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LES MARTYRS DE QUIBERON

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Les martyrs de Quiberon, dont la mémoire aurait dû toujours être vénérée, ont été plusieurs fois attaqués au cours du XIXème siècle. On leur a reproché d'avoir voulu verser le sang français et de s'être mis au service de l'Angleterre pour combattre la France : allégations mensongères qu'il est facile de dissiper à la lumière de l'histoire. 

Les martyrs de Quiberon n'ont pas voulu verser le sang français. S'ils ont débarqué à l'ouest de la France, ce n'était pas pour allumer la guerre civile, mais libérer, au plus tôt, le pays, de la horde sanguinaire qui l'opprimait. Par leur conduite, ils ne portaient nullement une main sacrilège sur la patrie, mais se mettaient, au contraire, à son service, pour arrêter le flot de sang que les révolutionnaires avaient fait jaillir de son sein, et qui devait, semble-t-il, la conduire à la mort. En luttant contre un pouvoir usurpateur qui avait guillotiné le roi de France et répandait partout le meurtre et le pillage, ils entreprenaient une oeuvre salutaire et agissaient au nom d'un gouvernement légitime, qui désirait débarrasser le pays des assassins et des criminels. Les ennemis de la patrie et les provocateurs de luttes fratricides, ce n'étaient pas les Emigrés qui avaient la noble ambition de rétablir la Religion et la Monarchie en France, mais les énergumènes qui avaient déchaîné la Révolution et versaient sans arrêt un sang pur et innocent, qui criait vengeance vers le ciel. 

Les martyrs de Quiberon ne se sont pas mis davantage à la solde de l'Angleterre pour vaincre leur patrie. C'est l'Angleterre qui les a accaparés et les a empêchés de réaliser eux-mêmes leurs pieux desseins. Les Princes de sang royal et les Emigrés français, en effet, ont voulu, comme on le verra dans les pages qui vont suivre, se passer du concours de l'Angleterre, mais celle-ci s'est imposée à eux et n'a pas prétendu les libérer de son étreinte. D'ailleurs, c'est parce que l'Angleterre n'a pas laissé agir les royalistes à leur guise, que l'expédition qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, a échoué. La perfide Albion a fait tout ce qu'elle a pu pour susciter des divisions et provoquer des entraves. Maintes fois, les Emigrés se sont plaint de ses services et ont gémi sur son omnipotence, qui empêcha le succès de leur cause et provoqua leur ruine. 

En conséquence, paix aux morts et respect à leurs cendres. Pour nous, après avoir examiné les faits avec impartialité, -nous nous inclinons respectueusement devant ces preux qui sont tombés, lâchement assassinés par des mains criminelles armées par des généraux sans conscience et des représentants du peuple, infidèles à la parole donnée. Au souvenir de leur malheur et devant leur mémoire odieusement attaquée, nous nous plaisons à dire « Chapeau bas ! Honneur à ces héros qui ont donné leur vie pour Dieu et pour la France ! » (Elie Daniel - 1928)

                

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LES PREPARATIFS DE L'EXPEDITION

On était sous la Convention. La Révolution avait soufflé en tempête sur la terre de France. Le peuple anglais avait accueilli avec bienveillance les Emigrés français, et même, malgré son horreur du papisme, les prêtres catholiques ; mais son gouvernement, tout en versant une pension aux Princes du sang et en les encourageant à organiser une expédition sur les côtes du Poitou ou de la Bretagne, dans le but de vaincre la Révolution et de rétablir la Monarchie en France, entendait conserver l'initiative des opérations et même les écarter personnellement de cette entreprise. Les Princes du sang, eu effet, avaient reçu défense expresse, du gouvernement anglais, de mettre le pied sur le territoire de Sa Majesté Britannique ! Le comte de Provence, frère de Louis XVI et futur de Louis XVIII, vagabondait d'Allemagne en Italie, d'Italie en Espagne, forcé de fuir les unes après les autres, les cours de ce pays où il était regardé d'un mauvais oeil, surtout lorsque les armées républicaines envahissaient le territoire de ces nations et étaient victorieuses. La situation était la même pour le comte d'Artois, le futur Charles X. Un jour, pour avoir abordé sans autorisation en Angleterre, il provoqua le mécontentement du Chancelier de l'Echiquier, William Pitt, et de ses collaborateurs immédiats : de Portland, ministre de l'Intérieur ; Dundas, secrétaire d'Etat ; Windham, ministre de la Guerre ; Grenville, ministre des Affaires Etrangères ; Spencer, ministre de la Marine. L'Angleterre, en effet, avait vu non sans une certaine satisfaction la Révolution éclater en France, et désirait maintenir dans l'abaissement sa voisine, qui avait été sa rivale au cours des siècles. Sans doute, elle voulait bien apparemment aider les Emigrés français dans leur tentative de débarquement en leur patrie, mais elle prétendait les garder sous sa tutelle, conduire elle-même les opérations militaires et faire échouer toute expédition qui n'aurait pas été effectuée sous sa haute direction. Les Princes français, cependant, n'avaient qu'un désir : se mettre à la tête d'une armée royaliste pour arracher la France à la tourbe révolutionnaire qui l'opprimait. Par ailleurs, lorsque les Vendéens prirent les armes, ils exprimèrent le souhait d'avoir pour chef un Prince du sang . Leurs officiers firent ce qu'ils purent pour obtenir satisfaction. Ils envoyèrent en Angleterre, un des leurs, chargé d'informer le gouvernement britannique de ce voeu, mais Pitt se garda bien de transmettre la nouvelle aux intéressés ; il fit tous ses efforts pour empêcher la liaison. Les Princes, cependant, furent informés du fait. Ils s'employèrent aussitôt à organiser une expédition en dehors du concours de l'Angleterre et confièrent à un officier de la marine royale, la mission d'acquérir à Southampton, un bâtiment dont l'équipage serait composé en entier d'éléments nationaux. Ils désiraient grâce à lui transporter avec leurs personnes, des officiers français et des munitions. Puisque des troupes fidèles, disposées à libérer le pays de la Révolution, se tenaient massées à l'ouest de la France, il n'y avait qu'à se rendre immédiatement auprès d'elles, pour les encadrer et commencer les opérations militaires. Arrivé à Southampton, l'officier français de la marine royale se hâta d'acheter le bâtiment qui lui paraissait le plus apte à répondre à l'usage auquel on le destinait ; mais à peine eut-il fait entreprendre les premiers travaux capables de  l'aménager, que le gouvernement anglais lui donna l'ordre de cesser toute disposition ultérieure, spécifiant qu'il ne laisserait à personne le soin, qu'il voulait prendre lui-même, de transporter dans leur patrie, les Princes du sang. Pour préciser sa position, il envoya à ces derniers, une sorte de mémoire dans lequel il posait en principe, que l'intérêt de l'Angleterre et des Puissances coalisées ne permettrait pas aux Princes de se placer à la tête d'un parti en leur pays, avant qu'ils ne se fussent concertés avec les ministres de Sa Majesté Britannique, sur trois points de très haute importance : la forme de gouvernement à donner à la France, l'indemnité à fournir aux Puissances coalisées pour les services rendus dans le passé, la sécurité à assurer pour l'avenir. Le comte de Provence répondit avec dignité que Sa Majesté Britannique, ainsi que les autres Puissances, ayant refusé de reconnaître le titre de Régent qu'il avait pris après la mort de son frère Louis XVI, les engagements qu'il pourrait contracter n'auraient à leurs yeux aucune valeur. Il fit en outre remarquer que la discussion des trois points signalés occasionnerait une perte considérable de temps qu'il fallait éviter, et il insista pour que le ministère anglais permit d'achever l'équipement du vaisseau acheté à Southampton, à moins qu'il ne préférât lui-même procurer des navires capables de transporter les troupes de l'expédition. C'est à cette solution que se résolut Pitt. Pendant que les Emigrés français, sans se soucier des secours que pourrait leur octroyer l'Angleterre, prenaient les moyens susceptibles de conduire leur entreprise à bonne fin, il se mit en relation avec les Vendéens et leur annonça la prochaine arrivée du Comte d'Artois, en France. En fait, il envoya celui-ci, récemment débarqué en Angleterre, à l'armée du duc d'York, en l'assurant qu'on allait détacher de cette armée et de celle de Hollande, les corps d'Emigrés qui s'y trouvaient, afin de les transporter avec lui sur les côtes de Bretagne. Mais bientôt il ne fut plus question d'embarquement à destination de la France. Le Comte d'Artois, au contraire, resta à l'armée du duc d'York qui se retire des Pays-Bas en Hollande et de là en Hanovre. En raison de ces circonstances, Pitt ajourna l'expédition projetée, à une date ultérieure. Toutefois, malgré ces tergiversations, les Emigrés continuaient leurs préparatifs. Dès la fin de 1793, le marquis du Dresnay avait formé un cadre complet d'officiers roya­listes. Le 21 décembre, il avait sollicité du pape Pie VI, la nomination de Mgr de Hercé, évêque de Dol, comme grand aumônier de l'armée catholique et royale, mais comme les intrigues du ministère britannique avaient eu pour effet de retarder la mise en exécution des plans de mobilisation, on restait dans l'attente, quand à la fin de 1794, débarqua à Londres, le comte Joseph de Puisaye. Ce personnage avait eu une vie très agitée. Après avoir quitté le clergé, il était entré dans l'armée. Plus tard, au début de la Révolution, il fut élu député aux Etats-Généraux et fit partie de l'Assemblée Constituante. Lorsque les Normands se révoltèrent contre la Commune de Paris, il prit le commandement d'un de leurs régiments et passa ensuite en Bretagne où il prit du service parmi les chouans. Là, malgré un passé constitutionnel qui le fit toujours tenir en suspicion, il parvint à force d'intrigues, à se faire donner le titre de général en chef de l'armée catholique et royale. Débarqué en Angleterre avec ce titre, il s'empressa de circonvenir les Emigrés français et se fit décerner par le comte d'Artois, à la place du marquis du Dresnay, le brevet de lieutenant-général des armées royales. Il intrigua de même manière auprès de William Pitt, qui reconnut en lui un ambitieux capable de servir inconsciemment les intérêts britanniques. De fait, l'aventurier se livra entièrement entre les mains des ministres anglais, avec lesquels il eut de fréquentes entrevues et entretint une volumineuse correspondance. Tous les détails de l'expédition allaient être traités dans le plus grand secret, entre lui et eux, à l'insu des Princes français. En possession d'un tel manœuvrier, Pitt autorisa alors la levée d'un corps d'Emigrés. Il ne se contenta pas de les enrégimenter, il envoya des recruteurs dans les prisons où se trouvaient des soldats républicains pris dans les guerres précédentes entreprises contre la Révolution, pour leur proposer de s'enrôler dans l'armée royaliste. Beaucoup de ceux-ci refusèrent, mais quinze cents d'entre eux, voyant dans ces offres une occasion de rentrer en France, s'empressèrent d'accepter. Cet enrôlement fut une lourde faute dont eurent à se repentir ensuite les chefs de l'expédition. Une autre, non moins importante, fut celle de diviser les 12.000 hommes disponibles, en trois convois qui devaient se suivre à de longs intervalles, livrant ainsi les premiers débarqués aux assauts de toutes les troupes républicaines. Enfin, une troisième fut de tout organiser en dehors du Régent et du comte d'Artois, et de les empêcher de participer à l'entreprise. Petit à petit, cependant l'expédition s'organisa. Les troupes qui composaient le premier convoi formaient une armée d'environ 5.000 hommes, tous Français émigrés, sauf les prisonniers républicains nouvellement incorporés. Ces troupes étaient réparties en cinq régiments réguliers : le régiment de Loyal-Emigrant ou de La Châtre, le régiment de Royal Louis ou d'Hervilly, le régiment de la Marine ou d'Hector, le régiment du Dresnay, et un régiment d'artil­lerie de 600 hommes, dit de Rotalier. A cette armée se joignit une centaine d'officiers destinés à prendre des commandements parmi les chouans ou les Vendéens, et une quarantaine de prêtres ayant à leur tête le vénérable évêque de Dol, Mgrr de Hercé, âgé de soixante neuf ans, qui, dès le mois de janvier 1795, avait adressé une lettre pastorale en français et en breton, aux ecclésiastiques non assermentés de son diocèse et aux autres prêtres attachés à l'armée catholique et royale. Cent bâtiments furent alors désignés pour transporter les troupes, les armes, les munitions et les approvisionnements de toutes sortes : pièces d'artillerie de campagne et de siège, près de cent mille fusils et des habillements confectionnés pour soixante mille hommes. La capote de l'uniforme était rouge doublée de blanc ; la veste et la culotte, blanches, sans autre ornement que les marques distinctives des grades ; la cocarde et les drapeaux également blancs. Ces derniers étaient ornés de trois fleurs de lys d'or. Une escadre commandée par l'amiral John Warren eut la mission de protéger le convoi. Elle se composait de dix vaisseaux : La Pomone, le Robuste, le Tonnerre, l'Etendart, l'Anson, l'Artois, l'Aréthuse, la Concorde, la Galathée, l'Alouette, de deux lougres, de deux cutters et de dix chaloupes canonnières. Les troupes du premier convoi, cantonnées avant le départ dans les environs de Portsmouth et de Southampton, possédaient un moral excellent, ce qui faisait espérer une heureuse issue à l'entreprise. Puisaye, fort du titre de lieutenant-général de l'armée catholique et royale, accordé par le comte d'Artois, ordonna tout, de concert avec le ministère anglais. A chacun il fixa son poste et ses fonctions. Lorsqu'il fut question pour lui de se choisir un maréchal général des logis, c'est-à-dire un auxiliaire, il pensa à d'Hervilly, qui, pendant la guerre d'Amérique, avait montré un courage remarquable et une grande habileté. Cet homme, malgré sa réputation d'ambitieux et son caractère acariâtre, paraissait apte à remplir cette mission. Toutefois, le comte de Contades fit observer à Puisaye que le comte d'Hector était plus ancien que d'Hervilly et que ce passe-droit pourrait présenter des difficultés. Mais l'Angleterre redoutait l'influence et les capacités du comte d'Hector, organisateur du corps des anciens officiers de la marine française ; Puisaye, de son côté, n'avait qu'une demi-confiance en lui, car il connaissait son admiration pour Charette, susceptible de devenir son propre rival dans le commandement des troupes. Hector, en effet, avait écrit quelques mois auparavant, au général vendéen a qu'il brûlait du désir de se joindre à lui » avec les 200 officiers de marine qu'il avait enrégimentés. Dans ces conditions, Puisaye écarta Hector et l'empêcha même de participer à l'expédition. A sa place il désigna d'Hervilly qui, après des démonstrations de feinte modestie et l'affirmation qu'il serait toujours heureux d'être placé sous les ordres de Puisaye, accepta la fonction qu'on lui offrait. Au début de juin 1795, le premier convoi était prêt à prendre la mer. Le soir du 6, Puisaye se rendit avec Windham, ministre de la guerre, à l'Amirauté, où on lui remit un paquet cacheté contenant les dernières instructions du gouvernement anglais, paquet qu'il ne devait ouvrir qu'en pleine mer. Il y était désigné pour prendre officiellement la direction des troupes, de sorte qu'après avoir été nommé lieutenant-général de l'armée catholique et royale par le comte d'Artois, il recevait de Sa Majesté Britannique, le commandement suprême de l'expédition. Mais en même temps que Puisaye obtenait cette charge, du secrétaire d'Etat Dundas, les Lords commissaires de l'Amirauté adressaient au commodore John Warren, chef de la flotte, d'autres instructions secrètes qui confiaient à d'Hervilly le commandement des opérations militaires. Dans ces conditions, Puisaye n'apparaissait que comme un personnage secondaire. Il avait la direction générale de l'expédition, mais n'en avait pas le commandement militaire. Cette dualité d'autorité allait créer au cours de la campagne, de nombreuses difficultés, qui conduiraient les troupes à la défaite... Le premier convoi prit la mer le 15 juin 1795. Pendant qu'il voguait vers les côtes de Bretagne, on en forma un second dans la rade de Portsmouth. Il devait primitivement se composer des corps d'Emigrés qui s'étaient retirés en Hanovre, à la suite de l'évacuation de la Hollande, et comprendre sept régiments, ceux de Rohan, de Salm, de Périgord, de Damas, de Beon, d' York (chasseurs) et d' York (fusiliers) ; mais au moment de l'embarquement, les ministres anglais décidèrent que les deux derniers, — les seuls qui fussent au complet cependant, — ne feraient pas partie de l'expédition. Par suite de cette détermination, les troupes du second convoi ne comprenaient plus que deux mille hommes, au lieu de quatre. Toutefois elles avaient pour chef le jeune comte Charles de Sombreuil, âgé de 25 ans, très sympathique à cause de ses qualités physiques et morales. Avant de s'embarquer, celui-ci devait épouser à Londres, la fille d'un Emigré français, le marquis de la Blache, quand à minuit, le jour même qui précédait la cérémonie du mariage, il reçut l'ordre de l'Amirauté de se rendre immédiatement à Portsmouth où la flotte l'attendait. Ce fut pour lui un coup terrible. Cependant, comme il appartenait à une famille dont l'héroïsme était de tradition, il n'hésita pas et partit en laissant derrière lui sa fiancée. A son arrivée à Portsmouth, il dit à ses compagnons : « J'aurais payé deux mille guinées le bonheur de rester vingt-quatre heures de plus à Londres pour la célébration de mon mariage ; mais j'ai dû tout sacrifier à l'honneur et à la cause du Roi que nous allons défendre ».Hélas ! ce jeune héros, qui en quittant sa fiancée pensait partir pour la victoire, allait à la défaite et à la mort...

