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NOS ANCIENS FONDEURS DE CLOCHES, EN BRETAGNE.

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NOS ANCIENS FONDEURS DE CLOCHES, EN BRETAGNE.

Deux intéressants articles publiés par M. Ch. Chassé sur l’art des fondeurs de cloches m’ont donné l’idée de rechercher et de réunir quelques notes au sujet des maîtres-artisans de cette profession qui ont autrefois installé leurs fourneaux au pied de nos clochers, et des spécimens qui nous restent de leur industrie. L’étude de l’art campanaire breton n’a jamais été tentée. Parmi des renseignements extraits d’ouvrages imprimés, on trouvera ci-dessous un certain nombre d’indications inédites provenant de vieux documents d’archives, ainsi que de mes observations personnelles, et le tout ne sera peut-être pas inutile à l’érudit qui viendra un jour en Bretagne donner à la Bretagne l’équivalent de ce que possèdent déjà diverses provinces françaises.

Nos plus anciennes cloches sont celles de saint Pol Aurélien, de saint Ronan et de saint Goulven, conservées respectivement dans la cathédrale de Léon, à Locronan et à Goulien, en Cornouaille. Elles offrent ces traits communs d’être de très petite taille, munies d’une anse, d’avoir été battues au marteau et non fondues, et de rendre un son « chaudronneux » et grêle assez peu agréable. Telles qu’elles étaient, leurs premiers propriétaires y tenaient beaucoup. Ils s’en servaient pour appeler les fidèles à la prière, chasser les bêtes fauves, rendre même la santé aux malades. Un esprit miraculeux réside encore en elles, et les jours de pardon on en coiffait la tête des pèlerins, afin de les préserver ou de les guérir des maux d'oreilles.

Il faut ensuite franchir plusieurs siècles et descendre en plein moyen âge avant de rencontrer une cloche vraiment digne de ce nom, cloche qui, chose curieuse, est toujours en fonction et sert de timbre à l’horloge de la cathédrale de Quimper, après avoir rempli le même office à l’église de N.-D. du Guéodet. Elle est suspendue à l’air libre sur la plate-forme, entre les deux tours, derrière la statue du roi Gradlon. L’inscription gothique qu’elle porte, en trois vers latins à rimes internes, a été ainsi traduite par M. Le Men :

Au printemps de l'année 1312 s’achève la pieuse cloche nommée Marie. Voici que le travail est terminé. (L’évêque) Alain y a frappé, et je demeure ainsi pour rendre louanges à Dieu.

Il s’agit ici d’Alain Morel, évêque de Cornouaille de 1300 à 1320. Que d’heures tour à tour joyeuses, angoissantes ou tragiques, a dû sonner sa filleule depuis six siècles ! Postérieure de peu d’années, est une autre cloche également prénommée Marie, que renferme le clocher de Pencran près Landerneau ; mais son origine est flamande et non bretonne. Elle fut fabriquée en 1365, d’après son inscription, par les frères Daniel et Roger, de Courtrai.

Le XVème siècle ne nous a laissé, semble-t-il, aucune cloche, et celles du XVIème siècle commencent à se faire rares. En 1883, l’abbé Abgrall signalait dans l’une des tours du Folgoat une cloche de 1560 chargée d’une inscription gothique dont il ne put que déchiffrer l’invocation trois fois répétée : Ave Maria. A Commana, il remarqua aussi une mauvaise cloche fendue, de forme très allongée, datée de 1580. Elle portait les noms Maria-Saint-Derian et ceux des fabriques Martin et Laurans. Il est à croire que cette cloche ne doit plus exister et qu’elle a été employée à la fonte, tout comme la petite cloche de 1527 que contenait le campanile de l’hôpital de Quimperlé.

La cathédrale de Léon conserve encore une belle cloche de 1563, couverte d’inscriptions gothiques indiquant le nom du fondeur Artus Guimarch, celui du chanoine Guy de Kergoët, fabrique en cette année, les vocables ancien et actuel de la cloche, Hamon et Jacques, et enfin ce texte latin si fréquemment répété à l’époque, parfois sous une forme plus concise, où les attributions de « l’airain sacré » se trouvent définies en un magnifique langage : « Dissipant les neiges et les foudres, brisant les éclairs, je suis la voix du Seigneur Sabaoth et la trompette dont le son éclatant appelle le monde entier à célébrer le nom du Très-Haut ».

