|
|
Bienvenue ! |
FACETIES HERALDIQUES ET CURIOSITES BRESTOISES. |
Retour page d'accueil Retour "Histoire de Bretagne"
FACÉTIES HÉRALDIQUES ET CURIOSITÉS BRESTOISES.
M. René du Guerny, le généalogiste breton bien connu, a publié à la librairie Larcher, à Rennes, un ouvrage très intéressant et très curieux à consulter. Il s’agit d’une copie intégrale de l’Armorial Général de Bretagne, formant deux registres de l’Armorial Général de France, dressé de 1696 à 1700 sous le contrôle du juge d’armes Charles d'Hozier.
L’établissement de cet immense recueil qui se conserve manuscrit à la Bibliothèque Nationale fut, on ne l’ignore pas, une mesure purement fiscale. Pour remédier à la détresse financière du pays et soutenir des guerres ruineuses, Louis XIV faisait alors flèche de tout bois : il multipliait ces offices communaux, plus baroques et inutiles les uns que les autres, mais qui se vendaient à beaux deniers comptants et qui donnèrent lieu au mot célèbre du chancelier Pontchartrain : « Toutes les fois que Sa Majesté crée un office, Dieu crée heureusement un sot pour l’acheter ».
L’idée de taxer les armoiries des villes, des communautés, des bourgeois et des nobles, d'en former un recueil et d’en délivrer des brevets fut un autre expédient moins lucratif, puisqu’on en évalua le produit à sept millions. Non contents de contraindre les gentilshommes authentiques et les gros bourgeois blasonnés à déclarer leurs armes, les traitants et leurs commis s’en prirent à tous les roturiers ayant quelque aisance. Dans certaines villes, à Forcalquier par exemple, ils en imposèrent à de pauvres diables, muletiers, cordonniers, maréchaux-ferrants. Ils auraient volontiers vendu des armoiries à tout le monde.
En Bretagne, sans tomber dans de tels excès, la distribution fut abondante, quoique inégale. A Morlaix, les petits marchands échappèrent presque tous à la taxe de 23 livres 10 sols exigible pour chaque enregistrement de blason. Mais à Brest, on distribua des écussons à de simples aubergistes. Naturellement, les confréries d’arts et métiers, les maisons religieuses, les fonctionnaires, les gens de robe, les officiers de marine, de milice, etc., furent des premiers inscrits, pêle-mêle avec les nobles d’extraction ancienne.
A ceux qui n’avaient ni armoiries, ni assez d’imagination pour s’en composer, on colla d’office des armes inspirées parfois par les plus vulgaires calembours ou les jeux de mots les plus désobligeants. Ce n’est pas en Bretagne qu’un avocat nommé Le Marié se vit affubler d’une paire de bois de cerf de fâcheux augure ; mais c’est à Quimper que l’apothicaire Halgan dut payer 23 livres pour être gratifié de ce blason parlant jusqu’à l’indiscrétion : d’azur à une seringue d’argent accompagnée de 3 pots de chambre de même.
Généralement, les blasonneurs patentés ne se mirent guère en frais d’imagination. Ils colloquèrent des chandeliers ou des pains de sucre aux épiciers ; des couronnes et des colliers de perles aux orfèvres ; des calices, des cloches, des monogrammes pieux aux ecclésiastiques ; des lancettes aux chirurgiens ; des perruques aux perruquiers ; des souliers aux cordonniers ; des écritoires aux notaires ; des équerres et des compas aux arpenteurs. L’intention satirique se décèle clairement dans l’écusson de Vincent Poulain, procureur à Quimper : d’azur au paysan d’argent vidant une bourse de pièces d’or, et dans celui de Claude Sabatin, chirurgien à Concarneau : d’azur à une main d’argent tenant une oreille coupée d’or. Certains avocats eurent des ânes bâtés, certains huissiers des diables. Par contre, Jacques Héron-La Fosse, maître canonnier au port de Brest, est gratifié d’un magnifique blason ainsi décrit : d’azur à une main de carnation (couleur chair) sortant d’un nuage d’or de l’angle senestre de l’écu et tenant un compas d’or dont elle porte une pointe sur le calibre d’un mortier d’argent sans affût du côté dextre de l’écu et l’autre pointe sur le calibre d’un canon sans affût aussi d’argent en pal du côté senestre de l'écu. Ouf !...
Les armes à prétentions « calembouresques » sont nombreuses. Il en est de franchement niaises : Guillou, un gui et un loup ; Bolloré, trois boules ; Guillemin, un gui et une main ; Poterel, un pot muni d’ailes. D’autres sont bizarres : Michel Germé, marchand à Quimper, portera d’azur à trois oignons d’or germant sous un soleil de même en chef, Jean Radigueau, sénéchal de Carhaix, un rat d’eau nageant ; Le Moal, en français Le Chauve, une tête chauve de vieillard ; Michel Perrot, marchand à Lesneven, trois perroquets ; Kergadavern, procureur au même lieu, un cadavre (! ! !). J’en passe et des meilleurs.
