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L'ABBAYE
BENEDICTINE DE SAINT-GILDAS |
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I - TERRE DE CHRETIENTE.
Le pays de Rhuys n'est pas seulement une « terre fortunée »
traversée par le souffle épique de la grande
Histoire, c'est aussi et surtout une terre de chrétienté, marquée pour toujours
du
souvenir de nos vieux saints, ceux-là qui ont fait la Bretagne comme les
abeilles font leur ruche.
Et, en définitive, mieux que les vestiges fugaces
de la lutte héroïque des Venètes ou les ruines grandioses de Sucinio, le
Sans-souci magnifique de nos ducs, l'antique église de saint Gildas a gardé
son prestige intact et bien vivant.
De quel GILDAS, Gweltas ou Guédas, s'agit-il ? On nous assure que ce ne peut être Gweltas-ar-Fur, Gildas-le-Sage, l'auteur de l'histoire de l'Exode des Bretons, qui n'aurait jamais abordé les côtes d'Armorique. Sans doute sommes-nous en présence de quelque saint du terroir, ermite et missionnaire à la manière des moines celtes. La légende, cette suivante fantaisiste de l'histoire, qui retient parfois ses bavardages, en a fait un Roi de la Mer, qui, d'un coup de pied de son cheval, rejoint quand il lui plaît, à quatre lieux en mer, sa retraite de Houat ; c'est aussi le vengeur intrépide de Triphine, victime du tyran Conomor, son sanguinaire époux ; le fabricant de ces petites cloches dont le son argentin charmait les oreilles des princes ou du Saint-Père lui-même..

La tradition tient ferme également à l'histoire du bon saint Bieuzy, son compagnon de Castennec, qui, la tête brisée par un seigneur félon, se traîna de son ermitage du Blavet jusqu'à Rhuys pour y mourir avec la bénédiction de son saint abbé ; leurs tombes archaïques sont le trésor le plus ancien de l'église abbatiale, mais tout près, dans la sacristie, on peut vénérer un ensemble de reliquaires, peut-être unique en France, réalisé à grands frais par les Beaux-Arts. Ces pièces d'orfèvrerie, du XIVème siècle pour une bonne part, retouchées par les Mauristes en 1650 et remises dernièrement en état avec un goût parfait, sont le témoignage le plus éclatant de la vénération qui entoure le souvenir de Gildas de Rhuys. Que demanderons-nous de plus ?
Saint Félix et son œuvre.
Comme à Saint-Jacut-de-la-mer, à Saint-Mathieu-Fineterre et à Sainte-Croix de Quimperlé, il nous faut passer directement au XIème siècle pour trouver le terrain moins fuyant des chartes authentiques. L'abbaye de saint Gildas s'impose alors avec éclat à l'attention de l'historien, par le fait de saint FÉLIX dont l'œuvre déborde largement les limites du pays Vannetais.
Ce Cornouaillais d'origine avait quitté son ermitage de Ouessant, un Loqueltas, pour rejoindre à Fleury-sur-Loire les reliques de saint Pol-de-Léon. A la demande du duc de Bretagne Geoffroy Ier, l'abbé Gauzlin le renvoya en Bretagne, avec une équipe de moines bretons, pour l'œuvre urgente de reconstruction spirituelle et matérielle. C'était en 1008. Quand, trente ans plus tard, Félix alla rendre ses comptes à Dieu, il avait mené à bien une vaste entreprise de rechristianisation à base monastique, parallèle à celle de St-Jacut ou de Landévennec. Utilisant les voies naturelles de pénétration, le cours du Blavet, de l'Oust et de la Vilaine, il avait établi, outre les prieurés importants de Loctudy, Locminé, Grave, St-Guen de Vannes et sans doute St-Gildas-des-Bois, tout un réseau d'humbles résidences de moines à charge d'âmes, sous la protection de saint Gildas et de saint Brigitte de Kildare : des Loqueltas et des Moustoirs, prés de 80, des Loperhet, plus de 30.
