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LES ANCIENNES FIGURES DE NAVIRES DES ÉGLISES DU FINISTÈRE.

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LES ANCIENNES FIGURES DE NAVIRES DES ÉGLISES DU FINISTÈRE.

Il y a quelques années, un érudit travailleur cornouaillais d’outre-Manche, M. R. Morton Nance, publiait dans une revue d’histoire de la marine anglaise, The Mariner's Miror, une étude sur les figures d’anciens navires sculptées en pierre, qu’il venait de relever au cours d’un récent voyage le long des côtes bretonnes. Sachant que je m’étais également occupé de cette question, il m’avait demandé communication de mes croquis, ce qui le mit à même d’adjoindre à son article une illustration documentaire plus abondante, comme aussi de se livrer à des comparaisons et à des rapprochements plus étendus.

Selon lui, la Bretagne est, après la Hollande, le pays d’Europe où ces figurations de vieux vaisseaux taillés dans la pierre se rencontrent le plus fréquemment. Mais quelques-unes des différences ethniques qui existent entre notre péninsule aux côtes sauvages et la terre des digues et des moulins à vent, entre « le Hollandais pratique et le Breton dévot », sont visiblement marquées dans les sculptures de navires des deux contrées.

En Néderlande, le bateau qui décore un pignon de maison est un emblème de prospérité et de puissance maritime, « une enseigne joyeuse », alors qu’en Bretagne le même bas-relief exprime le désir pieux qu’a le marin ou l’armateur d’attirer la protection divine sur son vaisseau exposé à toutes les vicissitudes de la mer. De plus, le navire hollandais est d’ordinaire ciselé dans un grès tendre, qui permet de pousser très loin l’exactitude et la minutie du détail, tandis que le relief plus sobre de la nef bretonne n’a été obtenu qu’au prix d’une lutte laborieuse contre l’ingrat granit local, ce qui oblige l’artisan à simplifier, à schématiser extrêmement en supprimant tout détail secondaire.

Le beau granit noir-bleu de Kersanton eût, par la finesse de son grain, beaucoup facilité le travail du ciseau, mais il n’a malheureusement jamais été mis en œuvre pour des bas-reliefs de ce genre, et la représentation de l’Arche de Noé qui existe dans les voussures de quelques porches d’églises du Léon n’est qu’une image toute conventionnelle, sans aucun lien avec la réalité des temps. « On aurait tort cependant — déclare M. Morton Nance — de mépriser absolument ces sculptures bretonnes qui ont sur les hollandaises une supériorité, celle de leur être antérieures de plus d’un siècle, et de ne disparaître qu’au moment où commencent celles-ci ». Il n’existe dans les Provinces-Unies aucun exemplaire de vaisseau taillé en pierre avant le début du XVIIème siècle. Or, le dernier en date des navires bas-bretons est de 1628.

On rencontre des types d’anciens navires sculptés à Saint-Nonna, à Saint-Guénolé et à Notre-Dame de la Joie, en Penmarch ; à la Madeleine, en Plomeur ; à Lambour, près Pont-l’Abbé ; aux églises de Goulien et d’Audierne ; à la chapelle de Notre-Dame de Confort, en Meilars, plus des barques en relief de bois dans les frises de l’église de Combrit, des chapelles de Sainte-Marine, même commune, et de Saint-Trémeur, en Cléden-Cap-Sizun. Tous ces sanctuaires sont en Cornouaille. Quelques ouvrages indiquent des figures de bateaux sur la tour de Ploaré ; j’y ai vu seulement des poissons. En Léon, Roscoff possède un beau choix de vaisseaux, non seulement sur son église, son reliquaire et la chapelle de l’hôpital, mais aussi sur le fort du Bloscon et sur une maison du quartier de Quélern. On en voit aussi un ou deux, paraît-il, à l’église ruinée du couvent des Anges, à L’Aber-Vrach, en Landéda. Ils m’ont échappé lors d'une unique et déjà ancienne visite.

