LES
PREPARATIFS DE L'EXPEDITION
On était sous la
Convention. La
Révolution avait soufflé en tempête sur la terre de France.
Le peuple anglais avait accueilli avec bienveillance les
Emigrés français, et même, malgré son horreur du papisme, les prêtres catholiques ; mais son
gouvernement, tout en versant une pension aux Princes du sang et en les encourageant à organiser une expédition sur les côtes du Poitou
ou de la Bretagne, dans le but de vaincre la Révolution et de rétablir
la Monarchie en France, entendait conserver l'initiative
des opérations et même les écarter personnellement de cette
entreprise. Les Princes du sang, eu effet,
avaient reçu défense expresse, du gouvernement anglais, de mettre le
pied sur le territoire de Sa Majesté
Britannique ! Le
comte de Provence, frère de Louis XVI et futur de Louis XVIII,
vagabondait d'Allemagne en Italie, d'Italie en
Espagne, forcé de fuir les unes après les autres, les cours de ce pays
où il était regardé d'un mauvais oeil, surtout lorsque les armées républicaines
envahissaient le territoire de ces nations et étaient victorieuses. La
situation était la même pour le comte d'Artois, le futur Charles X. Un jour,
pour avoir abordé sans autorisation en Angleterre, il provoqua le mécontentement
du Chancelier de l'Echiquier, William Pitt, et
de ses collaborateurs immédiats : de Portland, ministre de l'Intérieur
; Dundas, secrétaire d'Etat ;
Windham, ministre de la Guerre ; Grenville, ministre des Affaires Etrangères ;
Spencer, ministre de la Marine. L'Angleterre, en effet, avait vu non sans une
certaine satisfaction la Révolution éclater
en France, et désirait maintenir dans l'abaissement sa voisine, qui
avait été sa rivale au cours des siècles.
Sans doute, elle voulait bien apparemment aider les Emigrés français
dans leur tentative de débarquement en leur patrie, mais elle prétendait les
garder sous sa tutelle, conduire elle-même les opérations militaires
et faire échouer toute expédition qui n'aurait pas été effectuée
sous sa haute direction. Les
Princes français, cependant, n'avaient qu'un désir : se mettre
à la tête d'une armée royaliste pour arracher la France à la tourbe révolutionnaire
qui l'opprimait. Par ailleurs, lorsque les Vendéens prirent les armes, ils
exprimèrent le souhait d'avoir pour chef un Prince du sang . Leurs
officiers firent ce qu'ils purent pour obtenir satisfaction.
Ils envoyèrent en Angleterre, un des leurs, chargé d'informer
le gouvernement britannique de ce voeu, mais Pitt se garda
bien de transmettre la nouvelle aux intéressés ; il fit tous
ses efforts pour empêcher la liaison. Les Princes, cependant, furent
informés du fait. Ils s'employèrent aussitôt à organiser
une expédition en dehors du concours de l'Angleterre et confièrent à
un officier de la marine royale, la mission
d'acquérir à Southampton, un bâtiment dont l'équipage serait composé
en entier d'éléments nationaux. Ils désiraient
grâce à lui transporter avec leurs personnes, des officiers
français et des munitions. Puisque des troupes fidèles, disposées
à libérer le pays de la Révolution, se tenaient massées à l'ouest de la France, il n'y avait qu'à se rendre immédiatement
auprès d'elles, pour les encadrer et commencer les opérations
militaires. Arrivé à Southampton, l'officier français de la marine royale
se hâta d'acheter le bâtiment qui lui paraissait le plus apte à répondre
à l'usage auquel on le destinait ; mais à peine
eut-il fait entreprendre les premiers travaux capables de l'aménager,
que le gouvernement anglais lui donna l'ordre de
cesser toute disposition ultérieure, spécifiant qu'il ne laisserait
à personne le soin, qu'il voulait prendre lui-même, de transporter dans leur
patrie, les Princes du sang. Pour
préciser sa position, il envoya à ces derniers, une sorte
de mémoire dans lequel il posait en principe, que l'intérêt
de l'Angleterre et des Puissances coalisées ne permettrait
pas aux Princes de se placer à la tête d'un parti en leur
pays, avant qu'ils ne se fussent concertés avec les ministres
de Sa Majesté Britannique, sur trois points de très haute
importance : la forme de gouvernement à donner à la France, l'indemnité à
fournir aux Puissances coalisées pour les services rendus dans le passé,
la sécurité à assurer pour l'avenir. Le
comte de Provence répondit avec dignité que Sa Majesté Britannique, ainsi
que les autres Puissances, ayant refusé de reconnaître
le titre de Régent qu'il avait pris après la mort de son frère Louis XVI, les engagements qu'il pourrait contracter
n'auraient à leurs yeux aucune valeur. Il fit en outre remarquer que la
discussion des trois points signalés occasionnerait
une perte considérable de temps qu'il fallait éviter, et il insista
pour que le ministère anglais permit d'achever l'équipement
du vaisseau acheté à Southampton, à moins qu'il ne préférât lui-même
procurer des navires capables de transporter les troupes de l'expédition. C'est à cette solution que
se résolut Pitt. Pendant que les Emigrés
français, sans se soucier des secours que pourrait leur
octroyer l'Angleterre, prenaient les moyens susceptibles de
conduire leur entreprise à bonne fin, il se mit en relation avec les Vendéens et leur annonça la prochaine arrivée du
Comte
d'Artois, en France. En fait, il envoya celui-ci, récemment
débarqué en Angleterre, à l'armée du duc d'York,
en l'assurant qu'on allait détacher de cette armée et de
celle de Hollande, les corps d'Emigrés qui s'y trouvaient, afin
de les transporter avec lui sur les côtes de Bretagne. Mais
bientôt il ne fut plus question d'embarquement à destination de la
France. Le Comte d'Artois, au contraire, resta à l'armée du duc d'York qui
se retire des Pays-Bas en Hollande
et de là en Hanovre. En raison de ces circonstances, Pitt ajourna l'expédition
projetée, à une date ultérieure. Toutefois, malgré ces tergiversations, les
Emigrés continuaient leurs préparatifs. Dès la fin de 1793, le marquis du
Dresnay avait formé un cadre complet d'officiers royalistes. Le 21 décembre,
il avait sollicité du pape Pie VI, la nomination de Mgr de Hercé, évêque de
Dol, comme grand aumônier de l'armée catholique et royale, mais comme les
intrigues du ministère britannique avaient eu pour effet de retarder la mise en
exécution des plans de mobilisation, on restait dans l'attente, quand à la fin
de 1794, débarqua à Londres, le comte Joseph de Puisaye. Ce personnage avait
eu une vie très agitée. Après avoir quitté le clergé, il était entré dans
l'armée. Plus tard, au début de la Révolution, il fut élu député aux
Etats-Généraux et fit partie de l'Assemblée Constituante. Lorsque les
Normands se révoltèrent contre la Commune de Paris, il prit le commandement
d'un de leurs régiments et passa ensuite en Bretagne où il prit du service
parmi les chouans. Là, malgré un passé constitutionnel qui le fit toujours
tenir en suspicion, il parvint à force d'intrigues, à se faire donner le titre
de général en chef de l'armée catholique et royale. Débarqué en Angleterre
avec ce titre, il s'empressa de circonvenir les Emigrés français et se fit décerner
par le comte d'Artois, à la place du marquis du Dresnay, le brevet de
lieutenant-général des armées royales. Il intrigua de même manière auprès
de William Pitt, qui reconnut en lui un ambitieux capable de servir
inconsciemment les intérêts britanniques. De fait, l'aventurier se livra entièrement
entre les mains des ministres anglais, avec lesquels il eut de fréquentes
entrevues et entretint une volumineuse correspondance. Tous les détails de
l'expédition allaient être traités dans le plus grand secret, entre lui et
eux, à l'insu des Princes français. En possession d'un tel manœuvrier, Pitt
autorisa alors la levée d'un corps d'Emigrés. Il ne se contenta pas de les enrégimenter,
il envoya des recruteurs dans les prisons où se trouvaient des soldats
républicains pris dans les guerres précédentes entreprises contre la
Révolution, pour leur proposer de s'enrôler dans l'armée royaliste. Beaucoup
de ceux-ci refusèrent, mais quinze cents d'entre eux, voyant dans ces offres
une occasion de rentrer en France, s'empressèrent d'accepter. Cet enrôlement
fut une lourde faute dont eurent à se repentir ensuite les chefs de
l'expédition. Une autre, non moins importante, fut celle de diviser les 12.000
hommes disponibles, en trois convois qui devaient se suivre à de longs
intervalles, livrant ainsi les premiers débarqués aux assauts de toutes les
troupes républicaines. Enfin, une troisième fut de tout organiser en dehors du
Régent et du comte d'Artois, et de les empêcher de participer à l'entreprise.
Petit à petit, cependant l'expédition s'organisa. Les troupes qui composaient
le premier convoi formaient une armée d'environ 5.000 hommes, tous Français
émigrés, sauf les prisonniers républicains nouvellement incorporés. Ces
troupes étaient réparties en cinq régiments réguliers : le régiment de
Loyal-Emigrant ou de La Châtre, le régiment de Royal Louis ou d'Hervilly, le
régiment de la Marine ou d'Hector, le régiment du Dresnay, et un régiment
d'artillerie de 600 hommes, dit de Rotalier. A cette armée se joignit une
centaine d'officiers destinés à prendre des commandements parmi les chouans ou
les Vendéens, et une quarantaine de prêtres ayant à leur tête le vénérable
évêque de Dol, Mgrr de Hercé, âgé de soixante neuf ans, qui, dès le mois
de janvier 1795, avait adressé une lettre pastorale en français et en breton,
aux ecclésiastiques non assermentés de son diocèse et aux autres prêtres
attachés à l'armée catholique et royale. Cent bâtiments furent alors
désignés pour transporter les troupes, les armes, les munitions et les
approvisionnements de toutes sortes : pièces d'artillerie de campagne et de
siège, près de cent mille fusils et des habillements confectionnés pour
soixante mille hommes. La capote de l'uniforme était rouge doublée de blanc ;
la veste et la culotte, blanches, sans autre ornement que les marques
distinctives des grades ; la cocarde et les drapeaux également blancs. Ces
derniers étaient ornés de trois fleurs de lys d'or. Une escadre commandée par
l'amiral John Warren eut la mission de protéger le convoi. Elle se composait de
dix vaisseaux : La Pomone, le Robuste, le Tonnerre, l'Etendart, l'Anson,
l'Artois, l'Aréthuse, la Concorde, la Galathée, l'Alouette, de deux lougres,
de deux cutters et de dix chaloupes canonnières. Les troupes du premier convoi,
cantonnées avant le départ dans les environs de Portsmouth et de Southampton,
possédaient un moral excellent, ce qui faisait espérer une heureuse issue à
l'entreprise. Puisaye, fort du titre de lieutenant-général de l'armée
catholique et royale, accordé par le comte d'Artois, ordonna tout, de concert
avec le ministère anglais. A chacun il fixa son poste et ses fonctions.
Lorsqu'il fut question pour lui de se choisir un maréchal général des logis,
c'est-à-dire un auxiliaire, il pensa à d'Hervilly, qui, pendant la guerre
d'Amérique, avait montré un courage remarquable et une grande habileté. Cet
homme, malgré sa réputation d'ambitieux et son caractère acariâtre,
paraissait apte à remplir cette mission. Toutefois, le comte de Contades fit
observer à Puisaye que le comte d'Hector était plus ancien que d'Hervilly et
que ce passe-droit pourrait présenter des difficultés. Mais l'Angleterre
redoutait l'influence et les capacités du comte d'Hector, organisateur du corps
des anciens officiers de la marine française ; Puisaye, de son côté, n'avait
qu'une demi-confiance en lui, car il connaissait son admiration pour Charette,
susceptible de devenir son propre rival dans le commandement des troupes.
Hector, en effet, avait écrit quelques mois auparavant, au général vendéen a
qu'il brûlait du désir de se joindre à lui » avec les 200 officiers de
marine qu'il avait enrégimentés. Dans ces conditions, Puisaye écarta Hector
et l'empêcha même de participer à l'expédition. A sa place il désigna d'Hervilly
qui, après des démonstrations de feinte modestie et l'affirmation qu'il serait
toujours heureux d'être placé sous les ordres de Puisaye, accepta la fonction
qu'on lui offrait. Au début de juin 1795, le premier convoi était prêt à
prendre la mer. Le soir du 6, Puisaye se rendit avec Windham, ministre de la
guerre, à l'Amirauté, où on lui remit un paquet cacheté contenant les
dernières instructions du gouvernement anglais, paquet qu'il ne devait ouvrir
qu'en pleine mer. Il y était désigné pour prendre officiellement la direction
des troupes, de sorte qu'après avoir été nommé lieutenant-général de
l'armée catholique et royale par le comte d'Artois, il recevait de Sa Majesté
Britannique, le commandement suprême de l'expédition. Mais en même temps que
Puisaye obtenait cette charge, du secrétaire d'Etat Dundas, les Lords
commissaires de l'Amirauté adressaient au commodore John Warren, chef de la
flotte, d'autres instructions secrètes qui confiaient à d'Hervilly le
commandement des opérations militaires. Dans ces conditions, Puisaye
n'apparaissait que comme un personnage secondaire. Il avait la direction
générale de l'expédition, mais n'en avait pas le commandement militaire.
Cette dualité d'autorité allait créer au cours de la campagne, de nombreuses
difficultés, qui conduiraient les troupes à la défaite... Le premier convoi
prit la mer le 15 juin 1795. Pendant qu'il voguait vers les côtes de Bretagne,
on en forma un second dans la rade de Portsmouth. Il devait primitivement se
composer des corps d'Emigrés qui s'étaient retirés en Hanovre, à la suite de
l'évacuation de la Hollande, et comprendre sept régiments, ceux de Rohan, de
Salm, de Périgord, de Damas, de Beon, d' York (chasseurs) et d' York
(fusiliers) ; mais au moment de l'embarquement, les ministres anglais
décidèrent que les deux derniers, — les seuls qui fussent au complet
cependant, — ne feraient pas partie de l'expédition. Par suite de cette
détermination, les troupes du second convoi ne comprenaient plus que deux mille
hommes, au lieu de quatre. Toutefois elles avaient pour chef le jeune comte
Charles de Sombreuil, âgé de 25 ans, très sympathique à cause de ses
qualités physiques et morales. Avant de s'embarquer, celui-ci devait épouser
à Londres, la fille d'un Emigré français, le marquis de la Blache, quand à
minuit, le jour même qui précédait la cérémonie du mariage, il reçut
l'ordre de l'Amirauté de se rendre immédiatement à Portsmouth où la flotte
l'attendait. Ce fut pour lui un coup terrible. Cependant, comme il appartenait
à une famille dont l'héroïsme était de tradition, il n'hésita pas et partit
en laissant derrière lui sa fiancée. A son arrivée à Portsmouth, il dit à
ses compagnons : « J'aurais payé deux mille guinées le bonheur de rester
vingt-quatre heures de plus à Londres pour la célébration de mon mariage ;
mais j'ai dû tout sacrifier à l'honneur et à la cause du Roi que nous allons
défendre ».Hélas ! ce jeune héros, qui en quittant sa fiancée pensait
partir pour la victoire, allait à la défaite et à la mort...
