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LÉGENDE DE PLESTAN |
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Au commencement du XVIIIème siècle, un religieux du prieuré de Saint-Martin de Lamballe, dom Meurice, parcourut la Bretagne dans le but d'y recueillir des traditions et des légendes populaires, répandues dans les villes et au fond des campagnes, ou enfouies et oubliées dans les archives et les bibliothèques des abbayes alors florissantes dans la péninsule. Parmi les traditions qu'il rapporta de son voyage se trouvait une légende dont il n'avait pu éclaircir l’origine, mais qu'il regardait comme l'ouvrage de quelque moine qui l'aurait composée sur des documents écrits ou traditionnels qui paraissent remonter au commencement du Vème siècle. Nous en donnerons ici une courte analyse, parce que les principaux personnages qui y sont mis en scène, rappellent les noms de plusieurs localités du pays de Plestan qui s'y trouve désigné même par son propre nom [Note : Nous devons ces communications à M. l’abbé Dubois de Saint-Séverin, chargé pendant plusieurs années du Cours d’Écriture Sainte au grand séminaire de Saint-Brieuc, dont il fut ensuite supérieur. On sait qu’il était originaire de Quintin et tout voisin de cette vieille forêt de Brocéliande, pays de prestiges et de récits féeriques avec lesquel, disait-il, on avait bercé son enfance].
Au temps de la première immigration bretonne en Armorique, à la suite du tyran Maxime, un prince chrétien qui l'avait accompagné dans son expédition, s'établit en Bretagne et fait la guerre aux druides qui cherchent à soulever le pays contre lui en haine de la religion nouvellement importée d'outre-mer. Un jeune barde, nommé Klavian, fils d'un puissant druide du Porhoët, fait un voyage au pays des Curiosolites, plus particulièrement occupé par les émigrés bretons. Il séjourne quelques jours dans une ville qu'on ne désigne pas autrement que par le nom de cité des Ambialites, Lamballe sans doute [Note : On a fait dériver Lamballe d'Ambialites, peuple gaulois que César désigne par cette dénomination et qu'on ne sait où placer. Il n'y a certainement pas si loin d'Ambialites à Lamballe que de Langeais (Indre-et-Loire) à Alinguaviensis vicus, nom de Langeais au temps de Grégoire de Tours. Les Lamballais ont été les Ambialites depuis Vigenère, au XVIème siècle, jusqu'à Meissas et Bouillet, géographes de nos jours. Ambialites populi Gall. Celt. quorum oppidum L’Amballes non obscurum nominatur in Britan. min. HOFFMANN Lexicon, Bales, 1677. — FERRARIUS, Lexicon, Londres, 1657. — DES RUES, Antiq. des villes de France, 1605. D'autres dérivent Lamballe de lan, territoire, et balan, genêt, parce que cet arbuste y est très-commun et d'un effet magnifique dans les campagnes lorsqu'il est en fleur. De là ce vers, refrain d'une chanson du pays : Venez fouler la terre aux genêts d'or. Enfin on connaît l'étymologie de M. Cornillet, lan-Pal, territoire de Paul, cénobite qui se serait fixé en ce lieu à une époque indéterminée. — Quoi qu'il en soit de l'étymologie du nom de leur ville, les Lamballais ont été très-renommés autrefois pour la fabrication du parchemin, et de plus, ils passaient pour les meilleurs pionniers du royaume. — Lamballe, à la fin du XIIème siècle, donna naissance à Pierre de Lamballe, chanoine de l'Église du Mans et très-célébre prédicateur, puis archevêque de Tours en 1251. Il tint un concile en 1253 à Château-Gontier. Il reçut et logea à l’archevêché le roi saint Louis, en 1255. On croit aussi que le fameux Michel Colomb était de Lamballe]. Reconnu par un chef de cohorte et accusé d'avoir pris part à une conjuration contre le prince, il est arrêté et jeté en prison. Moïna, la fille du gouverneur de la ville, animée d'un saint prosélytisme, conçoit l'espoir de convertir le barde qui, déjà, avant son arrestation, avait témoigné du penchant pour la religion chrétienne, mais il est prisonnier et doit subir son supplice dans quelques jours... Malgré tous les obstacles, elle parvient à le faire évader. Il est conduit secrètement chez un solitaire nommé Mauran, qui a élevé la jeune Bretonne et qui est resté son confident, et le directeur de sa conscience. Klavian, après quelques semaines d'épreuves, reçoit le baptême, obtient sa grâce du prince, épouse sa libératrice et va prendre possession d'un domaine où son père a fondé une riche colonie, sur les bords de la rivière de l'Ulda (aoujourd’hui l’Oust). Gadrisil, nom de ce domaine, est un enclave de la forêt Broceliande [Note : Anciennement Brékilien, de Bré, montagne, et de Kil, Kilien, séparation, clôture. Cette immense forêt s'étendait au pied des montagnes centrales qui séparaient les Bretons de pure race du pays des Gallo-Armoricains].
Un jour Klavian, parcourant la forêt, rencontre une jeune femme qui chassait ; il la délivre d'un danger et obtient sa confiance. Elle lui fait la confidence de sa prochaine élévation au rang de vierge de Senn, et lui apprend qu’il existe des réunions de druides dans un endroit reculé de la forêt, qu'ils connaissent son histoire comme chrétien et comme apostat, qu'il est l'objet de leur haine et peut devenir la victime de leur vengeance. Elle essaie, dans plusieurs entretiens, mais sans succès, de le ramener à la religion de ses pères... Klavian assiste secrètement, avec des chrétiens, à une assemblée nocturne des druides, celle-là même où l'on appelle sur sa tête toutes les malédictions, mais au moment où l'on en vient à blasphémer le Dieu dont il avait embrassé le culte, Klavian fait briller un étendard et appelle les chrétiens qu'il avait amenés avec lui ; ils accourent et confessent leur foi ; les druides effrayés s'enfuient, l'assemblée se disperse...
