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HYGIENE ET EPIDEMIES A LESNEVEN. |
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XIX. Hygiène. — Maladies et épidémies. — Procédés empiriques. — Alcoolisme.
Jadis, les règles de l'hygiène n'étaient précisément pas d'application courante dans les campagnes lesneviennes, tant s'en faut !
L'ignorance, la routine, les préjugés, et aussi la parcimonie et l'apathie aidant, on vit sans souci aucun de sa santé ni de celle d'autrui, enfreignant quotidiennement les préceptes hygiéniques les plus élémentaires.
Et l'on s’étonne que les maladies contagieuses ou épidémiques, gale, tuberculose, fièvre typhoïde. dysenterie — pour n'en citer que les principales — multiplient leurs ravages dans une région où l'air naturellement pur est, en outre, constamment revivifié par le voisinage de la mer.
Locaux insalubres, trop souvent mal aérés et encombrés ; alimentation insuffisante et peu variée ; eaux potables contaminées ; mares de purin et tas de fumier attenant aux maisons d’habitation ; épandage d'engrais organiques sur les champs avoisinant les fontaines ; amour parfois immodéré des boissons alcooliques ; insouciance pour tout ce qui touche aux mesures de désinfection, etc., constituent les pourvoyeurs ordinaires des épidémies qui sévissent périodiquement dans certaines localités du canton et de ses environs.
Les auteurs bretons sont à peu près unanimes à proclamer qu'anciennement Kerlouan était le conservatoire de la fièvre typhoïde dans le canton de Lesneven.
Les Annales de Bretagne nous fournissent d'utiles indications à ce sujet :
« Dans la ville de Lesneven, les épidémies de dysenterie et de fièvre typhoïde de 1741, enlèvent en 4 mois, 128 personnes, 300 à Landerneau. A Kerlouan survient en 1775 une recrudescence encore plus terrible. L'épidémie se répand dans les paroisses de Plouider, Plounéour-Trez, Plabennec et Lesneven. Elle enlève 88 personnes à Kerlouan, 84 à Plouider, 65 à Plounéour-Trez, 86 à Lesneven. On regarde la maladie comme une suite de l'épidémie qui désola Brest, en 1758, dit le subdélégué de Lesneven. L'épidémie ne frappait que les paysans aisés qui affectaient de mépriser les conseils des médecins. Bien loin d'exécuter ce qu'on leur commande, écrit le subdélégué, ils se moquent de ce qu'on leur dit, jusqu'à railler et insulter leur recteur en chaire lorsqu'il cherche leur conservation. En 8 mois, la maladie enlève 980 personnes à Kerlouan et dans les 6 paroisses voisines. Au mois d'octobre le fléau diminue. La prédication du jubilé, l'affluence des pèlerins dans l’église empestée [Note : A Kerlouan, les familles, malgré l'opposition formelle du recteur, ensevelissaient, la nuit, leurs morts, à l'intérieur même de l'église. Des cadavres ainsi enfermés se dégageaient des odeurs pestilentielles, génératrices d'incessantes épidémies] de Kerlouan, ranimèrent l'épidémie. Pendant les premiers mois de 1777, elle devint plus meurtrière que jamais. Les paroisses de Guissény et de Kerlouan, écrit à nouveau le subdélégué de Lesneven, sont toujours ravagées par cette maladie. Ce qui augmente la désolation, c'est que les chefs de famille meurent et qu'avant que les mineurs soient pourvus, ils seront ruinés par les droits de greffe.
La fièvre typhoïde apparaît encore plus d'une fois à Kerlouan de 1777 à 1789. Un médecin de Lesneven qui connaît bien la commune de Kerlouan nous disait naguère que cette maladie y était endémique et qu'elle y est en quelque sorte naturalisée, avec un caractère et des symptômes légèrement différents de ceux qu'elle offre dans les autres régions » [Note : Annales de Bretagne. — 1886-87].
Aujourd'hui cet état endémique a-t-il complètement disparu ? Nous n'osons répondre par l'affirmative, nous rappelant que tout récemment — 1910 et 1918 — Kerlouan et sa voisine Guissény ont encore été cruellement éprouvées par cette épidémie.
En présence des ravages exercés par la tuberculose et la fièvre typhoïde dans la région de Lesneven, ne conviendrait-il pas de prendre d'urgence toutes mesures susceptibles d'endiguer de tels fléaux ?
Il serait donc à souhaiter que les municipalités intéressées mettent en application les mesures préconisées par les Délégués du conseil départemental d'hygiène dans un opuscule fortement documenté et dont remise leur a été faite en 1912.
Examinons rapidement les graves dangers signalés par la Commission départementale d'hygiène, à la suite de son enquête de 1911-12 dans la région de Lesneven.
