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QUELQUES SOUVENIRS DU COLLEGE DE LESNEVEN. |
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XV. Autour du collège: Francisque Sarcey et Gustave Hervé.
Le collège est un ancien couvent des Récollets, fondé en 1628, par Jacques Barbier de Lescoët, propriétaire du Kerno.
La fondation du collège remonte au mois de mars 1833. Ce fut l'abbé Roudaut, desservant de la paroisse de Plounéour-Trez « qui, pour 10.000 francs, acheta à Madame de Vignioboul, le terrain où s'élève le collège actuel et qui était alors occupé par un couvent désaffecté des Récollets » [Note : MM. Charles Chassé, et Corgne].
Cet établissement fut érigé en pensionnat le 1er mai 1833, puis finalement en collège communal, le 20 février 1835, par ordonnance royale de Louis-Philippe.

Jusqu'au 30 septembre 1914, date de sa transformation, c'était l'un des plus importants collèges communaux de France, tant par le nombre de ses élèves que par ses succès universitaires.
Pour de plus amples détails sur l'historique proprement dit du collège, nous nous permettons de renvoyer le lecteur aux études si fortement documentées de M. Eugène Corgne, professeur d'histoire au Lycée de Pontivy et de M. Charles Chassé, professeur au lycée Pasteur, à Neuilly.
M. Francisque Sarcey — familièrement dénommé « l'Oncle » — et Gustave Hervé ont tous deux professé dans cet établissement. A ce titre, leurs noms appartiennent à l'histoire de Lesneven et leurs impressions sur le collège et la ville méritent d'être relatées.
Dans ce but et pour plus de précision, nous mettrons à contribution le bel ouvrage de Francisque Sarcey, « Souvenirs de jeunesse » [Note : Editeurs, Paul Ollendorff, 28 bis, rue de Richelieu, Paris] et aussi la remarquable étude de M. Charles Chassé [Note : « Les derniers prêtres universitaires. Le collège de Lesneven, par M. Chassé ». Que les aimables et distingués Mme Yvonne Sarcey et M. Chassé trouvent ici l’expression de notre vive gratitude, pour nous avoir permis, avec la bonne grâce qui les caractérise, de faire de larges emprunts à leurs études respectives]. « Le collège de Lesneven, écrit M. Chassé, n'était pas seulement un poste de début, mais une sorte de Bastille universitaire où les Recteurs, dans ces temps reculés, dépêchaient ceux dont la plume avait été intempérante. Quand un professeur avait affiché des idées un peu hétérodoxes, lorsque son républicanisme s'était montré un peu trop fervent, pour le punir, on imaginait ce supplice : on le livrait vivant aux prêtres, on le jetait vif dans de l'eau bénite » [Note : Jusqu'en 1914, le collège de Lesneven était établissement d’Etat dont le principal était un prêtre. Le personnel était mi-ecclésiastique, mi-laïque].
« C'est en mars 1852 que « l'Oncle » arriva à Lesneven. C'est, on le sait, pour avoir refusé, malgré les objurgations de son recteur, de se couper la barbe et surtout pour avoir répondu aux sommations de son chef par une épitre délicieusement insolente que Francisque Sarcey fut déporté du Collège de Chaumont à celui de Lesneven...
Il lui arrivait fréquemment de grimper sur les tables inoccupées et il faisait sa classe, en se promenant ainsi, sautant d'une table à l'autre. Un jour, il fut surpris par M. l'Inspecteur général pendant qu'il se livrait à cet exercice. Le professeur descendit pour recevoir l'étranger qui entrait dans sa classe. « A qui ai-je l'honneur de parler ? dit M. Sarcey. — Je suis M. l'Inspecteur. — C'est possible, mais je ne vous connais pas. Que M. le Principal vienne vous présenter et je vous recevrai » [Note : Etude de M. Chassé].
Dans ses « Souvenirs de jeunesse » Sarcey s'étend complaisamment sur sa présentation à l'abbé Cohanec, professeur de philosophie « qui le séduisit tout de suite par son air de rondeur et de jovialité ». Cet abbé, bâti en hercule, fut, si l'on s'en rapporte à la tradition, le héros d'une aventure peu banale.
« Un jour, il revenait au collège par un sentier quand un cri lui fit dresser l'oreille. Une femme fuyait devant un taureau furieux. Pas moyen de s'échapper ni à droite ni à gauche. L'abbé retrousse prestement sa soutane, court à la bête, l'empoigne par les deux cornes, et l'oblige à tomber sur les deux genoux, vaincue et domptée... » [Note : Sarcey, ouvrage cité].