Le souvenir de l'œuvre de Félix et de ses compagnons s'est concrétisé en quelque sorte dans la rénovation sur un plan grandiose de l'humble couvent de saint Gildas, et c'est à bon droit que Félix, qui avait voulu se contenter d'une simple pierre tombale avec l'inscription « Félix, abbé de céans... abbas istius loci... » figure en effigie, avec saint Gildas, sur la belle châsse en argent repoussé de 1731, marquée de l'écusson de Bretagne et de l'insigne des Mauristes : la reconnaissance des moines a réuni dans le même hommage le fondateur et le génial restaurateur.
Cette église abbatiale, consacrée par Judicaël, évêque de Vannes, en 1032, six ans avant la mort de Félix, est avec celle de Loctudy, et à meilleur titre qu'elle, le monument qui nous permet de nous faire une idée de la basilique de saint Guénolé, certainement de la même inspiration. Nous retrouvons ici, beaucoup plus modeste, le plan général de Saint-Benoît-sur-Loire, rapporté par saint Félix lui-même tel qu'il est réalisé également dans certaines églises du Bas-Poitou, où se réfugia pendant quelque temps son successeur immédiat et continuateur, l'abbé VITAL. De l'œuvre primitive subsiste, avec la partie extérieure du déambulatoire, la chapelle absidale sud, qui, comme à Landévennec, présente un aspect plus fruste que le reste du chœur et de l'abside.
Comme à Saint-Benoît il y avait, s'ouvrant sous la voûte en cul de four de l'abside, une série de fenêtres hautes, et, à la croisée du transept, posé sur quatre piles puissantes, le grand clocher central à la haute flèche d'ardoises. Mais, particularité absente de plan de Landévennec à cause de la dénivellation du terrain, la nef était précédée d'un narthex monumental: « un porche à piliers les uns sur les autres faisant double estage, dont la base servait d'entrée à l'église et le haut de défense pour conserver le monastère en temps de guerre ».
Avant de quitter l'église abbatiale, où nous reviendrons à toutes les périodes de l'histoire du monastère, qui y ont laissé leur empreinte, mentionnons les tombes des compagnons de saint Félix. Voici Goustan, le frère laid, infirme, récupéré sur les pirates à Ouessant et qui suivit Félix à Fleury-sur-Loire ; à son retour en Bretagne, il se retira dans l'île de Hoédic, sous la direction de Rioc ; il mourut à Beauvoir, dans le Bas-Poitou, où l'avait envoyé l'obéissance. Il fallut disputer son corps aux moines de St-Philibert-de-Grandlieu et au bon peuple du pays. Il est le patron de la paroisse de Rhuys, un peu éclipsé à présent par le titulaire de l'église.
D'Elouarn, qui vivait en ermite à la porte de l'abbatiale, nous savons qu'il fut tué par un brigand. Quand à Gingurien, l'humble frère chargé du soin des abeilles, il fit une fin sereine, dont le récit émouvant forme l'épisode le plus touchant de ces Fioretti de la renaissance bretonne au lendemain des invasions normandes.
II - LES SUCCESSEURS DE SAINT FELIX.
Nous savons, par le Chronicon Ruyense, que l'église abbatiale fut deux fois, en 1117 et en 1178, victime dans ses parties hautes de la tempête « validus ventus » qui causa un écroulement partiel. Il fallut reconstruire en offrant moins de prise au vent. Le chœur et la croisée du transept furent refaits avec moins d'élévation et il fallut se contenter au-dessus des longues arcatures du déambulatoire d'une série de sept fenêtres aveugles, comme à Loctudy, signature de l'Ecole du Val-de-Loire. En 1184, lors de la levée du corps de saint Gildas, on compléta la décoration par des chapiteaux monumentaux, à motifs d'inspiration celtique, dont plusieurs ont été conservés à emploi de bénitiers.
Le plus éminent des successeurs de saint Félix, au cours du Moyen-Age fut PIERRE ABAILARD, élu abbé en 1125.
Né à Pallet, près de Nantes, Pierre, surnommé Abailard, est de ceux dont le Chronicon Ruyense a retenu le nom, en indiquant simplement la date de sa mort : 1141 (en fait 1142). C'est avec ce titre d'abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys qu'il figure, aux côtés de saint Bernard, à la consécration du maître autel de Morigny par le pape Innocent II en 1131. On sait que ce prince de la dialectique, ce génial précurseur de la théologie scholastique, dénoncé pour ses outrances manifestes et ses opinions susceptes sur le dogme de la Trinité, convaincu d'erreur par saint Bernard, fut condamné par les conciles de Sens et de Soissons.
