria.
Le four banal du prieuré était situé près de la place du Miroir et voisin du four banal du duc, puis du roi. On y accédait par deux venelles dites du Four, remplacées aujourd'hui par les rues étroites de du Guesclin et de La Tour d'Auvergne.
S'il était rare que la servitude du moulin fût omise dans les aveux, il n'en était pas de mème de la servitude du four. Aussi les impunissements insistent-ils sur la nécessité de l'y faire figurer.
On peut lire notamment dans une requête de 1777 présentée nu nom du prieur au sénéchal de la juridiction de Kermaria, à la suite de l'impunissement d'un aveu fourni le 15 janvier de cette année par la veuve de Guillaume Piriou, Béatrice Le Guilcher, et par son frère Arthur Le Guilcher.
« ... est vrai que les défendeurs n'ont pas écrit qu'ils entendoient user de l'exemption du four, mais ils étoient obligés de le le déclarer spécifiquement. Or, ne l'ayant pas fait, leur silence à cet égard comporte contestation et annonces en quelque façon qu'ils veulent user de prescription contre ce droit accidentel de fief ou bien qu'ils veulent l'amortir. Mais il leur faudra toujours reconnoitre cette banalité, et cela avec d'autant plus de raison que, par arrêté du 9 mars 1767, il a été enjoint aux détreignants des fours banaux de les suivre pour la cuisson du pain qui se consomme chez eux sous peine de dix livres d'amende.
Il est vrai que l'étendue de la banalité du four n'est pas fixée, mais le droit d'assujettir ses vassaux voisins du four banal et qui peuvent y porter leur pâte sans empirement n'est pas moins indubitable, et c'est le sentiment de maître Perchembault, titre 32 §10 » [Note : René de la Bigotière, sieur de Perchambault (1637-1727), conseiller étranger au Parlement de Bretagne, puis président aux Enquêtes (1681), avait publié à Rennes en 1693, l'ouvrage intitulé : Institution du Droit français par rapport à la Coutume de Bretagne avec une Dissertation sur le Devoir des Juges].
Et plus loin :
« ... Il est à observer que le droit de suite de moulin n'est pas de même nature
que les banalités de pressoir et de four... ».
C'est un droit naturel du fief en Bretagne.
Et
plus loin encore :
« ... Sans une reconnoissance légale, le
vassal n'est pas lié par son aveu vis-à-vis du seigneur. Sans cette
reconnoissance l'usement du fief de Kermaria souffriroit atteinte de la part des
vassaux car ils objecteroient suivre volontiers le four de Kermaria : d'un autre
côté, tout droit accidentel de fief doit être déclaré par l'aveu du vassal et le
défaut de cette déclaration autorise le seigneur de fief à l'impunir... »
[Note : Arch. dép. C.-du-N., H. Kermaria, carton].
En 1790, le four banal de Kermaria était joui à domaine congéable par Louis Le Caër moyennant une rente foncière et convenancière de 240 livres — ce qui fait penser qu'un nombre assez important de vassaux devaient y faire cuire leur pain.
***
Droit accidentel également le droit de pêche dans le Léguer, notamment le droit de pêche du saumon donnant lieu à des amendes infligées à ceux qui s'y seraient livrés sans autorisation.
Droit accidentel enfin la coutume perçue à l'occasion des foires sur le pont de Kermaria.
La ville de Lannion ayant gagné en importance et bénéficiant de privilèges ducaux souvent considérables, il apparut, pour favoriser son commerce qu'un second pont [Note : Le premier pont construit aurait donc été le pont de Sainte-Anne, qui mettait en rapport la ville de Lannion avec le quartier de Sainte-Anne, sur la rive gauche, au bas du faubourg de Kerampont, qui lui doit précisément son nom. Mais il y avait, à l'endroit du pont de Kermaria, à marée basse, un gué très fréquenté] devait être établi sur le Léguer entre la rue de Kermaria et le faubourg de Buzalzo. Si le duc, ou plutôt son gouverneur, n'imposa pas aux moines les frais de sa construction (question qui reste à élucider), il lui fit obligation de l'entretenir de manière à permettre le passage en tout temps et sans aucune difficulté. Cette obligation était onéreuse car le pont fut au moins partiellement construit en bois. Pour le dédommager des dépenses qu'il avait à effectuer, le duc lui accorda le privilège de lever un droit de coutume durant vingt-quatre heures à l'occasion de chaque foire, de la veille à quatre heures de l'après-midi au jour même de la foire, également à quatre heures de l'après-midi.