Artus Guimarch était Breton à n’en pas douter, tout comme Jean Kerbizien et Gilles Poulen, qui avaient fait marché en 1506 avec le chapitre de Tréguier, pour refondre la grosse cloche de la cathédrale. Mais Jacques Hurel, qui refondit en 1516 cette même cloche fêlée par accident, venait de Normandie. R. André reçoit 49 livres 10 sols en 1568 pour avoir refondu une cloche de Saint-Melaine de Morlaix. Un peu plus tard, on rencontre les deux frères Gouesnou et Jean Cadoudal, de l’évêché de Léon. Le premier refondit en janvier 1598 la célèbre cloche Guillaouic, qui voisinait avec sa rivale, Perce-Ouïe, dans la tour de l’église N.-D. du Mur à Morlaix. On la disait formée d’un alliage de matière d’argent et de pièces de six liards. Ses tintements mélodieux s’entendaient de plusieurs lieues à la ronde, et les matelots morlaisiens les reconnaissaient avec bonheur, quand ils louvoyaient pour entrer en rade par brise de suroît.

Guillaouic était une victime des guerres civiles. Un boulet ligueur lancé des remparts du château, en riposte au tir des mousquetaires royalistes embusqués dans les guérites du clocher, l’avait blessée lors du siège de 1594. Le château de Morlaix et le château du Taureau fournirent le métal nécessaire à sa remise en état. Gouesnou Cadoudal reçut cinq écus de salaire, plus quatre écus et six réaux pour la fonte d’une cloche neuve nommée Pierre. Hélas ! un mauvais sort poursuivait Guillaouic. Le 7 octobre 1621, elle cassa net, alors qu’on l’ébranlait à grand ahan, « et la plupart d’icelle tomba sur la couverture de l’église », qui en reçut un notable dommage. Il fallut la refondre de nouveau, moyennant 78 livres, mais les comptes n’indiquent pas le nom du fondeur.

Le beffroi morlaisien de N.-D. du Mur abritait encore la cloche dite la Campane, qui servait de timbre à l’horloge, sonnait le tocsin, les assemblées du corps de ville, la distribution des lettres à la poste et l’agonie des fidèles. C’était la cloche communale, douée des mêmes attributions que ses célèbres sœurs des beffrois flamands. A Quimper, ce rôle appartenait à la Cloc’h an Commun, qui ne sonnait que dans les cas suivants, nettement déterminés par une délibération capitulaire de 1536 : « Appeler le peuple aux armes contre l’ennemi ; le convoquer pour entendre la lecture des ordres du prince ; éteindre un incendie ; traîner un navire de haut bord à la mer ». Les autres cloches de la cathédrale étaient Le Bertrand, qui avait comme parrain le grand évêque Bertrand de Rosmadec ; Le Corentin, le Jacques, le Ronan, la Marie et la Sourde (Campana Bouzar), ainsi appelée sans doute par antiphrase. Deux ou trois d’entre elles devaient à la qualité de leur son le joli nom de « cloches d’argent ».

***

Les vieux registres de Plouézoc'h conservent l’acte de baptême, curieusement rédigé, des deux cloches que maître Jean Cadoudal fondit le 30 juin 1599 pour cette paroisse. Elles pesaient l’une 93 livres, l’autre 33 livres ; elles portaient les armoiries de François de Goezbriand, redouté capitaine royaliste et ligueur dans le fief duquel se trouvait l’église, et le nom du recteur François Le Loucze. Les comptes de la chapelle Christ en Guimaëc nous apprennent qu’en 1599, Jean Cadoudal fondit aussi une cloche pour ce petit sanctuaire. En 1612, on le trouve fabriquant la cloche de la cathédrale de Léon, dite Le Rolland, en souvenir de l’évêque Rolland de Neufville.

