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LESNEVEN : JEHAN MARHEC
GENTILHOMME-BANDIT.

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VII. Jehan Marhec, sire de Guicquelleau
[Note : Guicquelleau, ancien nom du Folgoët]
dit « l'Attila lesnevien » ou le « Monstre du Folgoët »

(Scènes de vie féodale)

Parmi les principaux seigneurs de la châtellenie, une mention toute particulière, est due à Jehan Marhec, sire de Guicquelleau, prototype du gentilhomme-bandit, auquel ses nombreux actes de vandalisme ont valu l'appellation justifiée « d'Attila lesnevien » ou de « Monstre du Folgoët ».

Doué d'une force peu commune, Jehan Marhec se vantait, et non sans raison, si l'on s'en rapporte aux écrits anciens, de trancher la tête à un cheval, d'un seul coup de sa lourde épée.

Autre trait non moins caractéristique : Un certain jour, Marhec veut faire gravir à sa monture le perron donnant accès à la cuisine de son manoir. « Marhec donna des esperons à son cheval et tira sur sa bride avec tant de roideur que le cheval s'abattit, Marhec, dessoubz, Mourmouz dessubx, et il n'y eut personne qui osast aller audit Marhec et le secourir, par quoi lui convint de relever son cheval et de se relever ensuite lui-mesme » [Note : Archives et bibliothèque de M. de Kerdanet].

A cette époque de mœurs grossières, où le force physique était le plus précieux des apanages et, trop souvent hélas ! le meilleur des arguments, une telle puissance musculaire, au service d'un homme investi de l'autorité seigneuriale, devenait un danger permanent pour tout le voisinage.

Autoritaire et cruel, menteur et ivrogne, vindicatif et hypocrite, spadassin et voleur, libertin et assassin, tels étaient d'autre part les caractéristiques de Jehan Marhec.

De tous les seigneurs — combien nombreux pourtant — de la châtellenie de Lesneven — c'est sans conteste celui dont la mémoire est demeurée la plus exécrée [Note : Le vaste manoir de Marhec est aujourd’hui converti en bâtiment à usage de fermes].

Durant des siècles, villageois et villageoises, au cours des longues soirées des hivers monotones, se sont successivement entretenus des actes de brigandage de ce terrible chef de bande, forfaits dont la simple relation, aux dires des chroniqueurs, faisait frissonner l'assistance d'effroi et d'horreur.

De 1514 à 1527 — date de son exécution — Marhec terrorisa littéralement le pays par une série ininterrompue d'exploits, de forfaits dont l'exposé détaillé et minutieux nécessiterait une brochure entière.

Dans ce chapitre, nous nous bornerons à relater de facon plutôt succincte les faits les plus saillants de la vie si dramatique et si mouvementée de ce précurseur de Mandrin, de Cartouche. Et, afin de ne point être accusée de faire œuvre d'imagination ou simplement taxés d’exagération, nous nous contenterons uniquement de faire des emprunts à l'original même de l'acte d'accusation, dressé contre Jehan Marhec, par Yves de Kermellec, greffier et Paul Barbier, procureur à la juridiction de Lesneven, original gracieusement mis à notre disposition par le R. P. V. de Kerdanet à qui nous renouvelons volontiers l'expression de notre sincère gratitude. Ce précieux document judiciaire, et aussi historique — environ un millier de pages, et, comme suscription, ces simples mots : « Cour royale de Lesneven. Procès de Jehan Marhec, de Guicquelleau » — est peut-être, par l'abondance et la gravité des faits reprochés à l'accusé, le plus formidable réquisitoire qui ait jamais été dressé contre inculpé. Ecrit en français des XVème et XVIème siècles, la lecture en est plutôt difficile. Aussi, pour en faciliter à tous la compréhension, croyons-nous devoir présenter la plupart des passages en langue courante, avec réserves de passer sous silence le récit de faits dont la relation pourrait être interprétée par certains comme une atteinte, sinon à la morale, tout au moins à la décence.