L'OCCUPATION
DE LA PRESQU'ILE DE QUIBERON
Le 16 juin 1795, le
premier convoi d'Emigrés avait quitté l'Angleterre,
pour voguer vers les côtes de Bretagne. L'intérêt de la cause royaliste demandait qu'on prît terre en Anjou,
où
les chefs Vendéens auraient pu réunir 40.000 hommes : mais
Puisaye redoutait l'influence de Charette. D'accord avec Pitt,
il avait fixé le lieu du débarquement dans la baie décrite par la
presqu'île de Quiberon. Durant
la traversée, il ouvrit le paquet cacheté qui contenait sa lettre de
service. Tout heureux de voir son titre de lieutenant-général
confirmé par le ministère anglais, il s'empressa
d'aller trouver d'Hervilly qui lui dit sèchement : « J'ai aussi mes instructions ! » Les ordres, on le sait,
étaient
contradictoires. A partir de ce jour, l'antagonisme commença à se manifester entre les deux chefs. Malgré ce dissentiment, on
continua le voyage. Deux jours avant
d'arriver en vue de la terre de Quiberon, le chevalier Tinténiac
et le comte Dubois-Berthelot, qui faisaient partie de
l'expédition, furent envoyés en avant sur la
Galathée, pour avertir le
conseil du Morbihan de l'arrivée des Emigrés et donner ordre aux
chouans d'accourir pour protéger le débarquement. Peu
de temps après, la flotte de l'amiral républicain Villaret-Joyeuse, composée de seize vaisseaux, fut en vue. On
dépêcha
immédiatement un canot à l'amiral anglais Bridport,
dont la flotte, forte de quinze vaisseaux, croisait non loin de là.
Les républicains, mauvais marins, gagnèrent le
port de Lorient,
laissant trois vaisseaux aux mains des Anglais
: le Tigre, l'Alexandre et l'Audacieux. La route
étant devenue libre, le convoi entra dans la baie de
Quiberon, le 25 juin, et jeta l'ancre à une lieue environ du
rivage. Le commodore John Warren, avant de faire débarquer, vint consulter Puisaye et d'Hervilly. Ce dernier
éleva
de nombreuses difficultés contre le débarquement à Quiberon
; il aurait préféré s'emparer de l'île d'Yeu et de là se mettre en relation avec Charette, mais cette opposition
rendit
Puisaye aussi furieux qu'il pouvait l'être. John Warren,
devant la divergence d'opinion des deux chefs, ne savait
à quoi se décider, lorsque Tinténiac, revenant de sa mission, annonça
que huit cents hommes protégeraient le débarquement,
et que, sous peu, les troupes qui allaient mettre pied à terre, seraient rejointes par vingt mille
chouans.
La descente fut alors fixée au lendemain 26 juin. Tinténiac
repartit aussitôt pour rassembler les chouans et
balayer la côte. Avec Rohu il bouscula les troupes du général
républicain Roman, qui occupait la butte Saint-Michel, près de Carnac,
et là, en guise de drapeau blanc, il arbora sa chemise,
afin de faire connaître aux Emigrés que la côte était libre. Le
26 juin, à la nuit tombante, les troupes des Emigrés furent placées sur des
bateaux plats, et le 27, au lever du soleil, dirigées vers l'anse de
Carnac où devait avoir lieu le débarquement. Une petite colonne, d'environ
deux cents républicains, se présenta sur le rivage. Le régiment Loyal-Emigrant,
qui était en avant-garde,
déploya ses drapeaux et poussa le cri
de : « Vive le Roi ! », aussitôt répété par
les autres régiments. Les républicains s'enfuirent et tombèrent dans
une embuscade de chouans qui les mirent en déroute. La
descente se fit alors au milieu de l'enthousiasme. Les chouans
accouraient de toutes parts avec leurs chefs, Charles de Kerminguy, Tinténiac,
Dubois-Berthelot, Georges Cadoudal, Mercier
dit la Vendée, d'Allègre
; ce dernier était à la tête de
nombreux matelots de l'escadre de Villaret-Joyeuse
qui avaient abandonné leurs chefs, à leur descente à Lorient. Bientôt
l'enthousiasme atteint son comble, lorsque le vénérable évêque de
Dol, Mgr de Hercé, débarqua
entouré de nombreux prêtres, tons en
costume ecclésiastique. Les tambours battirent aux champs et le pieux prélat
bénit la foule agenouillée, versant des larmes d'allégresse. Un
seul homme restait glacial au milieu de ces manifestations
touchantes ; c'était d'Hervilly. Aussitôt que son régiment
fut à terre, il le fit mettre en ordre de bataille et l'empêcha de
participer à la joie générale. La répartition des approvisionnements
lui donna même l'occasion de révéler son
caractère acariâtre, car à peine les armes et les munitions
avaient-elles été débarquées, que les chouans s'étaient précipités sur elles comme des enfants, sans attendre qu'on
les
leur distribuât. A cette vue, d'Hervilly prétendit que les chouans,
en essayant leurs fusils, avaient blessé deux de ses soldats ; il en
prit prétexte pour invectiver Puisaye, Georges Cadoudal
et Mercier. Toutefois, quand le calme fut rétabli, on fixa à chacun son
cantonnement. Puisaye eut son quartier général
au village du Genèse, sur le bord de
la mer ; d'Hervilly, avec son régiment, occupa Carnac,
où furent déposées les munitions ; de chaque côté de ce bourg
prirent position les corps de la Marine et du Dresnay ; Loyal-Emigrant était
plus en avant ; le régiment d'Artillerie se
plaça entre Carnac et le Genèse, et l'un de ses détachements
occupa même le village de Saint-Colomban ; enfin, Georges
Cadoudal et son inséparable Mercier furent chargés, avec leurs quatre
mille chouans, de défendre les hauteurs de Saint-Michel et de Kergonan. Le
débarquement terminé, il fut convenu que le lendemain, 28
juin, toutes les troupes assisteraient sur la plage, près du
village du Genèse, à une messe dite par le grand aumônier, Mgr de
Hercé, au terme de laquelle aurait lieu la bénédiction
des drapeaux et la proclamation de l'avènement du roi Louis
XVIII, car on avait appris au cours de la traversée, la nouvelle de la
prétendue mort de Louis XVII. Tous les
chouans furent fidèles au rendez-vous, ainsi que la
compagnie des Vétérans et la musique du régiment de la Châtre, mais on attendit en vain
d'Hervilly et ses hommes, qui, pendant ce
temps, assistaient de leur côté à une messe dans l'église de Carnac. L'évêque
de Dol fut particulièrement affligé de cet incident.
Il célébra une messe basse
en présence d'une foule énorme
accourue des environs et au milieu des troupes chouanes, qui formaient un vaste carré autour de la tente
abritant
l'autel. A l'issue de la cérémonie, Mgr de
Bercé prononça un discours et proclama le comte de Provence, roi de France,
sous le nom de Louis XVIII. Dix mille voix répondirent
par le vieux cri : « Le roi est mort. Vive le Roi
! ». Le prélat
bénit ensuite les drapeaux que des détachements de chaque
troupe, précédés de la musique, venaient déposer au pied de l'autel. Le
débarquement des Emigrés, cependant, n'avait pas échappé à
l'attention des républicains. En effet, de son poste d'observation, Delise, commandant de la presqu'île, avait
noté, heure par heure, les
opérations du convoi. Cette invasion n'était
pas de nature à le rassurer. Il n'avait
que 450 hommes et les vivres lui manquaient, car durant la nuit du 30 juin au 1er
juillet,
sa garnison avait été réduite à
faire du pain avec de l'avoine. Sans tarder, il écrivit à son collègue du poste de
Sainte-Barbe, situé à l'entrée
de la presqu'île, pour lui demander du renfort ; mais celui-ci ne disposait que de 130 hommes, car 300 autres soldats,
envoyés d'Auray, avaient été cernés par les chouans. Telle
était la situation des troupes républicaines sur la côte de Quiberon, au moment de l'arrivée des Emigrés. Elle
était
loin d'être brillante. Par ailleurs, la
nouvelle du débarquement des troupes royalistes
s'était répandue rapidement dans la région, car une
proclamation signée du comte de Puisaye, faisant appel à tous les Français,
avait été affichée dans les bourgs environnants.
Cette proclamation produisit une forte impression. Dix mille paysans accoururent, furent armés et mis
sous
les ordres de Tinténiac et de Dubois-Berthelot. Quatre autres
mille furent rassemblés à Plœmel par Vauban et placés sous son
commandement. La division de Tinténiac s'établit
au bourg de Landévant ; celle de Dubois-Berthelot à Auray et celle de
Vauban à Mendon. Devant
cette mobilisation inattendue, la frayeur s'empara des
républicains. Ils battirent la générale à Auray et obligèrent
les habitants de cette ville à prendre du service dans les
rangs des troupes de ligne. Toutefois, après délibération,
les Administrateurs du district, le commandant Roman, les
autres magistrats et les fonctionnaires jugèrent prudent de
gagner Lorient avec les garnisons d'Auray et des cantonnements
; ils emportèrent avec eux le trésor, les registres et
les armes. Devant cette fuite inattendue, l'élite de la garde
nationale d'Auray, forte de 400 hommes et commandée par M. Glain,
notaire, se présenta aux chefs royalistes demandant
à être incorporée à. l'armée des Emigrés. On lui donna le nom de
régiment d'Auray. A
Lorient, les représentants du peuple, lorsqu'ils virent arriver les
autorités d'Auray, s'indignèrent ; mais ils furent eux-mêmes affolés,
quand ils apprirent l'affichage de la proclamation
de Puisaye dans la ville de Port-Louis. Aussitôt, ils
poussèrent vers Canclaux, général en chef de l'armée de
l'Ouest, un cri d'alarme, et l'engagèrent à venir avec le plus
possible de troupes se joindre à Hoche, dont on ignorait jusqu'alors
les mouvements. Hoche
cependant était accouru. Il avait quitté Rennes le 26
juin. Le lendemain il était à Vannes, où il ne trouva que 400
hommes, car deux détachements de troupes républicaines
avaient été battus par les chouans, qui s'étaient avancés
jusque sous les murs de la ville et avaient fusillé les avant-postes.
Hoche jugea la situation extrêmement grave. N'espérant pas pouvoir défendre
Vannes, il fit évacuer les munitions de
guerre et de bouche sur Ploërmel, et conseilla aux
Administrateurs du département de se préparer à suivre la
garnison avec les caisses et les papiers publics, au cas où les
royalistes se présenteraient en force. En
même temps, cependant, il envoyait ordre au général Chabot de
secourir Lorient et de couvrir Brest, qu'il aurait à défendre
jusqu'à la mort ; puis il pria Chérin, chef d'état-major, auquel il
recommandait le secret et le calme, de lui
envoyer le général Drut avec 4.000 hommes, deux obusiers, six pièces de
canon, et de solliciter des généraux Dubayet et Canclaux, le plus possible de
forces. Ces ordres furent rapidement transmis et exécutés. Dès le 28 juin, le
général Dubayet emmenait de Rennes pour Vannes, les 4.000 hommes et
l'artillerie demandés ; le même jour, 5.000 hommes partaient de la Manche et
des Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor) et se dirigeaient vers Ploërmel
; le lendemain, le général Lemoine se mettait lui-même en marche avec plus de
5.000 hommes. Pendant ces préparatifs de campagne, les Emigrés avaient
accompli un fait d'armes important ; ils s'étaient emparés de la presqu'île
de Quiberon. Cette presqu'île qui ferme à l'ouest la baie du même nom,
s'allonge avec son isthme, au sud-ouest du bourg de Plouharnel, sur une longueur
de quinze kilomètres en mer. Elle présente deux aspects différents : au
sud-ouest, ce sont des rochers qui se dressent contre les furies de
l'Atlantique, appelé en cet endroit Mer Sauvage au nord-est, au
contraire, c'est une longue bande de terre, dénommée, à l'encontre de toutes
les définitions, la falaise. Alors que cette partie est nue
d'habitations, l'autre est semée de gros bourgs et de hameaux, au nombre de
vingt-cinq, dont les principaux sont Kerhostin, Portivy, Saint-Pierre avec son
port nommé port Orange, Saint-Julien, Port-Haliguen et surtout Quiberon situé
à l'extrémité de la presqu'île. Sur l'étranglement qui sépare le continent
de la presqu'île proprement dite, ou plutôt à l'entrée de celle-ci, se
trouve fièrement campé sur un rocher à pic, le fort Penthièvre, long bâtiment
percé d'une vingtaine de fenêtres, qui surplombe la grande mer. Avant de
tenter l'attaque de la presqu'île proprement dite, les Emigrés voulurent se
rendre compte de la force des batteries républicaines et reconnaître le point
le plus convenable pour débarquer, car ils trouvaient préférable de s'emparer
du fort Penthièvre, par l'intérieur des terres, du côté de Saint-Pierre, que
par la mer. Le 30 juin, vers cinq heures et demie du matin, le commodore John
Warren, avec les frégates l'Anson, l'Artois, la Concorde
et quelques chaloupes canonnières, se dirigea vers les forts de la côte et
attaqua le fort Neuf ; mais la batterie de celui-ci, armée de quatre pièces de
canon et d'un mortier, riposta et blessa quelques hommes de l'Anson et de
l'Artois. Les Anglais se dirigèrent alors vers le fort de Bec-Rohu ; la
riposte des républicains resta sans effort. Le même essai fut effectué sur
les autres forts de la côte. Ainsi renseigné sur la force des batteries de ces
points, John Warren se rapprocha du fort Penthièvre, que les républicains
avaient baptisé du nom de fort « Sans-Culotte ». De dix heures et
demie à midi, il lui fit envoyer plus de 150 boulets. Le fort ne répondit que
pour la forme, car le calibre de son artillerie ne lui permettait pas
d'atteindre les vaisseaux. Les républicains eurent un homme blessé et un canon
démonté. Devant ce déploiement de forces, le républicain Maire, chef de la
garnison de la citadelle, fit demander du secours à Delise, qui ordonna à tous
les postes de se retirer dans le fort. Mais ce fut inutile, car l'essai des
Anglais était terminé. Du reste, pendant l'attaque des batteries de la côte
orientale, deux ingénieurs royalistes s'étaient glissés en canot, sous le
fort Penthièvre, afin d'étudier la résistance que pouvaient opposer ses
ouvrages ; ils conclurent à la possibilité d'un assaut par l'intérieur des
terres. L'attaque fut donc décidée pour le lendemain 1er juillet, mais ce jour
et le suivant, la brume ne permit pas d'effectuer ce plan. C'est seulement dans
la nuit du 2 au 3 juillet, que les Emigrés embarquèrent sur des bateaux plats
et des chasse-marée, environ 3.000 hommes. La frégate Artois fut embossée
en face du Fort-Neuf, la Concorde en face du fort de Rohu, et deux
canonnières s'approchèrent du rivage pour protéger le débarquement. En
apercevant ces dispositions, le commandant républicains Delise renforça les
postes les plus susceptibles d'être attaqués et augmenta de 160 hommes la
garnison du fort de Penthièvre. Au même moment, une colonne s'avançait du
nord vers le fort. C'était d'Hervilly qui était parti la veille de Carnac, à
la nuit tombante, avec le reste des troupes de l'expédition, auxquelles le
comte de Contades avait joint 600 matelots. A cette vue, Maire, commandant du
fort, envoya un messager à Delise pour l'avertir que des colonnes ennemies,
qu'il estimait à six mille hommes, descendaient du nord vers le fort «
Sans-Culotte ». Delise, à sa demande de, renfort, lui envoya 40 hommes !
D'Hervilly continua d'avancer jusqu'à portée de canon et envoya des
tirailleurs en avant. Du fort, sortit aussitôt une troupe de soldats. Aucun
coup de fusil ne fut tiré. D'Hervilly appela un officier républicain et le
chargea de sommer, de sa part, te commandant du fort d'avoir à se rendre.