Les mentions des fondeurs se font plus nombreuses au XVIIème siècle. C’est Pierre Migorel, qui aide en 1612 son confrère à fondre Le Rolland ci-dessus, et fond seul Le René ; qui fond en 1621 deux cloches de 773 livres et 852 livres pour Saint-Melaine de Morlaix, et en 1628 une cloche pour Saint-Albin, en Plogonnec. Il résidait alors à Quimper avec son fils Michel. C’est Gilles Le Hérissé qui fait marché en 1628 avec la fabrique de Saint-Mathieu de Morlaix, pour une cloche dont la seule main-d’œuvre coûta 200 livres, et qui mourut dans la paroisse deux ans plus tard. C’est Maistre Michel Ingaret, « fondeur de cloches », qui travaille aussi pour Saint-Mathieu en 1635. C’est Martin Huart, « fondeur des cloches du païs de Normandie », qui meurt à Morlaix en 1658.

Puis voici deux fabricants d’origine bretonne : Henry Riouallen, de Lannion, qui fond en 1607 deux cloches pour Saint-Mathieu de Morlaix, et Jacques Louarn, dit La Fosse, qui signait ses œuvres de son nom et d’une marque parlante, un renard (louarn, en breton) inscrit dans un médaillon ovale. On les remarque sur une cloche de 1633 à Dirinon, sur une autre de 1634 à Lohuec, sur une troisième de 1647 à Pléneuf. En 1664, il travaille encore et fond avec son confrère François Rouzot, moyennant 90 livres, la grosse cloche de Trémaouézan.

Il est très amusant de lire, dans les comptes des fabriques de cette époque, aussi verbeux et prolixes qu’ils deviennent secs et insipides au siècle suivant, le détail de tous les frais auxquels donnait lieu la confection d’une cloche. D’abord, on faisait marché au cabaret, en vidant quelques pintes de vin, rare aubaine que les marguilliers saisissaient allègrement. Puis il fallait fournir au maître-artisan tous les ingrédients indispensables : bois, charbon, argile, suif, etc., lui acheter la quantité de métal, cuivre ou bronze nécessaire à « l’augmentation » de la cloche qu’on refondait, fabriquer ou louer parfois de grands soufflets de cuir pour activer le feu, rafraîchir le gosier du fondeur et de ses aides pendant l'opération, enfin régaler d’une collation les braves gens qui venaient bénévolement, le jour du baptême, hâler sur les cordes afin de hisser la cloche neuve et toute luisante dans son campanile aérien, et payer à dîner, le soir, aux plus notables assistants. Le payement s’effectuait également inter pocula et, lesté de quelques écus bien gagnés, le maître-fondeur reprenait sa vie errante pour aller, de paroisse en paroisse, offrir ses services aux Généraux en veine de dépenses somptuaires.

En 1657, Clément Le Picart, fondeur de cloches, meurt à Quimper et est enterré dans la cathédrale, mais son acte de décès figure sur les registres de Saint-Mathieu de Morlaix, ce qui semble établir qu’il y résidait d’une façon habituelle. C’est très probablement son fils, Hervé Le Picart, qui passa marché en 1659 avec le Général de Saint-Thégonnee pour la livraison d’une cloche. L’année suivante, il s’excuse de n’avoir pu la fournir parce que le sieur de Kergavarec-Lizac, marchand à Landerneau, a failli à sa promesse de la faire venir « d’outre-mer ». S’étant alors décidé à la fondre lui-même, il s’est adressé à deux marchands de Morlaix pour se procurer, par leur entremise, 2.500 livres de métal provenant « des pays estrangers, attendu qu’il ne s’en est point trouvé de bon et d’admissible dans la province ». Cette assertion est difficile à croire, et Hervé Le Picart m’a tout l’air de chercher à pallier sa négligence par de mauvais prétextes.