L'OCCUPATION DE LA PRESQU'ILE DE QUIBERON

Le 16 juin 1795, le premier convoi d'Emigrés avait quitté l'Angleterre, pour voguer vers les côtes de Bretagne. L'intérêt de la cause royaliste demandait qu'on prît terre en Anjou, où les chefs Vendéens auraient pu réunir 40.000 hommes : mais Puisaye redoutait l'influence de Charette. D'accord avec Pitt, il avait fixé le lieu du débarquement dans la baie décrite par la presqu'île de Quiberon. Durant la traversée, il ouvrit le paquet cacheté qui contenait sa lettre de service. Tout heureux de voir son titre de lieutenant-général confirmé par le ministère anglais, il s'empressa d'aller trouver d'Hervilly qui lui dit sèchement : « J'ai aussi mes instructions ! » Les ordres, on le sait, étaient contradictoires. A partir de ce jour, l'antagonisme commença à se manifester entre les deux chefs. Malgré ce dissentiment, on continua le voyage. Deux jours avant d'arriver en vue de la terre de Quiberon, le chevalier Tinténiac et le comte Dubois-Berthelot, qui faisaient partie de l'expédition, furent envoyés en avant sur la Galathée, pour avertir le conseil du Morbihan de l'arrivée des Emigrés et donner ordre aux chouans d'accourir pour protéger le débarquement. Peu de temps après, la flotte de l'amiral républicain Villaret-Joyeuse, composée de seize vaisseaux, fut en vue. On dépêcha immédiatement un canot à l'amiral anglais Bridport, dont la flotte, forte de quinze vaisseaux, croisait non loin de là. Les républicains, mauvais marins, gagnèrent le port de Lorient, laissant trois vaisseaux aux mains des Anglais : le Tigre, l'Alexandre et l'Audacieux. La route étant devenue libre, le convoi entra dans la baie de Quiberon, le 25 juin, et jeta l'ancre à une lieue environ du rivage. Le commodore John Warren, avant de faire débarquer, vint consulter Puisaye et d'Hervilly. Ce dernier éleva de nombreuses difficultés contre le débarquement à Quiberon ; il aurait préféré s'emparer de l'île d'Yeu et de là se mettre en relation avec Charette, mais cette opposition rendit Puisaye aussi furieux qu'il pouvait l'être. John Warren, devant la divergence d'opinion des deux chefs, ne savait à quoi se décider, lorsque Tinténiac, revenant de sa mission, annonça que huit cents hommes protégeraient le débarquement, et que, sous peu, les troupes qui allaient mettre pied à terre, seraient rejointes par vingt mille chouans. La descente fut alors fixée au lendemain 26 juin. Tinténiac repartit aussitôt pour rassembler les chouans et balayer la côte. Avec Rohu il bouscula les troupes du général républicain Roman, qui occupait la butte Saint-Michel, près de Carnac, et là, en guise de drapeau blanc, il arbora sa chemise, afin de faire connaître aux Emigrés que la côte était libre. Le 26 juin, à la nuit tombante, les troupes des Emigrés furent placées sur des bateaux plats, et le 27, au lever du soleil, dirigées vers l'anse de Carnac où devait avoir lieu le débarquement. Une petite colonne, d'environ deux cents républicains, se présenta sur le rivage. Le régiment Loyal-Emigrant, qui était en avant-garde, déploya ses drapeaux et poussa le cri de : « Vive le Roi ! », aussitôt répété par les autres régiments. Les républicains s'enfuirent et tombèrent dans une embuscade de chouans qui les mirent en déroute. La descente se fit alors au milieu de l'enthousiasme. Les chouans accouraient de toutes parts avec leurs chefs, Charles de Kerminguy, Tinténiac, Dubois-Berthelot, Georges Cadoudal, Mercier dit la Vendée, d'Allègre ; ce dernier était à la tête de nombreux matelots de l'escadre de Villaret-Joyeuse qui avaient abandonné leurs chefs, à leur descente à Lorient. Bientôt l'enthousiasme atteint son comble, lorsque le vénérable évêque de Dol, Mgr de Hercé, débarqua entouré de nombreux prêtres, tons en costume ecclésiastique. Les tambours battirent aux champs et le pieux prélat bénit la foule agenouillée, versant des larmes d'allégresse. Un seul homme restait glacial au milieu de ces manifestations touchantes ; c'était d'Hervilly. Aussitôt que son régiment fut à terre, il le fit mettre en ordre de bataille et l'empêcha de participer à la joie générale. La répartition des approvisionnements lui donna même l'occasion de révéler son caractère acariâtre, car à peine les armes et les munitions avaient-elles été débarquées, que les chouans s'étaient précipités sur elles comme des enfants, sans attendre qu'on les leur distribuât. A cette vue, d'Hervilly prétendit que les chouans, en essayant leurs fusils, avaient blessé deux de ses soldats ; il en prit prétexte pour invectiver Puisaye, Georges Cadoudal et Mercier. Toutefois, quand le calme fut rétabli, on fixa à chacun son cantonnement. Puisaye eut son quartier général au village du Genèse, sur le bord de la mer ; d'Hervilly, avec son régiment, occupa Carnac, où furent déposées les munitions ; de chaque côté de ce bourg prirent position les corps de la Marine et du Dresnay ; Loyal-Emigrant était plus en avant ; le régiment d'Artillerie se plaça entre Carnac et le Genèse, et l'un de ses détachements occupa même le village de Saint-Colomban ; enfin, Georges Cadoudal et son inséparable Mercier furent chargés, avec leurs quatre mille chouans, de défendre les hauteurs de Saint-Michel et de Kergonan. Le débarquement terminé, il fut convenu que le lendemain, 28 juin, toutes les troupes assisteraient sur la plage, près du village du Genèse, à une messe dite par le grand aumônier, Mgr de Hercé, au terme de laquelle aurait lieu la bénédiction des drapeaux et la proclamation de l'avènement du roi Louis XVIII, car on avait appris au cours de la traversée, la nouvelle de la prétendue mort de Louis XVII. Tous les chouans furent fidèles au rendez-vous, ainsi que la compagnie des Vétérans et la musique du régiment de la Châtre, mais on attendit en vain d'Hervilly et ses hommes, qui, pendant ce temps, assistaient de leur côté à une messe dans l'église de Carnac. L'évêque de Dol fut particulièrement affligé de cet incident. Il célébra une messe basse en présence d'une foule énorme accourue des environs et au milieu des troupes chouanes, qui formaient un vaste carré autour de la tente abritant l'autel. A l'issue de la cérémonie, Mgr de Bercé prononça un discours et proclama le comte de Provence, roi de France, sous le nom de Louis XVIII. Dix mille voix répondirent par le vieux cri : « Le roi est mort. Vive le Roi ! ». Le prélat bénit ensuite les drapeaux que des détachements de chaque troupe, précédés de la musique, venaient déposer au pied de l'autel. Le débarquement des Emigrés, cependant, n'avait pas échappé à l'attention des républicains. En effet, de son poste d'observation, Delise, commandant de la presqu'île, avait noté, heure par heure, les opérations du convoi. Cette invasion n'était pas de nature à le rassurer. Il n'avait que 450 hommes et les vivres lui manquaient, car durant la nuit du 30 juin au 1er juillet, sa garnison avait été réduite à faire du pain avec de l'avoine. Sans tarder, il écrivit à son collègue du poste de Sainte-Barbe, situé à l'entrée de la presqu'île, pour lui demander du renfort ; mais celui-ci ne disposait que de 130 hommes, car 300 autres soldats, envoyés d'Auray, avaient été cernés par les chouans. Telle était la situation des troupes républicaines sur la côte de Quiberon, au moment de l'arrivée des Emigrés. Elle était loin d'être brillante. Par ailleurs, la nouvelle du débarquement des troupes royalistes s'était répandue rapidement dans la région, car une proclamation signée du comte de Puisaye, faisant appel à tous les Français, avait été affichée dans les bourgs environnants. Cette proclamation produisit une forte impression. Dix mille paysans accoururent, furent armés et mis sous les ordres de Tinténiac et de Dubois-Berthelot. Quatre autres mille furent rassemblés à Plœmel par Vauban et placés sous son commandement. La division de Tinténiac s'établit au bourg de Landévant ; celle de Dubois-Berthelot à Auray et celle de Vauban à Mendon. Devant cette mobilisation inattendue, la frayeur s'empara des républicains. Ils battirent la générale à Auray et obligèrent les habitants de cette ville à prendre du service dans les rangs des troupes de ligne. Toutefois, après délibération, les Administrateurs du district, le commandant Roman, les autres magistrats et les fonctionnaires jugèrent prudent de gagner Lorient avec les garnisons d'Auray et des cantonnements ; ils emportèrent avec eux le trésor, les registres et les armes. Devant cette fuite inattendue, l'élite de la garde nationale d'Auray, forte de 400 hommes et commandée par M. Glain, notaire, se présenta aux chefs royalistes demandant à être incorporée à. l'armée des Emigrés. On lui donna le nom de régiment d'Auray. A Lorient, les représentants du peuple, lorsqu'ils virent arriver les autorités d'Auray, s'indignèrent ; mais ils furent eux-mêmes affolés, quand ils apprirent l'affichage de la proclamation de Puisaye dans la ville de Port-Louis. Aussitôt, ils poussèrent vers Canclaux, général en chef de l'armée de l'Ouest, un cri d'alarme, et l'engagèrent à venir avec le plus possible de troupes se joindre à Hoche, dont on ignorait jusqu'alors les mouvements. Hoche cependant était accouru. Il avait quitté Rennes le 26 juin. Le lendemain il était à Vannes, où il ne trouva que 400 hommes, car deux détachements de troupes républicaines avaient été battus par les chouans, qui s'étaient avancés jusque sous les murs de la ville et avaient fusillé les avant-postes. Hoche jugea la situation extrêmement grave. N'espérant pas pouvoir défendre Vannes, il fit évacuer les munitions de guerre et de bouche sur Ploërmel, et conseilla aux Administrateurs du département de se préparer à suivre la garnison avec les caisses et les papiers publics, au cas où les royalistes se présenteraient en force. En même temps, cependant, il envoyait ordre au général Chabot de secourir Lorient et de couvrir Brest, qu'il aurait à défendre jusqu'à la mort ; puis il pria Chérin, chef d'état-major, auquel il recommandait le secret et le calme, de lui envoyer le général Drut avec 4.000 hommes, deux obusiers, six pièces de canon, et de solliciter des généraux Dubayet et Canclaux, le plus possible de forces. Ces ordres furent rapidement transmis et exécutés. Dès le 28 juin, le général Dubayet emmenait de Rennes pour Vannes, les 4.000 hommes et l'artillerie demandés ; le même jour, 5.000 hommes partaient de la Manche et des Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor) et se dirigeaient vers Ploërmel ; le lendemain, le général Lemoine se mettait lui-même en marche avec plus de 5.000 hommes. Pendant ces préparatifs de campagne, les Emigrés avaient accompli un fait d'armes important ; ils s'étaient emparés de la presqu'île de Quiberon. Cette presqu'île qui ferme à l'ouest la baie du même nom, s'allonge avec son isthme, au sud-ouest du bourg de Plouharnel, sur une longueur de quinze kilomètres en mer. Elle présente deux aspects différents : au sud-ouest, ce sont des rochers qui se dressent contre les furies de l'Atlantique, appelé en cet endroit Mer Sauvage au nord-est, au contraire, c'est une longue bande de terre, dénommée, à l'encontre de toutes les définitions, la falaise. Alors que cette partie est nue d'habitations, l'autre est semée de gros bourgs et de hameaux, au nombre de vingt-cinq, dont les principaux sont Kerhostin, Portivy, Saint-Pierre avec son port nommé port Orange, Saint-Julien, Port-Haliguen et surtout Quiberon situé à l'extrémité de la presqu'île. Sur l'étranglement qui sépare le continent de la presqu'île proprement dite, ou plutôt à l'entrée de celle-ci, se trouve fièrement campé sur un rocher à pic, le fort Penthièvre, long bâtiment percé d'une vingtaine de fenêtres, qui surplombe la grande mer. Avant de tenter l'attaque de la presqu'île proprement dite, les Emigrés voulurent se rendre compte de la force des batteries républicaines et reconnaître le point le plus convenable pour débarquer, car ils trouvaient préférable de s'emparer du fort Penthièvre, par l'intérieur des terres, du côté de Saint-Pierre, que par la mer. Le 30 juin, vers cinq heures et demie du matin, le commodore John Warren, avec les frégates l'Anson, l'Artois, la Concorde et quelques chaloupes canonnières, se dirigea vers les forts de la côte et attaqua le fort Neuf ; mais la batterie de celui-ci, armée de quatre pièces de canon et d'un mortier, riposta et blessa quelques hommes de l'Anson et de l'Artois. Les Anglais se dirigèrent alors vers le fort de Bec-Rohu ; la riposte des républicains resta sans effort. Le même essai fut effectué sur les autres forts de la côte. Ainsi renseigné sur la force des batteries de ces points, John Warren se rapprocha du fort Penthièvre, que les républicains avaient baptisé du nom de fort « Sans-Culotte ». De dix heures et demie à midi, il lui fit envoyer plus de 150 boulets. Le fort ne répondit que pour la forme, car le calibre de son artillerie ne lui permettait pas d'atteindre les vaisseaux. Les républicains eurent un homme blessé et un canon démonté. Devant ce déploiement de forces, le républicain Maire, chef de la garnison de la citadelle, fit demander du secours à Delise, qui ordonna à tous les postes de se retirer dans le fort. Mais ce fut inutile, car l'essai des Anglais était terminé. Du reste, pendant l'attaque des batteries de la côte orientale, deux ingénieurs royalistes s'étaient glissés en canot, sous le fort Penthièvre, afin d'étudier la résistance que pouvaient opposer ses ouvrages ; ils conclurent à la possibilité d'un assaut par l'intérieur des terres. L'attaque fut donc décidée pour le lendemain 1er juillet, mais ce jour et le suivant, la brume ne permit pas d'effectuer ce plan. C'est seulement dans la nuit du 2 au 3 juillet, que les Emigrés embarquèrent sur des bateaux plats et des chasse-marée, environ 3.000 hommes. La frégate Artois fut embossée en face du Fort-Neuf, la Concorde en face du fort de Rohu, et deux canonnières s'approchèrent du rivage pour protéger le débarquement. En apercevant ces dispositions, le commandant républicains Delise renforça les postes les plus susceptibles d'être attaqués et augmenta de 160 hommes la garnison du fort de Penthièvre. Au même moment, une colonne s'avançait du nord vers le fort. C'était d'Hervilly qui était parti la veille de Carnac, à la nuit tombante, avec le reste des troupes de l'expédition, auxquelles le comte de Contades avait joint 600 matelots. A cette vue, Maire, commandant du fort, envoya un messager à Delise pour l'avertir que des colonnes ennemies, qu'il estimait à six mille hommes, descendaient du nord vers le fort « Sans-Culotte ». Delise, à sa demande de, renfort, lui envoya 40 hommes ! D'Hervilly continua d'avancer jusqu'à portée de canon et envoya des tirailleurs en avant. Du fort, sortit aussitôt une troupe de soldats. Aucun coup de fusil ne fut tiré. D'Hervilly appela un officier républicain et le chargea de sommer, de sa part, te commandant du fort d'avoir à se rendre. L'officier revint avec un bout de papier, sur lequel le citoyen Maire avait écrit : « Le fort Sans-Culotte m'a été confié par la République et je dois le défendre ». D'Hervilly répondit qu'il accordait une demie-heure de réflexion, qu'après ce laps de temps, si le fort ne se rendait pas, il le ferait prendre d'assaut, et que la garnison serait passée au fil de l'épée. « Mes enfants, dit-il à ses soldats avec une gaieté toute française, ils veulent nous donner la peine de les prendre ; moi, je le préfère, s'il faut vous parler vrai. C'est pourquoi, quand nous aurons quitté les havresacs, plus de grâce pour eux ; je les ai prévenus ». Le comte de Contades tint à peu près le même langage à ses matelots. Pendant ce temps, Delise, averti des événements, venait au fort pour se rendre compte de la situation. Comprenant que la résistance lui était désormais impossible, il reçut deux parlementaires royalistes, qui refusèrent de se laisser bander les yeux. Le conseil militaire s'assembla pour discuter les conditions de la reddition. Au même moment, Puisaye, qui ignorait les pourparlers, faisait débarquer les troupes sous son commandement au port Orange. D'Hervilly vint l'y trouver avec un officier républicain, pour l'informer que la garnison ennemie demandait les honneurs de la guerre. Le général en chef répondit que des sujets ne composaient pas avec leur souverain et, en conséquence, qu'ils devaient tous rendre à discrétion, aux armes du roi de France. Selon l'expression du Delise, « pour que la République n'eût pas à pleurer leur mort », les soldats républicains se rendirent sans condition ! La garnison de Quiberon comprenait environ 500 hommes. C'étaient des scélérats peu dignes de pitié ; depuis huit jours ils avaient égorgé une centaine de femmes et d'enfants. Les chouans, par vengeance, voulurent les massacrer, mais Puisaye les prit sous sa protection. Comme la plupart de ces soldats avaient appartenu à l'ancien régiment de la Reine, ils reconnurent parmi les Emigrés, plusieurs de leurs anciens officiers ; ceux-ci leur proposèrent l'enrôlement dans les troupes royalistes. Les deux tiers des soldats acceptèrent et furent en partie incorporés dans le régiment d'Hervilly, déjà trop fourni d'anciens soldats républicains ; les autres, des officiers pour la plupart, furent désarmés et enfermés dans l'église de Quiberon. Le 5 juillet, Puisaye les fit embarquer pour l'Angleterre parmi eux se trouvait Delise, qui fut interné à Tavistock où, d'après son dire, il fut traité avec humanité. Par ces opérations rapidement conduites, la presqu'île de Quiberon avait été conquise par les troupes royalistes. Alors, pour symboliser cette victoire, on hissa sur le fort Penthièvre le drapeau blanc !