Cet acte d'accusation nous apprend que Jehan Marhec, sire de Guicquelleau, fut l'objet de trois excommunications successives :

Une 1er fois, pour avoir traîné par les cheveux et foulé aux pieds, maître Tanguy Pilguen, prêtre, noble homme de Kérouriou, en Plouider.

Une 2ème fois, pour avoir blessé et mutilé un jour de foire, à Lanhouarneau, Alain Balaznant, prêtre et « luy avoir faict sang et playe ».

Une 3ème fois enfin, pour avoir pareillement assailli Jacques Botorel, prêtre et vicaire à Lesneven et « luy avoir faict une grande plage à grosse effusian de sang de laquelle on avait plus présumé de sa mort que de sa vie ».

Mais Marhec, « homme de très mauvais gouvernement, jureur et renieur de Dieu, querelleux, noëssiff, bastiff, esclandiff, scandaliff, mahaigneur et tueur de gentsz, avecq touz aultres vices que vous pouvez imaginer », bravait toutes les sentences, voire toutes les excommunications, et, toujours, par monts et par vaux, l'épée teinte de sang au côté, poursuivait la série de ses attentats criminels. A cet effet, il n'hésitait pas, au besoin, à se travestir, et, le cas échéant, à revêtir des habits de femme. C'est dans ce dernier accoutrement que nous le voyons faire irruption en la maison d'Alain Bodénan, au bourg de Sizun, où après avoir bousculé le mari et la femme, il emporte, en présence des époux, impuissants et terrifiés, tous objets à sa convenance.

A Lesneven, pourtant siège de juridiction royale, Marhec et sa bande mettent à profit les nuits profondes de l'hiver pour enfoncer, à l'aide de charrettes utilisées comme béliers, les portes solidement verrouillées des habitations privées, où tous pénètrent pour faire bombance et y régner comme en pays conquis.

Malheur, d'autre part, aux femmes, aux filles vertueuses, dont la beauté, la jeunesse, ou simplement la grâce séduisante, attirent l'attention de Marhec. Lui résistent-elles ? Sans égard pour leur faiblesse et leur vertu, il les frappe à coups de poing, à coups d'éperons, les renverse par terre, et, insensible, sans pitié, les traîne par les cheveux. Et telle est la terreur qu'inspire ce fils dénaturé du Folgoët que nul, parmi l'assistance frémissante d'indignation, n'ose se porter au secours des victimes.

Les membres de sa famille et ses propres serviteurs ne sont guère mieux partagés : (a) Il bat et blesse mortellement son frère Moricze Marhec ; (b) Yvon Marhec, un de ses autres frères, est également gratifié de plusieurs coups d'épée qui faillirent le faire passer de vie à trépas ; (c) son vieil oncle Marc Kérasquer est battu de même et ne doit son salut qu'à une fuite précipitée ; (d) « la doulce Amicze Brézal » jeune châtelaine orpheline, demoiselle de compagnie de Dame Jehan Marhec, est également brutalisée par Marhec. La pauvre enfant, tout éplorée, se dispose à chercher refuge dans une maison plus hospitalière. Dame Marhec, justement outrée de l'odieuse attitude de son mari, lui fait savoir qu'elle n'abandonnera jamais la jeune Amicze, sa confidente et sa consolatrice, et que toutes deux sont fermement résolues à abandonner le château de Guicquelleau, si jamais pareil fait se reproduit ; puis, les yeux baignés de larmes, la matheureuse dame s'écrie : « Je crains fort que vos vices et emportements ne vous attirent bientôt le courroux de Dieu ! ». Triste pressentiment dont la réalisation ne se fera pas longtemps attendre. (e) Le plus fidèle serviteur de Marher, Yvon Le Gall, dit Huytras, à lui dévoué corps et âme, est un jour grièvement blessé pur son maître. A peine remis, Marhec, dans un violent accès de colère, le lance, telle une balle, dans un brasier ardent, où il voulait le faire rôtir vivant. Par miracle, Yvon échappa au supplice.