D'après le Nepvou de Carfort [Note : Précis historique de Lannion], le premier pont aurait été construit en 1489, la première année du règne de la duchesse Anne qui ne cessa de montrer beaucoup de bienveillance aux Lannionnais. Si cette date est correcte, il faut admettre que sa construction laissait beaucoup à désirer et ne lui permettait guère de résister à la pression des eaux, lors des fortes marées, car, dès le mois de décembre 1494, deux charpentiers, Thomas et Jean Hamon, le père et le fils, furent requis de réparer en trois jours, pour permettre le passage lors de la foire de Noël, « une bresche eschue lors nouvellement à une voulte du pont de Kermaria, près le prioré » [Note : Cf. quittance de Jehan de Kergrist. Marché avait été passé à l'audience de la juridiction, devant le sénéchal et le procureur-fiscal du prieuré par un certain Yves Menguy pour « la somme de cent sols monois pour tout salaire et despense... » Lannion et ses origines — Kermaria an Dro, feuilleton 49 du journal Le Lannionnais (n° du 17 septembre 1933). —[Sous le titre Lannion et ses origines, un ancien magistrat, Jean Savidan, a surtout reproduit dans Le Lannionnais des articles de ce journal parus en 1853 et 1854 dont la plupart pourraient être attribués à un recteur de Ploumilliau, l'abbé Daniel]].
Ce pont ne cessa de causer bien des mécomptes et ce que rapportait le droit de coutume était insuffisant pour assurer les réparations dont il avait constamment besoin. Aussi était-il souvent en fort mauvais état. Vers 1595, on pouvait le considérer comme à peu près détruit. Et le prieur, Philipe de Hallegoët [Note : Philippe de Hallegoët, chanoine de Tréguier, était cousin de Guillaume de Hallegoët, évêque de ce diocèse de 1589 à 1604. — Philippe est cité comme chanoine et prieur de Kermaria dès 1589, C'est lui qui, le 15 janvier 1599, fit dresser par le sénéchal de Lannion. Amaury Jascob, sieur de Kerjégu, le procès-verbal de l'église de Kermaria (Arch. de Saint-Jean du Baly A. 130). Il dut vivre jusqu'en 1613, année où lui succéda en qualité de prieur commendataire un de ses confrères, Mathurin Lhostis, chanoine de Tréguier (Arch. dép. Loire-Atl. B. 281 et 2410). Philippe de Hallegoët avait testé le 2 décembre 1613] ne montrait aucun empressement à assurer son rétablissement.
A la suite de plaintes réitérées, le sieur de la Vallée, lieutenant général du duc de Sully, grand voyer « en la charge de la voyerie en la généralité de Bretaigne, pour l'évesché de Rennes », prit une ordonnance enjoignant au prieur de faire procéder aux réparations dont il avait établi le détail. C'est à écuyer Jonathan (ou Jonathas) de Kergariou, sieur de Kerahel [Note : Cf. Jean LORÉDAN : Brigands d'autrefois : La Fontenelle seigneur de la Ligue 1572-1602 (Paris 1926, p. 90 et suiv., ouvrage peu favorable à Kerahel). Voir en sens opposé : P. LEVOT : Biographie bretonne. t. II. p. 8, col. 1], subdélégué pour la juridiction royale de Lannion et de celle des regaires de Tréguier, qu'incomba la charge de sommer le prieur de s'exécuter sans délai... Sans l'existence de ce pont au point où le flux et le reflux de la mer cessent de se faire sentir, ne serait-ce pas obliger, disait-il. ceux qui l'utilisaient à monter « à deux grandes lieues » [Note : A cette date, le pont de Sainte-Anne était, en effet, impraticable. Michel de la Vallée allait venir à Lannion en 1607 pour dresser les plans et devis d'une urgente réparation, acceptée par la voirie de Rennes], à moins d'utiliser des bateaux. Kerahel dut réitérer cet ordre pour vaincre l'inertie du prieur [Note : Arch. dép. C.-du-N. H. Kermaria, carton].