L'officier revint avec un bout de papier, sur lequel le citoyen Maire avait écrit
: « Le fort Sans-Culotte m'a été confié par la République et je dois le
défendre ». D'Hervilly répondit qu'il accordait une demie-heure de réflexion,
qu'après ce laps de temps, si le fort ne se rendait pas, il le ferait prendre
d'assaut, et que la garnison serait passée au fil de l'épée. « Mes
enfants, dit-il à ses soldats avec une gaieté toute française, ils veulent
nous donner la peine de les prendre ; moi, je le préfère, s'il faut vous
parler vrai. C'est pourquoi, quand nous aurons quitté les havresacs, plus de grâce
pour eux ; je les ai prévenus ». Le comte de Contades tint à peu près le
même langage à ses matelots. Pendant ce temps, Delise, averti des événements,
venait au fort pour se rendre compte de la situation. Comprenant que la résistance
lui était désormais impossible, il reçut deux parlementaires royalistes, qui
refusèrent de se laisser bander les yeux. Le conseil militaire s'assembla pour
discuter les conditions de la reddition. Au même moment, Puisaye, qui ignorait
les pourparlers, faisait débarquer les troupes sous son commandement au port
Orange. D'Hervilly vint l'y trouver avec un officier républicain, pour
l'informer que la garnison ennemie demandait les honneurs de la guerre. Le général
en chef répondit que des sujets ne composaient pas avec leur souverain et, en
conséquence, qu'ils devaient tous rendre à discrétion, aux armes du roi de
France. Selon l'expression du Delise, « pour que la République n'eût pas
à pleurer leur mort », les soldats républicains se rendirent sans
condition ! La garnison de Quiberon comprenait environ 500 hommes. C'étaient
des scélérats peu dignes de pitié ; depuis huit jours ils avaient égorgé
une centaine de femmes et d'enfants. Les chouans, par vengeance, voulurent les
massacrer, mais Puisaye les prit sous sa protection. Comme la plupart de ces
soldats avaient appartenu à l'ancien régiment de la Reine, ils reconnurent
parmi les Emigrés, plusieurs de leurs anciens officiers ; ceux-ci leur proposèrent
l'enrôlement dans les troupes royalistes. Les deux tiers des soldats acceptèrent
et furent en partie incorporés dans le régiment d'Hervilly, déjà trop fourni
d'anciens soldats républicains ; les autres, des officiers pour la plupart,
furent désarmés et enfermés dans l'église de Quiberon. Le 5 juillet, Puisaye
les fit embarquer pour l'Angleterre parmi eux se trouvait Delise, qui fut interné
à Tavistock où, d'après son dire, il fut traité avec humanité. Par ces opérations
rapidement conduites, la presqu'île de Quiberon avait été conquise par les
troupes royalistes. Alors, pour symboliser cette victoire, on hissa sur le fort
Penthièvre le drapeau blanc !
LE
DESASTRE DE SAINTE-BARBE
Le
succès ne devait pas suivre longtemps les armées royalistes.
Sans doute, Dubois-Berthelot s'était emparé d'Auray,
Vauban de Mendon, et Tinténiac de Landévant ; mais
Hoche, le 28 juin, se portait déjà avec 400 fantassins et
20 cavaliers sur Pont-Sal où il culbutait les chouans retranchés
dans le château. Le lendemain il s'avançait jusqu'à Auray dont il s'empara le
30. Landévant allait tomber de même aux mains de l'armée républicaine. Seul Vauban resta ferme dans Meudon. Il réclama
des Emigrés, des troupes de ligne et
de l'artillerie, se faisant fort de
reprendre Auray et Landévant, mais d'Hervilly ne voulut pas mêler les
troupes régulières aux chouans. L'intérêt
des royalistes, cependant, après la prise de la presqu'île
de Quiberon, était de s'avancer en masse à l'intérieur
des terres et de refouler les troupes républicaines qui
n'étaient pas encore assez fortes pour résister à l'invasion d'une armée régulière.
C'était l'idée de Puisaye, mais d'Hervilly
ne la partagea pas. Bien au contraire, le 6 juillet, il
donna l'ordre aux différents corps de l'armée royaliste, de se replier sur la presqu'île. Vauban, qui avait remporté
quelques
succès, dut donc se rapprocher du quartier général. Il
s'établit à Carnac et forma une ligne de défense, de ce point jusqu'à Sainte-Barbe où commandait Georges Cadoudal. Mais le
jour même de son recul il aperçut l'ennemi qui arrivait sur lui en trois colonnes. C'étaient les troupes des
généraux
Humbert, Dubayet et Lemoine. Pour n'être pas jeté à la mer, Vauban se
replia entièrement sur Sainte-Barbe. Les brigades républicaines commandées
par Humbert et Lemoine ne lui laissèrent
aucun répit. Force lui fut, à cause
des secours qu'il réclamait et ne recevait pas,
de reculer encore. Au lieu d'une retraite, ce fut une débandade.
Plus de 10.000 vieillards, femmes et enfants, venus chercher protection contre les cruautés des républicains
auprès des troupes royalistes, s'enfuirent vers le fort
Penthièvre dans le plus grand désordre, au milieu de leurs charrettes
et de leurs troupeaux. Lorsque de la presqu'île
on aperçut ce flot humain roulant vers la falaise, on pensa seulement à garnir le fort Penthièvre.
Son artillerie mise en action arrêta les premiers tirailleurs
ennemis. D'ailleurs, Cadoudal, Mercier, d'Allègre et
Vauban, leur opposaient une courageuse résistance. Or, pendant
ce temps, Puisaye dînait tranquillement, tandis que d'Hervilly, en
voyant les chouans, leurs familles, leurs charrettes et leurs troupeaux
encombrer le fort et ses retranchements, tempêtait
et bousculait avec colère les malheureux réfugiés. Les troupes
royalistes durent donc se cantonner dans la presqu'île.
Hoche comprit la situation. Sans perdre une minute,
il prit position à Sainte-Barbe et s'y fortifia. De ce fait,
la porte de la presqu'île était fermée. L'armée des Emigrés se
trouvait prisonnière comme dans une souricière. En
de telles conditions, les royalistes n'étaient certainement
pas en très bonne position, mais leur situation était loin d'être désespérée.
Pour essayer de se dégager, d'Hervilly, la
nuit suivante, forma trois colonnes
comprenant 4.000 hommes, moitié réguliers et moitié chouans. A deux
heures du matin, son avant-garde pénétra
dans les avant-postes républicains. La garnison dormait. Une sentinelle cria
aux armes. Le poste fit feu, mais dans
le plus grand désordre. Si les royalistes
s'étaient avancés la baïonnette au canon du fusil, il est clair que Sainte-Barbe eût été emportée, mais le comte de Contades, en allant demander
des ordres à d'Hervilly, ne reçut que des injures. Privés, de
direction, les royalistes perdirent la tête
et tirèrent au hasard. Les républicains avertis par cette
fusillade inutile coururent à leurs batteries et tirèrent dans
la direction des assiégeants, sans toutefois les atteindre, car,
en raison de l'obscurité, les boulets étaient lancés au delà des troupes. Dans ces circonstances, les royalistes
auraient
pu s'emparer des batteries à l'arme blanche, mais au
lieu d'avancer, ils se débandèrent et permirent à trois brigades
et aux réserves de l'armée républicaine de se rallier. Plusieurs
grenadiers du régiment d'Hector, composé d'anciens
soldats républicains, prirent les premiers la fuite. Puisaye
et plusieurs officiers et sous-officiers essayèrent de leur barrer
passage. Ce fut en vain. Dépourvues d'unité de commandement,
les troupes royalistes se disloquèrent. D'Hervilly aussitôt ordonna la
retraite. Le lendemain, la division
s'accentua au camp des royalistes. D'Hervilly,
qui voyait avec dépit les troupes chouannes
lui échapper, donna l'ordre de ne plus leur distribuer
qu'une demi-ration, tandis qu'on continuerait à procurer la ration entière,
aux troupes de ligne. En agissant ainsi, il avait son plan. Il voulait, en réalité,
gagner les chouans à sa cause. En effet, après les avoir réduits à la portion
congrue, il leur envoya des recruteurs pour leur proposer
la ration entière et la solde des troupes de ligne, mais à la condition
qu'ils accepteraient de s'enrôler sous ses ordres.
Ces manoeuvres déloyales furent sans effet et ne firent qu'augmenter le
mécontentement. Georges Cadoudal, d'ailleurs, s'en indigna et prévint les enrôleurs
que les engagements arrachés à ses chouans étaient sans
valeur. Au surplus, il déclara qu'il était disposé à sortir de la
presqu'île avec ses hommes, car il ne voulait pas s'y ensevelir.
On le supplia de ne pas mettre ce projet à exécution. Alors il proposa
un plan, demandant que par embarquement, on
fasse sortir de la presqu'île, le plus grand nombre possible
de bouches inutiles et en même temps un corps choisi, de 3.500 chouans.
Ceux-ci, placés sous le commandement général de Tinténiac, iraient dans les
Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor) recueillir les restes de l'armée de
Boishardy, et fondraient ensuite, au moment
convenu, sur les derrières de Hoche, pour
l'écraser de cette manière entre deux feux, dans le camp de
Sainte-Barbe. Ce plan merveilleux fut adopté. Le
soir du 10 juillet, Tinténiac, Cadoudal, Mercier et d'Allègre
s'embarquèrent avec six à huit mille royalistes, parmi
lesquels les chouans de la section d'Auray, une division
de Vannes, et une compagnie du régiment de Loyal-Emigrant. Ces troupes débarquèrent à
Sarzeau dans le Morbihan. Après le
retour des chasse-marée qui les avaient transportés, on y embarqua Jean-Jan, général chouan, et son
lieutenant, le comte de Lantivy, ainsi qu'un grand nombre de
chouans qui furent débarqués à l'entrée de la rivière de Pont-Aven. Qu'advint-il
de Tinténiac ? Devait-il, selon le plan de Cadoudal, faire l'expédition indiquée dans les Côtes-du-Nord
(aujourd'hui Côtes-d'Armor), — ce qui demandait près d'un mois, —
pour revenir ensuite attaquer Hoche par derrière
? Ou bien lui avait-on donné mission,
comme semble l'admettre des relations d'Emigrés, d'opérer l'attaque des derrières de l'armée républicaine, dès
le
16 juillet, — date convenue, — alors que Puisaye et d'Hervilly
attaqueraient de front ? Y eut-il malentendu ? Toujours
est-il que Tinténiac se dirigea vers les Côtes-du-Nord
où, après quelques succès, il fut tué. Quant aux chouans
de Jean-Jan et de Lantivy, ils s'en retournèrent dans
leurs foyers, mécontents et découragés, se promettant bien de ne jamais plus s'enrôler dans une armée où l'on
mourait
de faim. Le lendemain du départ de Tinténiac,
les Emigrés effectuèrent une sortie.
Ils forcèrent les avant-postes républicains
à se retirer dans le camp de Sainte-Barbe, firent plusieurs
prisonniers, et s'avancèrent jusque sous les retranchements
de l'ennemi, afin de reconnaître ses positions, en vue de l'attaque fixée
au 16 juillet. Le 15, les royalistes se préparèrent
activement à l'expédition. Il avait
été décidé que Vauban et son second, le marquis de Saint-Pierre, avec
quinze cents chouans débarqueraient le
soir à Carnac et tourneraient le camp de Sainte-Barbe,
pendant que les autres troupes attaqueraient l'ennemi de front. On en était là des préparatifs
quand on signala l'arrivée du second convoi d'Emigrés, commandé par
Sombreuil. Les
vaisseaux jetèrent l'ancre, vers cinq heures de l'après-midi,
à la pointe de la presqu'île, entre Port-Haliguen et le fort
de Conguel. Le comte de Sombreuil et le comte de Bozon de Périgord débarquèrent aussitôt. Après avoir fait visite à
sir
John Warren à bord de la Pomone, ils se présentèrent à Puisaye qui fit prévenir d'Hervilly. Celui-ci arriva mécontent.
Sombreuil
proposa de joindre ses régiments aux chouans commandés par Vauban, pour
tourner avec eux le camp de Sainte-Barbe.
Cette opération eut été des plus heureuses et eut assuré le succès,
mais d'Hervilly objecta le manque des chasse-marée nécessaires à
transporter tant de troupes. Sombreuil demanda alors qu'on
retardât l'attaque de vingt-quatre heures. Puisaye et plusieurs officiers
appuyèrent sa demande. D'Hervilly refusa. Il prétexta le rendez-vous donné
pour le 16 juillet, à Tinténiac et à Jean-Jan. Alors,
le soir, comme il avait été convenu, Vauban se présenta
avec ses chouans sur la plage. Par suite d'un malentendu, les transports n'étant
pas arrivés, on ne put embarquer
vers douze heures, que huit cents hommes, au lieu de quinze cents. A
minuit, les bateaux prirent la mer et le débarquement
se fit, peu de temps après, dans l'anse de Carnac. A sa
descente, Vauban, suivant la convention, lança une fusée pour
prévenir d'Hervilly, mais à peine à terre il se trouva en
face de colonnes républicaines commandées par le chef de brigade
Roman. Les chouans prirent peur et Vauban se rembarqua,
oubliant de faire part, par une seconde fusée, de son échec. De
leur côté, les troupes royalistes destinées à attaquer de front
le camp de Sainte-Barbe, se mirent en marche vers une
heure du matin. Elles avaient à leur tête Puisaye et d'Hervilly,
et comprenaient 1.600 hommes, dont 3.000 Emigrés, sous les ordres d'Hervilly,
et 1.690 chouans, y compris
le régiment
d'Auray, commandé par le duc de
Levis et le chevalier de Saint-Pierre. Loyal-Emigrant, avec
huit canons, formait l'avant-garde ; Royal-Louis ou régiment d'Hervilly
marchait
à gauche avec quatre canons ; la
Marine tenait la droite
avec les chouans du duc de Levis et quatre canons ; au
centre était du
Dresnay ; à l'arrière-garde, se
trouvaient les huit cents chouans du chevalier de Saint-Pierre. Les
colonnes royalistes avançaient silencieusement, l'arme au
bras et en bon ordre, mais, hélas ! surveillées par les avant-postes républicains, car, la veille, deux transfuges
étaient
venus prévenir le général Lemoine de l'attaque du lendemain.
Les républicains attendaient les royalistes avec des instructions précises
de Hoche. Une fusée partie de Carnac vint apprendre à Puisaye que Vauban
avait effectué son débarquement ; une seconde n'ayant pas paru, on en
conclut que la descente avait réussi. Puisaye
avançait toujours avec ses troupes. Pendant la marche il crut entendre une
fusillade sur les derrières du camp de Sainte-Barbe et s'écria : «
C'est Tinténiac ! « Vive
le Roi ! » Chargeons ». Tinténiac était dans les Côtes-du-Nord
(aujourd'hui Côtes-d'Armor), mais on chargea quand
même. L'artillerie balaya les avant-postes républicains
qui furent enlevés à la baïonnette. Le général Humbert, qui les commandait,
se replia selon les instructions données, sous
le feu des retranchements du camp. Les royalistes persuadés que l'ennemi
fuyait, s'élancèrent à sa poursuite. Mais d'Hervilly
voulait avoir l'honneur de la journée. Il décida que son régiment emporterait seul les retranchements, et
que
celui de la
Marine n'arriverait qu'ensuite.
Ces ordres jetèrent un froid. M. de Froger, major d'Hector, fit quand même battre la charge. Contades persuada aux chouans que
les
bleus fuyaient. Alors les royalistes se précipitèrent vers les retranchements.