C’est maintenant au tour des gens de justice, si respectés, si redoutés de tous, sauf…. de Marhec.

Jehan Geffroy, sergent du roi, attaché à la cour de Lesneven est battu, mutilé et « mis en estat de mort ». La femme Geffroy, accourue aux appels de son mari, subit le même sort.

Yves de Kermellec, bien que greffier de la cour de Lesneven, est poursuivi par Marhec, l'épée nue en main ; sur le point d'être transpercé, le greffier ne dut son salut qu'à ces mots gros de menaces : « forcze au Roy ! ».

De quelle façon, Jehan Marhec se comportait-il à l'égard des autres gentilhommes, ses frères d'armes ?

Un samedi, au marché de Landerneau, il outrage et mutile Jean de Coatdelez, noble homme du Drennec, à tel point qu'il « seroit allé de vie à trespaz par le moyen des dictes blessures ». Un autre samedi de l'année 1525, toujours au marché de Landerneau, Marhec coupe la main au gentilhomme Yvon Symon, de Dirinon. Robert Coëttrchiou, autre gentilhomme d'Irvillac, fut dextrement frappé d'estoc, ce qui lui occasionna une plaie horrible depuis le haut de la tête jusqu'au menton. Pierre Prédour, chirurgien à Landerneau, appelé en toute hâte pour panser les victimes, est gratifié de plusieurs coups de pommeau d'épée. Marhec ne s'en tient pas là. Il lui arrache violemment les poils de la barbe et lui détache une oreille. Notre infortuné chirurgien, hurlant comme un damné — on le ferait à moins — s'enfuit à toutes jambes, abandonnant à leur triste sort les malheureuses victimes de Marhec, heureux encore d'en être quitte à si bon compte.

Plus tard, au marché de Lesneven, Marhec se prend de querelle avec Guillaume de Kersauson, seigneur de Penhoat, en Saint-Frégant. Marbec prend de Kersauson par les cheveux, « et ledit de Kersauson ledit Marhec par le nez ». Ce marché faillit être fatal à de Kersauson. Poursuivi par la bande de Marhec, le seigneur de Penhoat ne dut son salut qu'à l'hospitalité empressée d'une maison amie.

Le croirait-on ? En 1518, Marhec, à la tête de sa bande de forcenés, pousse l'audace jusqu'à s'attaquer à la garde personnelle de François Ier, le roi-chevalier, lequel se rendait en pèlerinage au Folgoët, en compagnie de sa jeune femme Claude, fille de la duchesse ou mieux de la reine Anne et de Louis XII.

L'acte d'accusation s'exprime ainsi au sujet de cet audacieux guet-apens : « Le Roy, nostre souverain et seigneur, estant en cette ville de Lesneven, ledit Marhec invada et blecza à effusion de sang, aulcuns archers de la garde de nostre dit souverain ».

Faut-il ajouter que nous passons sous silence nombre de singuliers méfaits à l'actif de Jehan Marhec ? Leur relation, même succincte, nous entraînerait un peu loin et nous obligerait, par suite, à restreindre le récit des démêles sanglants de Marhec avec le seigneur de Penmarch.

Démêlés qu'il importe de bien mettre en relief, à seule fin de présenter Marhec sous son véritable jour.