On a voulu en faire un champion de la libre pensée, comme ces autres Celtes, Pélage, Eon de l'Etoile, Renan et surtout Féli de La Mennais. Au vrai, il ne manque pas de points de ressemblance avec ce dernier : même puissant génie inquiet et orgueilleux, même sensibilité maladive, et jusqu'à un certain point, même insuffisante information théologique. Mais, plus heureux que le penseur de La Chesnaie, Pierre Abailard, aigri et déconsidéré, rencontra sur son chemin, et retint à ses côtés, l'amitié de Pierre le Vénérable, qui l'accueillit avec bonté et lui procura le bienfait inestimable de la paix monastique. L'abbé de Cluny, dans sa célèbre lettre à Héloïse retirée avec ses moniales au Paraclet, a fait le récit de sa mort dans des sentiments admirables, à rendre jaloux un saint Bernard lui-même.
Il est certain que cet intellectuel raffiné ne sut pas s'adapter aux mœurs plutôt rudes des moines de Saint-Gildas. Dans son Historia Calamitatum (Histoire de mes malheurs), si sujette à caution, il s'exprime sur leur compte avec toute l'âpreté de la rancune : « J'habitais dans un pays barbare, dont la langue m'était inconnue (terra barbara et terrae lingua mihi ignota et turpis...) La vie des moines était affreuse et indomptable. Les portes de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de biches, d'ours et de sangliers... Les religieux n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et les aboiements des chiens de chasse (?) ». A l'en croire, il échappa de justesse à l'assassinat dont il était menacé. Il vaut mieux tenir pour légendaire et à l'usage des cœurs sensibles ce détail de la tradition locale qui prétend montrer la porte dérobée par où il s'enfuit pour s'embarquer nuitamment. On indique comme lui ayant appartenu la mitre, en réalité du XVIème siècle, conservée au trésor. Sa chaire abbatiale subsista jusqu'à la Révolution, qui la brûla ; ce qui n'empêcha pas de débaptiser St-Gildas-de-Rhuys en l'appelant « commune d'Abailard ».
En 1189, sous l'abbé TANGUY, la duchesse Constance, édifiée par la piété des moines, demanda à entrer en société de prières et de mérites avec eux. C'est sans doute à ses largesses qu'il faut attribuer la fondation du prieuré de St-Gildas d'Auray et le patronage de la paroisse Saint-Goustan au même lieu.
Cette donation fut renouvelée par Charles de Blois à la demande de JEAN LE BART, son chancelier et féal ami, qui en 1357, fut tranféré à l'abbaye St-Melaine de Rennes.
L'église abbatiale abrite les sépultures de plusieurs abbés, en particulier GUILLAUME DE MONCONTOUR, recommandé au duc Jean V par le pape Jean XXII : premier échec à la libre élection de l'abbé par ses moines. Le dernier abbé régulier fut, semble-t-il, JEAN DE BRIGNAC, de Sérent, moine de St-Sauveur de Redon, où il fit retour comme abbé en 1505. Il fit contresigner par Anne de Bretagne une étrange charte de donation du Roi Gradlon, datée de 399 ; c'est un faux du XIVème siècle qui s'imposera à l'autorité du Parlement lui-même.
III - LES ABBES COMMENDATAIRES.
Robert GUIBÉ inaugura fort dignement la commende à St-Gildas ; il fut en même temps abbé de St-Méen et de St-Melaine, successivement évêque de Tréguier, de Rennes et de Nantes. Cardinal à 18 ans, conseiller du Roi Louis XII auprès du Pape Jules II, il fut destitué de ses bénéfices par le roi ; mort à 43 ans, il fut inhumé à St-Yves-des-Bretons.