Il fallut ensuite continuer à faire face à des réparations incessantes. Aussi le prieur et son procureur-fiscal se montraient-ils très jaloux de la coutume que le fief et seigneurie de Kermaria était autorisé à percevoir. Quand à l'automne de 1725, la douairière de Carcaradec [Note : Barbe-Eléonore Nicol dame de « Kercaradec » (ou Carcaradec)] fit revendiquer la perception de ce droit et fit sommation, par l'entremise de deux notaires, au sous-fermier Jacques Le Mohaër de laisser la place à son agent Maurice Dérien, le procureur-fiscal prévenu — c'était alors l'avocat en Parlement Jacques Le Calennec, sieur de Keruzec, également procureur-fiscal du domaine de Penlan [Note : Cf. Léon DUBREUIL : Aperçu sur le domaine de Penlan (Mém. Soc. Em. C-du-N., t. LXXXI 1951-1952, pp. 37 à 63] — réagit-il vivement.
« ... De tout temps immémorial, déclara-t-il, la dite seigneurie est en possession du droit de coutume sur le pont de Kermaria an Dro, en touttes les foires de l'année sans exception, et par raport au droit de coutume, laditte seigneurie est obligée d'entretenir le pont pour le passage public, lequel aïant manqué la présante année, deux ou trois des arcades s'estant trouvé des[c]elés, il a fallut à la seigneurie faire rétablir le tout affin de faciliter ledict passage par le public, et si ce pont s'ébouleroit en son enthier laditte seigneurie est obligée de le faire rétablir sans aucune répétition, et n'a pour toute rétribution et récompense que seullement le droict de coutume qui ne produit que deux pistolles de rente nus... ».
Le Calennec fit encore valoir que ce droit n'avait jamais été contesté et qu'il avait été officiellement reconnu au prieuré en 1683 par les commissaires de la Réformation [Note : La fermière générale des revenus temporels du prieuré était alors « demoiselle » veuve Le Bonder du Pouilladou, qui avait succédé à son mari dans cette fonction].
La douairière de Carcaradec n'insista pas. La sincérité de sa revendication est d'ailleurs probable. Vers 1680, quand fut établi « le relevé d'immeubles situés dans la ville de Lannion et dans les paroisses de Brélévenez et de Buhulien » appartenant au proche fief du roi, on y pouvait lire : « Messire Claude Rogon, chevalier, seigneur de Kercaradeq, gouverneur de Lannion, tient sous ledit fief le droit de percevoir la coutume de la foire Sainct Michel pendant vingt-quatre heures, à commencer depuis les quatre heures du soir, veille de la Saint Michel jusqu'au lendemain quatre heures, au jour de laditte foire de St Michel et tient ledict droit à devoir de foy, hommage, lods et ventes et rachat » [Note : Arch. dép. des C.-du-N. A. Domaine royal de Lannion. 51]. Elle pouvait penser que le pont de Kermaria, comme le pont de Sainte-Anne, relevait du domaine du roi.
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Un des revenus essentiels du prieuré de Kermaria provenait des dîmes qu'il percevait dans « le cens et cordée de la ville de Lannion », des prémices et des dîmes qu'il levait dans toutes les frairies de Buhulien [Note : C'étaient les frairies de Pont-Albin, de Pont-Spiritum, de Saint-Marc, de Rest-Roudault, de Kerillis, du Cleuz Bras, de Kertanguy et de Feunteun an Nonen] et de la dîme de Trogonif dans certaines frairies de Ploubezre, dont celle de Buzulzo [Note : Cf. Rentier général du revenu général du prieuré de Kermaria an Draou, commencé depuis la Saint-Michel 1778. Arch. C.-du..N., H. Kermaria liasse].
Les dîmes, levées à la douzième gerbe, avaient-elles eu à l'origine le caractère féodal ? La perception des prémices à Buhulien permettrait d'en douter, le caractère de cette sorte de revenu étant indubitablement religieux. D'autre part le vicaire perpétuel de Lannion, auquel on donne souvent par courtoisie le titre de recteur, de même que les curés de Lannion et de Buhulien n'ont jamais été des décimateurs. Ils perçoivent une portion congrue du prieuré de Kermaria.