La plus illustre victime de Marhec fut Henry de Penmarch, son suzerain et son capitaine, seigneur du château du même nom à Saint-Frégant, localité voisine du Folgoët et de Lesneven, château, aujourd'hui aménagé en Ecole de plein air. A ce sujet, il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler que les seigneurs de Penmarch étaient de puissants bannerets. En guerre, leurs vassaux — dont les Marhec — se rangeaient sous leur bannière. Sur cette bannière, tout comme sur celle des Phéniciens desquels, du reste, ils prétendaient descendre, était représentée une tête de cheval. [Note : Penmarc’h en breton, tête de cheval. — La généralité des paysans de la région demeure persuadée, bien à tort — est-il besoin de le dire ? — que le fondateur de ce château avait une véritable tête de cheval. Chaque samedi, il se faisait raser et afin que sa difformité monstrueuse demeurat ignorée, sitôt l’opération terminée, l’infortuné barbier faisait connaissance avec le gibet seigneurial !!!]. La reine Anne les appelait « mes cousins ». Lors de son mariage avec Louis XII, (1499) la reine Anne eut comme témoin un seigneur de Penmarch, Christophe.

Ajoutons : les Marhec étaient apparentés à l'antique maison de Kergournadec'h, en Sibiril, si fameuse dans les annales léonaises. Avant la Révolution, les armes de ces deux maisons féodales — Penmarc’h et Marhec — figuraient en l'église du Folgoët en bonne et due place.

L'histoire de Lesneven abonde en documents relatifs aux sanglants démêlés de ces deux maisons si longtemps rivales.

Avant de succomber sous les coups de son vassal, Henry de Penmarch fut de sa part l'objet de deux tentatives d'assassinat dont les circonstances méritent d'être relatées.

Une 1ère fois, Henry est assailli au village de Saint-Gildas, en Guissény. Il eût infailliblement succombé, s'il n'avait pu se réfugier et se barricader dans la maison d’Yvon Ropertz.

Le 12 octobre 1523, au retour du marché de Lesneven. Henry de Penmarch, sur les instances de Marhec, se rend, en sa compagnie, au château de Guicquelleau, A peine a-t-il franchi le seuil de l'habitation que Marhec lui baille un si fort coup d’épée sur la tête que le malheureux seigneur de Penmarch demeure plusieurs heures inanimé sur le parquet de la cuisine, tout comme s'il fût mort. Marhec en profite pour lui couper un pouce et trois doigts de la main gauche. Henry ne mourut cependant pas, mais pendant longtemps, il demeura absolument hébété.

Appelé, en 1524, en jugement devant la cour royale de Lesneven, Marhec se montra menaçant et arrogant. En présence des nombreux gentilshommes assemblés dans l'auditoire, Marhec, en signe de défi, jeta son gantelet à terre. Avec une fierté de coq, avec force gestes, tête levée, il demanda à se mesurer sur-le-champ avec son capitaine. Ce dernier, en sa jeunesse, valeureux soldat, qui avait donné d'éclatantes preuves de bravoure, notamment dans la guerre contre les « Angloys » prit le gant et releva le défi. « Bien qu'étant votre capitaine et votre suzerain, bien que vous m'ayez traîtreusement estropié, j'accepte, dit-il, de me mesurer avec vous au champ clos de Croaz-ar-Rot [Note : Lieu des combats judiciaires], sous réserve que vous obteniez du roi toutes autorisations requises en pareille circonstance », Finalement, sur les pressantes interventions des juges et des personnalités présentes, les deux antagonistes finirent par se réconcilier, Marhec s'étant engagé à verser à sa victime « une somme de 300 écus en argent et à lui servir une rente perpétuelle de 35 livres, hypothéqués sur tous ses biens » [Note : Archives de M. de Kerdanet].

Cette réconciliation hélas ! était plutôt feinte que sincère.