Les républicains les laissèrent approcher jusqu'à
portée de pistolet. Puis, avec quatre batteries de pièces de 12 et de
8, prenant sur eux des prolongements, les foudroyèrent. Ce
fut une déroute parmi les chouans. De leur côté, les troupes de ligne
et surtout la Marine résistèrent avec intrépidité. Le commandeur de la Laurencie, les deux
cuisses emportées par un boulet,
excitait encore ses soldats, en leur distribuant une partie de sa bourse. Encouragés par
cette
attitude héroïque, les grenadiers royalistes s'élancèrent à
nouveau contre l'ennemi, mais les canons républicains crachaient
toujours. Les royalistes tombèrent les uns sur les autres, face à l'ennemi, en
criant : « Vive le Roi ! ». D'Hervilly était désemparé. Il
rudoyait ses officiers et donnait des ordres ridicules. « — Je ne voudrais pas en faire un
caporal ! » ne cessait de répéter de
Boissieux, capitaine des grenadiers du régiment de Royal-Louis. Une balle traversa le bras de ce
vaillant officier. Ses hommes le lui firent remarquer. « —
Ce n'est pas là que je suis blessé, mais ici, leur dit-il en
leur montrant son coeur, parce que vous n'êtes pas ce que des grenadiers
français doivent être. — Nous ne vous abandonnerons jamais !
répliquèrent ses soldats. — Pardieu ! je le
crois bien. Je voudrais bien vous voir fuir quand je suis à votre tête ! ».
Les
valeureux grenadiers ne fuyaient pas, mais allaient grossir les monceaux
de cadavres qui s'élevaient au pied des batteries ennemies. « — A la bonne heure, s'écriaient
les républicains en les voyant tomber. On
voit aujourd'hui que ce sont des Français et non des Anglais ! ». Enfin
d'Hervilly ordonna la retraite. Au même moment, il fut atteint par une
balle qui le blessa mortellement. L'ordre de retraite produisit une déroute. La
cavalerie républicaine, sortant des
retranchements et suivie des régiments de ligne, chargea les royalistes avec l'intention de
pénétrer
à leur suite dans le fort Penthièvre, mais Vauban revenu
de son expédition manquée, débarqua avec ses chouans et protégea la
retraite, tandis que les canons du fort Penthièvre,
vomissant la mitraille, arrêtèrent l'ennemi et permirent
aux royalistes de rentrer dans la presqu'île sans être davantage inquiétés.
Les pertes royalistes avaient été énormes.
Près de 5.000 hommes avaient pris part au combat. De 1.200 à 1.500 furent tués. C'est surtout parmi les officiers que la mort
avait
fait des ravages. Sur 72 officiers du corps
de la Marine, 60 environ restèrent sur
le champ de bataille. La compagnie de la Châtre, composée des
braves chevaliers de saint Louis, périt presque entièrement.
Le corps de Rotalier, qui comprenait l'artillerie,
perdit près de 100 hommes. Le régiment d'Auray et les chouans du duc de
Levis furent décimés. Bientôt le fort Penthièvre fut encombré de blessés.
On en transporta un grand nombre dans l'église
du bourg de Quiberon et dans les principales maisons de la presqu'île. Les
chirurgiens de la division de Sombreuil furent débarqués
pour aider ceux de la première. Tous les ecclésiastiques, l'évêque de Dol à
leur tête, se transformèrent en infirmiers
et procurèrent aux blessés les secours corporels et spirituels qu'ils réclamaient.
Par contre, il faut le dire à la honte des régiments
républicains commandés par les généraux
Lemoine et Valleteau, les ennemis achevèrent
les blessés restés sur le champ de bataille.
Le comte de Talhouët, le chevalier de la Lande de Calen
et de la Roche Saint-André furent du nombre des blessés massacrés. Telle
fut la malheureuse affaire du 16 juillet 1795, dans laquelle
les Emigrés déployèrent un grand courage, mais où ils
furent victimes du manque d'entente et de capacité de leurs chefs. Si la division
de Sombreuil avait été débarquée, comme le demandait ce général, et si,
unie aux forces de Vauban, elle était
descendue à Carnac, les postes républicains eussent été
refoulés et le camp de Sainte-Barbe aurait été pris entre deux feux ;
c'eut été la victoire. Mais d'Hervilly, dans sa présomption,
désirait vaincre seul. Ce fut sa perte et avec elle, celle des Emigrés
qu'il entraîna dans la défaite.
LA
CAPITULATION
Le
lendemain du désastre de Sainte-Barbe, la division de Sombreuil,
dont d'Hervilly avait refusé l'aide pour l'attaque du 16 juillet, débarqua
au milieu du plus morne silence. Le découragement s'était emparé des
royalistes. Dans l'après-midi du 18 juillet,
le comte de Contades, qui pensait
trouver avantage dans une conférence avec les généraux
républicains, sortit à cheval, accompagné de quelques officiers et suivi d'un détachement. Il se dirigea
vers
les avant-postes ennemis. Le capitaine républicain
Breton, après s'être assuré qu'on venait à lui en parlementaire, s'avança
vers Contades et lui dit « —
Pourquoi venez-vous déchirer le sein de votre patrie ? — Nous
ne venons pas la déchirer, mais la guérir de ses maux, répondit Contades. —
Et que voulez-vous ? — La
Religion de nos pères et la Monarchie. Réunissez-vous à nous, continua
Contades. — Ah
! Si tout le monde pensait comme moi ! répliqua le
capitaine Breton. Nous ne sommes pas faits pour nous battre ». A
ce moment, le général républicain Humbert arriva et parla dans le même
sens. Il assura Contades, que ses troupes avaient
pris le plus grand soin du comte de Talhouët et des autres blessés, ce qui était un mensonge. La conversation
continua. Contades, avant de se retirer, proposa au capitaine Breton, son
compatriote, de lui serrer la main. « —
Pas aujourd'hui, dit Humbert ; j'espère que ce sera un autre jour ». Le
lendemain, Contades, en même temps que Sombreuil, tenta, mais en vain,
une nouvelle entrevue. Ces essais des conférences,
d'ailleurs, avaient malheureusement pour résultat de dévoiler aux
ennemis, l'extrémité où se trouvaient les Emigrés.
Les républicains, au surplus, étaient déjà au courant de la
situation, car de nombreux transfuges, anciens prisonniers
enrôlés en Angleterre, étaient venus en foule rejoindre leurs anciens camarades. Deux sergents, Nicolas
Litte
et Antoine Mauvage, avaient donné l'exemple. Ils étaient
descendus à marée
basse, du fort Penthièvre, le long des
rochers de la côte ouest, et avaient proposé à Hoche, aussitôt
leur arrivée au camp de Sainte-Barbe, de guider les troupes
républicaines par la voie qu'ils avaient suivie, pour leur permettre de
s'emparer du fort par escalade. En plus, ils affirmèrent que le régiment d'Hervilly,
qui formait en grande partie la garnison du
fort, leur donnerait main forte. Tallien et Blad, qui venaient d'arriver du Comité de Salut Public
avec
pleins pouvoirs, goûtèrent ce plan qui ne déplaisait pas à Hoche. La
surprise du fort Penthièvre fut donc décidée pour la nuit
du 19 juillet. Hoche en dressa le plan d'attaque. Le général
Humbert, à la tête de 500 hommes d'élite, se porterait à onze
heures du soir, vers le village de Kerostin, en passant par
la baie, et tournerait brusquement le fort, dont il franchirait
les palissades. Le général de brigade Botta, par la même voie, s'emparerait
de Kerostin. L'adjudant Ménage attaquerait
les gardes ennemies et les refoulerait vers le fort. Les généraux Valleteau et
Lemoine soutiendraient l'attaque, tandis
que le général Drut, de la pointe de Plouharnel, tirerait
à boulets rouges sur les canonnières anglaises qui pourraient gêner la
manoeuvre. Les
royalistes, cependant, s'étaient aperçus de la désertion des
soldats du régiment d'Hervilly et se tenaient sur leurs gardes. Le 19 juillet, Tercier,
qui commandait la garde du fort, tint
la moitié de sa troupe éveillée et veilla lui-même, redoutant
une surprise ; mais la nuit fut tranquille. Le
lendemain, la garde fut confiée au capitaine Charles du Val
de Beaumetz, du régiment de Rohan. Le soir, comme un orage avait éclaté, que la pluie tombait par torrents, et que
la
mer se soulevait avec furie, il se retira avec ses officiers au
corps de garde pour y dormir, laissant le service aux sous-officiers. Seul,
Charles de Sombreuil ne partageait pas la quiétude générale. Tourmenté par de sombres pressentiments, il se
rendit
à onze heures du soir au domicile de Puisaye, qui, depuis la blessure
mortelle d'Hervilly, avait pris le commandement
général des troupes. Celui-ci était couché et manifesta
vivement son mécontentement d'être réveillé à pareille heure, affirmant que l'ennemi ne pourrait attaquer à cause
de la
tempête. Sombreuil
lui fit remarquer, au contraire, que les républicains
pourraient profiter du mauvais temps pour tenter une surprise. « — En vérité, Sombreuil,
lui dit Puisaye, si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous avez peur ».
Sombreuil
maintint son dire et demanda qu'on renforçât au
moins la garde du fort, confiée à un régiment d'insubordonnés,
dont une trentaine avait encore déserté dans la journée.
Puisaye voulut rien savoir. Sombreuil
fit encore d'autres propositions, notamment celle de faire battre la
générale afin de s'assurer de la diligence et de l'exactitude des troupes à
se porter au rendez-vous indiqué en cas d'alarme. Le lieutenant-général
s'opposa à toute manoeuvre. Irrité, Sombreuil s'éloigna : «
— Général, dit-il en quittant Puisaye, votre entêtement et votre
confiance nous perdront. Je vous devais ces observations.
Je vais retourner chez moi et attendre l'ennemi ». Sombreuil
avait vu clair. Si Puisaye avait suivi ses conseils,
surtout le dernier, celui de battre la générale, tous les corps
royalistes eussent été présents au début de
l'attaque qui
allait se produire et les républicains eussent été repoussés.
En effet, comme l'avait prévu Sombreuil, ce fut le mauvais temps qui
engagea Hoche à tenter la nuit même, l'attaque. A
dix heures, en silence, les troupes républicaines prenaient
leurs positions. A minuit, elles se mirent en marche. La
falaise se rétrécissant, elles durent bientôt avancer par sections,
puis par file. Grâce
au sifflement du vent, la marche des républicains ne fut
entendue ni des sentinelles des forts avancés, ni des matelots
des canonnières anglaises ; de plus, les ténèbres profondes
dissimulaient leurs colonnes. Le
transfuge David Gougon guidait le premier peloton de la
troupe de Ménage. Il portait son uniforme royaliste, ainsi que
les autres transfuges. Un grand nombre de républicains avaient de même revêtu les capotes et les chapeaux
des
royalistes tués le 16 juillet, à l'attaque de Sainte-Barbe. La
troupe ennemie arriva bientôt au pied du rocher escarpé que couronne
le fort Penthièvre. Elle se glissa avec précaution
par l'étroit passage laissé par la mer, déposa ses
sacs dans une profonde cavité du rocher, et donna aussitôt
le signal convenu aux conjurés de l'intérieur. Ceux-ci accoururent
pour faciliter l'escalade et aider de la main et de
la crosse de leurs fusils, les assaillants. Introduits ainsi dans la place, les républicains virent leur nombre presque
doublé
par les défections des soldats du régiment d'Hervilly. Dans
de telles conditions, ils s'élancèrent dans la batterie au cri de :
« Vive la République ! ». La
garde du fort, qui s'était abritée contre la tempête, accourut
sur le parapet, mais elle fut attaquée à revers. Un corps
de troupes, rallié par le colonel de Folmont, essaya de
défendre le poste important qu'il avait laissé prendre. Alors, au
lieu de répondre par des coups de fusils, les républicains
avancèrent à la baïonnette, mirent en fuite les royalistes
et les poursuivirent jusque dans le retranchement de la forteresse. Là,
le combat devint acharné, car la garnison était
en force. Cependant les casernes furent emportées d'assaut
avec furie. Pendant
ce temps, les troupes du général Humbert s'avançaient
par la plage de la baie, pour tourner la forteresse. De son côté,
Valleteau attaquait les ouvrages avancés ; mais l'alarme
avait été donnée par les cris des blessés. Les royalistes accoururent de toutes parts. Les artilleurs toulonnais, qui
faisaient partie de l'armée des Emigrés et qui ne se doutaient pas que l'ennemi avait envahi le fort Penthièvre,
firent
vomir, des avant-postes où ils se tenaient, la mitraille sur
les républicains. Les éléments se mirent de la partie. La foudre, la
pluie, le vent faisaient rage et aveuglaient les assaillants.
Ceux-ci décontenancés reculèrent. Les généraux
Hoche, Valleteau, Humbert et Botta les supplièrent et les
menacèrent. Hoche lui-même trancha la tête à un fuyard. En
réalité, c'était la déroute. Tallien s'enfuit. Hoche, découragé,
ordonna la retraite. Tout-à-coup,
pendant que celle-ci s'opérait, des cris de : « Vive la République ! »
retentirent
dans l'enceinte de la citadelle. Les fuyards s'arrêtèrent, levèrent les yeux
et aperçurent le drapeau tricolore flottant au-dessus du fort. Sur
les murs des remparts apparurent les grenadiers de Ménage.
Les républicains reprenant courage, revinrent à la charge. Les canonniers
toulonnais, mitraillés en arrière par les
canons du fort et attaqués en face par les troupes républicaines,
succombèrent entre deux feux. Les régiments royalistes, dispersés dans les
villages de la presqu'île, ne se doutaient pas de l'attaque. Le canon et la
mousqueterie les réveillèrent. Le comte de
Contades vint prévenir Puisaye, qui ne croyait
pas au danger, et se rendit au fort à toute bride. Il envoya
aussi un messager à Sombreuil pour l'avertir de l'attaque. Mais
déjà le général Humbert, après s'être emparé des villages
de Kerhostin et de Portivy, s'avançait dans la presqu'île. Le parc d'artillerie et tous les magasins royalistes étaient
tombés
aux mains des républicains. La portion
de Loyal-Emigrant qui n'était pas de service et se
trouvait cantonnée au bourg de Saint-Pierre, à une demie-lieue du fort,
fut réveillée au premier cri d'alarme. En quelques instants, le régiment fut
assemblé et se porta précipitamment vers le fort, ayant à sa tête M. d'Haize. Le
jour
commençait à poindre. Quand la troupe arriva à cinq
cents pas environ du rempart, elle fut arrêtée par un officier à
cheval qui semblait venir du fort. « — Quel est ce régiment ? s'écria-t-il.
— Loyal-Emigrant ! répondit
M. d'Haize. — Où allez-vous ? Au fort. — Le fort est pris. —
Eh bien ! nous le reprendrons à la
baïonnette ! — Il
ne s'agit pas de cela, repartit l'officier, il faut battre en
retraite et choisir une position avantageuse. La journée sera chaude
!...». Et piquant des
deux, Puisaye, car c'était lui, gagna la mer
et la flotte anglaise ! Dans
sa fuite, il rencontra Sombreuil qui lui demanda des
ordres. «
— Allez occuper ce moulin qui est là-bas sur la hauteur,
répondit-il, et ralliez-y tout ce que vous pourrez de notre monde. Je
vais aller vous y rejoindre ». On ne le revit
plus. Il s'embarqua au Port-Orange et se réfugia sur la Pomone, auprès du commodore John
Warren ! Lorsque les royalistes eurent appris
que Puisaye s'était rembarqué, ils tournèrent les yeux vers Sombreuil
pour lui demander de prendre le commandement. Celui-ci
rallia ce qu'il put des régiments à moitié décimés et
s'empara du moulin qui lui avait été désigné par Puisaye. Ce
moulin se trouvait au centre de la presqu'île, entre le village
de Saint-Julien et celui de Kernavest. La butte qui le portait
permettait de surveiller les mouvements de l'ennemi.
Sombreuil disposa ses troupes. Avec sa division, le régiment
de Rohan et
quelques centaines d'hommes commandés par Vauban, il constitua sa
droite, qui s'étendait jusqu'au moulin ; le centre comprenait
les glorieux restes du corps de la Marine, de Damas, de Béon
et
de la Châtre ; les débris du régiment d'Hervilly et du Dresnay
formaient la gauche. Ainsi
disposés, les royalistes s'avancèrent pour refouler l'ennemi.