A cette époque, un fondeur nantais nommé Léonard Hervé avait la vogue en Cornouaille. Il a signé le grand bourdon de l’église de Pleyben : HERVE M’A FAICT EN L’AN 1667, a fondu en 1668 une cloche de 1.178 livres, payée 1.247 livres monnaie, pour l’église du Cloître-Pleyben, et a refait en 1670 la grosse cloche de l’abbaye de Sainte-Croix de Quimperlé, cassée deux ans auparavant par un sonneur maladroit. Elle eut pour parrain le fameux cardinal de Retz, que représenta l’abbé de Sainte-Croix, dom Guillaume Charrier, et pour marraine Renée-Françoise de Lannion, marquise de Pontcallec, mère du condamné à mort de 1720.

Dans le Léon et le Tréguier, le fondeur le plus réputé portait un nom prédestiné. Il s’appelait Paul Bourdon et professait le protestantisme, ce qui ne l'empêchait pas d’avoir une clientèle papiste au premier chef. Il fondit en 1664 une cloche de 1.159 livres pour Saint-Melaine de Morlaix, ville qu’il habitait ; en 1670, moyennant 1.022 livres, deux cloches de Saint-Mathieu qui étaient fendues et qu’il augmenta de 404 livres de métal. En 1672, il fabrique, pour 1.800 livres, une cloche destinée à l’église de Landivisiau et la timbre de l’écusson en relief du marquis de Rieux-Sourdéac. En 1678, il fond la cloche de matines de la cathédrale de Léon, et refond la grosse cloche de l’église du Mur, à Morlaix. Il s’expatria lors de la déplorable révocation de l’Edit de Nantes, et passa à Jersey en emportant un petit pécule de 1.000 écus, après avoir partagé entre ses enfants le reste de sa fortune.

François Troussel, dit La Croix, bon catholique et père de famille de vingt enfants, hérita des clients du calviniste Bourdon. C’était un Normand d’origine, qui logeait rue au Fil, à Morlaix, où on le rencontre dès 1667. Il travaille en 1685 pour Saint-Thégonnec ; en 1687 pour Saint-Melaine, sa paroisse, à laquelle il livre deux cloches de 1.500 et 1.200 livres ; en 1689 pour Saint-Mathieu ; en 1691 pour Notre-Dame du Mur ; en 1701 pour Plouégat-Moysan ; en 1705 pour la cathédrale de Tréguier, où il établit son fourneau dans la chapelle de Saint-Fiacre.

De cruelles expériences lui avaient sans doute enseigné à prendre des précautions contre les débiteurs retardataires. C’est ainsi qu’il refusa énergiquement à Marc Goasdoué, fabrique de Plouégat-Moysan, de lui laisser emporter la cloche fondue pour cette paroisse, tant qu'il ne lui aura pas payé de main-d’œuvre ou donné caution solvable. Le pauvre fabrique, « qui étoit venu exprès en ville avec une charrette attelée de six bestes et trois autres personnes pour devoir emporter et charroyer la dite cloche », n’a d’autre ressource que de protester par-devant notaire et de s’en retourner à vide.

Un concurrent sérieux de François Troussel et de son fils Julien était son compatriote Guillaume Huet, fixé aussi à Morlaix, alors la ville la plus industrielle de la Basse-Bretagne comme elle en était la plus commerçante. Il fond en 1691 une cloche pour l’église du Mur, travaille pour Saint-Mathieu en 1697 et refond en 1707, moyennant 1.025 livres, la grosse cloche de la Trinité, offerte par la confrérie des tisserands à l’église du Mur.

J’ai noté encore quelques noms isolés : François Le Pelletier en 1645, Guillaume Pilard de la Pointe en 1646, surtout un certain Jacques de Vaud (Jacobus Valensis), qui vint de loin fondre une cloche chez nous en 1619, et qui promenait son fourneau de province en province, car on relève sa signature sur des œuvres de lui éparses en diverses régions de la France.