Deux ans après, le 15 janvier 1527, Marhec, magnifiquement vêtu, monté sur son ardent et impétueux Mourmouz [Note : Serait-ce une altération du mont breton Marmouz : singe ?], avec, à la tête, de beaux panaches — la tradition l'a rendu légendaire — fait irruption entre 10 et 11 heures du soir, au château de Penmarc'h [Note : Les châteaux de Guicquelleau et de Penmarc’h sont distants, d’un kilomètre à peine, — Alain de Penmarc’h, fils de Henry de Penmarc’h, fît rabâtir son château de 1540 à 1546 — En 1922, la ville de Brest a acquis ce château pour la somme de 78.000 fr. — Rappelons qu’en 1811, l’abbé Poulzot transféra son pensionat de Kérouzéré, en Sibiril, au Château de Penmarc’h, où cette instituton a dû fonctionner jusqu’en 1817. (Pour de plus amples détails, voir Histoire du Collège de Lesneven, par M. Corgne)]. Selon coutume féodale, il salue et embrasse la châtelaine. Puis exprime le désir de voir son capitaine honorer de sa présence la fête organisée le soir même au château de Guicquelleau. Henry de Penmarch, en ce moment, en oraison, s'apprêtait à se coucher. Il décline tout d'abord l'invitation, prétextant l'heure tardive, ses infirmités et, aussi, son âge avancé. Mais Marhec, sentant sa proie lui échapper, redouble d'insistance et use d'intimidation.

« En cas de refus de votre part, s'écrie-t-il avec véhémence, je préfère renier Dieu et baptême plutôt que de consentir à remettre les pieds chez vous ». Henry se laisse fléchir, puis accepte l'invitation de son vassal. Infortuné seigneur, tu venais de signer ton arrêt de mort... Radieux et triomphant, Marhec prend les devants ; il tient lui-même à présider aux derniers préparatifs de la soirée. Peu après, Henry, monté sur son palefroi, part à son tour — avec, en croupe, un de ses fidèles serviteurs, tous deux suivis d'un palefrenier à cheval aussi, et tous trois sans armes. [Note : Les chroniques léonaises rapportent : A mi-chemin de Penmarc’h à Guicquelleau, un homme sortit d'un fourré et, s'adressant au seigneur de Penmarc’h, lui dit à voix basse : « Retournez vivement sur vos pas ; il y va de votre vie ! ». Ce à quoi Henry aurait répondu : « Foi de gentilhomme, j’ai promis de me rendre ce soir à Guicquelleau, et, quoi qu’il puisse m’advenir, je ne faillirai point à ma promesse ». Cet homme mystérieux — selon les mêmes chroniques — n’était autre que l’un des propres frères de Marhec].

Dès l'entrée de Henry à Guicquelleau, Marhec lui saute au cou, l'enlace étroitement et lui jure fidélité et amitié éternelles…

Vers 1 heure, après minuit, les convives fort nombreux se mettent à table « beuvant, mangeant, faisant bonne chère, pendant l'espace de trois heures, la dame Marhec leur ayant servy, par deux ou trois foys, des salades d'oranges sucrées ». Sur sommation de Marhec, son épouse s'apprête à servir des poires cuites. Henry et Marhec auraient bu tant et tellement « qu'ils auroient advancé jusques à boyre dans une escuelle de boys ».

Entre temps, Marhec, entièrement désemparé, lance quelques paroles désobligeantes à l'adresse de la famille de son suzerain. Froissé. Henry se lève et, d'un pas mal assuré, se dirige vers la porte de sortie. Au moment où il s'apprête à monter à cheval, Marhec, de la fenêtre de sa cuisine, lui décoche un trait d'arbalète qui le fait choir. Le misérable en profite pour lui porter « huict coups de taille en la teste, avecques tant de forcze, que le cerveau en seroit sorty ; et amprez l'avoir tué, luy auroit donné cinquante-six estocqz en aultres endroictz de son corps ; et, à chaque coup qu'il luy auroit porté, il l'auront traicté de faux, traistre, de ribault, de lasch, de couard... ».

Sa sanglante besogne accomplie, encore fumante. « A boire ! à boire ! » clame-t-il d'une voix tonitruante. Sa soif apaisée, il ajoute cyniquement : « Monsieur s'en est allé ; il ne reviendra plus ; j'ai fait ce que de longtemps je voulais faire ». Puis s'adressant au sire de Lancelin [Note : Du château de Lancelin, aux portes de Lesneven], l'un des convives, « Prenez la lumière, et venez voir comment le sire de Penmarch est accoutré ! ».