La nature de l'eau potable a tout d'abord retenu l'attention de la dite Commission. Ses divers membres ont trop souvent constaté de visu que la plupart des fontaines ont pour compléments naturels des lavoirs dont les eaux, au moment des pluies, refluent vers la fontaine même, d'où pollution des eaux alimentaires.
Trop souvent aussi, des mares de purin, dans lesquelles se fait un dépôt de fumier, s'infiltrent naturellement dans le sol perméable et contaminent ainsi les fontaines. Constatons, en outre, que : 1° l'épuisement de l’eau se fait au moyen de récipients d'une propreté douteuse, ayant parfois préalablement servi à l'alimentation du bétail et qu'on plonge à même dans cette eau ; 2° les bestiaux viennent s'abreuver, sinon à la fontaine même, tout au moins dans les mares y attenant qu'ils salissent de leurs déjections, ce qui n'est précisément pas de nature à purifier l'eau. Ajoutez à ce tableau, déjà passablement chargé, les nombreuses grenouilles qui pataugent dans les eaux marécageuses avoisinant les fontaines et qui, à votre approche, sautent à qui mieux mieux dans la fontaine même, où elles déposent les miasmes dont leur corps est revêtu.
Mieux : A Guissény, à la fontaine de Steir-an-Aot, alimentant une partie du bourg, nous avons vu, vu de nos propres yeux, de jeunes villageoises se laver les pieds dans la fontaine même, située en contre-bas de la route et trouver cette pratique toute naturelle...
Et certains s'étonnent ensuite que la fièvre typhoïde visite périodiquement des localités où l'hygiène reçoit de si fortes et fréquentes entorses !
Avec un peu d'initiative, de bonne volonté et quelques dépenses relativement minimes, on pourrait remédier à une situation grosse de périls. A cet effet, il suffirait de couvrir entièrement les fontaines, de les munir toutes d'une pompe, d'éloigner de leur voisinage immédiat mares de purin et fumier et de les entourer d'une certaine zone, dite de protection.
Dans son remarquable rapport, dont on ne saurait trop recommander la lecture aux gens éclairés du pays, la Commission appelle de façon particulièrement pressante l'attention des municipalités sur l'état notoirement défectueux et antihygiénique au suprême degré des fontaines ci-après alimentant en eau potable des agglomérations relativement considérables.
1° La fontaine située à l'extrémité Est de la basilique du Folgoët, dite fontaine de Salaün-ar-Foll.
2° La fontaine de Pont-ar-Groas [Note : Dans le procès-verbal d’enquête, cette fontaine est dénommée — à tort sans doute — Men-Bléis], en Plounéour-Trez, alimentant divers villages de Plounéour-Trez et une notable partie de l'importante station balnéaire de Brignogan.
3° La fontaine servant à alimenter d'eau potable, le bourg de Kerlouan à l'entrée de ce bourg, et attenant à la ferme Abiven.
« Cette fontaine, écrivent les enquêteurs, est située dans des conditions exceptionnellement défavorables ».
4° Les fontaines de Goaz-ar-Punc et de Steir-an-Aot, alimentant le bourg de Guissény et diverses fermes voisines.
Là aussi, des réfections urgentes s'imposent.
Il faut vraiment que les habidents aient l'âme chevillée au corps pour continuer à consommer impunément des eaux journellement polluées. Ce qui étonne, c'est que l'absorption de telles eaux n'ait pas encore engendré une véritable épidémie de cholérine ou de dysenterie...
Dans leur procès-verbal d'enquête, MM. Bourven, Docteur Colin et Vincent, exposent avec clarté et précision, et aussi avec plans à l'appui, les réfections à établir pour mettre les fontaines précitées à l'abri de toute souillure, de toute contamination.
Le croirait-on ? Bien que les résultats de cette enquête aient été publiés en 1912, rien ou presque rien n'a été tenté pour remédier au danger dont sont menacés les habitants.
En ce qui concerne du ville même de Lesneven, le rapport s’exprime ainsi : « Le service d’eau est bon, l’eau est saine et abondante. Lesneven n’est pas d’ailleurs signalée comme typhoïdée. Par contre, les fosses d’aisances qui dominent comme récipients de matières fécales ne sont pas étanches : ce sont de véritables puits perdus.
M. le Maire, Docteur Odeyé, nous montre une mare à gadoues créée artificiellement dans un ruisseau en pleine ville et qui, à la saison chaude, doit être, en effet, une véritable source d'infection. Il y aurait lieu de la faire combler ou de faire rétablir le cours du ruisseau, avec défense d'y jeter des détritus » [Note : Ce dépotoir, heureusement comblé en 1925, était situé su Sud-Ouest du cimetière. — Les jours de foires et de marchés, cet emplacement est réservé au stationnement des autos].