Au XVIIIème siècle apparaissent de véritables dynasties de maîtres-fondeurs : les Guillaume à Morlaix ; les Le Soueff ià Vannes, Quimper et Brest ; les Le Beurrier de la Rivière à Brest. Jacques Guillaume fond en 1691 une cloche aux Jacobins de Morlaix pour l’église du Mur, dont les chanoines étaient décidément fort éclectiques dans le choix de leurs fournisseurs. Il refond en 1699, moyennant 150 livres de main-d’œuvre, la grosse cloche de Saint-Thégonnec. M. Guillaume (son petit-fils ?) refond en 1765 le gros bourdon de Rosporden. Jean-François Guillaume fournit en 1772 une cloche pour les Etats de Bretagne réunis à Morlaix. Cette année encore, il fabriqua une cloche de 3.670 livres destinée à l’église de Saint-Thégonnec et que des ouvriers maladroits fêlèrent en la guindant dans la tour. Le sieur La Rivière, fondeur à Brest, choisi comme arbitre, décida que son confrère devrait refondre la cloche cassée, mais que la fabrique aurait à lui payer un dédommagement de 300 livres.

Le même Guillaume fournit en 1778 une cloche à Kergloff, une autre à Plogastel-Saint-Germain en 1775, une troisième à Saint-Houardon de Landerneau en 1783. En 1779, il passe marché pour refondre le timbre de l’horloge de Saint-Mathieu, du poids de 1.200 livres, à raison de 5 sols par livre. En 1789, il fond à Plouézoch deux cloches : l’une pour la paroisse, l’autre pour Sainte-Geneviève de Ploujean. En 1791, il fabrique pour Saint-Jean-du-Doigt deux cloches auxquelles la Société des Amis de la Constitution de Morlaix sert de marraine. J’ai lu son nom et la date de l’an XII sur la cloche du château du Taureau.

Les Le Beurrier de la Rivière exercèrent leur industrie dans le Vannetais et le Léon, à partir de 1686 ; pendant près d’un siècle, Jean et Jean-François Le Beurrier, fixés à Brest, et souvent qualifiés fondeurs du Roy, fabriquèrent des cloches pour Lampaul-Guimiliau en 1715, pour Bodilis en 1719, pour Saint-Pierre-Quilbignon en 1720, pour Saint-Eloi de Plouarzel en 1729, et pour bien d’autres églises et chapelles.

Julien Le Soueff, fondeur de cloches, meurt à Quimper en 1690. L’année suivante, son fils Jean fond pour l’église de Briec une cloche à inscription qui existe encore, avec l’effigie de la Sainte-Vierge au milieu des nuages. En 1697, il refond à Saint-Thégonnec la grosse cloche paroissiale. En 1701, alors fixé à Brest, il refait pour la cathédrale de Quimper sa principale cloche nommée Le Corentin, aidé en ce travail par son confrère François Le Moyne. Cette cloche pesait 3.901 livres. Le Moyne habitait ordinairement Quimper. Il fournit à Briec, en 1702, une cloche marquée d’une figure de la Sainte-Vierge, et à Plogonnec, en 1706, une cloche pour le paiement de laquelle il y eut procès. En 1708, l’église Saint-Mathieu de Quimper lui dut une cloche que Mgr de Plœuc, évêque de Cornouaille, et Mme du Bois, épouse du président au présidial, nommèrent Hyacinthe-Marie.

D’autres fondeurs de moindre envergure recueillaient ça et là quelques commandes. Gilles Pitel, de Morlaix, livre en 1740 une petite cloche à la confrérie du Saint-Sacrement de Saint-Melaine. Le nom d'Y.-L.-M. Jacques, de Quimper, se déchiffre sur une cloche de Guengat fondue par lui en 1773. Goubellin, fondeur à Quimper, refond en 1777 la cloche de la chapelle Saint-Guénolé, en Ergué-Gabéric, cassée depuis longtemps. Quelques industriels étrangers venaient aussi offrir leurs services aux Chapitres ou aux corps politiques des paroisses. Guillaume Chauchard, fondeur à Bourmont-en-Bassigny, au duché de Lorraine, passe marché, en 1735, ainsi que son associé François Joly, de Brevan, au même duché, pour refondre les deux grosses cloches de la cathédrale de Tréguier, le Tugdual et l'Yves, moyennant 2.200 livres. Dix ans après, Chauchard refondit seul une des cloches de Saint-Melaine de Morlaix. On se plaignit de ce qu’il avait augmenté la cloche de 180 livres, pour se faire payer de cet excédent, et le règlement de comptes n’alla pas sans difficultés.