LE DESASTRE DE SAINTE-BARBE

Le succès ne devait pas suivre longtemps les armées royalistes. Sans doute, Dubois-Berthelot s'était emparé d'Auray, Vauban de Mendon, et Tinténiac de Landévant ; mais Hoche, le 28 juin, se portait déjà avec 400 fantassins et 20 cavaliers sur Pont-Sal où il culbutait les chouans retranchés dans le château. Le lendemain il s'avançait jusqu'à Auray dont il s'empara le 30. Landévant allait tomber de même aux mains de l'armée républicaine. Seul Vauban resta ferme dans Meudon. Il réclama des Emigrés, des troupes de ligne et de l'artillerie, se faisant fort de reprendre Auray et Landévant, mais d'Hervilly ne voulut pas mêler les troupes régulières aux chouans. L'intérêt des royalistes, cependant, après la prise de la presqu'île de Quiberon, était de s'avancer en masse à l'intérieur des terres et de refouler les troupes républicaines qui n'étaient pas encore assez fortes pour résister à l'invasion d'une armée régulière. C'était l'idée de Puisaye, mais d'Hervilly ne la partagea pas. Bien au contraire, le 6 juillet, il donna l'ordre aux différents corps de l'armée royaliste, de se replier sur la presqu'île. Vauban, qui avait remporté quelques succès, dut donc se rapprocher du quartier général. Il s'établit à Carnac et forma une ligne de défense, de ce point jusqu'à Sainte-Barbe où commandait Georges Cadoudal. Mais le jour même de son recul il aperçut l'ennemi qui arrivait sur lui en trois colonnes. C'étaient les troupes des généraux Humbert, Dubayet et Lemoine. Pour n'être pas jeté à la mer, Vauban se replia entièrement sur Sainte-Barbe. Les brigades républicaines commandées par Humbert et Lemoine ne lui laissèrent aucun répit. Force lui fut, à cause des secours qu'il réclamait et ne recevait pas, de reculer encore. Au lieu d'une retraite, ce fut une débandade. Plus de 10.000 vieillards, femmes et enfants, venus chercher protection contre les cruautés des républicains auprès des troupes royalistes, s'enfuirent vers le fort Penthièvre dans le plus grand désordre, au milieu de leurs charrettes et de leurs troupeaux. Lorsque de la presqu'île on aperçut ce flot humain roulant vers la falaise, on pensa seulement à garnir le fort Penthièvre. Son artillerie mise en action arrêta les premiers tirailleurs ennemis. D'ailleurs, Cadoudal, Mercier, d'Allègre et Vauban, leur opposaient une courageuse résistance. Or, pendant ce temps, Puisaye dînait tranquillement, tandis que d'Hervilly, en voyant les chouans, leurs familles, leurs charrettes et leurs troupeaux encombrer le fort et ses retranchements, tempêtait et bousculait avec colère les malheureux réfugiés. Les troupes royalistes durent donc se cantonner dans la presqu'île. Hoche comprit la situation. Sans perdre une minute, il prit position à Sainte-Barbe et s'y fortifia. De ce fait, la porte de la presqu'île était fermée. L'armée des Emigrés se trouvait prisonnière comme dans une souricière. En de telles conditions, les royalistes n'étaient certainement pas en très bonne position, mais leur situation était loin d'être désespérée. Pour essayer de se dégager, d'Hervilly, la nuit suivante, forma trois colonnes comprenant 4.000 hommes, moitié réguliers et moitié chouans. A deux heures du matin, son avant-garde pénétra dans les avant-postes républicains. La garnison dormait. Une sentinelle cria aux armes. Le poste fit feu, mais dans le plus grand désordre. Si les royalistes s'étaient avancés la baïonnette au canon du fusil, il est clair que Sainte-Barbe eût été emportée, mais le comte de Contades, en allant demander des ordres à d'Hervilly, ne reçut que des injures. Privés, de direction, les royalistes perdirent la tête et tirèrent au hasard. Les républicains avertis par cette fusillade inutile coururent à leurs batteries et tirèrent dans la direction des assiégeants, sans toutefois les atteindre, car, en raison de l'obscurité, les boulets étaient lancés au delà des troupes. Dans ces circonstances, les royalistes auraient pu s'emparer des batteries à l'arme blanche, mais au lieu d'avancer, ils se débandèrent et permirent à trois brigades et aux réserves de l'armée républicaine de se rallier. Plusieurs grenadiers du régiment d'Hector, composé d'anciens soldats républicains, prirent les premiers la fuite. Puisaye et plusieurs officiers et sous-officiers essayèrent de leur barrer passage. Ce fut en vain. Dépourvues d'unité de commandement, les troupes royalistes se disloquèrent. D'Hervilly aussitôt ordonna la retraite. Le lendemain, la division s'accentua au camp des royalistes. D'Hervilly, qui voyait avec dépit les troupes chouannes lui échapper, donna l'ordre de ne plus leur distribuer qu'une demi-ration, tandis qu'on continuerait à procurer la ration entière, aux troupes de ligne. En agissant ainsi, il avait son plan. Il voulait, en réalité, gagner les chouans à sa cause. En effet, après les avoir réduits à la portion congrue, il leur envoya des recruteurs pour leur proposer la ration entière et la solde des troupes de ligne, mais à la condition qu'ils accepteraient de s'enrôler sous ses ordres. Ces manoeuvres déloyales furent sans effet et ne firent qu'augmenter le mécontentement. Georges Cadoudal, d'ailleurs, s'en indigna et prévint les enrôleurs que les engagements arrachés à ses chouans étaient sans valeur. Au surplus, il déclara qu'il était disposé à sortir de la presqu'île avec ses hommes, car il ne voulait pas s'y ensevelir. On le supplia de ne pas mettre ce projet à exécution. Alors il proposa un plan, demandant que par embarquement, on fasse sortir de la presqu'île, le plus grand nombre possible de bouches inutiles et en même temps un corps choisi, de 3.500 chouans. Ceux-ci, placés sous le commandement général de Tinténiac, iraient dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor) recueillir les restes de l'armée de Boishardy, et fondraient ensuite, au moment convenu, sur les derrières de Hoche, pour l'écraser de cette manière entre deux feux, dans le camp de Sainte-Barbe. Ce plan merveilleux fut adopté. Le soir du 10 juillet, Tinténiac, Cadoudal, Mercier et d'Allègre s'embarquèrent avec six à huit mille royalistes, parmi lesquels les chouans de la section d'Auray, une division de Vannes, et une compagnie du régiment de Loyal-Emigrant. Ces troupes débarquèrent à Sarzeau dans le Morbihan. Après le retour des chasse-marée qui les avaient transportés, on y embarqua Jean-Jan, général chouan, et son lieutenant, le comte de Lantivy, ainsi qu'un grand nombre de chouans qui furent débarqués à l'entrée de la rivière de Pont-Aven. Qu'advint-il de Tinténiac ? Devait-il, selon le plan de Cadoudal, faire l'expédition indiquée dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), — ce qui demandait près d'un mois, — pour revenir ensuite attaquer Hoche par derrière ? Ou bien lui avait-on donné mission, comme semble l'admettre des relations d'Emigrés, d'opérer l'attaque des derrières de l'armée républicaine, dès le 16 juillet, — date convenue, — alors que Puisaye et d'Hervilly attaqueraient de front ? Y eut-il malentendu ? Toujours est-il que Tinténiac se dirigea vers les Côtes-du-Nord où, après quelques succès, il fut tué. Quant aux chouans de Jean-Jan et de Lantivy, ils s'en retournèrent dans leurs foyers, mécontents et découragés, se promettant bien de ne jamais plus s'enrôler dans une armée où l'on mourait de faim. Le lendemain du départ de Tinténiac, les Emigrés effectuèrent une sortie. Ils forcèrent les avant-postes républicains à se retirer dans le camp de Sainte-Barbe, firent plusieurs prisonniers, et s'avancèrent jusque sous les retranchements de l'ennemi, afin de reconnaître ses positions, en vue de l'attaque fixée au 16 juillet. Le 15, les royalistes se préparèrent activement à l'expédition. Il avait été décidé que Vauban et son second, le marquis de Saint-Pierre, avec quinze cents chouans débarqueraient le soir à Carnac et tourneraient le camp de Sainte-Barbe, pendant que les autres troupes attaqueraient l'ennemi de front. On en était là des préparatifs quand on signala l'arrivée du second convoi d'Emigrés, commandé par Sombreuil. Les vaisseaux jetèrent l'ancre, vers cinq heures de l'après-midi, à la pointe de la presqu'île, entre Port-Haliguen et le fort de Conguel. Le comte de Sombreuil et le comte de Bozon de Périgord débarquèrent aussitôt. Après avoir fait visite à sir John Warren à bord de la Pomone, ils se présentèrent à Puisaye qui fit prévenir d'Hervilly. Celui-ci arriva mécontent. Sombreuil proposa de joindre ses régiments aux chouans commandés par Vauban, pour tourner avec eux le camp de Sainte-Barbe. Cette opération eut été des plus heureuses et eut assuré le succès, mais d'Hervilly objecta le manque des chasse-marée nécessaires à transporter tant de troupes. Sombreuil demanda alors qu'on retardât l'attaque de vingt-quatre heures. Puisaye et plusieurs officiers appuyèrent sa demande. D'Hervilly refusa. Il prétexta le rendez-vous donné pour le 16 juillet, à Tinténiac et à Jean-Jan. Alors, le soir, comme il avait été convenu, Vauban se présenta avec ses chouans sur la plage. Par suite d'un malentendu, les transports n'étant pas arrivés, on ne put embarquer vers douze heures, que huit cents hommes, au lieu de quinze cents. A minuit, les bateaux prirent la mer et le débarquement se fit, peu de temps après, dans l'anse de Carnac. A sa descente, Vauban, suivant la convention, lança une fusée pour prévenir d'Hervilly, mais à peine à terre il se trouva en face de colonnes républicaines commandées par le chef de brigade Roman. Les chouans prirent peur et Vauban se rembarqua, oubliant de faire part, par une seconde fusée, de son échec. De leur côté, les troupes royalistes destinées à attaquer de front le camp de Sainte-Barbe, se mirent en marche vers une heure du matin. Elles avaient à leur tête Puisaye et d'Hervilly, et comprenaient 1.600 hommes, dont 3.000 Emigrés, sous les ordres d'Hervilly, et 1.690 chouans, y compris le régiment d'Auray, commandé par le duc de Levis et le chevalier de Saint-Pierre. Loyal-Emigrant, avec huit canons, formait l'avant-garde ; Royal-Louis ou régiment d'Hervilly marchait à gauche avec quatre canons ; la Marine tenait la droite avec les chouans du duc de Levis et quatre canons ; au centre était du Dresnay ; à l'arrière-garde, se trouvaient les huit cents chouans du chevalier de Saint-Pierre. Les colonnes royalistes avançaient silencieusement, l'arme au bras et en bon ordre, mais, hélas ! surveillées par les avant-postes républicains, car, la veille, deux transfuges étaient venus prévenir le général Lemoine de l'attaque du lendemain. Les républicains attendaient les royalistes avec des instructions précises de Hoche. Une fusée partie de Carnac vint apprendre à Puisaye que Vauban avait effectué son débarquement ; une seconde n'ayant pas paru, on en conclut que la descente avait réussi. Puisaye avançait toujours avec ses troupes. Pendant la marche il crut entendre une fusillade sur les derrières du camp de Sainte-Barbe et s'écria : « C'est Tinténiac ! « Vive le Roi ! »  Chargeons ». Tinténiac était dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), mais on chargea quand même. L'artillerie balaya les avant-postes républicains qui furent enlevés à la baïonnette. Le général Humbert, qui les commandait, se replia selon les instructions données, sous le feu des retranchements du camp. Les royalistes persuadés que l'ennemi fuyait, s'élancèrent à sa poursuite. Mais d'Hervilly voulait avoir l'honneur de la journée. Il décida que son régiment emporterait seul les retranchements, et que celui de la Marine n'arriverait qu'ensuite. Ces ordres jetèrent un froid. M. de Froger, major d'Hector, fit quand même battre la charge. Contades persuada aux chouans que les bleus fuyaient. Alors les royalistes se précipitèrent vers les retranchements. Les républicains les laissèrent approcher jusqu'à portée de pistolet. Puis, avec quatre batteries de pièces de 12 et de 8, prenant sur eux des prolongements, les foudroyèrent. Ce fut une déroute parmi les chouans. De leur côté, les troupes de ligne et surtout la Marine résistèrent avec intrépidité. Le commandeur de la Laurencie, les deux cuisses emportées par un boulet, excitait encore ses soldats, en leur distribuant une partie de sa bourse. Encouragés par cette attitude héroïque, les grenadiers royalistes s'élancèrent à nouveau contre l'ennemi, mais les canons républicains crachaient toujours. Les royalistes tombèrent les uns sur les autres, face à l'ennemi, en criant : « Vive le Roi ! ». D'Hervilly était désemparé. Il rudoyait ses officiers et donnait des ordres ridicules. « — Je ne voudrais pas en faire un caporal ! » ne cessait de répéter de Boissieux, capitaine des grenadiers du régiment de Royal-Louis. Une balle traversa le bras de ce vaillant officier. Ses hommes le lui firent remarquer. « — Ce n'est pas là que je suis blessé, mais ici, leur dit-il en leur montrant son coeur, parce que vous n'êtes pas ce que des grenadiers français doivent être. — Nous ne vous abandonnerons jamais ! répliquèrent ses soldats. —     Pardieu ! je le crois bien. Je voudrais bien vous voir fuir quand je suis à votre tête ! ». Les valeureux grenadiers ne fuyaient pas, mais allaient grossir les monceaux de cadavres qui s'élevaient au pied des batteries ennemies. « — A la bonne heure, s'écriaient les républicains en les voyant tomber. On voit aujourd'hui que ce sont des Français et non des Anglais ! ». Enfin d'Hervilly ordonna la retraite. Au même moment, il fut atteint par une balle qui le blessa mortellement. L'ordre de retraite produisit une déroute. La cavalerie républicaine, sortant des retranchements et suivie des régiments de ligne, chargea les royalistes avec l'intention de pénétrer à leur suite dans le fort Penthièvre, mais Vauban revenu de son expédition manquée, débarqua avec ses chouans et protégea la retraite, tandis que les canons du fort Penthièvre, vomissant la mitraille, arrêtèrent l'ennemi et permirent aux royalistes de rentrer dans la presqu'île sans être davantage inquiétés. Les pertes royalistes avaient été énormes. Près de 5.000 hommes avaient pris part au combat. De 1.200 à 1.500 furent tués. C'est surtout parmi les officiers que la mort avait fait des ravages. Sur 72 officiers du corps de la Marine, 60 environ restèrent sur le champ de bataille. La compagnie de la Châtre, composée des braves chevaliers de saint Louis, périt presque entièrement. Le corps de Rotalier, qui comprenait l'artillerie, perdit près de 100 hommes. Le régiment d'Auray et les chouans du duc de Levis furent décimés. Bientôt le fort Penthièvre fut encombré de blessés. On en transporta un grand nombre dans l'église du bourg de Quiberon et dans les principales maisons de la presqu'île. Les chirurgiens de la division de Sombreuil furent débarqués pour aider ceux de la première. Tous les ecclésiastiques, l'évêque de Dol à leur tête, se transformèrent en infirmiers et procurèrent aux blessés les secours corporels et spirituels qu'ils réclamaient. Par contre, il faut le dire à la honte des régiments républicains commandés par les généraux Lemoine et Valleteau, les ennemis achevèrent les blessés restés sur le champ de bataille. Le comte de Talhouët, le chevalier de la Lande de Calen et de la Roche Saint-André furent du nombre des blessés massacrés. Telle fut la malheureuse affaire du 16 juillet 1795, dans laquelle les Emigrés déployèrent un grand courage, mais où ils furent victimes du manque d'entente et de capacité de leurs chefs. Si la division de Sombreuil avait été débarquée, comme le demandait ce général, et si, unie aux forces de Vauban, elle était descendue à Carnac, les postes républicains eussent été refoulés et le camp de Sainte-Barbe aurait été pris entre deux feux ; c'eut été la victoire. Mais d'Hervilly, dans sa présomption, désirait vaincre seul. Ce fut sa perte et avec elle, celle des Emigrés qu'il entraîna dans la défaite.  