De Lancelin hésite. Marhec reprend : « Et surtout, ne vous le faites pas répéter une deuxième fois, sinon, je vous réserve le même sort qu'il Messire Henry et à la lueur vacillante de la torche de résine. Marhrec, pour mieux s'assurer que la mort avait bien accompli son œuvre, tourne, retourne le cadavre et le repousse du pied. « Maintenant, s'écrie-t-il, je suis pleinement satisfait : j'ai fait mon souhait ! ».

A la nouvelle du meurtre, les serviteurs de la maison de Penmarch, armés de toutes pièces, accourent à bride abattue. A la vue du cadavre de leur bon maître si affreusement mutilé, ils éclatent en sanglots, en criant : « Au meurtre ! A l'assassinat ! ». Leur présence et leurs clameurs ont le don d'exaspérer Marhec. De l'intérieur de son château, il leur décoche des traits d'arbalète, hurlant d'une voix avinée : « Ah ! traistres, je vous délogeray de là ». Le cadavre de l'infortuné châtelain est enfin enlevé.

Notre plume se sent impuissante à décrire la scène lugubre, déchirante, à laquelle donna lieu l'arrivée du funèbre cortège à Penmarch. Pendant plusieurs jours, les sombres voûtes du château retentirent de cris, de lamentations et de sanglots.

Quant à Marhec, quelque peu dégrisé par l'air glacial du matin, il ne tarda pas à se rendre compte de l'énormité de son crime et aussi de la gravité de la situation. Désormais, il ne se sent plus en sûreté dans son repaire de Guicquelleau. Pour échapper aux rigueurs de la justice du roi François Ier, il ordonne à un garçonnet de 10 ans, logé au château, de conduire son cheval à la porte de l'église du Folgoët, où il ne tarde pas à le rejoindre. Solidement campé sur sa selle, poignard à la ceinture, il se dirige ventre à terre, et par des chemins diaboliques, vers Landerneau, où son vigoureux coursier, blanc d'écume, s'arrête haletant à la porte du couvent des Cordeliers. Marhec, une fois de plus, y demande asile ou mieux « franchise ». Les moines, instruits du meurtre, refusent de l'y garder. Peu après, Marhec, sans mot dire, quitte le couvent et chevauche à l'aventure...

En présence de la haute qualité de la dernière victime de Marhec, la cour de justice de Lesneven se décide enfin à sortir de sa torpeur. Sur son ordre impératif, seigneurs et hommes d'armes se rassemblent. Bois et taillis sont minutieusement battus, fouillés. Poursuivi et traqué — telle une bête fauve — Marhec est enfin découvert, saisi, enchaîné ; puis, sous bonne escorte, ramené à Lesneven, où il est jeté dans les geôles, à la disposition des juges du roi. La Cour se montra impitoyable, Marhec fut condamné à mort le 17 février 1527. « Et fut bientost faict justicze dudict Marhec, sire de Guicquelleau, extraict par le bourreau de la prison de Lesneven, en laquelle il est, et conduict jusques au gibet, et illecq sa teste tranchée, et amprez son bras dextre couppé, et, par amprez, son corps pendu audit gibet, son second bras attaché à ung post et mis en la placze de ceste ville prez la douffve du chasteau, et sa teste mise et attaichée sur ung aultre pai et post sur le grant chemyn prochain au lieu et manoir de Guicquelleau, prez lequel fut le meurtre commis en la personne dudict feu Henry de Penmarch, et les biens meubles dudict Marhec confisquez… Et sy fut faict comme estoit dict ». [Note : Dame Marhec, née Marie de Kernezne, agée alors de 18 ans, était fille d'Hervé de Kernezne et de Jeanne de Kermorvan. — En 1531, 4 ans après l'exécution de Marhec, elle se remaria au seigneur de Guermeur].