Sarcey poursuit son récit pur un curieux tableau de sa classe. « Cette classe de rhétorique était bien extraordinaire. Elle se composait de neuf élèves dont trois parlaient couramment le français ; six autres le comprenaient et pouvaient même l'écrire au besoin. Mais ils n'aimaient point à le parler, s'y sentant maladroits. Le breton était leur langue maternelle et domestique. Mes collègues, les autres professeurs, qui étaient du pays, leur faisaient la classe moitié en breton, moitié en français... » [Note : Sarcey].
En dehors du collège, Sarcey consacrait ses loisirs à l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité. En présence de son ardeur au travail, sa logeuse, lesnevienne très pieuse, s'écriait en joignant les mains : « Ah ! monsieur si vous offriez à Dieu la vie que vous menez ici, pour sûr, vous iriez au Paradis. — Je l'avais dans le cœur le Paradis, et un Paradis à peu de frais. J'avais cent francs d'appointements par mois, sur lesquels j'en touchais quatre-vingt-quinze, les cinq autres restant pour la retraite. Avec cela, j'étais riche. Ma chambre me coûtait douze francs par mois, et oncques n'eus un logis plus propre, des habits mieux brossés, un linge plus exactement remis en état et, par là-dessus, de bons conseils, des chansons bretonnes, des invitations à manger de la galette. On me força même d'accepter un petit chapelet qui avait touché la statue de N.-D. d'Auray.
La table d'hôte était de trente francs et, tous les jours, des huîtres, des homards et, par demi-douzaines, ces délicieuses côtelettes de pré salé qui sont la joie des gourmets et des éleveurs bretons. Et toujours, aux deux bouts de la table, d'énormes montagnes de beurre que l'on mangeait étendu sur le pain avec tous les mets depuis le commencement jusqu'à la fin du repas. Déjeuners et diners se terminaient par d'énormes saladiers de fraises parfumées qui venaient de Roscoff ».
Passons au portrait de l'hôtesse et de son mari. « Notre hôtesse était une vigoureuse commère, haute en couleurs et forte en gueule ; toujours à son fourneau et à la salle à manger, elle avait le noble orgueil de ces cordons bleus de province dont la race est malheureusement disparue aujourd'hui. Jamais, je n'ai eu de ma vie table plus abondante, plus variée et plus succulente. [Note : Tous les auteurs qui ont écrit sur la Bretagne sont unanimes à reconnaître que Lesneven était — et est encore aujourd'hui — l'une des ville de France où l’on mange le mieux, et à meilleur compte].
Le mari était, comme il arrive souvent en Bretagne, un effroyable ivrogne qui se vantait de n'avoir pas dessoulé depuis vingt-cinq ans.
Il fallait entendre les noms dont l'affublait sa femme et, de temps à autre, le bruit d'une gifle retentissante sonnait à travers la maison. Nous voyions le vieux pochard se défiler piteux, grommelant et l'oreille basse.... ».
Sarcey aimait passionnément Lesneven. Il voulait y demeurer. « M'autorisez-vous, dit-il, au principal, à la veille des vacances, à demander au ministre de me laisser une année encore dans la rhétorique de Lesneven ? ».
Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, Sarcey écrivit au ministre une demande qui fut jugée impertinente.
« Ah ! tu aimes les lettres, s'était-on dit au ministère eh bien, pour t'apprendre à vivre, je vais te donner une classe de grammaire à faire à Rodez » [Note : Pour de plus amples détails, se reporter à « Souvenirs de jeunesse » par Sarcey].
« L'Oncle » allait de disgrâce en disgrâce. C'est ce qui explique qu'à l'exemple de tant de ses condisciples de l'école normale supérieure, il ait quitté l'Université en claquant les portes.
Au moment où il quitta Lesneven, Sarcey qui n'avait pas fait d'économies sur son maigre traitement, ne put réussir à payer intégralement ce qu'il devait à sa propriétaire. Il lui laissa en gage trois petites cuillers d'argent dont on se sert encore dans la famille et qu'on nomme les cuillers Sarcey » [Note : M. Chassé].
Critique dramatique et romancier de grand talent, Sarcey dans ses écrits, a toujours parlé de Lesneven avec attendrissement ; il a rendu un hommage mérité à l'art culinaire des « cordons bleus » de la ville et a proclamé que le Collège de Lesneven était « le seul endroit de France où il ait rencontré la tolérance ». En attendant que le buste de Sarcey orne l'une des places de la ville, selon le voeu formulé par l'éminent M. Geffroy, dans son « Histoire de Bretagne », ne conviendrait-il pas de donner son nom à l'une des rues de la localité ?
C'est en 1893, sous le principalat de M. l'abbé Roull, que Gustave Hervé, à peine âgé de 21 ans, fut nommé professeur d'histoire au collège de Lesneven.