LA CAPITULATION

Le lendemain du désastre de Sainte-Barbe, la division de Sombreuil, dont d'Hervilly avait refusé l'aide pour l'attaque du 16 juillet, débarqua au milieu du plus morne silence. Le découragement s'était emparé des royalistes. Dans l'après-midi du 18 juillet, le comte de Contades, qui pensait trouver avantage dans une conférence avec les généraux républicains, sortit à cheval, accompagné de quelques officiers et suivi d'un détachement. Il se dirigea vers les avant-postes ennemis. Le capitaine républicain Breton, après s'être assuré qu'on venait à lui en parlementaire, s'avança vers Contades et lui dit « — Pourquoi venez-vous déchirer le sein de votre patrie ? — Nous ne venons pas la déchirer, mais la guérir de ses maux, répondit Contades. — Et que voulez-vous ? — La Religion de nos pères et la Monarchie. Réunissez-vous à nous, continua Contades. — Ah ! Si tout le monde pensait comme moi ! répliqua le capitaine Breton. Nous ne sommes pas faits pour nous battre ». A ce moment, le général républicain Humbert arriva et parla dans le même sens. Il assura Contades, que ses troupes avaient pris le plus grand soin du comte de Talhouët et des autres blessés, ce qui était un mensonge. La conversation continua. Contades, avant de se retirer, proposa au capitaine Breton, son compatriote, de lui serrer la main. « — Pas aujourd'hui, dit Humbert ; j'espère que ce sera un autre jour ». Le lendemain, Contades, en même temps que Sombreuil, tenta, mais en vain, une nouvelle entrevue. Ces essais des conférences, d'ailleurs, avaient malheureusement pour résultat de dévoiler aux ennemis, l'extrémité où se trouvaient les Emigrés. Les républicains, au surplus, étaient déjà au courant de la situation, car de nombreux transfuges, anciens prisonniers enrôlés en Angleterre, étaient venus en foule rejoindre leurs anciens camarades. Deux sergents, Nicolas Litte et Antoine Mauvage, avaient donné l'exemple. Ils étaient descendus à marée basse, du fort Penthièvre, le long des rochers de la côte ouest, et avaient proposé à Hoche, aussitôt leur arrivée au camp de Sainte-Barbe, de guider les troupes républicaines par la voie qu'ils avaient suivie, pour leur permettre de s'emparer du fort par escalade. En plus, ils affirmèrent que le régiment d'Hervilly, qui formait en grande partie la garnison du fort, leur donnerait main forte. Tallien et Blad, qui venaient d'arriver du Comité de Salut Public avec pleins pouvoirs, goûtèrent ce plan qui ne déplaisait pas à Hoche. La surprise du fort Penthièvre fut donc décidée pour la nuit du 19 juillet. Hoche en dressa le plan d'attaque. Le général Humbert, à la tête de 500 hommes d'élite, se porterait à onze heures du soir, vers le village de Kerostin, en passant par la baie, et tournerait brusquement le fort, dont il franchirait les palissades. Le général de brigade Botta, par la même voie, s'emparerait de Kerostin. L'adjudant Ménage attaquerait les gardes ennemies et les refoulerait vers le fort. Les généraux Valleteau et Lemoine soutiendraient l'attaque, tandis que le général Drut, de la pointe de Plouharnel, tirerait à boulets rouges sur les canonnières anglaises qui pourraient gêner la manoeuvre. Les royalistes, cependant, s'étaient aperçus de la désertion des soldats du régiment d'Hervilly et se tenaient sur leurs gardes. Le 19 juillet, Tercier, qui commandait la garde du fort, tint la moitié de sa troupe éveillée et veilla lui-même, redoutant une surprise ; mais la nuit fut tranquille. Le lendemain, la garde fut confiée au capitaine Charles du Val de Beaumetz, du régiment de Rohan. Le soir, comme un orage avait éclaté, que la pluie tombait par torrents, et que la mer se soulevait avec furie, il se retira avec ses officiers au corps de garde pour y dormir, laissant le service aux sous-officiers. Seul, Charles de Sombreuil ne partageait pas la quiétude générale. Tourmenté par de sombres pressentiments, il se rendit à onze heures du soir au domicile de Puisaye, qui, depuis la blessure mortelle d'Hervilly, avait pris le commandement général des troupes. Celui-ci était couché et manifesta vivement son mécontentement d'être réveillé à pareille heure, affirmant que l'ennemi ne pourrait attaquer à cause de la tempête. Sombreuil lui fit remarquer, au contraire, que les républicains pourraient profiter du mauvais temps pour tenter une surprise. « — En vérité, Sombreuil, lui dit Puisaye, si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous avez peur ». Sombreuil maintint son dire et demanda qu'on renforçât au moins la garde du fort, confiée à un régiment d'insubordonnés, dont une trentaine avait encore déserté dans la journée. Puisaye voulut rien savoir. Sombreuil fit encore d'autres propositions, notamment celle de faire battre la générale afin de s'assurer de la diligence et de l'exactitude des troupes à se porter au rendez-vous indiqué en cas d'alarme. Le lieutenant-général s'opposa à toute manoeuvre. Irrité, Sombreuil s'éloigna : « — Général, dit-il en quittant Puisaye, votre entêtement et votre confiance nous perdront. Je vous devais ces observations. Je vais retourner chez moi et attendre l'ennemi ». Sombreuil avait vu clair. Si Puisaye avait suivi ses conseils, surtout le dernier, celui de battre la générale, tous les corps royalistes eussent été présents au début de l'attaque qui allait se produire et les républicains eussent été repoussés. En effet, comme l'avait prévu Sombreuil, ce fut le mauvais temps qui engagea Hoche à tenter la nuit même, l'attaque. A dix heures, en silence, les troupes républicaines prenaient leurs positions. A minuit, elles se mirent en marche. La falaise se rétrécissant, elles durent bientôt avancer par sections, puis par file. Grâce au sifflement du vent, la marche des républicains ne fut entendue ni des sentinelles des forts avancés, ni des matelots des canonnières anglaises ; de plus, les ténèbres profondes dissimulaient leurs colonnes. Le transfuge David Gougon guidait le premier peloton de la troupe de Ménage. Il portait son uniforme royaliste, ainsi que les autres transfuges. Un grand nombre de républicains avaient de même revêtu les capotes et les chapeaux des royalistes tués le 16 juillet, à l'attaque de Sainte-Barbe. La troupe ennemie arriva bientôt au pied du rocher escarpé que couronne le fort Penthièvre. Elle se glissa avec précaution par l'étroit passage laissé par la mer, déposa ses sacs dans une profonde cavité du rocher, et donna aussitôt le signal convenu aux conjurés de l'intérieur. Ceux-ci accoururent pour faciliter l'escalade et aider de la main et de la crosse de leurs fusils, les assaillants. Introduits ainsi dans la place, les républicains virent leur nombre presque doublé par les défections des soldats du régiment d'Hervilly. Dans de telles conditions, ils s'élancèrent dans la batterie au cri de : « Vive la République ! ». La garde du fort, qui s'était abritée contre la tempête, accourut sur le parapet, mais elle fut attaquée à revers. Un corps de troupes, rallié par le colonel de Folmont, essaya de défendre le poste important qu'il avait laissé prendre. Alors, au lieu de répondre par des coups de fusils, les républicains avancèrent à la baïonnette, mirent en fuite les royalistes et les poursuivirent jusque dans le retranchement de la forteresse. Là, le combat devint acharné, car la garnison était en force. Cependant les casernes furent emportées d'assaut avec furie. Pendant ce temps, les troupes du général Humbert s'avançaient par la plage de la baie, pour tourner la forteresse. De son côté, Valleteau attaquait les ouvrages avancés ; mais l'alarme avait été donnée par les cris des blessés. Les royalistes accoururent de toutes parts. Les artilleurs toulonnais, qui faisaient partie de l'armée des Emigrés et qui ne se doutaient pas que l'ennemi avait envahi le fort Penthièvre, firent vomir, des avant-postes où ils se tenaient, la mitraille sur les républicains. Les éléments se mirent de la partie. La foudre, la pluie, le vent faisaient rage et aveuglaient les assaillants. Ceux-ci décontenancés reculèrent. Les généraux Hoche, Valleteau, Humbert et Botta les supplièrent et les menacèrent. Hoche lui-même trancha la tête à un fuyard. En réalité, c'était la déroute. Tallien s'enfuit. Hoche, découragé, ordonna la retraite. Tout-à-coup, pendant que celle-ci s'opérait, des cris de : « Vive la République ! » retentirent dans l'enceinte de la citadelle. Les fuyards s'arrêtèrent, levèrent les yeux et aperçurent le drapeau tricolore flottant au-dessus du fort. Sur les murs des remparts apparurent les grenadiers de Ménage. Les républicains reprenant courage, revinrent à la charge. Les canonniers toulonnais, mitraillés en arrière par les canons du fort et attaqués en face par les troupes républicaines, succombèrent entre deux feux. Les régiments royalistes, dispersés dans les villages de la presqu'île, ne se doutaient pas de l'attaque. Le canon et la mousqueterie les réveillèrent. Le comte de Contades vint prévenir Puisaye, qui ne croyait pas au danger, et se rendit au fort à toute bride. Il envoya aussi un messager à Sombreuil pour l'avertir de l'attaque. Mais déjà le général Humbert, après s'être emparé des villages de Kerhostin et de Portivy, s'avançait dans la presqu'île. Le parc d'artillerie et tous les magasins royalistes étaient tombés aux mains des républicains. La portion de Loyal-Emigrant qui n'était pas de service et se trouvait cantonnée au bourg de Saint-Pierre, à une demie-lieue du fort, fut réveillée au premier cri d'alarme. En quelques instants, le régiment fut assemblé et se porta précipitamment vers le fort, ayant à sa tête M. d'Haize. Le jour commençait à poindre. Quand la troupe arriva à cinq cents pas environ du rempart, elle fut arrêtée par un officier à cheval qui semblait venir du fort. « — Quel est ce régiment ? s'écria-t-il. — Loyal-Emigrant ! répondit M. d'Haize. —  Où allez-vous ? Au fort. —  Le fort est pris. —  Eh bien ! nous le reprendrons à la baïonnette ! —  Il ne s'agit pas de cela, repartit l'officier, il faut battre en retraite et choisir une position avantageuse. La journée sera chaude !...». Et piquant des deux, Puisaye, car c'était lui, gagna la mer et la flotte anglaise ! Dans sa fuite, il rencontra Sombreuil qui lui demanda des ordres. « — Allez occuper ce moulin qui est là-bas sur la hauteur, répondit-il, et ralliez-y tout ce que vous pourrez de notre monde. Je vais aller vous y rejoindre ». On ne le revit plus. Il s'embarqua au Port-Orange et se réfugia sur la Pomone, auprès du commodore John Warren ! Lorsque les royalistes eurent appris que Puisaye s'était rembarqué, ils tournèrent les yeux vers Sombreuil pour lui demander de prendre le commandement. Celui-ci rallia ce qu'il put des régiments à moitié décimés et s'empara du moulin qui lui avait été désigné par Puisaye. Ce moulin se trouvait au centre de la presqu'île, entre le village de Saint-Julien et celui de Kernavest. La butte qui le portait permettait de surveiller les mouvements de l'ennemi. Sombreuil disposa ses troupes. Avec sa division, le régiment de Rohan et quelques centaines d'hommes commandés par Vauban, il constitua sa droite, qui s'étendait jusqu'au moulin ; le centre comprenait les glorieux restes du corps de la Marine, de Damas, de Béon et de la Châtre ; les débris du régiment d'Hervilly et du Dresnay formaient la gauche. Ainsi disposés, les royalistes s'avancèrent pour refouler l'ennemi. Le centre et la droite réussirent dans leur attaque, mais les soldats d'Hervilly et du Dresnay, en majeure partie républicains, massacrèrent leurs officiers et passèrent à l'ennemi. Une colonne d'un millier d'hommes, lancée par Hoche, s'empara de la butte du moulin et y installa quatre pièces de canon d'où elle mitrailla les régiments du centre. Le plan de l'ennemi était de tourner les royalistes. Sombreuil s'en aperçut et ordonna la retraite. Pendant qu'elle s'opérait vers le Port-Haliguen, le comte de Contades et quelques autres officiers, qui essayaient de rejoindre Sombreuil avec un bataillon, voulurent parlementer avec l'ennemi. Celui-ci consentit à accepter une capitulation, à la condition que personne ne s'embarquerait. Mais, au moment où Contades arrivait au petit Rohu pour entrer en négociation, des chasseurs républicains se précipitèrent sur son cheval, et lui dirent : « — Il faut d'abord vous rendre ! ». D'un coup de sabre, Contades se débarrassa et s'enfuit avec ses compagnons. Le refoulement vers le fond de la presqu'île se poursuivait toujours. Etre massacrés ou être jetés à la mer, tel était le sort réservé aux Emigrés et aux chouans. Alors un drame des plus émouvants se déroula dans la baie. Des malheureux se précipitèrent à la mer pour gagner les chaloupes envoyées par l'escadre anglaise, mais que le flot houleux retenait loin du bord. Les barques furent prises d'assaut de tous côtés ; elles menaçaient de chavirer, et pour éviter un grand malheur, force fut aux occupants de repousser brutalement les assaillants.  Alors des groupes de vingt et trente personnes, qui s'accrochaient les unes aux autres par instinct de conservation, se noyèrent an milieu de cris déchirants. Bientôt la mer fut couverte de cadavres, de sacs, d'armes et de vêtements ballottés par les flots. Pendant ce temps, l'ennemi avançait toujours. Sombreuil dut quitter le Port-Haliguen, où il s'était cantonné un instant, pour gagner le dernier refuge, le Fort-Neuf. Le commodore John Warren, prévenu de la prise du fort Penthièvre, envoya aussi près que possible de la côte, la corvette l'Alouette, afin de canonner les troupes républicaines et de permettre aux royalistes de s'embarquer sur les chaloupes envoyées à leur rencontre. Mais bientôt le Fort-Neuf fut cerné lui-même par les troupes du général Lemoine. « — Rendez-vous ! » s'écriaient les soldats de Lemoine. A cet appel ce qu'il y avait encore de républicains enrégimentés parmi les royalistes, vint se ranger du côté de l'ennemi. Les cris continuèrent, s'adressant cette fois aux Emigrés. « — Rendez-vous ! il ne nous sera fait aucun mal. Vous serez traités en prisonniers de guerre ». Le général Humbert, encouragé par les cris de ses officiers et de ses soldats, s'avança à son tour et demanda à parler à Sombreuil, pour lui faire savoir qu'il ratifiait la proposition de ses troupes et promettait la vie sauve à ceux qui mettraient bas les armes. Hoche arriva lui-même. Il eut une entrevue émouvante avec Sombreuil et lui fit espérer que les promesses du général Humbert seraient tenues. Il conseilla même au général royaliste de se fier à la loyauté et à l'humanité française ! Ensuite il le présenta à Tallien et à Blad parvenus eux aussi au lieu de l'entrevue, et leur exposa la situation. Le chef royaliste implora la clémence des représentants du peuple pour ses compagnons ; puis, pour donner satisfaction aux lois de la Convention qui décrétaient la mort contre tout Emigré pris les armes à la main, il offrit sa propre vie en compensation. Les représentants du peuple accédèrent à sa demande. Tallien se fit fort d'obtenir de la Convention la ratification de cette capitulation verbale. A cette nouvelle, Sombreuil s'empressa de donner connaissance du traité aux Emigrés, qui, aussitôt, mirent bas les armes. Pendant ce temps, la corvette et la canonnière anglaises continuaient de lancer la mitraille. Un jeune officier de marine, Gesril de Papeu, s'offrit pour aller à la nage prévenir le commandant de la frégate anglaise, de la capitulation, et lui demander, en conséquence, de cesser le feu. « — Mais reviendrez-vous ? » lui dit un officier républicain. « — Je vous en donne ma parole », répondit-il. Il se jeta à la mer et remplit sa mission. Les Anglais voulurent le retenir. « — Non, dit-il, il y a eu capitulation ». De nouveau il se mit à la mer et nagea vers le Fort-Neuf. Puis, fidèle à l'honneur, il vint se constituer prisonnier, se fiant avec trop de crédulité, à l'honnêteté de la parole républicaine.  