Au cours de cette même visite, le Docteur Odeyé exprime le vœu qu’il soit créé un abattoir municipal, appelé à se substituer aux tueries particulières où aucune surveillance ne peut s’exercer. La commission s’est associée à ce vœu.
Et maintenant, nous souhaitons ardemment que ce rapide aperçu concoure à hâter la mise en pratique des moyens préconisés par la commission d'hygiène en vue de prémunir la population contre le retour d'épidémies toujours meurtrières.
Puissent les municipalités intéressées ne point ignorer plus longtemps que la santé publique fait partie du capital national et que c'est un devoir patriotique et humain de ne rien négliger pour assurer sa conservation.
Puissent aussi les villageoises lesneviennes se persuader qu'au double point de vue hygiénique et médical, la mise en pratique de l'adage si répandu : Ar c’hiz, goz, ar c'hiz wirionez, les expose à de graves déboires ; puissent-elles, au contraine, s'astreindre à suivre scrupuleusement les prescriptions des médecins traitants, au lieu de leur substituer, en vertu de l'adage précité, des pratiques renouvelées du mayen-âge.
Déjà, en 1793, Cambry signalait, et non sans ironie, quelques-uns des procédés empiriques alors en usage dans le district de Lesneven.
Préjugés et superstitions sont si fortement ancrés dans l'esprit de certaines de nos villageoises que, de nos jours encore, malgré la diffusion de l'instruction, les remèdes dits « populaires » conservent trop souvent la priorité sur les prescriptions médicales les plus autorisées.
Un fait, pris au hasard, en fournit une preuve non équivoque.
Ainsi, à Guissény notamment, on traite les fortes affections de gourme — vulgairement toque — chez les garçonnets et les fillettes, en enveloppant la tête du patient durant plusieurs nuits consécutives d'un cataplasme de tabac mâché. Notons que le tabac qui entre dans la composition de ce cataplasme a été préalablement trituré par divers « chiqueurs » dont la bouche ne doit pas toujours être exempte de toutes excoriations.
Au point de vue de la diffusion des notions d'hygiène, de puériculture, d'alimentation. etc., etc., que de signalés services, ne pourrait-on pas attendre de la création d'une école ménagère dans le canton de Lesneven ?
Comment quitter ce chapitre sans dire un mot de l'alcoolisme, ce tant redoutable fléau des villes et des campagnes.
Avant la grande guerre de 1914, l'alcool était la boisson favorite des buveurs du canton. Les alcools débités et consommés étaient pour la plupart de qualité inférieure, par suite mal distillés, rarement rectifiés. Aussi, leur usage habituel détraquait-il irrémédiablement l'organisme le plus sain et le plus vigoureux.
Entre temps, l'absinthe, la perfide liqueur verte, faisait son apparition dans la contrée et s'insinuait sournoisement, progressivement jusqu'aux villages les plus éloignés du chef-lieu de canton. Le parfum séducteur se dégageant de cette funeste liqueur lui constituait la plus précieuse des réclames. On en arrivait à la consommer dans des verres à liqueur, sans addition d'eau, à la manière dont on consomme un Dubonnet ou un Banyuls. Parfois même, on voyait certaines villageoises s'engager dans cette voie dangereuse et emboîter le pas aux hommes !
Dans ce canton, que de cas de cirhose, que de rixes sanglantes, que d'accidents, que de morts prématurées occasionnées par l'absorption immodérée de ces liquides homicides, pourvoyeurs aussi de tuberculose, de misère et d'immoralité !
L'opium, a-t-on dit, a abruti la Chine ; n'a-t-on pas également craint que l'alcool n'abâtardisse ce beau type d'hommes du littoral lesnevien ? Ce danger semble heureusement conjuré. L'interdiction de la fabrication, et de la vente de l'absinthe, la diminution du degré des liqueurs spiritueuses, les taxes et surtaxes dont sont frappés l’alcool et ses succédanés ont relégué ces drogues meurtrières au dernier plan.
Aujourd'hui, chacun peut en effet constater avec soulagement que les antiques et superbes futailles à alcool qui constituaient naguère le plus bel ornement des tavernes régionales sont ou vides, ou enlevées. Les vins généreux de France, si souvent chantés par les poètes ont enfin supplanté et détrôné le maudit roi-alcool. C'est là une révolution toute pacifique, sur le caractère de laquelle on ne saurait trop insister et dont société, familles, individus apprécient déjà les bienfaisants effets.
(Marius-Fernand et Louis Blanc).
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