Ses impressions personnelles sur son séjour dans cet établissement universitaire se trouvent consignées dans la très intéressante étude de M. Chassé. Avec la bienveillante autorisation de l'auteur, nous les reproduisons telles quelles.
« Le collège de Lesneven ! Un des plus beaux jours de ma vie... J'avais 21 ou 22 ans en cet heureux temps ; ce devait être en 1893 ou 1894.
J'étais révolutionnaire et batailleur. Me voyez-vous tombant dans ce nid de curés ! Accueil cordial du principal, actuellement curé de Saint-Louis, à Brest, ma patrie...
Un homme exquis, tellement exquis que moi, qui n'étais pas un mufle, je lui dis : « Ah ! M. l'abbé, j'aime mieux vous le dire. Il y a maldonne. C'est sans doute pour vous faire une niche qu'on m'envoie ici enseigner l'histoire, à moins que ça ne soit pour m'en faire une à moi. Car, je crois bien que, pour les idées, nous sommes, votre maison et moi, aux antipodes. Faites-moi retourner d'où je viens. — Mais non, Monsieur, puisqu'on vous a envoyé ici, c'est que vous avez toutes les qualités de tact ».
Le lendemain, conformément à la tradition, on m'invite, comme tous les nouveaux professeurs à la table des collègues prêtres ; moi, j'étais externe à l'hôtel [Note : Les Trois-Piliers] ... Me voici à la place d'honneur, face au principal, tournant le dos aux élèves. Au moment de se mettre à table, le principal frappe dans ses mains et tout le monde se lève. Qu'est ceci ? Seigneur ! le Benedicite, je parie. Je me lève pour montrer que je n'étais pas un goujat, dans l'attitude du recueillement, mais je mets les mains derrière le dos pour que les 200 paires d'yeux des élèves voient bien que le nouveau professeur était un mécréant, qu'il ne se signait pas. Pauvres collègues curés ! Quelle peine j'ai dû leur faire et quel scandale parmi les élèves !
Malgré cela, il n'arriva aucun accroc.
Pour les élèves, j'étais le professeur disciplinaire, éloquent, sympathique. Que de vertus à 21 ans! Hélas ! depuis...
Pour les collègues, j'étais le collègue mécréant, mais bon garçon. Je me promenais en dehors des heures de classe dans une allée que notre oncle Sarcey avait arpentée avant moi. J'y passais des heures entières en méditation. C'est là que les confrères ecclésiastiques venaient me chercher quand ils avaient besoin d'un 4° pour leur partie de boules. Chaque fois, je m'exécutais. Quand je tirais, j'appelais la bénédiction du Ciel sur ma boule. « Sainte Vierge, laissez-moi déloger l'abbé Kerboul ! ».
Une histoire à propos de Jeanne d'Arc. Non ! J'aime et j'aimais beaucoup Jeanne d'Arc. Dans mon histoire de France, je l'appelle la meilleure fille de Jacques Bonhomme.
On fait erreur.
Voici l'incident qui a donné lieu à la version des Débats : [Note : Selon ce journal, Gustave Hervé aurait parié de Jeanne d’Arc en termes irrespectueux, en la traitant d’hallucinée].
Un beau jour, vers la fin de l'année scolaire, le professeur de 2ème, l'abbé Colin, un petit bonhomme maigriot, à la figure fine, à l’œil très doux et très malicieux, m'invita à passer chez lui à la sortie de la classe. Il m'offrit le madère, et gentiment, paternellement, il me conta que mon cours sur le christianisme, l'an dernier, à pareille époque, avait fait scandale, avait jeté le trouble dans toutes les âmes de mes élèves de 4ème et il me suppliait de terminer mon cours d'histoire romaine sans parler des origines du Christianisme.
Il m'aurait demandé la lune, ce brave curé, je la lui aurais donnée, si j'avais pu la décrocher.
La lune, oui, mais pas ça.
Je lui expliquai avec onction pourquoi c'était pour moi une question d'honneur de traiter ce sujet scabreux. Je promis seulement de redoubler de tact.
Mais que voulez-vous que le tact pût faire ? Mon tact consistait à raconter la vie de Jésus et les origines du christianisme gravement, d'après le catéchisme, puis d'après Renan, et à laisser les enfants choisir entre les deux explications.
A la rentrée suivante, je fus remis pion.
Sept ou huit ans après, passant devant le conseil académique de Dijon, je lus mes notes de Lesneven. Elles étaient ainsi conçues :
« Bon professeur, mais a des opinions trop avancées pour le pays ».
J'ai conservé des bons curés et des élèves si laborieux de ce coin de Bretagne de si bons souvenirs que je viens de passer une bonne heure rien qu'à les évoquer (1913).
(Marius-Fernand et Louis Blanc).
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