Les anciennes figures de navires des églises du Finistère (Bretagne)

Les plus archaïques modèles étudiés et reproduits par M. Morton Nance se trouvent à l’église paroissiale et à Saint-Guénolé de Penmarch. Le n° 1, placé sur le contrefort sud de la tour de Saint-Nonna, est un vaisseau de haut bord, à trois mâts, chargé de châteaux percés d’une double rangée d’ouvertures. L’auteur le compare au navire ciselés sur bois, à l’extrémité d’un banc at Bistrop’s Lydeard, qui offre avec lui, grâce à ses châteaux ajourés et à l’aspect de son gréement, une indéniable ressemblance. Ce gréement, simplifié pour faciliter la tâche de l’ouvrier, ne comporte ni enfléchures, ni mâts de hune, ni beaupré. La coque ne comporte pas de sabords à canons, mais seulement une claire-voie de lisse, ce qui fait présumer que le navire représenté n’était pas armé en guerre.

Dans la figure 2, au pignon de la seconde fenêtre de l’église à partir du clocher, sur la façade sud, le bateau a aussi trois mâts, une voile de misaine déployée, une autre pendant en festons à la vergue du grand mât et un imposant château d’arrière. M. Morton Nance a cru distinguer six gueules de canons sur l’entre-deux des gaillards et le château d’avant. Quatre saillies rondes encadrent la maîtresse hune. Seraient-ce des boulets, et le tout rappellerait-il un combat naval soutenu à son avantage par le navire « penmarquais » dont celui-ci est très probablement la figure votive ?

Les types 3, 4 et 5 se détachent sur les joues des contreforts de la tour de Saint-Nonna. Le premier a deux mâts, trois sabords à sa coque et une figure de proue ; le second un mât unique coiffé d’une hune à galerie — on n’oserait jurer que l’effritement du granit n’ait pas fait disparaître un ou deux autres mâts — et le troisième un château de poupe à deux étages et une figure de proue. Les lignes des carènes s’abaissent de l’arrière à l’avant selon une courbe assez élégante. La figure 14 de la planche II a été aussi relevée sur la même église par M. Morton Nance, qui a de plus dessiné le navire à un seul mât, à la voile gonflée et dépourvu de gaillards, qu’on voit au-dessus d’une fenêtre, à Notre-Dame de la Joie.

Les anciennes figures de navires des églises du Finistère (Bretagne)

Tous ces modèles appartiennent à la fin du XVème siècle, ainsi que ceux qui décorent la grosse tour gothique, tronquée et moussue, de Saint-Guénolé. Ces derniers, représentés sur la planche II, n°s 6 à 13, sont légèrement plus anciens que les précédents, puisque la trêve de Saint-Guénolé se construisit une église à partir de 1488, et que celle de Saint-Nonna ne fut commencée qu’en 1508. La figure 6 a trois mâts, une misaine déployée, une grand’voile ferlée et une menaçante figure de proue qui peut faire penser que l’original se nommait le Griffon ou autre vocable analogue.

Le n° 7, à deux mâts, montre un énorme château d'arrière à triple étage et un beaupré avec rostre.

Le n° 8 a des bordages très élevés. Le 9 ne possède qu’un mât, n’est pas muni de gaillards, mais offre à sa proue une tête d’animal peu rassurante. Le 10, si je n’ai pas confondu ses ouvertures avec des dépressions du granit usé, semble avoir été garni d’une belle rangée de sabords. Le 11 élève sur ses deux premiers mâts des hunes spacieuses et à son avant un château à trois étages. Le 12 et le 13 ont leurs voiles roulées sur les vergues posées obliquement « en pantenne ».

Les bas-reliefs maritimes de Roscoff (n° 15 à 19) sont plus connus que ceux de Penmarch, car ils ont un relief très accentué et sont davantage accessibles aux regards. Le vaisseau qui surmonte le porche ouest de l’église cingle sous l’effort de sa misaine tendue. Le sculpteur a indiqué les enfléchures des deux autres mâts et campé sur la hune centrale un petit personnage tenant une bourse, d’une taille d’ailleurs hors de proportion avec le reste. L’armateur qui s’est fait portraiturer ainsi, maître après Dieu de son navire, voulait-il indiquer ainsi qu’il ferait volontiers largesse de ses écus au profit de N.-D. de Croaz-Baz, si la protection d’En-Haut gardait nef et cargaison de toute mésaventure ?