Après HAMON, son neveu, évêque de Nantes, alternent avec quelques abbés d'origine bretonne des prélats venus de tous les horizons d'Écosse, JEAN STEUART ; d'Italie le cardinal PHILIPPE DE MONTI, de ces Monti-Strozzi de Florence dont les armes figurent sur une précieuse croix reliquaire, puis J. B. DE GUADAGNY, archevêque d'Aix ; un archevêque d'Embrun, GUILLAUME D'AVANÇON... Sous ces supérieurs, presque toujours absents et dont la première qualité était de n'être moines à aucun titre, l'administration, tant au spirituel qu'au temporel, se fait ruineuse au sens propre du mot. Les biens monastiques sont aliénés dans les prieurés lointains de Malestroit et des Iles et à Rhuys même ; la nef de l'église et le cloître se dégradent, le narthex perd sa char- pente et sa toiture. L'abbé DE MONTIGNY, doit se contenter de séparer par un mur le chœur de la nef ruinée ; signalons à sa louange qu'il sut se démettre de son bénéfice et entra dans la Compagnie de Jésus.
Les religieux sont très réduits, un seul pendant plusieurs années ; ils sont sans défense devant les procédés de commendataires comme CHARLES DE CLERMONT-TOURY, qui s'impose avec ses gens à la table conventuelle et les moleste à la moindre réclamation. La pauvreté religieuse se ressent de ces désordres. La mense commune est partagée en revenus particuliers, attribués au grand prieur, à l'économe, à l'infirmier, à l'aumônier chargé des pauvres, au sacriste en même temps recteur de St-Goustan de Rhuys.
Par contre-coup, inévitablement, les droits des moines sont mis en discussion par leurs propres sujets. En 1612, lors de la grandiose procession des Rogations où la procession des moines rencontrait celles des paroisses de la presqu'île avec les délégations de Locmariaquer, de l'Ile d'Arz, de Houat et Hoédic, la paroisse de Sarzeau s'avisa de prendre le pas sur Saint-Goustan de Rhuys et sur les moines eux-mêmes. Mais, nous dit le chroniqueur, les cinq meneurs, frappés d'aliénation mentale, durent faire amende honorable devant les reliques de saint Gildas, « ils s'en retournèrent avec leur bon sens et jugement, sainct Gildas les ayant chastiez de la sorte, pour les rendre, et leurs semblables, une autre fois plus sages ».
La réforme de Saint-Maur.
L'abbé MICHEL FERRAND eut le grand mérite d'entreprendre la réforme du monastère, aux dépens de ses propres intérêts. Il s'adressa, dès 1646, à la célèbre Congrégation de Saint-Maur, alors en pleine expansion. En 1650, le prieur de Redon prenait possession de l'abbaye au nom la Congrégation, et, en attendant la remise en état des bâtiments, à peu près inhabitables, envoyait trois religieux, dont deux prêtres ; c'étaient, comme prieur Dom Robert Dié « qui eut à souffrir toutes les incommodités ordinaires dans les nouveaux établissements », et, comme procureur, Dom Noël Mars, l'historien de Landévennec et de Saint-Jacut. L'arrangement du 7 octobre 1650 rappelle les dispositions prises à Sainte-Croix de Quimperlé en pareille circonstance, en particulier la charitable condescendance à l'égard des anciens : « A esté convenu et accordé que plusieurs des anciens estant valétudinaires et indisposez, il sera à leur choix d'embrasser l'estroite observance de ladite Congrégation ou de demeurer en celle de leurs voeux et anciennes constitutions sous la juridiction, autorité et obéissance de leur grand prieur ou plus ancien ».
Dès que le nombre des moines put être régulièrement complété, l'activité monastique reprit avec un caractère marqué d'austérité, de pauvreté et de piété, dans le cadre d'une vie strictement commune.
Les Mauristes remirent en état la nef, malgré de nouveaux dégats causés, suivant le rapport de l'abbé Henri de Roquette « par les ennemis de l'Etat et de la religion », sans doute les Hollandais, qui, sous la conduite de Ruyter dévastèrent Belle-Ile et Groix. Les travaux durèrent de 1699 à 1717. Il fallut sacrifier au goût du jour et limiter les frais considérables : il en coûta plus de 20 000 livres pour la nef et la partie du cloître y attenant.