Le centre et la droite réussirent dans leur attaque, mais les soldats
d'Hervilly et du Dresnay, en majeure partie républicains,
massacrèrent leurs officiers et passèrent à l'ennemi. Une colonne d'un
millier d'hommes, lancée par Hoche,
s'empara de la butte du moulin et y installa quatre pièces
de canon d'où elle mitrailla les régiments du centre. Le
plan de l'ennemi était de tourner les royalistes. Sombreuil s'en aperçut
et ordonna la retraite. Pendant
qu'elle s'opérait vers le Port-Haliguen, le comte de
Contades et quelques autres officiers, qui essayaient de rejoindre
Sombreuil avec un bataillon, voulurent parlementer avec l'ennemi. Celui-ci consentit à accepter une capitulation,
à la condition que personne ne s'embarquerait. Mais, au moment où Contades
arrivait au petit Rohu pour entrer en négociation,
des chasseurs républicains se précipitèrent sur son cheval, et lui
dirent : « — Il faut d'abord
vous rendre ! ». D'un coup de sabre, Contades
se débarrassa et s'enfuit avec ses compagnons. Le
refoulement vers le fond de la presqu'île se poursuivait toujours.
Etre massacrés ou être jetés à la mer, tel était le sort
réservé aux Emigrés et aux chouans. Alors un drame des
plus émouvants se déroula dans la baie. Des malheureux se précipitèrent à
la mer pour gagner les chaloupes envoyées par
l'escadre anglaise, mais que le flot houleux retenait loin du
bord. Les barques furent prises d'assaut de tous côtés ; elles
menaçaient de chavirer, et pour éviter un grand malheur,
force fut aux occupants de repousser brutalement les assaillants. Alors des
groupes de vingt et trente personnes,
qui s'accrochaient les unes aux autres par instinct de conservation, se noyèrent
an milieu de cris déchirants. Bientôt
la mer fut couverte de cadavres, de sacs, d'armes et de vêtements
ballottés par les flots. Pendant ce temps, l'ennemi avançait
toujours. Sombreuil
dut quitter
le Port-Haliguen, où il s'était cantonné un instant, pour
gagner le dernier refuge, le Fort-Neuf. Le
commodore John Warren, prévenu de la prise du fort Penthièvre, envoya aussi près que possible de la côte, la corvette
l'Alouette, afin de canonner les troupes républicaines
et de permettre aux royalistes de s'embarquer sur les
chaloupes envoyées à leur rencontre. Mais bientôt le Fort-Neuf fut cerné
lui-même par les troupes du général Lemoine. «
— Rendez-vous ! » s'écriaient les soldats de Lemoine. A cet appel ce
qu'il y avait encore de républicains enrégimentés parmi les royalistes, vint
se ranger du côté de l'ennemi. Les cris
continuèrent, s'adressant cette fois aux Emigrés. «
— Rendez-vous ! il ne nous sera fait aucun mal. Vous serez traités en
prisonniers de guerre ». Le général
Humbert, encouragé par les cris de ses officiers et de ses soldats,
s'avança à son tour et demanda à parler à Sombreuil,
pour lui faire savoir qu'il ratifiait la proposition de
ses troupes et promettait la vie sauve à ceux qui mettraient bas les
armes. Hoche arriva lui-même. Il eut une
entrevue émouvante avec Sombreuil et lui fit espérer que les promesses
du général Humbert seraient tenues. Il
conseilla même au général royaliste
de se fier à la loyauté et à l'humanité française ! Ensuite il le présenta à Tallien et à Blad parvenus eux aussi au lieu
de
l'entrevue, et leur exposa la situation. Le chef royaliste implora la clémence
des représentants du peuple pour ses compagnons ; puis, pour donner
satisfaction aux lois de la Convention qui décrétaient
la mort contre tout Emigré pris les armes à la main, il offrit sa
propre vie en compensation. Les représentants
du peuple accédèrent à sa demande. Tallien
se fit fort d'obtenir de la Convention la ratification de cette
capitulation verbale. A cette nouvelle,
Sombreuil s'empressa de donner connaissance
du traité aux Emigrés, qui, aussitôt, mirent bas les armes. Pendant
ce temps, la corvette et la canonnière anglaises continuaient de lancer la
mitraille. Un jeune
officier de marine, Gesril de Papeu, s'offrit pour aller
à la nage prévenir le commandant de la frégate anglaise, de la capitulation, et lui demander, en conséquence, de
cesser le feu. « —
Mais reviendrez-vous ? » lui dit un officier républicain. « — Je vous
en donne ma parole », répondit-il. Il se
jeta à la mer et remplit sa mission. Les Anglais voulurent le retenir.
« — Non, dit-il, il y a eu capitulation ». De nouveau il se mit à la mer et nagea vers le
Fort-Neuf. Puis, fidèle à
l'honneur, il vint se constituer prisonnier, se fiant avec trop de crédulité, à l'honnêteté de
la parole républicaine.
APRES LA
CAPITULATION
Lorsque
les royalistes du Fort-Neuf eurent mis bas les armes, on les réunit à ceux qui avaient été
faits prisonniers dans
les divers points de la presqu'île, puis, on en forma une
colonne et on les dirigea vers le fort Penthièvre. De là ils
gagnèrent le camp de Sainte-Barbe, où les femmes et les enfants furent mis en liberté. Après une heure de halte, le
général
Humbert annonça aux prisonniers qu'on allait les conduire
à Auray. Il leur demanda de ne pas chercher à s'évader
pendant le trajet, leur déclarant que des tentatives de
ce genre pourraient avoir de graves conséquences. Les royalistes voyant dans
cette demande une nouvelle confirmation
de la capitulation, donnèrent tous leur parole d'honneur. A quatre
heures du soir, la colonne formée de quatre hommes
de front, Sombreuil et l'évêque de Dol en tête, s'ébranla. La
pensée de fuir ne vint pas aux prisonniers, car ils croyaient
à la parole donnée. Tout cependant était favorable à
l'évasion. La nuit était venue, la pluie tombait à torrents, les
soldats républicains exténués de fatigue se tenaient à six pas
les uns des autres et n'exerçaient aucune surveillance ; on
traversait des bois profonds, dans un pays où les habitants étaient
tous favorables aux royalistes. Vers
une heure du matin la colonne arriva à Auray. Les prisonniers
furent enfermés dans l'église paroissiale Saint-Gildas et dans les chapelles de la ville, où ils restèrent
jusqu'à
midi, sans autres vivres que les morceaux de pain que
leur jetèrent des personnes compatissantes, à travers les fenêtres privées
de leurs vitraux. A midi eut lieu le triage des officiers et des soldats. Durant
l'après-midi, le général Humbert, sur la route de Vannes, procéda
au recensement définitif des prisonniers. On compta : 278 officiers émigrés,
260 soldats émigrés, 492 habitants de Toulon,
1.632 prisonniers républicains enrôlés en Angleterre, et 3.600
chouans. Soit au total 6.262 hommes. Cette
opération terminée, le général Humbert, avec amabilité, adressa la
parole aux prisonniers. «
— Messieurs, leur dit-il, je vous annonce avec plaisir que
j'ai reçu l'ordre du général en chef de vous traiter avec les
égards que l'on doit à un ennemi malheureux : vous recevrez les mêmes
rations que nos troupes ». Puis,
s'adressant à Sombreuil qui avait été incarcéré quelques heures à
la « Prison des Anglais », il ajouta «
— Général, dans votre prison, vous ne devez pas être-bien
; veuillez donc venir partager notre habitation. Vous n'y serez que sous
la surveillance d'un officier ». Après
quelque résistance, mais sur les instances de ses amis, Sombreuil
accepta. Il logea désormais à l'auberge du Pavillon d'en haut, devenu
le rendez-vous des officiers républicains. Ces
paroles et l'affabilité du général Humbert, dont les Emigrés
n'eurent jamais qu'à se louer, furent pour le coeur des prisonniers un
baume réconfortant. La confiance s'accrut encore, lorsque les bruits de la
ville rapportèrent que ces manifestations de
bienveillance étaient la conséquence d'un conseil
des généraux devant lequel Hoche avait fait valoir la capitulation. En effet, après
la victoire, Hoche, accompagné des représentants
Blad et Tallien, était venu à Auray. De là, après avoir
donné des ordres relatifs aux prisonniers, il prit la route de Vannes.
Ensuite il revint à Quiberon pour juger de l'importance
du butin, et, le 24 juillet, il partit pour Landévant
d'où il se dirigea sur Saint-Malo pour « protéger, disait-il, les Côtes-du-Nord et celles de la Manche ». En
réalité,
il s'éloignait, car il ne voulait pas être le témoin des exécutions
qu'il n'avait que trop sujet de prévoir. Les marques de sympathie et
d'humanité qu'il avait données aux Emigrés,
en effet, l'avaient déjà fait accuser de modérantisme par
les soi-disants « patriotes ». Antérieurement, il avait eu à
souffrir de leurs accusations, puisque le Comité de Salut Public
l'avait fait incarcérer un moment à Paris sur leurs dénonciations. De
son côté, Tallien, accompagné de Rouget de Lisle, était
parti de Vannes pour Paris, avec l'intention d'amener la
Convention à ratifier la promesse faite à Sombreuil d'épargner
la vie des Emigrés. Son plan était tracé. Il ferait « appel à la générosité
nationale, au nom de l'humanité, de la victoire, du général et de son armée
» ; puis, il demanderait « amnistie
entière pour les insurgés et la vie sauve pour
les Emigrés, sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel
». Telle
était son intention, mais quand il arriva à Paris, il apprit
par sa femme, la célèbre Thérèse Cabarus, que ses ennemis
multipliaient contre lui leurs dénonciations, l'accusant lui aussi de modérantisme.
Alors, au lieu de plaider la cause des Emigrés, il inventa une odieuse
calomnie pour les perdre. En pleine
assemblée, après avoir raconté les événements auxquels
il avait assisté, il brandit un poignard et dit avec emphase
: « Je tiens à la main un des poignards dont ces chevaliers
étaient armés, et dont ils désiraient se servir pour percer le sein
des patriotes ; ils n'en ont pas fait usage sur eux-mêmes,
parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme recelait. Il faut apprendre à toutes les nations, qu'un
animal,
un chien, en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure
était empoisonnée ! ». Par
cet infâme mensonge, Tallien était sauvé, mais les Emigrés
étaient perdus. A l'audition d'un tel récit, la Convention décida
leur massacre... Si
les Emigrés ne devaient pas compter sur les promesses faites
à Quiberon, si les généraux républicains et les représentants du
peuple avaient outrepassé leurs droits en les faisant, restait à exécuter
la loi du 25 brumaire an III, d'après laquelle « tous les Français émigrés,
pris faisant partie des rassemblements... devaient être jugés dans les
vingt-quatre heures par une commission militaire composée de cinq personnes
nommées par l'état-major de la division de l'armée dans l'étendue de
laquelle ils auraient été arrêtés », puis « mis à mort dans les 24
heures ». En admettant qu'il n'y eût pas de capitulation, les Emigrés
pris le 21 juillet, devaient donc, au terme de la loi, être jugés le 22 et exécutés
le 23. En fait, il n'en fut rien. Hoche, Tallien et Blad, qui avaient prononcé
des paroles de clémence, n'était pas pressés de faire exécuter la loi, mais
les soi-disant « patriotes », impatients de voir couler le sang, forcèrent
les autorités à respecter les lois de la Convention. Blad, accusé comme Hoche
et Tallien de modérantisme, placé entre le cri de sa conscience et le couperet
de la guillotine, n'hésita plus. Sur ses ordres, le général Lemoine, qu'Hoche
devait appeler plus tard le « buveur de sang de Vannes », constitua à
partir du 26 juillet, des commissions militaires à Auray, Quiberon, Hennebont,
Port-Louis et Vannes, où les prisonniers avaient été répartis, car Auray
avait été incapable de les contenir tous. Blad, il faut le dire, rencontra
quelques difficultés pour constituer ces commissions militaires, car les
officiers républicains savaient qu'il y avait eu capitulation et ne voulaient
pas faire verser inutilement et injustement le sang français. La première
commission militaire d'Auray ne fut constituée que le 27 juillet. Elle avait à
sa tête, Raymond Barbarou, qui remplit ses fonctions avec répugnance. On amena
devant elle, Sombreuil, Mgr de Hercé et quinze de leurs compagnons, prêtres
pour la plupart. Le général royaliste ne pensait pas personnellement échapper
à la mort. Il avait offert lui-même sa vie pour ses compagnons, aussi, c'est
exclusivement d'eux qu'il entretint ses juges. Il rappela les événements passés,
la promesse faite à la suite de laquelle tous ses compagnons avaient mis bas
les armes. Au cours de l'audience, comme il s'apercevait que la condamnation à
mort allait s'ensuivre pour tous les prisonniers, il se tourna vers les soldats
républicains massés dans l'auditoire. « — J'en appelle à vous,
grenadiers, leur cria-t-il. Ai-je capitulé, oui ou non ? — Oui ! Oui ! vous
avez capitulé ! » lui répondirent les soldats d'une voix unanime. Les
membres de la commission militaire furent très impressionnés par les
affirmations de Sombreuil, dont la loyauté était au-dessus de tout soupçon,
et par les protestations énergiques des soldats républicains ; mais ils
avaient reçu des ordres et devaient appliquer la loi ! Sombreuil et ses
compagnons de combat « convaincus d'émigration et d'avoir porté les armes
contre la République », Mgr de Hercé et les prêtres qui l'accompagnaient,
« accusés d'être rentrés en France, en violation des décrets républicains
», furent condamnés à mort, et leurs biens acquis et confisqués au
profit de l'Etat. Le jugement ordonnait en outre que tous les condamnés fussent
conduits le même jour à Vannes, chef-lieu du département, pour y subir leur
peine dans les vingt-quatre heures, afin d'impressionner les populations et de
leur donner un exemple. Le lendemain, la même commission se réunit ; mais, émue
par les mêmes affirmations d'une capitulation, elle refusa de porter un
jugement. Blad la cassa et la fit remplacer par une autre qui siégea le 28
juillet et prononça quatorze condamnations à mort. Une troisième commission,
nommée le 29 juillet et présidée par Lalène de Laprade, qui, dans plus d'une
circonstance, prouva par sa conduite qu'il s'était résolu à accepter cette répugnante
besogne, afin de sauver le plus possible de prisonniers, fit élargir beaucoup
d'habitants de la presqu'île, de domestiques d'Emigrés et de jeunes Emigrés.
En effet, Blad, ému de pitié, avait permis de surseoir à l'exécution des
jeunes gens, qui avaient quitté la France avant l'âge de 15 ans, jusqu'à ce
qu'il eût reçu réponse du Comité de Salut Public interrogé sur ce point. A
Auray, en même temps que Lalène de Laprade, Druilhe présidait une autre
commission, mais l'un et l'autre, malgré leur bonne volonté, furent obligés,
après avoir siégé respectivement du 29 juillet au 6 août et du 1er au 9 de
ce mois de porter 169 condamnations à mort ! A Quiberon, deux commissions
militaires furent également constituées. Elles livrèrent de leur côté
environ 160 prisonniers aux bourreaux. A Hennebont, il y eut quatre commissions
destinées à juger spécialement les marins et les soldats républicains enrôlés
dans l'armée des Emigrés. Ceux-ci, pour la plupart, furent acquittés et
ensuite incorporés dans l'armée et la marine républicaines. A Port-Louis, la
commission chargée de juger les habitants du pays, ne porta qu'une seule
condamnation à mort. A Vannes, deux commissions furent d'abord établies. La
première, présidée par le chef de bataillon Bedos, siégea le 31 juillet, les
1er et 2 août, et prononça 127 condamnations à mort ; la seconde, qui jugea
du 31 juillet au 24 août : 61 condamnations. Une troisième commission établie
le 11 août, siégea trois jours et fut chargée de juger les soldats du 41ème
régiment. Elle ne porta que 4 condamnations. Une quatrième, destinée à décider
du sort des marins et militaires faits prisonniers à Quiberon, les acquitta
tous. Une cinquième, présidée par Striffer, ne porta qu'une condamnation.