L'histoire ne dit pas s'il subit le supplice avec résignation. Le gentilhomane de grand chemin n’était plus à redouter. A Lesneven, on respire enfin à l'aise.

Et maintenant, les mobiles qui ont incité Marhec à assassiner son suzerain, quels sont-ils ?

Jehan Marhec, proche voisin du seigneur de Penmarc'h, jalousait cette famille de riches et puissants bannerets. Plusieurs de ses ascendants avaient eu à souffrir de certains seigneurs de Penmarch, particulièrement durs et hautains. Marhec n'ignorait point tous ces détails, d'où sa haine farouche à l'égard de la famille des Penmarch.

Le croirait-on ? En dépit de ses multiples forfaits, Marhec est un de ceux que la légende a parés le plus volontiers de détails merveilleux. La tradition ne rapporte-t-elle pas que « Marhec avait un cheval que l'on nommait Mourmouz, et le dit cheval aimait son maître plus que lui-même, hennissant et bondissant à sa vue, à sa voix, se riant comme lui de la peur et du glaive, ne respirant que les combats ; frémissant, écumant, piétinant et s'écriant sans cesse : Allons, marchons ! et le dit Marhec allait et marchait avec son dextrier… » [Note : Archives et bibliothèque de M. de Kerdanet].

Toujours d'après la tradition, Mourmouz ne put survivre à son maître : deux mois après l'exécution, refusant toute nourriture, il succomba, emporté par une maladie de langueur.

Bien mieux : De nos jours, certains, sous la foi de récits nés on ne sait où ni comment, tout en condamnant les crimes atroces, monstrueux du triste sire de Guicquelleau, n'ont-ils pas tendance à voir en Marhec un champion — un sinistre champion — de l'Indépendance bretonne ? Ne nous a-t-on pas déclaré et soutenu avec âpreté qu'il n'y aurait rien d'invraisemblable à ce que l'attentat dirigé contre François Ier, sur la route de Lesneven au Folgoët, aurait pu être inspiré à Marhec par un vif sentiment d'indépendance, de patriotisme local ou régional ? Le roi-chevalier n'était-il pas un usurpateur, lui, qui, par son mariage avec la fille d'Anne de Bretagne, assurait l'annexion définitive de la Bretagne à la France ?

La lecture de l'acte d'accusation ne laisse malheureusement subsister aucun doute à cet égard. Marhec était tout simplement un détrousseur, un bandit de grand chemin, un criminel endurci, impénitent ; son nom mérite d'être accolé à celui de La Fontenelle, le « bandit de la Cornouaille » dont nous relatons plus loin les brigandages accomplis dans la région lesnevienne.

Et puis, en étudiant la vie si mouvementée de Marhec, ne convient-il pas de se rappeler que l'annexion de la Bretagne à la couronne ne fut définitivement assurée qu'en 1532 ; or, Marhec fut exécuté en 1527.

D'autres s'étonnent, et non sans raison, de la longue impunité assurée à Marhec. Les causes ? Elles peuvent se résumer ainsi : 1° Terreur profonde inspirée par ce cruel sire lesnevien et sa bande ; 2° Absence de la plupart des hommes d'armes, engagés, par amour de la gloire et des aventures, dans les guerres d'Italie ; 3° Enfin, effroyables ravages occasionnés par la peste — les annales léonaises l'attestent — qui décima les populations de Lesneven, du Folgoët, obligeant la cour de justice de Lesneven à siéger tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre ; parfois même au milieu des bois. Toutes ces causes avaient amené une grande confusion, un état d'anarchie dont Jehan Marhec sut habilement tirer profit pour l'exécution de ses desseins criminels.

Au lecteur, nous laissons le soin de se faire une idée de la situation lamentable dans laquelle devaient se débattre les infortunés serfs du Folgoët que les hasards de la naissance avaient placés sous la domination d'un tel monstre !.

(Marius-Fernand et Louis Blanc).

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