Le nombre élevé de nos églises et surtout de nos chapelles rurales fait que les vieux registres de catholicité contiennent quantité d’actes de baptême de cloches, depuis ces pesants bourdons paroissiaux dont les plus grands seigneurs, comtes et marquis, conseillers au Parlement, évêques, fières dames, tenaient à honneur d’être les parrains et marraines, jusqu’aux humbles clochettes des petites « maisons de prières » éparses au milieu des landes et des taillis, qui devaient se contenter d’être nommées par des bourgeois enrichis jouant au gentilhomme, des femmes de gros marchands, de procureurs fiscaux ou de marguilliers. De ces actes, les cahiers de Plouézoc’h, de Garlan, de Plourin-Morlaix, de Riec, n’en renferment pas loin d’une douzaine. En voici quelques spécimens. Je dois le premier à une aimable communication qui me permet d’augmenter d’une unité nouvelle la liste des œuvres connues de Migorel :

« Les deux grandes cloches de ceste paroisse de Lampaol (Ploudalmézeau) furent fondues par Michel Migorel, maistre fondeur de cloches. La fonde (sic) de ces cloches fust faicte le 10e jour d'avril (1636) et ce dimanche 13e dudit mois, elles furent bénistes et consacrées par noble homme discret et vénérable personne Messire Jan de Kerlech, prebtre, thrésorier et chanoine de l’église cathédrale de Léon, desquelles cloches la première et la plus grande paisse (sic) huit cents moins trois livres, et a esté nommée par noble haut et puissant Messire François Kergroazès, seigneur dudit lieu, baron de Kerlech, Kerozal, Campir et joinstement avec noble et haute et puissante dame Marie Kerlyver, dame de Roservo, Kersymont, Keroual, et a esté nommée Marie.

La seconde, laquelle... paisse cinq cents moins trois livres, a esté nommée par haut et puissant noble homme Prigent Kerlech, seigneur de Penancréach, joinstement avec noble damoiselle Suzanne Kerlech, et a esté nommée Prigent. Dieu veuille par sa grâce (suit une curieuse invocation que mon obligeant correspondant n’a pu déchiffrer en entier, ce qui est dommage, et que signe le recteur messire Yves Simier).

L’acte suivant est traduit du latin : « Le 21e jour de décembre 1643 fut posée la petite cloche dans la pyramide de l’église paroissiale de Ploujean suivant les cérémonies ordonnées par N. S. Mère l’Eglise. Elle fut nommée René par les très illustres adolescents très nobles René du Parc, chevalier (miles torquatus) et Anne du Parc, en présence d’un grand nombre de paroissiens ».

« Ce jour 25 juillet 1684, nous soussignants recteur et prestres de la paroisse de Plouézoch... avons vacqué environ l’heure des vespres à la bénédiction solennelle d’une cloche pesante environ huit cents livres, que le Général des paroissiens dudit Plouézoch ont dernièrement fait refondre pour l’usage de l’église paroissiale, à laquelle cérémonie ont été présents pour l’imposition du nom de Sainte-Thérèse... haut et puissant messire Yves, marquis de Goezbriand, Gouverneur pour le Roy du chasteau du Torreau, ports et hâvres de Morlaix et païs circonvoisins, Escuyer des grandes et petites escuries de Sa Majesté, Mareschal de camp de ses armées, collonel général du ban et arrière-ban de l'evesché de Saint-Brieuc, capitaine de cent hommes d’armes des ordonnances de Sa Majesté, etc., et damoiselle Jean-Thérèse Josset, dame de La Noe, lesquels ont voulu estre présents à ladite cérémonie et honorer la présente relation de leurs signes.