APRES LA CAPITULATION

Lorsque les royalistes du Fort-Neuf eurent mis bas les armes, on les réunit à ceux qui avaient été faits prisonniers dans les divers points de la presqu'île, puis, on en forma une colonne et on les dirigea vers le fort Penthièvre. De là ils gagnèrent le camp de Sainte-Barbe, où les femmes et les enfants furent mis en liberté. Après une heure de halte, le général Humbert annonça aux prisonniers qu'on allait les conduire à Auray. Il leur demanda de ne pas chercher à s'évader pendant le trajet, leur déclarant que des tentatives de ce genre pourraient avoir de graves conséquences. Les royalistes voyant dans cette demande une nouvelle confirmation de la capitulation, donnèrent tous leur parole d'honneur. A quatre heures du soir, la colonne formée de quatre hommes de front, Sombreuil et l'évêque de Dol en tête, s'ébranla. La pensée de fuir ne vint pas aux prisonniers, car ils croyaient à la parole donnée. Tout cependant était favorable à l'évasion. La nuit était venue, la pluie tombait à torrents, les soldats républicains exténués de fatigue se tenaient à six pas les uns des autres et n'exerçaient aucune surveillance ; on traversait des bois profonds, dans un pays où les habitants étaient tous favorables aux royalistes. Vers une heure du matin la colonne arriva à Auray. Les prisonniers furent enfermés dans l'église paroissiale Saint-Gildas et dans les chapelles de la ville, où ils restèrent jusqu'à midi, sans autres vivres que les morceaux de pain que leur jetèrent des personnes compatissantes, à travers les fenêtres privées de leurs vitraux. A midi eut lieu le triage des officiers et des soldats. Durant l'après-midi, le général Humbert, sur la route de Vannes, procéda au recensement définitif des prisonniers. On compta : 278 officiers émigrés, 260 soldats émigrés, 492 habitants de Toulon, 1.632 prisonniers républicains enrôlés en Angleterre, et 3.600 chouans. Soit au total 6.262 hommes. Cette opération terminée, le général Humbert, avec amabilité, adressa la parole aux prisonniers. « — Messieurs, leur dit-il, je vous annonce avec plaisir que j'ai reçu l'ordre du général en chef de vous traiter avec les égards que l'on doit à un ennemi malheureux : vous recevrez les mêmes rations que nos troupes ». Puis, s'adressant à Sombreuil qui avait été incarcéré quelques heures à la « Prison des Anglais », il ajouta « — Général, dans votre prison, vous ne devez pas être-bien ; veuillez donc venir partager notre habitation. Vous n'y serez que sous la surveillance d'un officier ». Après quelque résistance, mais sur les instances de ses amis, Sombreuil accepta. Il logea désormais à l'auberge du Pavillon d'en haut, devenu le rendez-vous des officiers républicains. Ces paroles et l'affabilité du général Humbert, dont les Emigrés n'eurent jamais qu'à se louer, furent pour le coeur des prisonniers un baume réconfortant. La confiance s'accrut encore, lorsque les bruits de la ville rapportèrent que ces manifestations de bienveillance étaient la conséquence d'un conseil des généraux devant lequel Hoche avait fait valoir la capitulation. En effet, après la victoire, Hoche, accompagné des représentants Blad et Tallien, était venu à Auray. De là, après avoir donné des ordres relatifs aux prisonniers, il prit la route de Vannes. Ensuite il revint à Quiberon pour juger de l'importance du butin, et, le 24 juillet, il partit pour Landévant d'où il se dirigea sur Saint-Malo pour « protéger, disait-il, les Côtes-du-Nord et celles de la Manche ». En réalité, il s'éloignait, car il ne voulait pas être le témoin des exécutions qu'il n'avait que trop sujet de prévoir. Les marques de sympathie et d'humanité qu'il avait données aux Emigrés, en effet, l'avaient déjà fait accuser de modérantisme par les soi-disants « patriotes ». Antérieurement, il avait eu à souffrir de leurs accusations, puisque le Comité de Salut Public l'avait fait incarcérer un moment à Paris sur leurs dénonciations. De son côté, Tallien, accompagné de Rouget de Lisle, était parti de Vannes pour Paris, avec l'intention d'amener la Convention à ratifier la promesse faite à Sombreuil d'épargner la vie des Emigrés. Son plan était tracé. Il ferait « appel à la générosité nationale, au nom de l'humanité, de la victoire, du général et de son armée » ; puis, il demanderait « amnistie entière pour les insurgés et la vie sauve pour les Emigrés, sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel ». Telle était son intention, mais quand il arriva à Paris, il apprit par sa femme, la célèbre Thérèse Cabarus, que ses ennemis multipliaient contre lui leurs dénonciations, l'accusant lui aussi de modérantisme. Alors, au lieu de plaider la cause des Emigrés, il inventa une odieuse calomnie pour les perdre. En pleine assemblée, après avoir raconté les événements auxquels il avait assisté, il brandit un poignard et dit avec emphase : « Je tiens à la main un des poignards dont ces chevaliers étaient armés, et dont ils désiraient se servir pour percer le sein des patriotes ; ils n'en ont pas fait usage sur eux-mêmes, parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme recelait. Il faut apprendre à toutes les nations, qu'un animal, un chien, en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée ! ». Par cet infâme mensonge, Tallien était sauvé, mais les Emigrés étaient perdus. A l'audition d'un tel récit, la Convention décida leur massacre... Si les Emigrés ne devaient pas compter sur les promesses faites à Quiberon, si les généraux républicains et les représentants du peuple avaient outrepassé leurs droits en les faisant, restait à exécuter la loi du 25 brumaire an III, d'après laquelle « tous les Français émigrés, pris faisant partie des rassemblements... devaient être jugés dans les vingt-quatre heures par une commission militaire composée de cinq personnes nommées par l'état-major de la division de l'armée dans l'étendue de laquelle ils auraient été arrêtés », puis « mis à mort dans les 24 heures ». En admettant qu'il n'y eût pas de capitulation, les Emigrés pris le 21 juillet, devaient donc, au terme de la loi, être jugés le 22 et exécutés le 23. En fait, il n'en fut rien. Hoche, Tallien et Blad, qui avaient prononcé des paroles de clémence, n'était pas pressés de faire exécuter la loi, mais les soi-disant « patriotes », impatients de voir couler le sang, forcèrent les autorités à respecter les lois de la Convention. Blad, accusé comme Hoche et Tallien de modérantisme, placé entre le cri de sa conscience et le couperet de la guillotine, n'hésita plus. Sur ses ordres, le général Lemoine, qu'Hoche devait appeler plus tard le « buveur de sang de Vannes », constitua à partir du 26 juillet, des commissions militaires à Auray, Quiberon, Hennebont, Port-Louis et Vannes, où les prisonniers avaient été répartis, car Auray avait été incapable de les contenir tous. Blad, il faut le dire, rencontra quelques difficultés pour constituer ces commissions militaires, car les officiers républicains savaient qu'il y avait eu capitulation et ne voulaient pas faire verser inutilement et injustement le sang français. La première commission militaire d'Auray ne fut constituée que le 27 juillet. Elle avait à sa tête, Raymond Barbarou, qui remplit ses fonctions avec répugnance. On amena devant elle, Sombreuil, Mgr de Hercé et quinze de leurs compagnons, prêtres pour la plupart. Le général royaliste ne pensait pas personnellement échapper à la mort. Il avait offert lui-même sa vie pour ses compagnons, aussi, c'est exclusivement d'eux qu'il entretint ses juges. Il rappela les événements passés, la promesse faite à la suite de laquelle tous ses compagnons avaient mis bas les armes. Au cours de l'audience, comme il s'apercevait que la condamnation à mort allait s'ensuivre pour tous les prisonniers, il se tourna vers les soldats républicains massés dans l'auditoire. « — J'en appelle à vous, grenadiers, leur cria-t-il. Ai-je capitulé, oui ou non ? — Oui ! Oui ! vous avez capitulé ! » lui répondirent les soldats d'une voix unanime. Les membres de la commission militaire furent très impressionnés par les affirmations de Sombreuil, dont la loyauté était au-dessus de tout soupçon, et par les protestations énergiques des soldats républicains ; mais ils avaient reçu des ordres et devaient appliquer la loi ! Sombreuil et ses compagnons de combat « convaincus d'émigration et d'avoir porté les armes contre la République », Mgr de Hercé et les prêtres qui l'accompagnaient, « accusés d'être rentrés en France, en violation des décrets républicains », furent condamnés à mort, et leurs biens acquis et confisqués au profit de l'Etat. Le jugement ordonnait en outre que tous les condamnés fussent conduits le même jour à Vannes, chef-lieu du département, pour y subir leur peine dans les vingt-quatre heures, afin d'impressionner les populations et de leur donner un exemple. Le lendemain, la même commission se réunit ; mais, émue par les mêmes affirmations d'une capitulation, elle refusa de porter un jugement. Blad la cassa et la fit remplacer par une autre qui siégea le 28 juillet et prononça quatorze condamnations à mort. Une troisième commission, nommée le 29 juillet et présidée par Lalène de Laprade, qui, dans plus d'une circonstance, prouva par sa conduite qu'il s'était résolu à accepter cette répugnante besogne, afin de sauver le plus possible de prisonniers, fit élargir beaucoup d'habitants de la presqu'île, de domestiques d'Emigrés et de jeunes Emigrés. En effet, Blad, ému de pitié, avait permis de surseoir à l'exécution des jeunes gens, qui avaient quitté la France avant l'âge de 15 ans, jusqu'à ce qu'il eût reçu réponse du Comité de Salut Public interrogé sur ce point. A Auray, en même temps que Lalène de Laprade, Druilhe présidait une autre commission, mais l'un et l'autre, malgré leur bonne volonté, furent obligés, après avoir siégé respectivement du 29 juillet au 6 août et du 1er au 9 de ce mois de porter 169 condamnations à mort ! A Quiberon, deux commissions militaires furent également constituées. Elles livrèrent de leur côté environ 160 prisonniers aux bourreaux. A Hennebont, il y eut quatre commissions destinées à juger spécialement les marins et les soldats républicains enrôlés dans l'armée des Emigrés. Ceux-ci, pour la plupart, furent acquittés et ensuite incorporés dans l'armée et la marine républicaines. A Port-Louis, la commission chargée de juger les habitants du pays, ne porta qu'une seule condamnation à mort. A Vannes, deux commissions furent d'abord établies. La première, présidée par le chef de bataillon Bedos, siégea le 31 juillet, les 1er et 2 août, et prononça 127 condamnations à mort ; la seconde, qui jugea du 31 juillet au 24 août : 61 condamnations. Une troisième commission établie le 11 août, siégea trois jours et fut chargée de juger les soldats du 41ème régiment. Elle ne porta que 4 condamnations. Une quatrième, destinée à décider du sort des marins et militaires faits prisonniers à Quiberon, les acquitta tous. Une cinquième, présidée par Striffer, ne porta qu'une condamnation. Ainsi, à Vannes, si on excepte la commission présidée par Bedos, les tribunaux militaires se montrèrent relativement humains. Ils, ajournèrent le plus possible de jeunes gens, qui prétendaient, — et ils étaient nombreux, — n'avoir pas seize ans au moment de l'émigration ; ils acquittèrent avec non moins de libéralité, les Emigrés qui se donnèrent, pour chevaliers de Malte, car une loi de 1790 les considérait comme étrangers. Après les Emigrés, vint le tour des chouans et autres insurgés, pris à Quiberon. Les commissions, au lieu de les juger d'après la loi du 25 brumaire an II, qui prononçait la peine de mort contre les Emigrés et leurs complices, s'en tinrent à la loi du 30 prairial an III, qui édictait une peine de deux, trois ou quatre mois de détention contre les habitants du pays, saisis dans des rassemblements armés, mais non convaincus d'assassinat. Par la large interprétation de cette dernière loi, les juges arrivèrent à éviter une trop grande effusion de sang. Mais ce modérantisme ne fut pas du goût des soi-disant « patriotes ». Sur de nombreuses réclamations de leur part, le général Lemoine cassa toutes les commissions de la ville de Vannes et en nomma de nouvelles. La tâche, cependant, devenait difficile. En effet, l'écoeurement était général dans l'armée républicaine. Lemoine avait beau menacer, il ne pouvait se faire obéir. Enfin, le 25 août, il parvint à créer trois nouvelles commissions, destinées à remplacer les cinq précédentes. La première, présidée par le chef de bataillon Legrand, siégea jusqu'au 8 novembre et porta 60 condamnations à mort ; la seconde en prononça 27 ; la troisième, 19. Une autre commission établie à Auray s'efforça, malgré les menaces et les remontrances, de sauver le plus possible de royalistes. D'ailleurs, à partir du 8 novembre jusqu'au 12 janvier, il semble y avoir eu relâche ; mais à cette date, une nouvelle commission, présidée par Emmanuel Guidal, porta encore 62 condamnations à mort. Cette dernière cessa ses opérations le 27 février 1796. Ainsi, le nombre des victimes ne fut pas aussi considérable que l'auraient désiré Lemoine et les prétendus « patriotes », assoiffés de sang. Quoi qu'il en soit, le bilan des jugements était déjà assez élevé. D'après l'Etat nominatif publié par le général Lemoine, les résultats des opérations effectuées par les commissions se répartissent de cette manière : - Condamnés à mort (713). - Chouans condamnés à une détention de quelques mois (184). - Acquittés et incorporés dans divers bataillons de l'armée républicaine et de la marine (2.848). - Mis en liberté par arrêté des représentants du peuple, ayant payé une contribution en grains (2.000). - Morts dans les prisons et hôpitaux (400). - Vieillards, femmes et enfants mis en liberté, lors de l'entrée de l'armée dans la presqu'île (3.000). Soit, au total : 9.145 ; mais il faut faire remarquer que sur les 713 condamnés à mort, selon l'Etat de Lemoine, deux avaient été portés deux fois ; que cet Etat est daté du 16 janvier 1796, et que, par conséquent, les 62 condamnés de la commission Guidal qui commença à fonctionner le 18 janvier n'y sont pas compris ; ce qui porterait le nombre des fusillés à 773. Mais d'après certaines vérifications, il semble qu'il faille l'élever à environ 790. Quant aux royalistes morts dans les hôpitaux et dans les prisons, dont Lemoine fixe le nombre à 400, ils étaient en réalité plus nombreux. On en compta 347 à Vannes et 600 à Auray, ce qui fait un total de 947. Dès lors, il faut dire qu'environ 1.700 royalistes perdirent injustement la vie, après la prise de Quiberon. Telle est l'oeuvre des représentants du peuple, Tallien et Blad, et du général Hoche, qui n'eurent pas assez de caractère pour s'opposer aux récriminations des prétendus « patriotes » et rester fidèles à la parole donnée. S'ils avaient agi avec conscience, ils auraient épargné à l'histoire, la triste nomenclature du long martyrologe que nous venons d'énumérer, hécatombe inutile qui se dresse implacable devant l'humanité pour flétrir la mémoire de ceux qui en ont été les exécuteurs ou les tacites approbateurs.