Le clocher central, foudroyé en 1668, fut remplacé par une tour construite à l'entrée de l'église (1705), d'aspect assez déplaisant au premier abord. La nef, raccourcie, avec ses fenêtres sans caractère et ses piliers qui ne sont pas sans analogie avec ceux de l'antique Notre-Dame de Locmaria de Quimper, a perdu surtout la belle élévation de voûte qui ennoblit l'ensemble de Loctudy, si inférieur par certains côtés. Mais le transept et le chœur ont gardé leur unité. Des vitraux multicolores, que les Beaux-Arts s'occupent actuellement de mettre en place, feront ressortir encore le charme de l'abside, baignée de lumière discrète. Le pignon sud du transept, abattu par un ouragan en 1836, a été refait plus modestement. C'est sans doute en raison du vent que les ouvertures hautes du croisillon nord ont été bouchées. Ce qu'il faut regretter le plus, c'est la disparition totale du narthex monumental, dont on devrait deviner les traces sur le sol de la place devant la tour.
Les moines s'employèrent avec zèle à réveiller la ferveur des populations confiées à leurs soins. Dans ce but ils rebâtirent, au bas du bourg, la chapelle de Notre-Dame de Kerusen, autrefois dédiée à saint Yves (Eozen ou Euzen) ; on y célébrait une messe pour les jeunes époux de l'année. Le Pape Alexandre VII concéda des indulgences pour le pèlerinage qui s'y tenait le 8 septembre ainsi que pour la fête de saint Gildas le 29 janvier où les pèlerins se donnaient rendez-vous en foule, parfois jusque des environs de Rennes.
Enfin l'abbaye contribua à l'amélioration du sort de ses sujets directs, qui, notons-le, étaient dispensés du domaine congéable et jouissaient de leurs terres en qualité de véritables propriétaires. Les moines paraissent s'être spécialisés dans l'exploitation des marais salants, non seulement pour les « Salines » de Rhuys, mais jusqu'aux environs de Guérande, dans la dépendance du prieuré de Merquel. En 1698 ils commencèrent la conversion du sol de la Villeneuve-en-St-Armel, à l'entrée de la presqu'île de Rhuys ; ce qui, dans la dernière année des travaux, 1717-1718, employa jusqu'à sept cents ou huit cents ouvriers par jour, et coûta, au total, plus de 20 000 livres.
Mais il nous faut bien constater que, à St-Gildas comme dans les autres abbayes bénédictines, la ferveur ne dura pas, la funeste commende ruinant toute autorité durable et compromettant le recrutement.
IV - LE DOMAINE DE SAINT-GILDAS-DE-RHUYS.
Deux réflexions viennent à l'esprit au premier coup d'œil sur la carte des possessions de l'abbaye.
C'est d'abord leur groupement étroit : tout se tient, en somme, dans le diocèse de Vannes, hormis une échappée en Cornouaille : le prieuré de Loctudy, tôt soustrait à la juridiction de St- Gildas et à l'embouchure de la Vilaine, sur la rive gauche, dans le diocèse de Nantes, le prieuré de Merquel, l'un et l'autre témoins de possessions plus importantes dans ces deux directions. Saint-Gildas-de-Rhuys se trouva bientôt limité dans son expansion soit par des abbayes nouvelles comme celle de Prières ou celle de St-Gildas-des-Bois qui lui fut sans doute soumise un moment, soit par les grands monastères aux prétentions exagérées : Saint-Sauveur de Redon et St-Melaine de Rennes, voire des abbayes étrangères comme Marmoutiers de Tours, dont les possessions s'échelonnaient dans toute la Bretagne, de Josselin à l'Ile Tristan et de Morlaix à Pontchâteau.
On remarquera deuxièmement que ce domaine était réduit à peu de chose à la fin de l'ancien régime. Les démembrements au profit des nouvelles abbayes n'y sont pas étrangers : ainsi la terre de Marzan et les dîmes de Muzillac passèrent aux Cisterciens de Prières. En 1453 le prieuré de Lochrist à Hennebont fut donné à l'abbaye Notre-Dame de la Joie avec tous ses privilèges, y compris la désignation du recteur de la paroisse, au profit de Madame l'Abbesse Jeanne Coětivy, la sœur du célèbre Cardinal [Note : Les Trappistines ont repris le nom de N. D. de la Joie pour leur nouvelle abbaye de Campénéac].