Ainsi, à Vannes, si on excepte la commission présidée par Bedos, les
tribunaux militaires se montrèrent relativement humains. Ils, ajournèrent le
plus possible de jeunes gens, qui prétendaient, — et ils étaient nombreux,
— n'avoir pas seize ans au moment de l'émigration ; ils acquittèrent avec
non moins de libéralité, les Emigrés qui se donnèrent, pour chevaliers de
Malte, car une loi de 1790 les considérait comme étrangers. Après les Emigrés,
vint le tour des chouans et autres insurgés, pris à Quiberon. Les commissions,
au lieu de les juger d'après la loi du 25 brumaire an II, qui prononçait la
peine de mort contre les Emigrés et leurs complices, s'en tinrent à la loi du
30 prairial an III, qui édictait une peine de deux, trois ou quatre mois de détention
contre les habitants du pays, saisis dans des rassemblements armés, mais non
convaincus d'assassinat. Par la large interprétation de cette dernière loi,
les juges arrivèrent à éviter une trop grande effusion de sang. Mais ce modérantisme
ne fut pas du goût des soi-disant « patriotes ». Sur de nombreuses réclamations
de leur part, le général Lemoine cassa toutes les commissions de la ville de
Vannes et en nomma de nouvelles. La tâche, cependant, devenait difficile. En
effet, l'écoeurement était général dans l'armée républicaine. Lemoine
avait beau menacer, il ne pouvait se faire obéir. Enfin, le 25 août, il
parvint à créer trois nouvelles commissions, destinées à remplacer les cinq
précédentes. La première, présidée par le chef de bataillon Legrand, siégea
jusqu'au 8 novembre et porta 60 condamnations à mort ; la seconde en prononça
27 ; la troisième, 19. Une autre commission établie à Auray s'efforça, malgré
les menaces et les remontrances, de sauver le plus possible de royalistes.
D'ailleurs, à partir du 8 novembre jusqu'au 12 janvier, il semble y avoir eu
relâche ; mais à cette date, une nouvelle commission, présidée par Emmanuel
Guidal, porta encore 62 condamnations à mort. Cette dernière cessa ses opérations
le 27 février 1796. Ainsi, le nombre des victimes ne fut pas aussi considérable
que l'auraient désiré Lemoine et les prétendus « patriotes »,
assoiffés de sang. Quoi qu'il en soit, le bilan des jugements était déjà
assez élevé. D'après l'Etat nominatif publié par le général
Lemoine, les résultats des opérations effectuées par les commissions se répartissent
de cette manière : - Condamnés à mort (713). - Chouans condamnés à une détention
de quelques mois (184). - Acquittés et incorporés dans divers bataillons de
l'armée républicaine et de la marine (2.848). - Mis en liberté par arrêté
des représentants du peuple, ayant payé une contribution en grains (2.000). -
Morts dans les prisons et hôpitaux (400). - Vieillards, femmes et enfants mis
en liberté, lors de l'entrée de l'armée dans la presqu'île (3.000). Soit, au
total : 9.145 ; mais il faut faire remarquer que sur les 713 condamnés à mort,
selon l'Etat de Lemoine, deux avaient été portés deux fois ; que cet Etat est
daté du 16 janvier 1796, et que, par conséquent, les 62 condamnés de la
commission Guidal qui commença à fonctionner le 18 janvier n'y sont pas
compris ; ce qui porterait le nombre des fusillés à 773. Mais d'après
certaines vérifications, il semble qu'il faille l'élever à environ 790. Quant
aux royalistes morts dans les hôpitaux et dans les prisons, dont Lemoine fixe
le nombre à 400, ils étaient en réalité plus nombreux. On en compta 347 à
Vannes et 600 à Auray, ce qui fait un total de 947. Dès lors, il faut dire
qu'environ 1.700 royalistes perdirent injustement la vie, après la prise de
Quiberon. Telle est l'oeuvre des représentants du peuple, Tallien et Blad, et
du général Hoche, qui n'eurent pas assez de caractère pour s'opposer aux récriminations
des prétendus « patriotes » et rester fidèles à la parole donnée.
S'ils avaient agi avec conscience, ils auraient épargné à l'histoire, la
triste nomenclature du long martyrologe que nous venons d'énumérer, hécatombe
inutile qui se dresse implacable devant l'humanité pour flétrir la mémoire de
ceux qui en ont été les exécuteurs ou les tacites approbateurs.
LE
MASSACRE
Lorsque
Sombreuil, Mgr de Hercé et leurs compagnons eurent été jugés à
Auray le 27 juillet 1795, ils furent aussitôt dirigés sur Vannes, dont la
municipalité avait sollicité du représentant Blad, l'envoi de quelques-uns des prisonniers
les
plus marquants, afin d'impressionner la population par une exécution
capitale aux abords de la ville. Ces
premiers condamnés furent transportés en charrette au chef-lieu du département
du Morbihan, sans connaître la décision
du tribunal, mais sans se faire d'illusion sur leur sort.
Vers minuit ils arrivèrent à Vannes et furent internés dans les tours de la
Porte-Prison. Avant
de mourir, ils voulurent laisser un
témoignage de leur fidélité inébranlable aux deux
grandes causes pour lesquelles ils allaient donner leur vie. Sur l'un des murs de la prison, le général royaliste traça
ces
mots : « Charles de Sombreuil, toujours fidèle à Dieu et au roi, a
couché dans ce cachot, d'où il ne va sortir que pour marcher
à la mort ». Mgr de Hercé exprima au dessous sa
résignation et son espérance en Dieu. Puis il prépara ses compagnons
à paraître devant le Juge Suprême. Dès
l'aurore du 28 juillet, qui devait être le dernier jour des
condamnés, le bruit s'était répandu dans Vannes, de l'arrivée
des prisonniers. Quelques habitants obtinrent la permission de les
visiter et de leur procurer des vivres. Toutefois,
sans perdre de temps, les autorités préparèrent les
détails de l'exécution. Le Directoire du Morbihan prévint le chef d'état-major de la 9ème division, que les condamnés
seraient
fusillés et non guillotinés et, en conséquence, qu'il était de sa
fonction de leur donner Lecture du jugement
sur le
lieu de l'exécution, ou mieux, pour éviter
des retards, sur la route qui
conduisait à l'emplacement du supplice. La municipalité,
de son côté, fut chargée de faire enlever les corps, après le dénouement. Vers onze heures du matin, lorsque tout fut
prêt, on vint chercher les condamnés.
On leur lia les mains derrière le dos
; puis, entre deux colonnes de soldats, on les dirigea vers la Garenne qui
avait été choisie pour être le lieu du supplice. La Garenne est située
à une centaine de mètres de la Porte-Prison, hors
des murs de la ville, en face de la Tour du Connétable
de Clisson. C'est une large butte plantée d'arbres qui
sert de lieu de promenade aux Vannetais. Lorsque les seize
condamnés y arrivèrent, on les aligna le long d'un mur, à
quelques mètres de l'escalier qui donne accès à la promenade. Mgr de
Hercé demanda à être découvert, afin de prononcer,
tête nue, les dernières prières. Un soldat s'avança pour répondre
à son désir. Sombreuil lui barra la route, en lui disant : « — Tu n'en es pas digne ! ».
Alors,
avec les dents, le général royaliste enleva le chapeau
du saint évêque. Puis on voulut lui bander les yeux, mais il refusa. « — J'ai
l'habitude de regarder l'ennemi en face », s'écria-t-il. On fit mettre à
genoux les condamnés. Sombreuil refusa encore,
mais sur les instances de Mgr de
Hercé, il s'exécuta. « — Soit,
dit-il, je mets un genou à terre pour Dieu et l'autre
pour le Roi ! ». Au
premier feu de peloton, tous tombèrent, sauf Sombreuil.
Il fallut une seconde décharge pour abattre le vaillant général
royaliste. Lorsque les malheureuses victimes
furent à terre, leurs exécuteurs se
précipitèrent sur elles pour les dépouiller de
leurs vêtements et aller les vendre chez les fripiers de la ville. Jusqu'à
une heure de l'après-midi, les cadavres furent abandonnés, dénudés,
baignés dans le sang. Puis, sans le moindre
égard, on les traîna jusqu'au cimetière situé derrière
l'église Saint-Patern, où ils furent jetés pêle-mêle, dans une
fosse commune. Le
lendemain de cette première exécution, 103 prisonniers non
encore jugés, furent envoyés d'Auray à Vannes et enfermés dans l'église
Saint-Patern. Les
commissions militaires de Vannes entrèrent alors en activité. Le 30
juillet, dans leur première séance, elles prononcèrent
la peine de mort contre 76 prisonniers, dont l'exécution
fut fixée au lendemain. Celle-ci se fit non plus à la Garenne, mais à une demi-lieue au sud de
Vannes, au-dessus de l'Ermitage, sur la rive droite du canal, en
un lieu appelé depuis la
Pointe des Emigrés. Une
troisième exécution eut lieu le 1er août. Elle s'effectua,
cette fois, sur la rive gauche du canal, sur les terres de l'Armor, dont le propriétaire était
dans le rang des victimes. C'était le
jeune Louis de Langle. D'un pas ferme, l'air calme, il
passa devant son manoir et alla dans un pré voisin recevoir la mort
avec ses compagnons. Le 2 août
vit la quatrième exécution. On ignore si c'est à l'Ermitage ou à Nazareth
qu'elle
se fit. Puis, pendant plusieurs
semaines, les hécatombes se multiplièrent. Bientôt les fosses
ne furent plus ni assez larges, ni assez profondes, ni assez
nombreuses, pour contenir toutes les victimes. A
Quiberon, les exécutions commencèrent le 28 juillet, en même temps qu'à Vannes. Elles eurent lieu en divers
endroits.
Tout d'abord, à Saint-Pierre, sur les plaines arides du
village de Kergrois, au bord de la Mer Sauvage ; puis, sur la plage du village de Kéraud, non loin du Port-Orange ;
enfin,
au bourg même de Quiberon, dans une prairie appelée le Zal, entre les dernières maisons situées à l'est et l'ancien
cimetière,
et sur la plage de Port-Maria, au bas d'un monticule que marqua longtemps une croix appelée croix des
Bertiniaux. A Auray, il n'y eut,
à l'origine, qu'un lieu d'exécution, dénommé
par le peuple, le Champ des Martyrs. Il
se trouve
à deux
kilomètres au nord de la ville, au fond d'une vallée, où,
au milieu des plaines marécageuses des Prateaux, coule la
rivière d'Auray. C'est sur la rive droite de cette rivière, adossée
à la colline que domine la Chartreuse, que 200 royalistes,
émigrés et chouans, furent fusillés. La première exécution
eut lieu le 30 juillet et fut suivie de plusieurs autres, qui se succédèrent
jusqu'au 26 août. A cette date, elles s'interrompirent
pour reprendre plus tard, comme nous le verrons bientôt. Quels étaient
les sentiments des victimes immolées par les balles républicaines ? Peut-être serait-on porté à croire que les
royalistes tombaient la haine au coeur envers leurs bourreaux.
Il n'en est rien. On a recueilli de nombreuses lettres d'Emigrés
condamnés à mort, qui permettent de découvrir leur état d'âme, à
leurs derniers moments. En voici deux qui émanent
d'Edme de la Chapelle de Béarais, plus
connu sous le nom de Jean Berney. Il les écrivit
le 2 août 1795, de la tour de la Porte-Prison, à
Vannes, à la veille de sa mort. La première est adressée à son frère Beaulieu,
la seconde à sa femme. « Nous
venons d'être conduits ici, mon cher Beaulieu, écrit-il
à son frère ; nous serons probablement jugés dans la journée et exécutés
l'instant d'après, ainsi que je te l'ai mandé
d'Auray, d'où je t'ai écrit avant-hier. Aucun des secours
temporels et spirituels ne m'ont manqué et j'espère tout de la miséricorde
de Dieu. Nous
avons trouvé des âmes charitables et compatissantes
qui ont bien voulu adoucir la rigueur de notre sort. J'ai
éprouvé, d'ailleurs, tout ce que l'infortune offre de plus affreux
; j'ai épuisé tous les genres de maux possibles, je les ai
soufferts avec patience ; j'espère qu'ils me seront de quelque
mérite aux yeux de Dieu, auquel je vais faire le sacrifice de ma vie. Celle-ci ne pouvait plus être heureuse, dès que
j'étais
destiné à vivre éloigné de ma famine, de mes amis, de ma malheureuse
femme et de mes enfants. Pauvre
et chère épouse ! quel est son sort dans ce moment, quels lieux
habite-t-elle ? Je n'ai pas même la consolation, en mourant, de savoir
rien de ce qui peut avoir trait à elle et au reste de ma famille. Je ne sache pas un
sacrifice que je n'ai à faire. Mon Dieu,
je vous les offre tous ! La
même résignation, mon cher Beaulieu, se trouve dans
les 200 victimes, enfermées avec moi dans ce moment et toutes destinées
à périr avec moi dans la journée. Je
ne te dis rien des événements qui nous ont conduits ici ; cela tient à
la politique et je me tais sur cet article. Tu apprendras
assez tôt mes malheurs et ce qui les a amenés ; tu ne m'en plaindras
que davantage. Adieu,
mon cher frère, mon heure approche. Je vais profiter
d'un quart d'heure qui me reste, pour dire à ma femme
un dernier mot, que je te recommande de lui remettre avec la plus grande
précaution... ». A
cette lettre était jointe, en effet, la suivante adressée par
Jean Berney à son épouse : «
Prêt à paraître devant Dieu, ma bien chère et vertueuse amie, tu ne soupçonnes pas que je veuille tromper ta confiance.
Depuis l'instant de notre union, je n'ai cessé de t'adorer et je meurs
sans reproche à cet égard là. Depuis
le moment de notre séparation, depuis ce moment
où je m'arrachais de tes bras, il n'en est pas un seul où
je n'aie fait des voeux pour ton bonheur. J'ai espéré jusqu'à
ce jour, que je pourrais encore le partager. Le Ciel en a ordonné
autrement ; que sa sainte volonté soit faite ! Ne
fais pas le reproche à ma mémoire d'avoir suivi une
autre route que celle que tu m'avais indiquée ; je n'en ai
pas été le maître, tu peux en être sûre. Ah ! ma chère amie, que de maux j'ai éprouvés ! L'espoir de te retrouver
un
jour m'avait soutenu ; il n'en est plus pour moi que dans l'éternité. Tu
apprendras ma malheureuse fin et ce qui m'y a conduit,
après mille dangers, abandonné, trahi. Mais Dieu leur
(sic) fasse miséricorde, comme je ne cesse de le prier de me la faire à
moi-même. Conserve-toi
pour tes enfants ; sois leur consolation, comme j'espère qu'ils seront
la tienne ; embrasse-les tendrement pour
moi ; fais-en des hommes vertueux et dis-leur que
je meurs dans l'espoir qu'ils ne négligeront rien pour faire
le bonheur de leur respectable et tendre mère, que leur père, en
mourant, la leur recommande. Je
meurs pénétré des vérités de la religion, je meurs plein de foi et
d'espérance. Mes nombreux et respectables camarades
paraissent tous pénétrés des mêmes sentiments. Le
ciel, par sa grâce, nous a ménagé tous les secours dans nos
derniers moments ; les miens seront employés à le prier pour toi et
pour moi. Mon
dernier soupir sera pour toi ; mon dernier voeu sera
pour qu'il plaise à Dieu de te réunir, un jour, à moi dans son sein
paternel... Parle
de moi à tous mes parents, à tous mes amis. J'espère
qu'ils s'empresseront tous à te donner toutes les consolations qui dépendront
d'eux. Mes pauvres parents, mes chers
amis, ah ! combien les sacrifices se
multiplient pour moi ! J'espère que celui de ma vie,
que je vais faire, ne sera que plus méritoire devant Dieu...