Les anciennes figures de navires des églises du Finistère (Bretagne)

Sur le pignon de la première chapelle latérale au sud, est creusée une niche vide ayant pour console un écusson qui coupe une frise feuillagée. A droite se voit sculpté un trois-mâts faisant route vers l’Occident et orné à sa proue d’une grosse tête d’animal ; à gauche une banderole dont l’inscription est devenue indistincte. Le négociant roscovite qui fonda cette chapelle avait placé ses armoiries sur l’écu, l’image de son saint patron dans la niche, son nom ou sa devise sur la banderole, et enfin il n’avait pas oublié d’y joindre l’image du navire qui était le gagne-pain de sa famille, afin d’attirer la bénédiction du Tout-Puissant sur ses entreprises commerciales.

Un de ses compères imita ce pieux exemple. Il timbra de son écusson la sacristie située derrière l’abside et y fit tailler la figure de son vaisseau (n° 17) d’un galbe vraiment admirable. Ce vaisseau, à plein gréement, devait avoir des dimensions supérieures à celles des autres navires de Roscoff, car il possède une galerie de poupe. Sur la face nord du clocher, un troisième armateur, qui avait sans doute notablement contribué aux frais de l’édifice, y est représenté en costume de gentilhomme henri III, chapeau à plumes, pourpoint aux manches à crevés, guêtres, bourse à la main, rappelant l’argent généreusement consacré à ce louable dessein. A ses côtés, une tête d’ange ou de saint émerge d’un nuage, et Un vaisseau à trois mâts — le sien — fait route à l’est. Les angles voisins de la tour sont hérissés de deux canons braqués vers le large, vers l’Angleterre, et semblant prêts à vomir le boulet qu’on aperçoit dans leur gueule. M. Morton Nance croit y deviner « la pensée, pleine d’une confiance extrême, d’en imposer à l’ennemi par la force d’une ville où l’église elle-même était armée de couleuvrines ».

Le bâtiment sculpté sur le reliquaire (n° 18) a, comme les autres, ses trois mâts sommés de chapiteaux ou hunes et est percé de six sabords, trois à la proue et trois à la poupe. Selon l’usage constant, sa voile de misaine est seule déployée, mais, par exception, un mât de hune surmonte cette misaine, portant une vergue et un drapeau, tandis qu’un second étendard a tout l’air d’être arboré au hunier d’artimon. Sur le pignon de la chapelle de Saint-Nicolas, à l’hôpital de Roscoff, datée de 1575, ressort un beau vaisseau fort bien taillé pour la course, aux mâts munis d'enfléchures et de hunes rondes que dépassent les supports des mâts de hune. Il est pourvu d’un beaupré, d’une galerie et d’une lanterne de poupe (n° 19).

M. Morton Nance a reproduit, d’après les croquis du regretté commandant Morel et les miens, d’autres figures de vaisseaux existants sur la chapelle de la Madeleine, en Plomeur (n° 20), sur la chapelle de N.-D. de Confort, en Meilars (n°s 21-23) et l’église de Poullan (n°s 24-25). L’un de ces derniers est accompagné de la date 1628. Tous deux sont remarquables par les étendards qui flottent au haut de leurs trois mâts, même au beaupré du plus grand et par l’absence de toute voilure. Avec eux se termine la série des anciennes sculptures navales du Finistère, dont le nombre, compte tenu de celles de Roscoff, Audierne, Goulien, Lambour et L’Aber-Vrac’h, non encore dessinées, doit atteindre un chiffre voisin de trente-cinq.