Jusqu'au XVème siècle le desservice du culte public ne fut assuré que par des moines sans que ni l'église de Kermaria ni celle des Augustins aient été considérées comme des églises paroissiales. Assurément l'auteur qui écrivit, au milieu du dernier siècle, des chroniques à caractère historique dans le journal Le Lannionnais, dit bien que la chapelle privative du château de Lannion devint église paroissiale vers 1370 [Note : L'Eglise du Baly dans Le Lannionnais, n° du 28 janvier 1854], mais on connaît un acte de 1454, par lequel les bourgeois de la ville, du consentement du duc Pierre II, avaient reconnu aux RR. PP. Augustins du couvent de Porchou le droit de prélever trois pots et demi de vin sur chaque vaisseau et bâtiment qui en déchargerait au port de Sainte-Anne « pour estre participans aux messes qui se disent dans l'église dudit couvent, n'y ayant pour lors de paroisse dans la ville » [Note : Arch. dép. Finistère. B 4172, cité par J. DARSEL, op. cit. p. 179]. Il ne serait pas surprenant qu'il n'y eut aussi à Buhulien, que des chapelles privatives, celle de Saint-Marc [Note : R. COUFFON (Répertoire... p. 67) dit que la chapelle Saint-Marc, aujourd'hui détruite, datait du XIIIème siècle] et peut-être une ancienne chapelle du manoir de Keryvon.
Ce fut dans les années qui suivirent cette décision des bourgeois de Lannion que l'église du Baly fut érigée en église paroissiale, tout au moins d'une manière qu'on pourrait qualifier d'officielle. Car elle recevait des donations dès le début du XVème siècle, au dire de La Borderie [Note : Origines du prieuré de Kermaria, loc. cit.].
Il y aurait là toute une série de recherches à entreprendre qui apporteraient sans doute, si elles pouvaient être couronnées de succès, des éléments très nouveaux sur la façon dont une église monacale cédait la place pour le culte à une église dont les desservants étaient des séculiers, dont la présentation revenait aux moines et dont l'administration relevait d'un général ou corps politique de la paroisse. On présume tout un ensemble de négociations, destinées d'une part à sauvegarder certains des privilèges de fait des moines, de l'autre, à donner satisfaction aux Lannionnais désireux d'avoir une église au coeur même de leur ville pour en faire une paroisse bien réelle.
Une transaction dut être patiemment élaborée, de laquelle il résulta que le prieur de Kermaria serait le présentateur du vicaire perpétuel de Lannion, et, à une date qui ne fut peut-être pas immédiate, celui des curés de Lannion et de Buhulien, à charge de leur verser une portion congrue au taux que prescrivaient les ordonnances royales. Ces ecclésiastiques devenaient inamovibles. Quant au corps des bourgeois lannionnais, il accorda au vicaire perpétuel, avec l'assentiment du duc François II, puis de la duchesse Anne, des droits sur les importations arrivant au port de la ville et le privilège de vendre seul la viande de carême (privilège qui, au XVIIIème siècle, devait passer à l'hôpital général appelé parfois hôpital de Kermaria an Draou, en raison de sa proximité du prieuré [Note : La viande de carême n'est pas autre chose que le poisson séché au soleil sur la côte voisine (congres et raies). — Le vicaire perpétuel possède aussi des droits sur les vins et sur les sels durant le même temps. (Les droits sur les vins devaient d'ailleurs être partiellement abandonnés après des contestations qui se produisirent en 1653 et 1654). Une déclaration du 26 novembre 1692. fournie par le vicaire perpétuel au greffe des gens de mainmorte, évalue les droits de vente de la viande de carême et les droits sur les vins et sur les sels à 60 livres par an. (Renseignements communiqués par M. Yves Briand qui a relevé ces renseignements sur un rentier de la fabrique du Baly, daté de 1783)].
Il est probable qu'une nouvelle transaction fut passée au XVIIIème siècle, quand les moines eurent déserté le prieuré, réservant aux prêtres du Baly de célébrer dans l'église de Kermaria les offices conservés à certaines fêtes, d'y prêcher les sermons et de présider aux processions [Note : On relève dans le compte en charge et décharge présenté le 1er novembre 1788 par Prigent de Tromorvan à dom François-Denis Huet, dernier prieur titulaire de l'abbaye de Saint-Jacut et du prieuré de Kermaria an Draou, la curieuse mention suivante : « Payé à l'abbé Bahic, chanoine de Tonquédec, pour avoir chanté la messe le jour de la fête de la Vierge à Kermaria sur le refus du Baly d'y aller comme à l'ordinaire en 1787, cy 6 livres ». Arch. dép. C.-du-N., H, Kermaria, liasse].