LE MASSACRE

Lorsque Sombreuil, Mgr de Hercé et leurs compagnons eurent été jugés à Auray le 27 juillet 1795, ils furent aussitôt dirigés sur Vannes, dont la municipalité avait sollicité du représentant Blad, l'envoi de quelques-uns des prisonniers les plus marquants, afin d'impressionner la population par une exécution capitale aux abords de la ville. Ces premiers condamnés furent transportés en charrette au chef-lieu du département du Morbihan, sans connaître la décision du tribunal, mais sans se faire d'illusion sur leur sort. Vers minuit ils arrivèrent à Vannes et furent internés dans les tours de la Porte-Prison. Avant de mourir, ils voulurent laisser un témoignage de leur fidélité inébranlable aux deux grandes causes pour lesquelles ils allaient donner leur vie. Sur l'un des murs de la prison, le général royaliste traça ces mots : « Charles de Sombreuil, toujours fidèle à Dieu et au roi, a couché dans ce cachot, d'où il ne va sortir que pour marcher à la mort ». Mgr de Hercé exprima au dessous sa résignation et son espérance en Dieu. Puis il prépara ses compagnons à paraître devant le Juge Suprême. Dès l'aurore du 28 juillet, qui devait être le dernier jour des condamnés, le bruit s'était répandu dans Vannes, de l'arrivée des prisonniers. Quelques habitants obtinrent la permission de les visiter et de leur procurer des vivres. Toutefois, sans perdre de temps, les autorités préparèrent les détails de l'exécution. Le Directoire du Morbihan prévint le chef d'état-major de la 9ème division, que les condamnés seraient fusillés et non guillotinés et, en conséquence, qu'il était de sa fonction de leur donner Lecture du jugement sur le lieu de l'exécution, ou mieux, pour éviter des retards, sur la route qui conduisait à l'emplacement du supplice. La municipalité, de son côté, fut chargée de faire enlever les corps, après le dénouement. Vers onze heures du matin, lorsque tout fut prêt, on vint chercher les condamnés. On leur lia les mains derrière le dos ; puis, entre deux colonnes de soldats, on les dirigea vers la Garenne qui avait été choisie pour être le lieu du supplice. La Garenne est située à une centaine de mètres de la Porte-Prison, hors des murs de la ville, en face de la Tour du Connétable de Clisson. C'est une large butte plantée d'arbres qui sert de lieu de promenade aux Vannetais. Lorsque les seize condamnés y arrivèrent, on les aligna le long d'un mur, à quelques mètres de l'escalier qui donne accès à la promenade. Mgr de Hercé demanda à être découvert, afin de prononcer, tête nue, les dernières prières. Un soldat s'avança pour répondre à son désir. Sombreuil lui barra la route, en lui disant : « — Tu n'en es pas digne ! ». Alors, avec les dents, le général royaliste enleva le chapeau du saint évêque. Puis on voulut lui bander les yeux, mais il refusa. « — J'ai l'habitude de regarder l'ennemi en face », s'écria-t-il. On fit mettre à genoux les condamnés. Sombreuil refusa encore, mais sur les instances de Mgr de Hercé, il s'exécuta. « — Soit, dit-il, je mets un genou à terre pour Dieu et l'autre pour le Roi ! ». Au premier feu de peloton, tous tombèrent, sauf Sombreuil. Il fallut une seconde décharge pour abattre le vaillant général royaliste. Lorsque les malheureuses victimes furent à terre, leurs exécuteurs se précipitèrent sur elles pour les dépouiller de leurs vêtements et aller les vendre chez les fripiers de la ville. Jusqu'à une heure de l'après-midi, les cadavres furent abandonnés, dénudés, baignés dans le sang. Puis, sans le moindre égard, on les traîna jusqu'au cimetière situé derrière l'église Saint-Patern, où ils furent jetés pêle-mêle, dans une fosse commune. Le lendemain de cette première exécution, 103 prisonniers non encore jugés, furent envoyés d'Auray à Vannes et enfermés dans l'église Saint-Patern. Les commissions militaires de Vannes entrèrent alors en activité. Le 30 juillet, dans leur première séance, elles prononcèrent la peine de mort contre 76 prisonniers, dont l'exécution fut fixée au lendemain. Celle-ci se fit non plus à la Garenne, mais à une demi-lieue au sud de Vannes, au-dessus de l'Ermitage, sur la rive droite du canal, en un lieu appelé depuis la Pointe des Emigrés. Une troisième exécution eut lieu le 1er août. Elle s'effectua, cette fois, sur la rive gauche du canal, sur les terres de l'Armor, dont le propriétaire était dans le rang des victimes. C'était le jeune Louis de Langle. D'un pas ferme, l'air calme, il passa devant son manoir et alla dans un pré voisin recevoir la mort avec ses compagnons. Le 2 août vit la quatrième exécution. On ignore si c'est à l'Ermitage ou à Nazareth qu'elle se fit. Puis, pendant plusieurs semaines, les hécatombes se multiplièrent. Bientôt les fosses ne furent plus ni assez larges, ni assez profondes, ni assez nombreuses, pour contenir toutes les victimes. A Quiberon, les exécutions commencèrent le 28 juillet, en même temps qu'à Vannes. Elles eurent lieu en divers endroits. Tout d'abord, à Saint-Pierre, sur les plaines arides du village de Kergrois, au bord de la Mer Sauvage ; puis, sur la plage du village de Kéraud, non loin du Port-Orange ; enfin, au bourg même de Quiberon, dans une prairie appelée le Zal, entre les dernières maisons situées à l'est et l'ancien cimetière, et sur la plage de Port-Maria, au bas d'un monticule que marqua longtemps une croix appelée croix des Bertiniaux. A Auray, il n'y eut, à l'origine, qu'un lieu d'exécution, dénommé par le peuple, le Champ des Martyrs. Il se trouve à deux kilomètres au nord de la ville, au fond d'une vallée, où, au milieu des plaines marécageuses des Prateaux, coule la rivière d'Auray. C'est sur la rive droite de cette rivière, adossée à la colline que domine la Chartreuse, que 200 royalistes, émigrés et chouans, furent fusillés. La première exécution eut lieu le 30 juillet et fut suivie de plusieurs autres, qui se succédèrent jusqu'au 26 août. A cette date, elles s'interrompirent pour reprendre plus tard, comme nous le verrons bientôt. Quels étaient les sentiments des victimes immolées par les balles républicaines ? Peut-être serait-on porté à croire que les royalistes tombaient la haine au coeur envers leurs bourreaux. Il n'en est rien. On a recueilli de nombreuses lettres d'Emigrés condamnés à mort, qui permettent de découvrir leur état d'âme, à leurs derniers moments. En voici deux qui émanent d'Edme de la Chapelle de Béarais, plus connu sous le nom de Jean Berney. Il les écrivit le 2 août 1795, de la tour de la Porte-Prison, à Vannes, à la veille de sa mort. La première est adressée à son frère Beaulieu, la seconde à sa femme. « Nous venons d'être conduits ici, mon cher Beaulieu, écrit-il à son frère ; nous serons probablement jugés dans la journée et exécutés l'instant d'après, ainsi que je te l'ai mandé d'Auray, d'où je t'ai écrit avant-hier. Aucun des secours temporels et spirituels ne m'ont manqué et j'espère tout de la miséricorde de Dieu. Nous avons trouvé des âmes charitables et compatissantes qui ont bien voulu adoucir la rigueur de notre sort. J'ai éprouvé, d'ailleurs, tout ce que l'infortune offre de plus affreux ; j'ai épuisé tous les genres de maux possibles, je les ai soufferts avec patience ; j'espère qu'ils me seront de quelque mérite aux yeux de Dieu, auquel je vais faire le sacrifice de ma vie. Celle-ci ne pouvait plus être heureuse, dès que j'étais destiné à vivre éloigné de ma famine, de mes amis, de ma malheureuse femme et de mes enfants. Pauvre et chère épouse ! quel est son sort dans ce moment, quels lieux habite-t-elle ? Je n'ai pas même la consolation, en mourant, de savoir rien de ce qui peut avoir trait à elle et au reste de ma famille. Je ne sache pas un sacrifice que je n'ai à faire. Mon Dieu, je vous les offre tous ! La même résignation, mon cher Beaulieu, se trouve dans les 200 victimes, enfermées avec moi dans ce moment et toutes destinées à périr avec moi dans la journée. Je ne te dis rien des événements qui nous ont conduits ici ; cela tient à la politique et je me tais sur cet article. Tu apprendras assez tôt mes malheurs et ce qui les a amenés ; tu ne m'en plaindras que davantage.  Adieu, mon cher frère, mon heure approche. Je vais profiter d'un quart d'heure qui me reste, pour dire à ma femme un dernier mot, que je te recommande de lui remettre avec la plus grande précaution... ». A cette lettre était jointe, en effet, la suivante adressée par Jean Berney à son épouse : « Prêt à paraître devant Dieu, ma bien chère et vertueuse amie, tu ne soupçonnes pas que je veuille tromper ta confiance. Depuis l'instant de notre union, je n'ai cessé de t'adorer et je meurs sans reproche à cet égard là. Depuis le moment de notre séparation, depuis ce moment où je m'arrachais de tes bras, il n'en est pas un seul où je n'aie fait des voeux pour ton bonheur. J'ai espéré jusqu'à ce jour, que je pourrais encore le partager. Le Ciel en a ordonné autrement ; que sa sainte volonté soit faite ! Ne fais pas le reproche à ma mémoire d'avoir suivi une autre route que celle que tu m'avais indiquée ; je n'en ai pas été le maître, tu peux en être sûre. Ah ! ma chère amie, que de maux j'ai éprouvés ! L'espoir de te retrouver un jour m'avait soutenu ; il n'en est plus pour moi que dans l'éternité. Tu apprendras ma malheureuse fin et ce qui m'y a conduit, après mille dangers, abandonné, trahi. Mais Dieu leur (sic) fasse miséricorde, comme je ne cesse de le prier de me la faire à moi-même. Conserve-toi pour tes enfants ; sois leur consolation, comme j'espère qu'ils seront la tienne ; embrasse-les tendrement pour moi ; fais-en des hommes vertueux et dis-leur que je meurs dans l'espoir qu'ils ne négligeront rien pour faire le bonheur de leur respectable et tendre mère, que leur père, en mourant, la leur recommande. Je meurs pénétré des vérités de la religion, je meurs plein de foi et d'espérance. Mes nombreux et respectables camarades paraissent tous pénétrés des mêmes sentiments. Le ciel, par sa grâce, nous a ménagé tous les secours dans nos derniers moments ; les miens seront employés à le prier pour toi et pour moi. Mon dernier soupir sera pour toi ; mon dernier voeu sera pour qu'il plaise à Dieu de te réunir, un jour, à moi dans son sein paternel... Parle de moi à tous mes parents, à tous mes amis. J'espère qu'ils s'empresseront tous à te donner toutes les consolations qui dépendront d'eux. Mes pauvres parents, mes chers amis, ah ! combien les sacrifices se multiplient pour moi ! J'espère que celui de ma vie, que je vais faire, ne sera que plus méritoire devant Dieu... Mettons toute notre confiance en lui et abandonnons-nous, sans murmurer, aux décrets de sa Providence. Nous venons tous de prier au pied des autels pour le bonheur et la tranquillité de notre chère patrie. Nous ne nous permettons pas même de murmurer sur la sévérité avec laquelle on nous traite ; rien ne se fait, dans ce bas monde, que par la volonté de Dieu. Si quelque chose trouble mes derniers moments, c'est l'inquiétude où je suis sur ton sort, sur ta position et sur celle de toute ma famille. Mon Dieu, ayez pitié de ma malheureuse épouse, répandez sur elle vos bénédictions ! Adieu, chère amie, il faut nous séparer. 0 mes pauvres enfants ! ... Je vous serre tous dans mes bras ; recevez tous mes derniers et tendres embrassements. Adieu pour toujours ! Priez Dieu pour moi ! ». Tels étaient les pensées et les sentiments qui animaient les condamnés à mort avant de marcher au supplice. Loin de maudire leurs bourreaux, ils gardaient envers eux, la charité au fond du coeur. Nous avons dit antérieurement que le représentant du peuple, Blad, avait permis d'accorder aux jeunes gens qui avaient émigré avant l'âge de seize ans, un sursis, en attendant que leur sort fût fixé par une décision du Comité de Salut Public. La réponse ne tarda pas à venir. Elle fut adressée en l'absence de Blad, au représentant Mathieu, qui le suppléait. Elle était aussi inhumaine que le décret de la Convention, car elle exigeait la mort des jeunes gens comme celle des hommes d'âge mur. En conséquence, les massacres qui avaient été suspendus recommencèrent. L'ordre du Comité de Salut Public, rédigé le 9 août, parvint au général Lemoine le 24 du même mois. A partir de ce jour, les jeunes gens internés à Vannes et à Auray, auxquels on avait laissé quelque latitude dans l'espoir et l'attente de leur libération, et à qui on avait permis même de faire des visites en ville, durent réintégrer leurs prisons. A Vannes, le 25 août, cinquante de ces jeunes gens passèrent à nouveau devant les commissions militaires et furent définitivement condamnés à mort. Vers quatre heures de l'après-midi, on les rassembla et on les dirigea vers le Bondon qui se trouve au nord-ouest de la ville. Pendant le trajet, les soldats chargés de l'exécution délièrent plusieurs condamnés pour les dépouiller de leur capote et s'en emparer. Au moment du supplice, trois quarts seulement des condamnés, « les mieux habillés », tombèrent. Aussitôt le coup de feu, la gauche du peloton d'exécution se précipita sur les victimes, dont la plupart n'étaient que blessés, afin de les dépouiller de leurs vêtements et de leurs bottes. Les malheureux demandèrent en grâce qu'on les achevât, et les soldats le firent avec leurs baïonnettes. Le lieutenant supplia ses hommes, au nom de l'humanité, de revenir pour une nouvelle décharge ; mais les misérables, dans leur rapacité, ne voulaient pas lâcher leur proie et entendaient recueillir le plus possible de vêtements. Enfin, le lieutenant réunit quelques soldats auxquels il fit exécuter plusieurs autres feux de peloton pour mettre un terme aux tortures des victimes. Après l'exécution, les corps des suppliciés furent abandonnés, complètement nus, sur le bord des fossés de la route. Ce n'est que le lendemain matin, à cinq heures, que des militaires vinrent les enterrer dans des fosses trop petites, car les cadavres furent à peine recouverts de quelques mottes de terre. Le même jour et le surlendemain, les exécutions continuèrent. Le nombre des victimes, cette fois, n'atteignit qu'une vingtaine, mais comme leurs prédécesseurs, les condamnés firent preuve d'un grand courage, d'une résignation touchante et d'une piété remarquable à leurs derniers moments. « Je te fais mes adieux ainsi qu'au reste de ma famille, écrivait à sa soeur, Gesril de Papeu, avant d'aller à la mort. Console mon malheureux père ; je ne quitte la vie avec regret qu'à cause de vous tous. La mort ne m'effraie point ; tu me connais assez pour en être persuadée. Les malheureux sont ceux qui restent. Adieu, je vais être fusillé. Console toi ; adieu, mon amie ; nous nous rejoindrons dans la patrie céleste. Je n'ai pas le temps d'écrire au reste de ma famille ; je suis pris au dépourvu. Fais passer cette lettre à Masaër ». « Je vais périr, écrit-il à celui-ci, qui devait devenir le mari de sa jeune soeur, mais je pardonne ma mort à ceux qui vont me la donner. Ils ne connaissent pas les Emigrés et croient, en exécutant les ordres qu'on leur donne de nous fusiller, remplir leur devoir. Ils sont trompés et malheureux de l'être. Si, un jour, il en tombe entre tes mains, pardonne-leur comme je leur pardonne, et tâche d'inspirer ces mêmes sentiments à nos braves compagnons d'armes... ». Cette fois, ce fut au Grasdor, au nord-est de la ville, qu'eut lieu le massacre. A Vannes, à partir de cette date, on ne fusilla plus que quelques Emigrés, oubliés sans doute dans les hôpitaux. En octobre, cependant, eut lieu encore une dernière hécatombe, celle d'une soixantaine de chouans et de paysans envoyés par Guidal à la mort. En même temps que le sang des jeunes gens imbibait à Vannes les terres du Bondon et du Grasdor, d'autres jeunes Emigrés tombaient aussi à Auray, sur la terre encore humide du Champ des Martyrs. Ils furent une cinquantaine à subir la mort, du 28 août au 3 septembre, et ne se montrèrent pas inférieurs en générosité à leurs compagnons de Vannes. Avant de marcher au supplice, l'un d'entre eux, Charles Viart de la Motte d'Usseau, à l'exemple de Gesril de Papeu, écrivit ces mots édifiants à sa mère : « Ma chère maman, je me flattais, lorsque je vous ai écrit ma dernière lettre, que je ne subirais qu'un temps de détention ; mais Dieu en a décidé autrement. Il me demande la vie et je me soumets d'autant plus volontiers à ses décrets que je sais que Jésus-Christ est mort pour nous. Je remercie le ciel de ce qu'il a bien voulu me donner une mère qui m'a élevé dans les principes de la vraie religion et qui n'avait pour but que de faire mon bonheur. Si je m'en suis écarté, ne croyez pas que l'incrédulité en fut le motif, c'était autant le respect humain que les mauvais exemples que j'avais sous les yeux ; mais le temps m'ayant ramené, j'espère beaucoup en la miséricorde de Dieu. C'est pourquoi je vous demande pardon de tous les mécontentements, les impatiences et les scandales que je vous ai occasionnés, à vous ma chère maman, à mon cher papa, à ma chère soeur, et à toutes les personnes qui me connaissent, comme je pardonne à mes ennemis ce qu'ils m'ont fait. Oui, je fais encore ma profession de foi, je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine. Adieu, ma chère maman, et vous, ma chère soeur. Je mourrais encore content, si j'avais le bonheur de vous serrer dans mes bras, en vous exprimant ma reconnaissance de votre tendresse... Adieu, encore une fois, chères amies. Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus ». Telle était la noblesse d'âme de ces preux qui, sans frayeur, présentèrent leurs poitrines aux balles républicaines et que leurs exécuteurs considéraient comme des brigands. Hélas il eut été souhaitable que leurs bourreaux eussent eu le quart de leur magnanimité et de leur courage. Cette page d'his­toire eut été moins pénible à écrire et n'eut pas été, comme elle l'est, si maculée de sang.