Les ducs de Bretagne, dont la protection intéressée se faisait parfois onéreuse, s'arrogèrent, dès le XIIIème siècle le droit de démembrer ou de supprimer certains prieurés, moyennant compensation sous forme de rentes à prendre sur les revenus ducaux. En 1229, Jean Ier, dit le Roux, bien connu pour ses exigences, se débarrasse du prieuré de St-Pabu-de-la-Fosse-au-serpent qui le gêne au milieu de ses chasses de la forêt de Sucinio ; les moines lui substituèrent celui de Loglonec, en La-Tour-du-Parc, à la limite du domaine ducal. Le même souverain, en 1257, agrandit son étang de Ploërmel aux dépens du prieuré de St-Golven de Taupon. Enfin le duc Jean IV, en 1380, démembre le prieuré de St-Guen (Guénnaël) à Vannes et se saisit de l'étang et du moulin de la Garenne, pour construire son beau château de l'Hermine. Le dit prieuré, conserva sa juridiction ; les plaids se tenaient, au XVIIème siècle, sous le gros chêne de la rue Neuve ; il aura son heure de célébrité quand, en 1453, les évêques de Dol et de St-Malo, l'abbé de St-Jacut et l'Official de Vannes y tiendront leurs assises solennelles en vue de la canonisation de saint Vincent Ferrier.
On peut croire que les moines et les ducs, leurs voisins dans leur résidence de Sucinio, faisaient bon ménage, car nous relevons dans l'église abbatiale, auprès du mémorial de Geoffroy Plantagenet, mort en 1186, les tombes des « enfants de Bretagne », nés à Sucinio et décédés en bas âge : « Dans le choeur, relève Dubuisson-Aubenay dans son Itinéraire de 1636, il y a au fin milieu, cinq tombes à rez-de-chaussée dont 4 sont figurées ou gravées de personnages de stature et de jeunesse ou puérilité, qui sont fils et filles de Jean Ier » (il s'agit de Thibaud Ier, Aliénor, Thibaud II et Nicolas, le dernier mort à l'âge de 3 ans était destiné à l'état ecclésiastique dont il porte le costume). La cinquième pierre tombale, plus gracieuse, est celle de Jeanne de Bretagne, fille du duc Jean IV et Jeanne de Navarre, morte à Nantes en 1388, à l'âge de quelques mois.
Nous n'insisterons pas sur les aliénations commises par les commendataires, en particulier. Jean Steuart et J. B. de Guadagny ; elles étaient justifiées en partie, par application de la bulle du Pape autorisant la vente de biens d'église pour alimenter le trésor public dans la lutte contre les protestants. HENRI DE BRUC réagit efficacement en obligeant les héritiers du sieur de Sourdeval, gouverneur de Belle-Ile, un « religionnaire », à restituer les îles de Houat et de Hoédic, dont il s'était saisi en invoquant, bien indûment, la permission pontificale.
Autre destinée plus honorable : trois prieurés furent réunis au grand Séminaire de Vannes, pour doter de revenus assurés : St-Vincent-du-Hézo en 1689, St-Cyr d'Ambon en 1691 et Les-Saints de Granchamp en 1706 : c'était faire œuvre pie, les moines n'assurant plus par eux-mêmes le service paroissial confié à un « vicaire perpétuel », réduit à la portion congrue. Cependant l'abbaye, avec une rente modique, garda parfois la nomination du desservant comme à St-Colomban de Quiberon, à St-Gildas d'Auray et, sans doute, à Merquel où ils se chargeaient eux-mêmes de la paroisse de Mesquer. Normalement St-Gildas conservait de même, dans les prieurés tombés en commende, sa juridiction féodale pour le plus grand bien de ses sujets : il faisait bon vivre sous la crosse. Ce ne fut pas parfois sans contestations. Le prieur claustral de l'abbaye voulut affirmer le droit de juridiction sur le prieuré du Hézo, qui avait haute, basse et moyenne justice. Il planta, bien en vue, un poteau aux armes de l'abbaye : d'argent aux 6 hermines rangées 3, 2, 1. Le supérieur Lazariste du Séminaire, le Père Pierre Rhodes, prit la mouche et à la suite d'un de ces procès retentissants dont les moines avaient pris le goût au contact du monde, fit intervenir le Conseil du Roi, qui, contre toute justice, condamna les moines à « arracher et démolir ledit poteau » ; il leur resta la consolation de faire rétablir leurs fourches patibulaires dans la frairie voisine de St-Armel.