Mettons toute notre confiance en lui et abandonnons-nous, sans
murmurer, aux décrets de sa Providence. Nous
venons tous de prier au pied des autels pour le bonheur et la
tranquillité de notre chère patrie. Nous ne nous permettons
pas même de murmurer sur la sévérité avec laquelle
on nous traite ; rien ne se fait, dans ce bas monde, que par la volonté
de Dieu. Si quelque chose trouble mes
derniers moments, c'est l'inquiétude où
je suis sur ton sort, sur ta position et sur celle de toute ma famille. Mon Dieu, ayez pitié de ma
malheureuse
épouse, répandez sur elle vos bénédictions ! Adieu, chère amie, il faut nous séparer.
0 mes pauvres enfants ! ... Je vous serre
tous dans mes bras ; recevez tous mes derniers et tendres embrassements. Adieu pour toujours ! Priez Dieu
pour moi ! ». Tels étaient les pensées
et les sentiments qui animaient les
condamnés à mort avant de marcher au supplice. Loin de
maudire leurs bourreaux, ils gardaient envers eux, la charité au fond du
coeur. Nous avons dit antérieurement que le représentant du peuple, Blad,
avait permis d'accorder aux jeunes gens qui avaient émigré avant l'âge de
seize ans, un sursis, en attendant que leur sort fût fixé par une décision du
Comité de Salut Public. La réponse ne tarda pas à venir. Elle fut adressée
en l'absence de Blad, au représentant Mathieu, qui le suppléait. Elle était
aussi inhumaine que le décret de la Convention, car elle exigeait la mort des
jeunes gens comme celle des hommes d'âge mur. En conséquence, les massacres
qui avaient été suspendus recommencèrent. L'ordre du Comité de Salut Public,
rédigé le 9 août, parvint au général Lemoine le 24 du même mois. A partir
de ce jour, les jeunes gens internés à Vannes et à Auray, auxquels on avait
laissé quelque latitude dans l'espoir et l'attente de leur libération, et à
qui on avait permis même de faire des visites en ville, durent réintégrer
leurs prisons. A Vannes, le 25 août, cinquante de ces jeunes gens passèrent à
nouveau devant les commissions militaires et furent définitivement condamnés
à mort. Vers quatre heures de l'après-midi, on les rassembla et on les dirigea
vers le Bondon qui se trouve au nord-ouest de la ville. Pendant le
trajet, les soldats chargés de l'exécution délièrent plusieurs condamnés
pour les dépouiller de leur capote et s'en emparer. Au moment du supplice,
trois quarts seulement des condamnés, « les mieux habillés », tombèrent.
Aussitôt le coup de feu, la gauche du peloton d'exécution se précipita sur
les victimes, dont la plupart n'étaient que blessés, afin de les dépouiller
de leurs vêtements et de leurs bottes. Les malheureux demandèrent en grâce
qu'on les achevât, et les soldats le firent avec leurs baïonnettes. Le
lieutenant supplia ses hommes, au nom de l'humanité, de revenir pour une
nouvelle décharge ; mais les misérables, dans leur rapacité, ne voulaient pas
lâcher leur proie et entendaient recueillir le plus possible de vêtements.
Enfin, le lieutenant réunit quelques soldats auxquels il fit exécuter
plusieurs autres feux de peloton pour mettre un terme aux tortures des victimes.
Après l'exécution, les corps des suppliciés furent abandonnés, complètement
nus, sur le bord des fossés de la route. Ce n'est que le lendemain matin, à
cinq heures, que des militaires vinrent les enterrer dans des fosses trop
petites, car les cadavres furent à peine recouverts de quelques mottes de
terre. Le même jour et le surlendemain, les exécutions continuèrent. Le
nombre des victimes, cette fois, n'atteignit qu'une vingtaine, mais comme leurs
prédécesseurs, les condamnés firent preuve d'un grand courage, d'une résignation
touchante et d'une piété remarquable à leurs derniers moments. « Je te
fais mes adieux ainsi qu'au reste de ma famille, écrivait à sa soeur,
Gesril de Papeu, avant d'aller à la mort. Console mon malheureux père ; je
ne quitte la vie avec regret qu'à cause de vous tous. La mort ne m'effraie
point ; tu me connais assez pour en être persuadée. Les malheureux sont ceux
qui restent. Adieu, je vais être fusillé. Console toi ; adieu, mon amie ; nous
nous rejoindrons dans la patrie céleste. Je n'ai pas le temps d'écrire au
reste de ma famille ; je suis pris au dépourvu. Fais passer cette lettre à
Masaër ». « Je vais périr, écrit-il à celui-ci, qui devait
devenir le mari de sa jeune soeur, mais je pardonne ma mort à ceux qui vont
me la donner. Ils ne connaissent pas les Emigrés et croient, en exécutant les
ordres qu'on leur donne de nous fusiller, remplir leur devoir. Ils sont trompés
et malheureux de l'être. Si, un jour, il en tombe entre tes mains,
pardonne-leur comme je leur pardonne, et tâche d'inspirer ces mêmes sentiments
à nos braves compagnons d'armes... ». Cette fois, ce fut au Grasdor,
au nord-est de la ville, qu'eut lieu le massacre. A Vannes, à partir de cette
date, on ne fusilla plus que quelques Emigrés, oubliés sans doute dans les hôpitaux.
En octobre, cependant, eut lieu encore une dernière hécatombe, celle d'une
soixantaine de chouans et de paysans envoyés par Guidal à la mort. En même
temps que le sang des jeunes gens imbibait à Vannes les terres du Bondon
et du Grasdor, d'autres jeunes Emigrés tombaient aussi à Auray, sur la
terre encore humide du Champ des Martyrs. Ils furent une cinquantaine à
subir la mort, du 28 août au 3 septembre, et ne se montrèrent pas inférieurs
en générosité à leurs compagnons de Vannes. Avant de marcher au supplice,
l'un d'entre eux, Charles Viart de la Motte d'Usseau, à l'exemple de Gesril de
Papeu, écrivit ces mots édifiants à sa mère : « Ma chère maman, je me
flattais, lorsque je vous ai écrit ma dernière lettre, que je ne subirais
qu'un temps de détention ; mais Dieu en a décidé autrement. Il me demande la
vie et je me soumets d'autant plus volontiers à ses décrets que je sais que Jésus-Christ
est mort pour nous. Je remercie le ciel de ce qu'il a bien voulu me donner une mère
qui m'a élevé dans les principes de la vraie religion et qui n'avait pour but
que de faire mon bonheur. Si je m'en suis écarté, ne croyez pas que l'incrédulité
en fut le motif, c'était autant le respect humain que les mauvais exemples que
j'avais sous les yeux ; mais le temps m'ayant ramené, j'espère beaucoup en la
miséricorde de Dieu. C'est pourquoi je vous demande pardon de tous les mécontentements,
les impatiences et les scandales que je vous ai occasionnés, à vous ma chère
maman, à mon cher papa, à ma chère soeur, et à toutes les personnes qui me
connaissent, comme je pardonne à mes ennemis ce qu'ils m'ont fait. Oui, je fais
encore ma profession de foi, je meurs dans la religion catholique, apostolique
et romaine. Adieu, ma chère maman, et vous, ma chère soeur. Je mourrais encore
content, si j'avais le bonheur de vous serrer dans mes bras, en vous exprimant
ma reconnaissance de votre tendresse... Adieu, encore une fois, chères amies.
Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus ». Telle était la
noblesse d'âme de ces preux qui, sans frayeur, présentèrent leurs poitrines
aux balles républicaines et que leurs exécuteurs considéraient comme des
brigands. Hélas il eut été souhaitable que leurs bourreaux eussent eu le
quart de leur magnanimité et de leur courage. Cette page d'histoire eut été
moins pénible à écrire et n'eut pas été, comme elle l'est, si maculée de
sang.
LES
RESTES DES MARTYRS
C'est sur
les plaines arides du village de Kergrois, avons-nous dit, que furent
fusillés les Emigrés condamnés à Saint-Pierre-Quiberon.
Un monticule portant depuis, le nom de Fosse des Martyrs, indique le lieu de leur inhumation, où
ils dorment toujours leur
dernier sommeil. A Quiberon, les royalistes
qui furent exécutés dans la plaine
appelée Le Zal, furent
enterrés dans le cimetière tout
proche qui entourait la vieille église, et ceux qui subirent
la mort à Port-Maria, furent inhumés sur la pente du
monticule, témoin de leur supplice. Après la Révolution, les
ossements de ces derniers furent réunis à ceux des Emigrés,
qui avaient été enterrés dans le vieux cimetière. A l'heure
actuelle, on ne trouve plus aucune trace de la fosse commune
qui les renferme. Elle se trouve, cependant, au milieu de la place publique,
foulée au pied par les descendants des habitants de Quiberon, qui firent preuve
de tant de dévouement et de commisération
pour les malheureux Emigrés, et par
les héritiers du nom et des sentiments des fusillés,
attirés en ces lieux par le souvenir de leurs parents tombés sous le
coup des balles républicaines. A Vannes, dès 1814, on s'empressa de recueillir les
restes des victimes de la Pointe des
Emigrés, de l'Armor, du Bondon, et du Grasdor, mais on ne put retrouver les
ossements de Sombreuil, de Mgr de
Hercé et de leurs compagnons, fusillés à la Garenne et inhumés au nouveau cimetière dans
une
fosse commune qu'il a été impossible de découvrir. Les
restes des victimes retrouvées ont été enfermés, dans neuf cercueils qui, furent d'abord déposés dans la
chapelle du Grand Séminaire
et ensuite transportés à la cathédrale, où
un service funèbre fut célébré en mémoire de fusillés, le
7 novembre 1814. Après
là cérémonie, les neuf cercueils furent descendus dans un caveau de la
chapelle Saint-Bonaventure, appelée depuis
chapelle Saint-Louis. Les vitraux de cette chapelle racontent la vie du pieux roi de France. Au bas de ces
vitraux
se trouve une sorte de petit enfeu avec le buste de Mgr Latieule,
évêque de Vannes, décédé en 1905, et une inscription
en son honneur. A terre, au milieu de la chapelle, on
peut voir une grande dalle grise qui rappelle le souvenir des
victimes des balles républicaines. En haut de, cette dalle on
aperçoit le monogramme constantinien du Christ, puis en
dessous ces mots : « Ici ont été déposés — le 6 novembre 1814
— les ossements des prisonniers fusillés à Vannes en 1795
». Sous l'inscription est représentée une hermine. A
Auray, les restes des Emigrés ont reçu plus d'honneur. C'est
à la Chartreuse (nota : "La Chartreuse d'Auray n'a pas toujours été
comme elle se présente, aujourd'hui. Elle remonte à la fin du XVème siècle
et a remplacé à l'origine, un
édifice élevé en l'honneur de saint Michel, par Jean IV de Montfort, au lieu
même où il remporta en 1364 la bataille dite d'Auray, sur son adversaire
Charles de Blois. Au XVème siècle, sur l'initiative du duc François II ; le Pape
Sixte IV supprima la collégiale de Saint-Michel du Champ desservie par
un doyen et des chanoines, au profit, de cinq
pères chartreux Pierre et Jean Liénier, Jean
Picard, François de Goulaine et Guillaume Touzel, venus de Nantes pour y
établir un monastère de leur ordre. C'est de cet événement que date la
Chartreuse. Les
nouveaux venus agrandirent tout d'abord les anciennes constructions composées
seulement, d'une chapelle et de quelques maisons destinées aux chapelains.
Puis, vers le milieu du XVIème siècle, leurs successeurs élevèrent de nouveaux bâtiments qui ne furent achevés qu'en
1620. Ils agrandirent l'église, l'ornèrent, de vitraux, la dotèrent
d'un retable et d'un beau tabernacle. En
1630, ils firent sortir de terre une salle capitulaire et construisirent
un second cloître qui prit le nom de petit cloître. En
raison des dégradations occasionnées, par le temps, les chartreux
furent encore obligés, au XVIIIème siècle, de restaurer une partie des bâtiments
et en particulier l'église. On lui donna la forme définitive qu'elle possède
aujourd'hui. Sa façade, très imposante, est décorée de piliers. Sa
nef rectangulaire est partagée en deux parties égales : la première était
réservée aux frères ; la seconde, avec ses 58 stalles, aux religieux-prêtres,
Le sanctuaire-terminé en hémicycle était et reste encore occupé par
un autel en marbre surmonté d'un magnifique baldaquin. Quant
au petit cloître, réparé après la restauration da l'église, il fut décoré,
en 1724, de peintures reproduisant avec assez d'exactitude, la galerie de
tableaux, aujourd'hui au Louvre, du célèbre peintre Eustache Le Sueur, représentant
les principaux faits de la vie de saint Bruno, fondateur
de l'ordre des chartreux. Ces copies, au nombre de 17, sur 22 que comporte
l'oeuvre de Le Sueur, ont été attribuées parfois aux religieux, mais
on pense qu'elles sont plutôt l'oeuvre du peintre breton Lhermitais, dont
le nom, suivi d'une date en, partie effacée, figure au bas de l'une des toiles.
Chaque peinture est accompagnée d'une légende explicative. C'est sans
doute pour protéger ces toiles que les arcades du cloître ont été vitrées. La
vie religieuse se
poursuivit sans heurt, dans le monastère, jusqu'en 1790, date à laquelle la
Chartreuse comptait encore 4 prêtres et 2 frères convers, chiffre suffisamment élevé, puisque la
bulle de Sixte IV, du 21
octobre 1480, avait fixé le nombre des religieux aux environs d'une dizaine. A cette époque, venait d'éclater la Révolution
qui confisqua
les biens de l'Eglise de France. Les chartreux durent partir. A. peine étaient-ils
sortis
de leur monastère, que celui-ci, mis aux enchères, fut vendu à un certain
Le Comte, qui n'eut rien de plus pressé que de démolir la plupart
des bâtiments inutiles à son usage. Il conserva cependant l'église
et les
édifices que l'on peut voir encore aujourd'hui. Puis, à la Révolution succéda l'Empire. La
Chartreuse fut rachetée, en 1808, par le curé d'Auray, l'abbé Gabriel
Deshayes, grâce aux libéralités d'un
révolutionnaire converti, M. Barré, et cédée, en 1812, aux Filles de la
Sagesse, qui y ont établi une institution de sourdes-muettes et qui s'y trouvent
encore installées au début du XXème siècle"), située à cinq cents mètres de la
gare, sur la route
de Pontivy, qu'ils ont été rassemblés et enfermés dans un magnifique mausolée,
placé à l'intérieur d'une chapelle sépulcrale, accolée à l'église du
vieux monastère. Son
érection est due à la demande du duc d'Angoulême qui,
visitant la Bretagne, vint prier le 1er juillet 1814 sur la tombe
des victimes de Quiberon. Une souscription nationale, lancée par le maréchal
de Soult, duc de Dalmatie, permit de recueillir
les fonds nécessaires à l'exécution du souhait du Prince. Pour
bâtir la chapelle qui renferme le mausolée, on rasa en
1823, quelques constructions rangées autour des sept petites
cours situées au nord de l'église de la Chartreuse, et
le 20 septembre de la même année, la duchesse d'Angoulême,
l'infortunée soeur de Louis XVII, posa elle-même la première
pierre du monument. Puis, après une visite an Champ des Martyrs, elle
exprima à son tour le désir d'y voir bâtir
une chapelle qui rappellerait le lieu de l'exécution. Six
ans plus tard, les deux édifices étaient élevés. La chapelle du Champ
des Martyrs fut édifiée à
l'extrémité d'une pelouse entourée
d'une haie et bordée de chaque côté
d'une rangée d'arbres. Elle est rectangulaire, de style dorique, et précédée
d'un portique sur lequel on trouve cette courte, mais significative inscription HIC
CECIDERUNT (C'est ici qu'ils tombèrent
!). Sur le fronton
supporté par quatre colonnes monolithes, on
peut lire cette phrase : IN MEMORIA AETERNA ERUNT JUSTI (La mémoire des Justes sera
éternelle !). Les murs de la chapelle devaient
recevoir dés fresques, et l'autel des ornementations, mais la Révolution de 1830 fit
arrêter
les travaux entrepris. La
seconde chapelle, dite chapelle sépulcrale, accolée à l'église
de la Chartreuse, est longue de 13 mètres, large de 9 mètres ; elle
présente à l'extérieur un petit portique de style grec portant sur son
fronton, cette inscription en lettres d'or : GALLIA MOERENS POSUIT (La France en pleurs l'a élevée !).