LES RESTES DES MARTYRS

C'est sur les plaines arides du village de Kergrois, avons-nous dit, que furent fusillés les Emigrés condamnés à Saint-Pierre-Quiberon. Un monticule portant depuis, le nom de Fosse des Martyrs, indique le lieu de leur inhumation, où ils dorment toujours leur dernier sommeil. A Quiberon, les royalistes qui furent exécutés dans la plaine appelée Le Zal, furent enterrés dans le cimetière tout proche qui entourait la vieille église, et ceux qui subirent la mort à Port-Maria, furent inhumés sur la pente du monticule, témoin de leur supplice. Après la Révolution, les ossements de ces derniers furent réunis à ceux des Emigrés, qui avaient été enterrés dans le vieux cimetière. A l'heure actuelle, on ne trouve plus aucune trace de la fosse commune qui les renferme. Elle se trouve, cependant, au milieu de la place publique, foulée au pied par les descendants des habitants de Quiberon, qui firent preuve de tant de dévouement et de commisération pour les malheureux Emigrés, et par les héritiers du nom et des sentiments des fusillés, attirés en ces lieux par le souvenir de leurs parents tombés sous le coup des balles républicaines. A Vannes, dès 1814, on s'empressa de recueillir les restes des victimes de la Pointe des Emigrés, de l'Armor, du Bondon, et du Grasdor, mais on ne put retrouver les ossements de Sombreuil, de Mgr de Hercé et de leurs compagnons, fusillés à la Garenne et inhumés au nouveau cimetière dans une fosse commune qu'il a été impossible de découvrir. Les restes des victimes retrouvées ont été enfermés, dans neuf cercueils qui, furent d'abord déposés dans la chapelle du Grand Séminaire et ensuite transportés à la cathédrale, où un service funèbre fut célébré en mémoire de fusillés, le 7 novembre 1814. Après là cérémonie, les neuf cercueils furent descendus dans un caveau de la chapelle Saint-Bonaventure, appelée depuis chapelle Saint-Louis. Les vitraux de cette chapelle racontent la vie du pieux roi de France. Au bas de ces vitraux se trouve une sorte de petit enfeu avec le buste de Mgr Latieule, évêque de Vannes, décédé en 1905, et une inscription en son honneur. A terre, au milieu de la chapelle, on peut voir une grande dalle grise qui rappelle le souvenir des victimes des balles républicaines. En haut de, cette dalle on aperçoit le monogramme constantinien du Christ, puis en dessous ces mots : « Ici ont été déposés — le 6 novembre 1814 — les ossements des prisonniers fusillés à Vannes en 1795 ». Sous l'inscription est représentée une hermine. A Auray, les restes des Emigrés ont reçu plus d'honneur. C'est à la Chartreuse (nota : "La Chartreuse d'Auray n'a pas toujours été comme elle se présente, aujourd'hui. Elle remonte à la fin du XVème siècle et a remplacé à l'origine, un édifice élevé en l'honneur de saint Michel, par Jean IV de Montfort, au lieu même où il remporta en 1364 la bataille dite d'Auray, sur son adversaire Charles de Blois. Au XVème siècle, sur l'initiative du duc François II ; le Pape Sixte IV supprima la collégiale de Saint-Michel du Champ desservie par un doyen et des chanoines, au profit, de cinq pères chartreux Pierre et Jean Liénier, Jean Picard, François de Goulaine et Guillaume Touzel, venus de Nantes pour y établir un monastère de leur ordre. C'est de cet événement que date la Chartreuse. Les nouveaux venus agrandirent tout d'abord les anciennes constructions composées seulement, d'une chapelle et de quelques maisons destinées aux chapelains. Puis, vers le milieu du XVIème siècle, leurs successeurs élevèrent de nouveaux bâtiments qui ne furent achevés qu'en 1620. Ils agrandirent l'église, l'ornèrent, de vitraux, la dotèrent d'un retable et d'un beau tabernacle. En 1630, ils firent sortir de terre une salle capitulaire et construisirent un second cloître qui prit le nom de petit cloître. En raison des dégradations occasionnées, par le temps, les chartreux furent encore obligés, au XVIIIème siècle, de restaurer une partie des bâtiments et en particulier l'église. On lui donna la forme définitive qu'elle possède aujourd'hui. Sa façade, très imposante, est décorée de piliers. Sa nef rectangulaire est partagée en deux parties égales : la première était réservée aux frères ; la seconde, avec ses 58 stalles, aux religieux-prêtres, Le sanctuaire-terminé en hémicycle était et reste encore occupé par un autel en marbre surmonté d'un magnifique baldaquin. Quant au petit cloître, réparé après la restauration da l'église, il fut décoré, en 1724, de peintures reproduisant avec assez d'exactitude, la galerie de tableaux, aujourd'hui au Louvre, du célèbre peintre Eustache Le Sueur, représentant les principaux faits de la vie de saint Bruno, fondateur de l'ordre des chartreux. Ces copies, au nombre de 17, sur 22 que comporte l'oeuvre de Le Sueur, ont été attribuées parfois aux religieux, mais on pense qu'elles sont plutôt l'oeuvre du peintre breton Lhermitais, dont le nom, suivi d'une date en, partie effacée, figure au bas de l'une des toiles. Chaque peinture est accompagnée d'une légende explicative. C'est sans doute pour protéger ces toiles que les arcades du cloître ont été vitrées. La vie religieuse se poursuivit sans heurt, dans le monastère, jusqu'en 1790, date à laquelle la Chartreuse comptait encore 4 prêtres et 2 frères convers, chiffre suffisamment élevé, puisque la bulle de Sixte IV, du 21 octobre 1480, avait fixé le nombre des religieux aux environs d'une dizaine. A cette époque, venait d'éclater la Révolution qui confisqua les biens de l'Eglise de France. Les chartreux durent partir. A. peine étaient-ils sortis de leur monastère, que celui-ci, mis aux enchères, fut vendu à un certain Le Comte, qui n'eut rien de plus pressé que de démolir la plupart des bâtiments inutiles à son usage. Il conserva cependant l'église et les édifices que l'on peut voir encore aujourd'hui. Puis, à la Révolution succéda l'Empire. La Chartreuse fut rachetée, en 1808, par le curé d'Auray, l'abbé Gabriel Deshayes, grâce aux libéralités d'un révolutionnaire converti, M. Barré, et cédée, en 1812, aux Filles de la Sagesse, qui y ont établi une institution de sourdes-muettes et qui s'y trouvent encore installées au début du XXème siècle"), située à cinq cents mètres de la gare, sur la route de Pontivy, qu'ils ont été rassemblés et enfermés dans un magnifique mausolée, placé à l'intérieur d'une chapelle sépulcrale, accolée à l'église du vieux monastère. Son érection est due à la demande du duc d'Angoulême qui, visitant la Bretagne, vint prier le 1er juillet 1814 sur la tombe des victimes de Quiberon. Une souscription nationale, lancée par le maréchal de Soult, duc de Dalmatie, permit de recueillir les fonds nécessaires à l'exécution du souhait du Prince. Pour bâtir la chapelle qui renferme le mausolée, on rasa en 1823, quelques constructions rangées autour des sept petites cours situées au nord de l'église de la Chartreuse, et le 20 septembre de la même année, la duchesse d'Angoulême, l'infortunée soeur de Louis XVII, posa elle-même la première pierre du monument. Puis, après une visite an Champ des Martyrs, elle exprima à son tour le désir d'y voir bâtir une chapelle qui rappellerait le lieu de l'exécution. Six ans plus tard, les deux édifices étaient élevés. La chapelle du Champ des Martyrs fut édifiée à l'extrémité d'une pelouse entourée d'une haie et bordée de chaque côté d'une rangée d'arbres. Elle est rectangulaire, de style dorique, et précédée d'un portique sur lequel on trouve cette courte, mais significative inscription HIC CECIDERUNT (C'est ici qu'ils tombèrent !). Sur le fronton supporté par quatre colonnes monolithes, on peut lire cette phrase : IN MEMORIA AETERNA ERUNT JUSTI (La mémoire des Justes sera éternelle !). Les murs de la chapelle devaient recevoir dés fresques, et l'autel des ornementations, mais la Révolution de 1830 fit arrêter les travaux entrepris. La seconde chapelle, dite chapelle sépulcrale, accolée à l'église de la Chartreuse, est longue de 13 mètres, large de 9 mètres ; elle présente à l'extérieur un petit portique de style grec portant sur son fronton, cette inscription en lettres d'or : GALLIA MOERENS POSUIT (La France en pleurs l'a élevée !). A l'intérieur, le sol et les murs sont recouverts de marbres noirs et blancs. La voûte, semée d'étoiles et de fleurs dédis, présente en son milieu un grand écusson de France. Au centre, s'élève le magnifique mausolée dont le caveau renferme les ossements des fusillés du Champ des Martyrs. Ce mausolée est en marbre blanc. Son soubassement, orné aux quatre angles de Génies en bas-relief tenant d'une main la palme du martyre et de l'autre un flambeau renversé, présente sur trois côtés les noms de toutes les victimes immolées à Auray, à Vannes et à Quiberon. Au-dessus de la porte de cuivre on peut lire PRO DEO, PRO REGE, NEFARIE TRUCIDATI (Pour Dieu, pour le Roi, ils furent indignement immolés). Sur le côté droit : PRETIOSA IN CONSPECTU DEI MORS SANCTORUM EJUS (Précieuse est devant Dieu, la mort de ses saints). Sur le côté opposé à la porte : PRO ANIMABUS ET LEGIBUS NOSTRIS (Pour nos vies et nos lois). Sur le côté gauche : ACCIPIETIS GLORIAM MAGNAM ET NOMEN AETERNUM (Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel). Au-dessus, le sarcophage exhaussé par un triple gradin, est couvert de fines sculptures exécutées par David d'Angers. Sur la face antérieure, apparaissent les bustes de Sombreuil et de Soulanges, surmontés de la Religion, qui dépose une couronne sur un tombeau. Entre ces deux sculptures, on peut lire cette inscription : QUIBERON XXI JULII MDCCXCV. A l'extrémité opposée se trouvent les bustes de Talhouët, d'Hervilly, surmontés par celui de Mgr de Hercé. Sur le côté droit apparaît la scène du débarquement avec ces mots : PERIERUNT FRATRES MEI OMNES PROPTER ISRAEL (Tous mes frères sont morts pour Israël). Sur le côté gauche est représenté l'acte sublime du jeune Gesril de Papeu, qui, après avoir été à la nage et au péril de sa vie faire cesser le feu des Anglais, revint se constituer prisonnier entre les mains des républicains. On lit au-dessus cette inscription : IN DEO SPERAVI, NON TIMEBO (J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas). En outre, sur les murs de la chapelle, de chaque côté de l'arcade qui donnait autrefois accès dans l'église de la Chartreuse, se trouvent deux magnifiques bas-reliefs représentant, l'un : S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes le 1er juillet 1814, et l'autre : S. A. R. Mme la duchesse d'Angoulême posant la première pierre du monument le 20 septembre 1823. L'inauguration solennelle de la Chapelle expiatoire du Champ des Martyrs et de la Chapelle sépulcrale eut lieu le 15 octobre 1829. Avant la cérémonie, racontent les chroniques du temps, 40.000 Bretons s'étaient réunis aux abords du Champ des Martyrs, entourant les évêques de Vannes, de Saint-Brieuc et surtout le plus ému de tous, Mgr Jean-Marie-Dominique de Poulpiquet, évêque de Quimper, qui, ancien aumônier du régiment d'Hector, avait pu échapper au massacre du 21 juillet 1795, en gagnant à la nage, la chaloupe de braves paysans bretons qui s'ingénièrent à le sauver. Les ossements des fusillés d'Auray avaient été placés sur trois immenses civières drapées de velours rouge à broderie d'argent. Lorsque le cortège se mit en marche, les civières, portées sur les épaules de paysans bretons, quittèrent le Champ des Martyrs et gravirent lentement le flanc de la colline, pour venir s'arrêter devant la Chapelle sépulcrale adossée à l'église de la Chartreuse. C'est à ce moment qu'on déposa dans le caveau que surplombe le mausolée de marbre blanc, les ossements des victimes. Ce mausolée mérite une visite. Il a été aménagé de manière à ce qu'on puisse encore apercevoir les restes funèbres des Emigrés. Aussi, ce n'est pas sans horreur, que les visiteurs, lorsqu'ils penchent la tête au-dessus du caveau, découvrent à l'aide d'une lanterne allumée à cet usage, le tumulus de tibias, de fémurs, de radius, d'humérus et de crânes des fusillés, dont les proportions, pour la plupart herculéennes, disent la vigueur de cette race chevaleresque, tristement immolée sur les ordres de la Convention...