A la veille de la Révolution, l'abbaye avait perdu presque tous ses prieurés, une vingtaine, et ne tirait plus de revenus que de Quiberon, le Hézo, Bieuzy et surtout Gavre, dont les possessions s'étendaient sur les paroisses de Plouhinec, Riantec et Merlévénez. Mais ce qu'il y avait de plus justifié c'était le modeste domaine contigu à l'abbaye : le fief de St-Gildas-de-Rhuys avec sa paroisse de St-Goustan, dont le vicaire perpétuel, sur la fin, aspirait au titre de recteur indépendant. L'abbaye avait pleine juridiction féodale ; les fourches patibulaires étaient plantées auprès de la prison circulaire et de l'auditoire, d'aspect bien débonnaire, qui figurent encore au coin de la place du bourg. En 1503, l'abbé de Brignac avait obtenu le privilège honorifique et sans conséquence pratique pour les sujets, d'un troisième pilier. La juridiction fut confirmée par les rois de France : Henri IV en 1604, Louis XIII en 1616, Louis XIV en 1650 et par la Chambre de Réformation en 1674.
V - LA REVOLUTION.
EN 1772, le titre abbatial avait cessé d'exister à la demande de l'évêque du diocèse, Monseigneur Bertin qui unit définitivement à sa mense épiscopale la mense abbatiale ; ce sera le sort de St-Melaine de Rennes en 1775, de Landévennec en 1781.
La dévolution s'opéra assez prestement au décès du dernier commendataire, JEAN-JOSEPH DE VILLENEUVE, de Fréjus, qui, résidant au monastère, où se voit toujours sa tombe, obligea les moines à lui construire, à grands frais, un logis abbatial, actuellement à usage de maison d'acceuil. La mense conventuelle, réservée de droit aux moines, leur resta acquise ; le dernier tiers des biens de l'abbaye étant affecté à l'entretien des bâtiments et au règlement des charges. Le successeur de Monseigneur Bertin, Monseigneur Amelot, trouva plus expéditif de remettre aux religieux l'ensemble du domaine et des droits y annexés, avec les charges, contre le service d'une rente annuelle de 56 tonneaux (560 pérrées) de froment, ce qui lui assurait un revenu net de plus de 12 000 livres. On se demande de quoi pouvaient vivre les religieux ; firent comme leurs frères de St-Mathieu et de Quimperlé : ils s'endettèrent.
En 1790, ils étaient au nombre de cinq : le prieur, Dom Yves-René Gannat, de Guérande, le sous-prieur, Dom Charles Broust, de Danjeau au diocèse de Chartres, le procureur Dom René- Bonaventure Lorho, d'Auray et le cellérier Dom Théophile-Louis Quénerdu, de Douarnenez, plus un frère convers, originaire du Mans, Laurent Toufaire.
Sommés, le 25 mars 1790, de faire savoir s'ils avaient l'intention de cesser la vie commune, les moines évitèrent de répondre ; ils furent expulsés le 21 mars 1791. Dom Lorho, qui avait affermé le pourpris de l'abbaye, dut se cacher pour échapper à la proscription. Il semble que seul Dom Broust, retiré à Lorient, fit défection et prêta le serment schismatique. La bibliothèque, comprenant plus de 200 in-folio et autant d'in-quarto, fut transférée à Vannes. Les précieux reliquaires, revendiqués par les officiers municipaux, furent dissimulés, par leurs soins, dans le grenier d'une maison sûre.