Le jour même qui suivit cette nuit, Unelda (c'est le nom de la jeune prophétesse de Senn) se rend à Gadrisil, par l'ordre de l'archidruide, pour y présenter à Moïna, l'épouse de Klavian, un peu de miel d'abeilles sauvages, préparé par l'ordre des Esprits, et qui contenait, mais à l'insu d'Unelda, un poison mortel.
Klavian, qui avait passé une partie de ce même jour dans la famille d'Unelda, apprend que cette famille, d'origine saxonne, établie dans l'Armorique par suite d'un naufrage lors d'une expédition dans l'île de Bretagne, est celle même de Moïna, laquelle n'était que la fille adoptive du gouverneur de la cité des Ambialites. Celui-ci l'avait trouvée tout enfant et mourante, un jour qu'il repoussait une invasion de pirates du Nord.
Klavian reprend le chemin de Gadrisil, et tombe entre les mains d'une troupe d'hommes armés, chargés de l'arrêter et de l'amener devant le tribunal des druides... Unelda qui vient d'apprendre qu'elle a été l'instrument de la colère des druides contre les chrétiens de Gadrisil et qu'elle a empoisonné sa sœur, médite une vengeance terrible, contre ces prêtres barbares qui lui sont devenus odieux. Elle rencontre Klavian au moment où les soldats l'entraînaient, elle dissimule sa haine et ses projets de vengeance et décide les soldats à la suivre chez son père. Là, elle les enivre, délivre Klavian, arme les nombreux serviteurs de son père et les conduit au lieu où elle sait que les principaux druides sont rassemblés et attendent leur proie. Unelda les surprend et fait mettre à mort tous ceux qu'elle peut faire saisir.
Cependant Klavian arrive dans la nuit à Gadrisil ; il trouve Moïna mourante. On lui communique une lettre d'Unelda, reçue dans la soirée, et qui révélait l'attentat dont elle avait été l'instrument et Moïna la victime. Désespoir de Klavian et funérailles de Moïna. Violation de son tombeau et disparition de son corps, dernier attentat attribué au barde Quinc'hlan.
Klavian, que nous croyons le même que saint Clavien, vient se fixer au pays de Plestan, à quelques pas de Mauran, au lieu même où celui-ci avait bénit l'union des deux époux, au pied d'un chêne colossal où Moïna avait placé une image de la Vierge. C'est dans cette solitude qu'elle se rendait pour prier toutes les fois qu'elle venait visiter son bien-aimé maître. Il est vraisemblable que ce lieu n'est autre que celui qui porte le nom de Saint-Clavien en Plestan et que la demeure du solitaire Mauran est le village même qui porte encore aujourd'hui son nom, Kar-Mauran (habitation de Mauran).
Unelda, devenue fervente chrétienne, vint rejoindre Klavian. Elle s'établit en un lieu appelé Lancoät (bruyère et bois). M. de Saint-Séverin pensait que Lancoat est le même que Langouèdre, mais il n'est pas vraisemblable qu'Unelda ait choisi une habitation qui aurait été à plus d'une lieue de Saint-Clavien. J'aimerais mieux supposer, en me fondant d'ailleurs sur l'étymologie du nom, que Lancoat était la villa du Breuil, qui est bien, en effet, sur les limites mêmes des bois et d'une vaste lande [Note : « Vingt peuples, et des peuples conquérants, se sont succédé depuis dix-huit siècles sur le sol de l’Armorique ; chacun d’eux a disposé à son gré des appellations topographiques, en leur faisant subir des transformations de toute nature, ou même en les supprimant pour les remplacer par d’autres. Dans cet immense naufrage où se sont heurtés tant de noms propres appartenant à des peuples et à des idiomes divers, si quelques-uns ont été engloutis avant d’arriver jusqu’à nous ». M. de CLOSMADEUC, Bulletin de la Soc. polym. du Morbihan 1er sem. 1866]. De ce lieu on embrassait un large horizon, ouvert de tous côtés ; au midi les montagnes vaporeuses du Menez, à l'est les hauteurs de Jugan, au nord les forêts de Saint-Aubin et de la Hunaudaye, et à l'ouest, par dessus les bois, les collines de Lamballe.
C'est jusque dans ce champ du Breuil, et le long des sentiers voisins que, dans mon enfance, je poussais mes promenades et que je venais lire, couché, les heures entières, sur l'herbe semée de petites coronnilles dorées ; ne détachant mon attention de la page qui la captivait que pour regarder le voyageur inconnu qui passait sur le grand chemin, ou pour jeter les yeux un moment sur les lointains découpés par de hauts sapins noirs à l'horizon, et par des groupes d'arbres dont le branchage, se dessinant sur le fond du ciel, ressemblait de loin à de bizarres fantômes... Heureux âge où tout était pour moi mystère et merveilles dans la nature, où le gazouillement de l'alouette dans les jeunes blés, le chant du coucou sur le rameau du vieux chêne, ou celui du merle sur la cime d'une aulne au bord du ruisseau, me plongeaient dans de longues et si douces rêveries... Je ne me doutais guère alors qu'un jour, touchant à l'autre extremité de la vie, j'aurais à rappeler des traditions, pleines d'originalités, sur ces lieux, et à décrire de vieilles et problématiques ruines qui gisaient là, près de moi, recouvertes de gazon et de bruyères fleuries.
(Louis-François Jéhan).
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