CONCLUSION

Au terme de ce bref aperçu, une conclusion s'impose et une question se pose : la responsabilité de la sanglante hécatombe des martyrs de Quiberon. Sans parti-pris, il est permis de dire que cette responsabilité retombe à la fois sur l'Angleterre, les chefs royalistes et les républicains. Les Anglais, tout d'abord, sont indirectement responsables du désastre, car c'est sous leur direction que fut organisée l'expédition, et celle-ci aurait pu réussir, si elle avait été conduite avec méthode. Sans doute, l'Angleterre s'est montrée généreuse en accueillant les Emigrés français et en secondant leur effort de rentrer dans leur patrie, pour mettre fin au régime de sang qui y régnait et essayer d'y rétablir l'ordre et la paix ; mais sous cette offre, en apparence amicale, se glissait une pensée perfide, naturelle aux fils d'Albion : « ne rien faire sans profit ». « Au moment de l'expédition de Quiberon, dit en effet M. de la Borderie dans la préface de l'ouvrage de Charles Robert, l'Angleterre aurait pu armer et transporter en France pour cet objet, au moins douze à quinze mille Français. Si cette armée avait été d'un coup portée sur le continent, si elle avait eu un chef inspirant la confiance par son autorité et sa naissance, c'est-à-dire un prince du sang royal de France, capable de faire taire toutes les rivalités, d'imprimer une direction unique, de rallier autour de lui toutes les bonnes volontés, tous les courages, si ce chef avait été assisté par l'élite des officiers généraux français émigrés de l'armée de terre et de mer ; si, enfin, cette expédition était allée débarquer sur les côtes du Poitou, de façon à combiner ses opérations avec celles de Charette, elle eut certainement obtenu de grands succès et pu rétablir la monarchie ». L'Angleterre se garda de réaliser ce plan. Au lieu d'envoyer d'un seul coup les douze mille hommes rassemblés autour des ports de Portsmouth et de Southampton et capables de tenir tête aux troupes républicaines de l'Ouest, elle expédia seulement en deux convois, sept mille hommes. De plus, elle écarta le comte d'Artois, frère de Louis XVI, le futur Charles X, qui demandait à cor et à cri d'être placé à la tête d'un corps d'Emigrés dans l'armée de Charette, et ne lui révéla le départ de l'expédition de Quiberon qu'au moment où le corps expéditionnaire était déjà en route pour la France. A la place d'un Prince de sang, elle mit au poste de commandement, un intrigant, le comte de Puisaye, doué peut-être de quelque talent d'organisation, mais nul au point de vue militaire, et, en plus, dépourvu de bravoure. En outre, pour diminuer l'autorité de celui-ci et créer l'anarchie dans le corps expéditionnaire, elle nomma à côté de lui, un autre chef, le colonel d'Hervilly, soldat valeureux, mais d'un caractère acariâtre, qui divisa les forces au lieu de les unir. Elle avait eu soin, du reste, d'éloigner le comte Hector, créateur du corps des officiers de marine, parce qu'elle redoutait sa supériorité sur mer. Enfin, au lieu de faire débarquer les troupes en Vendée, où se trouvait Charette à la tête de forces respectables, elle indiqua la baie de Quiberon, parce qu'elle espérait, si l'expédition réussissait, pouvoir s'emparer d'un port à sa convenance, dans la région. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les Anglais ne se montrèrent nullement peinés, lors de la catastrophe. On rapporte même que les officiers de la marine anglaise poussèrent du pont de leurs vaisseaux, des hurrahs joyeux, en voyant succomber les plus illustres représentants de la marine française, qui faisaient partie de l'expédition. « Sans doute, dit à cette époque un ministre anglais en parlant du désastre, cela est fâcheux pour les morts ; mais nous, Anglais, nous avons ce jour-là gagné sur la France une bataille navale dont les suites seront plus importantes que celles de toutes les batailles gagnées par nous depuis un ». Après pareille déclaration on est fixé sur la générosité de L'Angleterre !.... Quant aux chefs royalistes, ils sont aussi coupables. La plus grande part de responsabilité retombe sur Puisaye qui se montra inférieur à sa mission. D'Hervilly, de son côté, était brave, mais il manquait d'initiative. De plus, son caractère acariâtre, son infatuation et son entêtement ridicule, lui firent commettre de nombreuses fautes. Il eut, tout d'abord, le tort de s'enfermer dans la presqu'île au lieu de s'avancer à l'intérieur des terres, alors que les républicains surpris n'avaient aucune force sérieuse à opposer à l'armée des Emigrés. Ensuite, il ne daigna pas utiliser pour l'attaque du camp retranché de Sainte-Barbe, les 1.500 Emigrés du second convoi commandé par Sombreuil. Dans sa présomption, il voulut vaincre seul, mais au lieu de triompher, il succomba. Enfin, il eut le fol orgueil de mépriser les chouans. Sans doute, l'indiscipline de ces troupes volontaires pouvait gêner, en beaucoup de cas, l'action des troupes régulières, mais une organisation intelligente de ces corps d'irréguliers, — dont les chefs, tels que Georges Cadoudal, Mercier, Vauban, ne manquaient pas de savoir-faire, — eut pu, en les faisant agir parallèlement avec les corps d'Emigrés, assurer le succès de l'entreprise. « D'Hervilly ne voulut rien comprendre, dit Charles Robert, parce qu'il n'y entendait rien. Il n'eut pour ces malheureux chouans et même pour leurs chefs que paroles blessantes et brusqueries ». Toutes ces fautes devaient le conduire à la défaite. Et maintenant, à qui incombe la responsabilité du dernier acte du drame : le massacre des prisonniers royalistes ? Oui ou non, les républicains ont-ils manqué à leur parole en faisant fusiller des Français auxquels ils avaient promis la vie sauve ? Certains ont prétendu qu'ils n'y eut pas de capitulation, car Hoche ne pouvait l'offrir sans l'assentiment de la Convention. « Il connaissait trop bien les lois contre les Emigrés pour oser s'engager, dit A. Thiers, et il était incapable de promettre ce qu'il ne pouvait tenir. Il a assuré dans une lettre publiée dans toute l'Europe, qu'il n'entendit aucune des promesses attribuées au général Humbert, et qu'il ne les aurait pas souffertes. Quelques-uns de ses soldats purent crier : « Rendez-vous ! » mais il n'offrit rien, ne promit rien. Il s'avança et les Emigrés n'ayant plus d'autre ressource que de se rendre ou de se faire tuer, eurent l'espoir qu'on les traiterait peut-être comme les Vendéens ». Malgré cette affirmation, d'après les documents publiés par C. Robert, il n'y a plus de doute possible sur la capitulation. « Les royalistes mirent bas les armes, dit cet auteur, parce que Sombreuil leur assura qu'ils auraient la vie sauve. Le général royaliste donna cette assurance à ses troupes, non seulement parce que les soldats et les officiers républicains le crièrent, mais aussi parce que le général Humbert ratifia ces cris, et que, en présence de Hoche, Tallien s'engagea à faire approuver par la Convention, cette promesse de vie sauve pour tous les royalistes, même Emigrés, Sombreuil excepté ». Dès lors qui a forfait à l'honneur ? Tallien d'abord qui, pris entre sa propre conservation et celle des Emigrés, les abandonna lâchement pour se sauver. Blad n'est pas moins coupable. Il avait participé aux délibérations, mais, effrayé par les récriminations et les menaces des prétendus « patriotes », il fit nommer les commissions militaires et, par le fait, ordonna le massacre des prisonniers. « Hoche en eut du chagrin » a dit le général Humbert. Il avait autre chose à faire. Puisqu'il avait été témoin des promesses, qu'il les avait approuvées, qu'il avait même parlé de « loyauté française », son devoir était tracé. « Il faut avoir le courage de le dire, — a écrit Albert Duruy qui ne croyait pas à la capitulation, — si, du chef de la capitulation de Quiberon, l'histoire n'a rien à retenir contre Hoche, — (ce n'est pas lui qui fit les promesses, il en fut simplement le témoin et il les ratifia), — son abstention, en revanche, après le combat, son inertie si contraire à sa nature et si choquante au regard de sa vie tout entière, son adhésion silencieuse aux massacres de Vannes et d'Auray, tout se réunit ici contre sa mémoire et l'accuse. Soit absence de générosité naturelle, soit calcul intéressé, soit rancune de parvenu sachant mal porter sa fortune, soit toutes ces causes à la fois, volontairement, sciemment, il laissa faire.... A sa place, plus d'un, j'imagine, aurait eu l'ambition de couronner par une bonne action, un brillant fait d'armes ». Il est regrettable, en conséquence, que ces trois républicains intimidés par les reproches des soi-disant « patriotes », accusés par eux de modérantisme, effrayés des conséquences possibles qui pourraient survenir, n'aient pas eu assez de caractère pour tenir tête à la populace et servir en même temps la cause de l'honneur. S'ils étaient restés fidèles à la parole donnée, ils se seraient grandi devant l'histoire et auraient eu droit à la reconnaissance du peuple français, car ainsi, après les massacres odieux de la Révolution, ils auraient sauvé ce qui restait de l'élite nationale, aux trois quarts anéantie par le couperet sanglant de la guillotine. Au contraire, en ne s'opposant pas au massacre des martyrs de Quiberon, ils ont révélé avec leur esprit de servilité, la bassesse de leur âme qui, à la face du monde, mérite une immortelle réprobation .... (Elie Daniel - Les Martyrs de Quiberon).

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