Les prieurs tinrent toujours à ce que leur droit de présentation fût respecté. On put s'en rendre compte quand, en février 1720, l'évêque de Tréguier, Olivier Jégou de Kervilio [Note : Evêque de Tréguier de 1694 à 1731, Jégou de Kervilio est un des rares prélats demeurés profondément jansénistes], le bruit de la mort de missire Jean Le Parc, curé de Buhulien, depuis longtemps en enfance, s'étant répandu, voulut lui donner pour successeur missire Jean Le Parquier, curé de la trêve de Caouennec. Il se heurta à la très vive résistance du prieur Olivier Blanchet qui finit par obtenir du Parlement en 1727 une sentence reconnaissant valable l'appel comme d'abus porté devant lui, cassant la décision épiscopale et confirmant que le prieur de Kermaria était seul présentateur de la cure de Buhulien [Note : Arch. dép. C.-du-N., H. Kermaria, corton].
... L'église de Kermaria, dans sa construction primitive, de style byzantin, dit A. Le Nepvou de Carfort, comprenait-elle déjà une aile que des textes, tous assez récents, disent avoir été consacrée à Saint Laurent ? Doit-elle être confondue avec cette chapelle Sainte-Hivêze, dite du Cruguil, « faisant l'angle du costé de l'évangile ... dans laquelle ledict seigneur comte de Lannion a un escusson en hauts de la grande viltre, un banc et accoudouers avec plusieurs tombes... » qui est mentionnée dans l'aveu de 1653 rendu au roi par Claude de Lannion ?
Ce que l'on sait c'est que les seigneurs de Lannion ont été les bienfaiteurs de l'église de Kermaria. Une pierre tombale portait la mention : « Hic jacet DD. Briandus de Lannion, miles, et Adelicia de Kergorlay uxor ejus an. m ccc xl iij » [Note : Briand est le premier des seigneurs de Lannion sur lequel on possède quelques connaissances précises].
Quand le culte eut été transporté à l'église du Baly, d'abord dédié à Notre-Dame, les moines paraissent avoir été dessaisis dans leur église de la célébration d'un culte public qui d'ailleurs, ne disparut pas. Il fut confié à un chapelain séculier qui, au XVIIème siècle, percevait un traitement annuel de 75 livres, alors que la portion du vicaire perpétuel de Lannion était de 260 livres et celle du curé de Buhulien de 200 livres [Note : Cf. R. COUFFON : Répertoire... p]. Les moines partis, le culte réduit, le chapelain n'eut plus aucune raison d'être et sa fonction fut supprimée [Note : Cf. Acte d'affermage du revenu général du prieuré, daté du 25 juin 1678. Il ne mentionne pas de curé de Lannion à portion congrue. Le vicaire perpétuel était donc aidé par d'autres ecclésiastiques servants indivinis rétribués sur les casuels. — Cf. aussi transaction passée à Rennes entre l'abbé Ferret, prieur de Kermaria an Draou, et missire Jacques Guégan, vicaire perpétuel de Lannion, au sujet de sa portion congrue, du 15 mai 1677. (Arch. par. du Baly, cahier informe, supplément) ; — transaction du 15 mai 1688, entre le prieur de Kermaria et le vicaire perpétuel, par laquelle la portion congrue est fixée à 260 livres, « et, à l'égard de son curé, il est convenu que le recteur jouira du droit de viande de carême et des droits sur les vins et les sels à la manière accoutumée » (Papiers Penguern) ; — transaction passée à Rennes le 17 janvier 1703 par Chevreuil, prieur de Kermaria et missire Pierre Guégan (ibid.). La portion congrue du recteur de Lannion est portée à 300 livres et celle de son curé à 150 livres].
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Aussi, dès le XIVème siècle, les documents ont-ils trait surtout à « la juridiction séculière du prieuré ». En fait foi un mandement du duc Jean V, daté du 20 février 1425. Sur requête de l'abbé de Saint-Jacut, du prieur de Kermaria et de plusieurs autres recteurs relevant de cet abbé, Jean V [Note : Arch. dép. C.-du-N., H. Kermaria, carton], « considérant qu'il est fondeur tant de l'abaye que de la juridiction, mande que leur jurisdiction fust régie, gouvernée comme les autres jurisdictions temporelles du duc » [Note : Arch. dép. Loire-Atl., E-241. Cf. BLANCHARD : Lettres et Mandements du duc Jean V, n° 1615].
Le prieuré possède, on le sait, haute, moyenne et basse justice. Son fief, à une époque indéterminée, a été amorti à charge d'oraisons et de prières. Bien avant le mandement de Jean V, son importance au point de vue temporel est grande, comme le prouvent les résultats d'une enquête ordonnée dès la fin du XIIème siècle par la duchesse Constance.