Malgré ces facéties héraldiques d’un goût douteux. l’Armorial breton de 1696 n’en constitue pas moins un document des plus précieux sur l’état social à l’époque. M. Bourde de la Rogerie, l’éminent archiviste d’Ille-et-Vilaine, qui a excellemment préfacé la publication de M. du Guerny, reconnaît à ce recueil un réel intérêt historique. Il y voit « un répertoire unique en son genre de tous les notables, gentilshommes et bourgeois cossus » existant dans la province à la fin du XVIIème siècle, et il le compare « à nos annuaires modernes, spécialement au Bottin Mondain ou à l’Annuaire des Châteaux ».
En ce qui concerne le Finistère, on trouve dans ces deux volumes un tableau exact des classes aristocratiques, bourgeoises et même artisanes de Quimper, Brest, Morlaix, Saint-Pol-de-Léon, Lesneven, Carhaix, Concarneau, Quimperlé, ainsi que des communautés religieuses, marchandes et industrielles avec leurs curieuses armes figurant des attributs de métier ou les saints patrons aux images brodées sur les bannières des confréries. Les tisserands quimpérois arboraient l’effigie de Saint-Ronan, qui avait, dit la légende, enseigné aux habitants de la forêt de Német la fabrication de la toile. Les boulangers brestois et morlaisiens vénéraient Saint-Yves ; ceux de Landerneau, Saint-Honoré ; les cordonniers quimpérois et morlaisiens, Saint-Crépin ; les chirurgiens brestois, saints Côme et Damien. Saint Eloi patronnait tout ensemble les cloutiers de Brest, les serruriers de Morlaix, les maréchaux de Carhaix, tandis que les tapissiers brestois se recommandaient de saint Louis et les tailleurs quimpérois de la sainte Vierge.
L’armorial de la ville de Brest est particulièrement riche en renseignements. Il offre la liste complète de tous les officiers de marine et de tous les fonctionnaires attachés à ce port, ce qui permet de constater combien l’élément breton tenait alors peu de place dans l’état-major des vaisseaux du grand roi. En regard de 105 officiers d’une origine étrangère à la province — dont beaucoup étaient des Méridionaux — je ne compte que dix Bretons incontestables, deux Sévigné (neveux très aimés de la célèbre marquise), un Bouvans, de Commana ; deux Thomas de Querguélen, de Brest ; un du Perrier, de Spézet ; un Goulhezre, de Crozon ; un Parcevaux, de Lesneven ; un Trogoff et un du Dresnay, du pays de Tréguier. C’est peu, mais au siècle suivant, la Bretagne devait prendre glorieusement sa revanche.
Mille autres détails typiques sont à glaner dans cette vaste collection de 9.771 écussons armoricains. Outre les blasons attribués à nos villes et même à nos bourgs — sait-on que Ploudalmézeau, Landunvez, Plouzané, Lambézellec, Plouédern ont leurs armes particulières ? — il peut n’être pas indifférent à bien des familles encore existantes d’apprendre que leurs ascendants furent autrefois gratifiés d’armoiries qu’elles trouveront peut-être amusant de reprendre ? Rien que dans le ressort de Brest, je relève, parmi les noms blasonnés, ceux des Le Bec, Guillou, Perrot, Le Du, Cabon, Le Bihan, Labbé, Godefroy, Abyven, Ollivier, Chevalier, Macé, Gourmelon, Cloarec, Cref, Vergoz, Barzic, Mahé, Le Breton, Guiomar, Jaouen, Larreur, Rannou, etc.
Il convient d’ailleurs de ne pas se bercer d’illusions flatteuses. « C’est une grande erreur — écrit Pol de Courcy qui fait autorité en la matière — de croire que le port d’armoiries constitue une marque de noblesse. L’édit de 1696 ne laisse subsister à cet égard aucune équivoque. Il spécifie au contraire que les brevets d’armoiries ne pourront jamais, en aucun cas, être tirés à conséquence pour preuve de noblesse ». Donc, les généalogistes marrons qui bombardent d’honnêtes familles de circulaires leur annonçant qu’elles ont été anoblies en 1696 et qu’on se tient prêt, moyennant finances, à leur délivrer une expédition de leur blason, peint ad libitum sur parchemin sur porcelaine ou sur émail, se livrent là à une manœuvre frisant l’escroquerie.
Terminons par l’aimable blason des gantiers et parfumeurs de Brest : écartelé au 1 d’argent à une cassolette d’azur fumant de même ; au 2 d’azur à deux fioles d’essence d’or accompagnées d’une savonnette d’argent cachetée de gueules ; au 3 d’azur à un gant renversé d’argent ; au 4 d’argent à un oranger de sinople fleuri et fruité d’or, planté dans une caisse de sable. On ne saurait rêver armoiries plus plaisantes et plus embaumées, et ne mériteraient-elles pas que l’un des représentants actuels de cette très estimable corporation brestoise en fît l’enseigne parlante de son magasin ?.
(Louis Guennec - 1937).
© Copyright - Tous droits réservés.