A
l'intérieur, le sol et les murs sont recouverts de marbres noirs et
blancs. La voûte, semée d'étoiles et de fleurs dédis, présente
en son milieu un grand écusson de France. Au centre,
s'élève le magnifique mausolée dont le caveau renferme les ossements
des fusillés du Champ des Martyrs. Ce
mausolée est en marbre blanc. Son soubassement, orné aux quatre angles de Génies en bas-relief tenant d'une
main
la palme du martyre et de l'autre un flambeau renversé, présente sur
trois côtés les noms de toutes les victimes immolées à Auray, à Vannes et
à Quiberon. Au-dessus
de la porte de cuivre on peut lire PRO DEO,
PRO REGE, NEFARIE TRUCIDATI (Pour Dieu, pour le Roi, ils
furent indignement immolés). Sur le côté droit : PRETIOSA IN CONSPECTU DEI MORS
SANCTORUM EJUS (Précieuse
est devant Dieu, la mort de ses saints). Sur le côté opposé à la porte : PRO
ANIMABUS ET LEGIBUS NOSTRIS (Pour
nos vies et nos lois). Sur le côté
gauche : ACCIPIETIS GLORIAM MAGNAM ET NOMEN AETERNUM (Vous
recevrez une grande gloire et un nom éternel). Au-dessus,
le sarcophage exhaussé par un triple gradin, est couvert de fines sculptures exécutées par
David d'Angers. Sur
la face antérieure, apparaissent les bustes de Sombreuil
et de Soulanges, surmontés de la Religion, qui dépose une couronne sur un tombeau. Entre ces deux sculptures, on
peut
lire cette inscription : QUIBERON XXI JULII
MDCCXCV. A l'extrémité
opposée se trouvent les bustes de Talhouët, d'Hervilly, surmontés par celui
de Mgr de Hercé. Sur le côté droit
apparaît la scène du débarquement avec ces
mots : PERIERUNT
FRATRES MEI OMNES PROPTER ISRAEL (Tous
mes frères sont morts pour Israël). Sur
le côté gauche est représenté l'acte sublime du jeune Gesril
de Papeu, qui, après avoir été à la nage et au péril de sa
vie faire cesser le feu des Anglais, revint se constituer prisonnier entre les mains des républicains. On lit au-dessus
cette
inscription : IN DEO SPERAVI, NON TIMEBO (J'ai
espéré en Dieu, je ne craindrai pas). En
outre, sur les murs de la chapelle, de chaque côté de l'arcade
qui donnait autrefois accès dans l'église de la Chartreuse, se trouvent deux magnifiques bas-reliefs représentant,
l'un : S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes le 1er
juillet 1814, et l'autre
: S. A. R. Mme la
duchesse d'Angoulême posant la première pierre du monument le 20 septembre 1823. L'inauguration
solennelle
de la Chapelle expiatoire du Champ
des Martyrs et de la Chapelle sépulcrale
eut lieu le 15 octobre 1829. Avant
la cérémonie, racontent les chroniques du temps, 40.000
Bretons s'étaient réunis aux abords du Champ des Martyrs, entourant les évêques de Vannes,
de Saint-Brieuc et surtout le plus ému de tous, Mgr Jean-Marie-Dominique
de Poulpiquet, évêque de Quimper, qui,
ancien aumônier du régiment d'Hector, avait pu échapper au massacre du 21 juillet 1795, en gagnant à la
nage, la chaloupe de braves paysans bretons qui s'ingénièrent à le
sauver. Les
ossements des fusillés d'Auray avaient été placés sur trois immenses
civières drapées de velours rouge à broderie d'argent.
Lorsque le cortège se mit en marche, les civières, portées
sur les épaules de paysans bretons, quittèrent le Champ
des Martyrs et gravirent lentement
le flanc de la colline, pour venir
s'arrêter devant la Chapelle sépulcrale adossée à l'église de la Chartreuse. C'est à ce moment qu'on
déposa
dans le caveau que surplombe le mausolée de marbre blanc, les ossements des
victimes. Ce
mausolée mérite une visite. Il a été aménagé de manière à ce qu'on puisse encore apercevoir les restes funèbres
des Emigrés. Aussi, ce n'est pas sans horreur, que les
visiteurs, lorsqu'ils penchent la tête
au-dessus du caveau, découvrent à
l'aide d'une lanterne allumée à cet usage, le tumulus de tibias,
de fémurs, de radius, d'humérus et de crânes des fusillés,
dont les proportions, pour la plupart herculéennes, disent la vigueur de cette race chevaleresque, tristement
immolée
sur les ordres de la Convention...

CONCLUSION
Au
terme de ce bref aperçu, une conclusion s'impose et une
question se pose : la responsabilité de la sanglante hécatombe
des martyrs de Quiberon. Sans
parti-pris, il est permis de dire que cette responsabilité
retombe à la fois sur l'Angleterre, les chefs royalistes et les républicains.
Les
Anglais, tout d'abord, sont indirectement responsables du désastre,
car c'est sous leur direction que fut organisée l'expédition,
et celle-ci aurait pu réussir, si elle avait été conduite avec méthode. Sans
doute, l'Angleterre s'est montrée généreuse en accueillant les Emigrés français et en secondant leur effort
de
rentrer dans leur patrie, pour mettre fin au régime de sang
qui y régnait et essayer d'y rétablir l'ordre et la paix ; mais sous cette offre, en apparence amicale, se glissait une
pensée
perfide, naturelle aux fils d'Albion : « ne rien faire sans profit ».
«
Au moment de l'expédition de Quiberon, dit en effet M.
de la Borderie dans la préface de l'ouvrage de Charles Robert,
l'Angleterre aurait pu armer et transporter en France pour
cet objet, au moins douze à quinze mille Français. Si cette
armée avait été d'un coup portée sur le continent, si elle
avait eu un chef inspirant la confiance par son autorité et
sa naissance, c'est-à-dire un prince du sang royal de France,
capable de faire taire toutes les rivalités, d'imprimer une direction
unique, de rallier autour de lui toutes les
bonnes volontés, tous les courages, si ce
chef avait été assisté par l'élite
des officiers généraux français émigrés de l'armée de
terre et de mer ; si, enfin, cette expédition était allée débarquer
sur les côtes du Poitou, de façon à combiner ses opérations
avec celles de Charette, elle eut certainement obtenu de grands succès
et pu rétablir la monarchie ». L'Angleterre
se garda de réaliser ce plan. Au
lieu d'envoyer d'un seul coup les douze mille hommes rassemblés
autour des ports de Portsmouth et de Southampton
et capables de tenir tête aux troupes républicaines de l'Ouest, elle
expédia seulement en deux convois, sept mille hommes. De
plus, elle écarta le comte d'Artois, frère de Louis XVI, le
futur Charles X, qui demandait à cor et à cri d'être placé à
la tête d'un corps d'Emigrés dans l'armée de Charette, et ne lui révéla
le départ de l'expédition de Quiberon qu'au moment
où le corps expéditionnaire était déjà en route pour la France. A la
place d'un Prince de sang, elle mit au poste de commandement,
un intrigant, le comte de Puisaye, doué peut-être de quelque talent d'organisation, mais nul au point de
vue
militaire, et, en plus, dépourvu de bravoure. En
outre, pour diminuer l'autorité de celui-ci et créer l'anarchie
dans le corps expéditionnaire, elle nomma à côté de
lui, un autre chef, le colonel d'Hervilly, soldat valeureux, mais d'un caractère acariâtre, qui divisa les forces au lieu
de
les unir. Elle avait eu soin, du reste, d'éloigner le comte Hector,
créateur du corps des officiers de marine, parce qu'elle redoutait sa
supériorité sur mer. Enfin, au lieu de faire
débarquer les troupes en Vendée, où
se trouvait Charette à la tête de forces respectables, elle indiqua
la baie de Quiberon, parce qu'elle espérait, si l'expédition réussissait, pouvoir s'emparer d'un port à sa convenance,
dans la région. Aussi ne faut-il pas s'étonner
si les Anglais ne se montrèrent
nullement peinés, lors de la catastrophe. On rapporte même
que les officiers de la marine anglaise poussèrent du pont de leurs
vaisseaux, des hurrahs joyeux, en voyant succomber les
plus illustres représentants de la marine française,
qui faisaient partie de l'expédition. « Sans doute, dit
à cette époque un ministre anglais en parlant du désastre, cela
est fâcheux pour les morts ; mais nous, Anglais, nous avons
ce jour-là gagné sur la France une bataille navale dont
les suites seront plus importantes que celles de toutes les
batailles gagnées par nous depuis un ». Après pareille
déclaration on est fixé sur la générosité de L'Angleterre !.... Quant aux chefs royalistes, ils sont aussi coupables.
La
plus grande part de responsabilité retombe sur Puisaye qui
se montra inférieur à sa mission. D'Hervilly, de son côté, était
brave, mais il manquait d'initiative. De plus, son caractère acariâtre, son infatuation et son entêtement ridicule,
lui
firent commettre de nombreuses fautes. Il eut, tout d'abord,
le tort de s'enfermer dans la presqu'île au lieu de s'avancer
à l'intérieur des terres, alors que les républicains surpris n'avaient aucune
force sérieuse à opposer à l'armée des Emigrés. Ensuite,
il ne daigna pas utiliser pour l'attaque du camp retranché
de Sainte-Barbe, les 1.500 Emigrés du second convoi
commandé par Sombreuil. Dans sa présomption, il voulut vaincre seul, mais au lieu de triompher, il succomba.
Enfin,
il eut le fol orgueil de mépriser les chouans. Sans doute,
l'indiscipline de ces troupes volontaires pouvait gêner, en
beaucoup de cas, l'action des troupes régulières, mais une
organisation intelligente de ces corps d'irréguliers, — dont
les chefs, tels que Georges Cadoudal, Mercier, Vauban, ne
manquaient pas de savoir-faire, — eut pu, en les faisant agir
parallèlement avec les corps d'Emigrés, assurer le succès de
l'entreprise. « D'Hervilly ne voulut rien comprendre, dit Charles
Robert, parce qu'il n'y entendait rien. Il n'eut pour ces malheureux chouans et même pour leurs chefs que
paroles
blessantes et brusqueries ». Toutes ces
fautes devaient le conduire à la défaite. Et maintenant, à qui
incombe la responsabilité du dernier acte
du drame : le massacre des prisonniers royalistes ? Oui
ou non, les républicains ont-ils manqué à leur parole en
faisant fusiller des Français auxquels ils avaient promis la vie sauve
? Certains
ont prétendu qu'ils n'y eut pas de capitulation, car Hoche ne pouvait
l'offrir sans l'assentiment de la Convention.
« Il connaissait trop bien les lois contre les Emigrés pour oser
s'engager, dit A. Thiers, et il était incapable de promettre ce qu'il ne pouvait tenir. Il a assuré dans une lettre
publiée
dans toute l'Europe, qu'il n'entendit aucune des promesses attribuées au général
Humbert, et qu'il ne les aurait pas souffertes. Quelques-uns de ses soldats purent crier :
«
Rendez-vous ! » mais il n'offrit
rien, ne promit rien. Il s'avança et
les Emigrés n'ayant plus d'autre ressource que de
se rendre ou de se faire tuer, eurent l'espoir qu'on les traiterait
peut-être comme les Vendéens ». Malgré
cette affirmation, d'après les documents publiés par
C. Robert, il n'y a plus de doute possible sur la capitulation.
« Les royalistes mirent bas les armes, dit cet auteur, parce
que Sombreuil leur assura qu'ils auraient la vie sauve. Le
général royaliste donna cette assurance à ses troupes, non
seulement parce que les soldats et les officiers républicains
le crièrent, mais aussi parce que le général Humbert ratifia
ces cris, et que, en présence de Hoche, Tallien s'engagea
à faire approuver par la Convention, cette promesse de vie
sauve pour tous les royalistes, même Emigrés, Sombreuil excepté ». Dès lors qui a
forfait à l'honneur ? Tallien d'abord qui,
pris entre sa propre conservation et celle
des Emigrés, les abandonna lâchement pour se sauver. Blad
n'est pas moins coupable. Il avait participé aux délibérations, mais, effrayé par les récriminations et les
menaces
des prétendus « patriotes », il fit nommer les commissions militaires
et, par le fait, ordonna le massacre des prisonniers. « Hoche
en eut du chagrin » a dit le général Humbert. Il avait
autre chose à faire. Puisqu'il avait été témoin des promesses,
qu'il les avait approuvées, qu'il avait même parlé de « loyauté française
», son devoir était tracé. « Il faut
avoir le courage de le dire, — a écrit Albert Duruy
qui ne croyait pas à la capitulation, — si, du chef de la
capitulation de Quiberon, l'histoire n'a rien à retenir contre
Hoche, — (ce n'est pas lui qui fit les promesses, il en fut simplement le témoin
et il les ratifia), — son abstention, en
revanche, après le combat, son inertie si contraire à sa nature
et si choquante au regard de sa vie tout entière, son adhésion silencieuse aux
massacres de Vannes et d'Auray, tout se
réunit ici contre sa mémoire et l'accuse. Soit absence de générosité
naturelle, soit calcul intéressé, soit rancune de parvenu sachant mal porter sa fortune, soit toutes ces causes
à
la fois, volontairement, sciemment, il laissa faire.... A sa place,
plus d'un, j'imagine, aurait eu l'ambition de couronner par une bonne
action, un brillant fait d'armes ». Il est
regrettable, en conséquence, que ces trois républicains
intimidés par les reproches des soi-disant « patriotes », accusés par
eux de modérantisme, effrayés des conséquences
possibles qui pourraient survenir, n'aient pas eu assez de caractère pour tenir
tête à la populace et servir en même temps la cause de l'honneur. S'ils étaient restés fidèles
à la parole donnée, ils se seraient grandi
devant l'histoire et auraient eu droit à la reconnaissance
du peuple français, car ainsi, après les massacres odieux
de la Révolution, ils auraient sauvé ce qui restait de l'élite
nationale, aux trois quarts anéantie par le couperet sanglant
de la guillotine. Au contraire, en ne s'opposant pas au massacre des martyrs de
Quiberon, ils ont révélé avec leur
esprit de servilité, la bassesse de leur âme qui, à la face du monde,
mérite une immortelle réprobation .... (Elie Daniel - Les Martyrs de
Quiberon).
Voir aussi
"
Liste des émigrés, et autres royalistes, fusillés, tant à Vannes qu'à Auray,
après la capitulation du comte de Sombreuil dans la presqu'île de Quiberon.
"