Le monastère et son église, déjà plus ou moins délabrés, furent acquis en 1796, pour la somme de 55 479 francs par François-Magloire-Laurent Bisson, négociant à Lorient, de cette famille qu'illustra l'enseigne de vaisseau Hippolyte Bisson, sauté héroïquement avec le Panayoti en 1827. La famille Bisson céda à la municipalité l'église abbatiale, en remplacement de l'église paroissiale Saint-Goustan, qui tombait en ruines, et dont le porche ancien a trouvé un judicieux emploi comme entrée du cimetière à l'orée du bourg. Ainsi fut sauvé de la démolition le monument vénérable élevé à la gloire de saint Gildas par saint Félix. L'église abbatiale n'est pas simplement le sanctuaire qui abrite tant de souvenirs précieux ; mieux que le « parfum du passé », le pèlerin y retrouve avec émotion le témoignage expressif de la foi bretonne, une dévotion sincère envers saint Gildas ; n'est-il pas, pour toute une population, un de ceux qui « ont droit dans notre cœur à une reconnaissance mélée de tendresse toujours vivante ? ».
Dernière revanche de la Providence. Ce qui a pu être conservé des bâtiments claustraux groupés autour de la cour intérieure au cloître sans prétention, a reçu une affectation religieuse. Rachetés par une descendante l'illustre maison de Lamoignon, la veuve de Président Molé, fondatrice de la Congrégation de la Charité-Saint-Louis, ils abritent, avec des groupes de retraitants, une œuvre d'éducation particulièrement digne d'intérêt.
L'ensemble, avec quelques adaptations suceptibles d'amélioration, respire la paix monastique. Le bâtiment principal est étroitement coiffé par le long toit à haute pente sans aspérité : il ne faut pas donner trop de prise au vent impétueux qui règne dans la presqu'île ; mais le vent de mer a recouvert arcades et murs d'une patine brune qui se marie avec le sévère granit verdi par les siècles. Et surtout, plus heureuse que l'opulente Sainte-Croix de Quimperlé, intacte dans son ensemble, mais désaffectée, la modeste abbaye de Rhuys a retrouvé, sous le signe de la charité, une âme de prière.
LES ABBÉS DE SAINT-GILDAS-DE-RHUYS.
Abbés réguliers :
1. Saint Gildas.
2. Saint Félix, 1025 à 1038.
3. Vital +1069.
4. Raoul +1085.
5.
Fraval vivait en 1092.
6. Jacques +1125.
7. Pierre I Abailard 1125 à 1138.
8. Guillaume en 1142.
9. Guéthénoc en 1164.
10. Tanguy +1200.
11. Hervé
en 1220.
12. Rivald en 1231.
13. Pierre II jusqu'en 1259.
14. Eudon +1281.
15. Alain en 1306.
16. Pierre III en 1320.
17. N. (P. Cambon) en 1330.
18.
Jean I Le Bart jusqu'à 1357.
19. Laurent Blondel en 1358.
20. Guillaume II.
21. Pierre IV en 1383.
22. Olivier I Prédic en 1399.
23. Guillaume III de
Moncontour 1413 à 1429.
24. Olivier II.
24. Pierre V en 1430.
25. Jean II
de Kermen en 1440.
27. Yves en 1447.
28. Henri I en 1456.
29. Pierre VI de
Brignac jusqu'à 1505.
Abbés commendataires :
30. Robert Guibé 1506 +1513.
31. André Hamon.
32. Jean III de la Motte 1528 +1537.
33. Jean IV Daniélo
+1540.
34. Philippe de Montin +1552.
35. Jean V Steuart.
36. Jean VI de
Quifistre 1564 +1580.
37. J. B. de Guadagny 1580 +1592.
38. Guillaume IV
d'Avançon 1592 +1598.
39. Constantin Chevalier 1599 à 1607.
40. Guillaume
V de Montigny 1608 à 1616.
41. Charles de Clermont-Toury 1616 à 1626.
42. Henri de Bruc
1626 +1637.
43. Michel Ferrand 1637 +1676.
44. Jacques Bertot 1677
+1681.
45. Henri-Emile de Roquette 1681 +1725.
46. Jean-Joseph de Villeneuve 1725 +1772.
On consultera outre les notices de l'abbé Luco (Vannes 1906), de l'abbé Le Méné dans la Société Polymatique du Morbihan (1902) et de Marius Sépet (Paris 1900), l'étude exhaustive de l'église abbatiale par Monsieur R. Grand (Congrès d'Archéologie de 1914).
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