Dans la déclaration faite au roi en 1681, dom Claude Ferret ne manque pas d'indiquer dans les dépendances du prieuré « prisons et basse-fosse au bout dudict manoir » [Note : A. DE LA BORDERIE, loc. cit.]. Cette déclaration paraît très complète : on remarquera qu'il n'y est pas question de patibulaires. En avait-il existé ? On peut au moins présumer que, depuis longtemps, les prieurs de Kermaria n'avaient pas voulu qu'on pût prononcer dans leur juridiction des condamnations capitales. Rien ne révèle qu'ils aient pu livrer des coupables au bras séculier, c'est-à-dire à la justice du duc, puis à celle du roi, dont les potences s'élevaient sur la Lande de Justice, près de Beg ar Land, en haut de la côte de Kerampont.
Les audiences, du moins dans les derniers siècles, se tenaient dans l'auditoire du prieuré « au portail de l'église de Kermaria ». Elles avaient lieu d'ordinaire le mercredi à huit heures du matin. Elles étaient tenues par le sénéchal, seul et unique juge civil et criminel, et, à son défaut, par le procureur fiscal. Si ces deux officiers se trouvaient empêchés, elles l'étaient — ce qui arriva très souvent — par le plus ancien avocat présent et n'ayant pas de clients à défendre. On doit admettre que ce « plus ancien avocat » avait été pressenti, de manière à ce qu'on fût assuré de le voir à l'audience.
Vers 1785, l'auditoire de Kermaria étant trop délabré [Note : Il est sans cesse question au XVIIIème siècle de réparations à effectuer à l'église de Kermaria et à la chapelle Saint-Laurent, à la maison priorale, au port. Comme elles sont toujours fragmentaires et insuffisantes, elles n'arrêtent que momentanément les ravages de la vétusté], on obtint du sénéchal royal l'autorisation de tenir les audiences dans l'auditoire de la barre royale [Note : Par exemple : — 1er février 1786 : « Audience tenue par le procureur-fiscal en l'absence du sénéchal, à l'auditoire de Lannion » après impunissernent d'un aveu de la Grande Maison de Kerbouriou située sous le fief de Kermaria. — 27 juin 1787 : « Audience ordinaire de la juridiction de Kermaria tenue dans l'auditoire de Lannion » par le sénéchal et relative à la licitation des droits « de cens et censive » de la maison du Petit-Château], où plusieurs juridictions seigneuriales avaient aussi leur jour et leur heure. Situé entre l'hôtel de ville et la cohue [Note : La cohue occupait alors la partie sud-orientale de la place du Centre, actuellement place du Général-Leclerc], il n'était pas en beaucoup meilleur état de réparations.
Il semble aussi, du moins après le départ des moines, que la prison du prieuré cessa d'être utilisée et qu'à l'occasion le sénéchal royal prêta la prison aussi royale [Note : La prison royale se trouvait alors près de l'église de Saint-Jean du Baly, sur l'emplacement de l'hôtel de ville actuel. Le centre actif de la ville était alors la place du Miroir, où ont été construites les halles actuelles], mais c'est lui qui prononçait l'emprisonnement pour un temps d'ordinaire très court, suivant l'importance qu'il attribuait au délit [Note : C'est ainsi que le sénéchal royal, Fresnel de Pradalan, fera emprisonner pour vingt-quatre heures le jardinier Joseph Le Madec, second mari de Catherine Le Moing, veuve Le Tinévez, qui tenait auberge. Il l'injurialt et se livrait sur elle à des menaces et à des voies de fait (janvier 1780). La femme Le Madec ayant introduit une action en séparation d'habitation et de biens, le sénéchal de Kermaria, noble maître François-Louis Barthélémy Cadiou, lui accorda satisfaction par sa sentence du 17 mai 1780. (Arch. dép. C.-du-N., H. Kermaria, carton)].
Comme il a été dit précédemment, la seigneurie de Kermaria était seule à posséder à Lannion avec le roi le droit de haute, basse et moyenne justice. Si neuf autres juridictions devaient exercer un droit identique dans cette ville, les sièges de leurs seigneuries se trouvaient dans des paroisses peu éloignées, même celle des régaires de Tréguier.
Les appels de la juridiction de Kermaria étaient reçus au présidial de Rennes et au Parlement de Bretagne. Quand il s'élevait un différend entre le prieur et un autre seigneur, surtout pour la détermination exacte des mouvances, c'est à la barre royale que l'affaire était appelée en première instance.
(Léon DUBREUIL).
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