Plusieurs ont dû disparaître dans la démolition des sanctuaires qu’elles décoraient. Pascal de Kerenveyer cite, en ses Annales Roscovites, le navire placé sur la chapelle Pol, située au bord de la route de Saint-Pol à Roscoff, aujourd’hui détruite, et nous en a conservé la gracieuse silhouette. Il y voyait le blason même de sa ville natale. A Morlaix, la nef à l’ancre qui orne le fronton de la fontaine du Styvel, à l’entrée de l’ex-cours Beaumont, est aussi celle des armoiries morlaisiennes, mais ne remonte qu’à 1716. Il est étonnant que l’église de Saint-Melaine, centre religieux d’un quartier d’armateurs et de marchands sur mer, ne possède aucune image lapidaire de vaisseau. S’il en existait à N.-D. du Mur, à Saint-Mathieu, à Saint-Martin, nul ne saurait le dire, la collégiale ayant péri, et les deux autres églises ayant été reconstruites. Peut-être cet usage n’avait-il pas cours dans l'évêché de Tréguier.

En terminant, M. Morton Nance convient qu’aucun des vieux vaisseaux sculptés du Finistère n’offre de différences notables avec les navires contemporains des diverses nations d’Europe. S’ils présentaient certaines particularités, elles étaient si peu considérables que l’artisan, obligé de se limiter à un choix restreint de détails, n’a pu les faire ressortir de façon visible. L’auteur regrette que nul des anciens navires votifs en bois que la dévotion des marins suspendait jadis aux voûtes des églises et des chapelles bretonnes ne soit parvenu jusqu’à nous, car ils eussent sans doute montré des détails de forme et de gréement plus apparents et précieux à recueillir pour l’histoire de la construction navale. « Malheureusement pour les amateurs d’antiquités — écrit-il — les Bretons ont toujours aimé leurs bateaux d’église trop bien, mais pas sagement. Non contents de les garder devant les autels, ils ont voulu les honorer à tout moment en les portant processionnellement à travers les rues. Vent et pluie, soufflets des bannières et des vêtements, foules excitées, tout cela a contribué à vider les églises bretonnes de tout ce qui peut ressembler à un vaisseau des XVème, XVIème et XVIIème siècles, et le seul type du XVIIIème siècle que j’aie réussi à trouver, le très beau modèle de la cathédrale de Vannes, paraît avoir été entièrement regréé. Il y a un petit nombre de bateaux d’église du début du XIXème siècle à Sainte-Barbe de Roscoff, Ploaré, Hennebont et Locmariaquer. Plusieurs à deux ou trois ponts, parfois munis d’hélices, remontent à 1830-1860. Quelques vapeurs et quatre-mâts sont d’une époque plus récente. Mais quand on songe à tant de curieux ex-voto maritimes qui n’existent plus et qui eussent été si intéressants à étudier, ce qui les remplace semble véritablement misérable, et l’on se prend alors à apprécier d’autant plus ces vaisseaux de pierre qui en tenaient lieu et qui, s’ils sont plus grossiers, sont aussi plus durables ».

La majestueuse nef ciselée par l’artiste morlaisien Jacques Lespaignol sur le dosseret de la chaire de Roscoff a fière allure, à défaut de valeur documentaire. Il y a un demi-siècle, M. de Barthélémy signalait l’existence, dans une petite chapelle côtière des environs de Paimpol, d’un navire votif portant la date de 1622. Je n’ose espérer qu’il subsiste encore. Je crus avoir fait une belle trouvaille le jour où j’exhumai du grenier obscur et poussiéreux de la sacristie un petit navire au gréement disloqué, mais à l'examiner au grand jour, je dus constater qu’il ne remontait pas au delà de la Restauration. Le recteur accepta de l’offrir au musée de Kerjean ; je ne sais si on en a tiré quelque parti.

A défaut de ces anciens modèles de bois tous anéantis, les figures de pierre de nos sanctuaires sont précieuses, car il est vraisemblable que certaines nous conservent l’aspect plus ou moins fidèle de la Marguerite, de la Catherine, de la Cordelière, de la Biche, de Penmarch, de l’Henry, du Jean, de la Trinité, de la Catherine de Roscoff, navires fameux en leur temps, montés par des équipages de crânes loups de mer aussi aptes à la course guerrière qu’aux navigations pacifiques et dont les anciens matelots devaient avoir à raconter, aux veillées hivernales de Tréoultré, de Kerity et de Gardaléaz, de bien passionnantes histoires.

(Louis Guennec).

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