En même temps... nous avons fait la cérémonie de la bénédiction d’une autre cloche... pour estre mise dans le clocher, qui fut dédyée à la gloire de Dieu et nommée Marie par noble homme Yves Ferrière, seigneur de Bussé..., auquel à cause de sa terre de Kernotter appartient une chapelle prohibitive dans l’église, dont la porte sert à présent pour l’entrée à la sacrystie... et damoiselle Marie Coroller, femme de Jacques Allain, sieur de la Marre, auquel à cause de sa terre du Rest appartient après le Seigneur fondateur les premières prééminences dans ladite église ». Signé : Vincent Prigent, recteur, etc.

C’est encore aux registres particulièrement intéressants de Plouézoch que j’emprunte mon dernier exemple, plus récent d’un siècle entier : « Ce jour 28 avril 1778, je soussignant, chanoine officiel et recteur, à ce délégué par Armand Courtin du Masnadou, chanoine trésorier, abbé commendataire de Saint-Wulmer et vicaire général de Tréguier, certifie avoir fait, conformément au Pontifical romain, la bénédiction solennelle d’une cloche fondue depuis hier au soir par le sieur Jean-François Guillaume, fondeur à Morlaix, pour être mise au clocher de céans du costé du midy, pesante environ 850 livres, chargée : 1° des armoiries en alliance de Monsieur le comte de Pastour de Kerjean et de Madame la comtesse de Goezbriand de Kerjean-Pastour, son épouse ; 2° des armoiries de feu Monsieur Michel, en son vivant trésorier général de l’artillerie et du génie, seigneur fondateur de Plouézoch, à laquelle cloche ont été imposés les noms de François-Marie-Magdeleine » par le comte de Kerjan, enseigne des vaisseaux du Roi, et la comtesse de Kerjan, née de Goezbriand. L’acte est signé du recteur, M. Jacques-Louis Guino, qui devait devenir député du clergé à l’Assemblée nationale et l’une des lumières de l’Eglise constitutionnelle de Bretagne.

***

L’histoire de nos vieilles cloches serait fertile en épisodes dramatiques. Que de fois ont-elles sonné le tocsin d’alarme contre un ennemi préparant ou effectuant de ces descentes si désastreuses pour tous, gentilshommes et paysans ! Leur clameur a retenti de grève en grève, de vallon en vallon, lors des surprises de Morlaix en 1522, du Conquet en 1558, des menaces espagnoles de 1596 et de 1637, du débarquement anglo-hollandais de Camaret en 1694. Elles durent, en 1596, interrompre le glas funèbre de la Toussaint pour appeler aux armes les gars du Bas-Léon, car l’Armada de Philippe II surgissait en haute mer, devant Portz-Liogan. On assurait que plusieurs d’entre elles, comme à Saint-Primel, en Plougasnou, et Saint-Enéoc, en Plouguerneau, tintaient toutes seules à l’approche sournoise des Anglais, afin d’alerter les populations trop confiantes. Aussi ces ravageurs ne manquaient-ils pas d’emporter les cloches des chapelles qu’ils pillaient, ou de les précipiter au fond de la mer, croyant les obliger à rester désormais muettes. Vaines tentatives ! La clochette de Primel retentit encore dans l’abîme, comme ses sœurs aînées d’Is l’engloutie, chaque fois qu’un danger s’annonce du côté du large pour le pays de Morlaix.

En 1675, c’est à l’appel du tocsin retentissant dans soixante cloches et davantage, que les « Bonnets bleus » de Pont-l'Abbé, que les « Bonnets rouges » du Poher décrochèrent leurs mousquets et saisirent leurs fourches pour se ruer à l’attaque des châteaux du Cosquer, de Kergoët, de la Boixière et de Tymeur. Complices de la rébellion, cloches et clochers furent châtiés comme elles. On pendit quelques meneurs, on décapita quelques campaniles à Combrit, Lambour, Tréguennec, Languivoa, Saint-Honoré. On descendit les cloches, mais sans en fondre une seule, ainsi que l’avance Danio dans sa séparatiste et inexacte Histoire de Bretagne. Dès l’année suivante, les archives de Lesquiffiou en font foi, Plougourvest, Landivisiau, Guimiliau, Tréflaouénan et Trézilidé obtenaient la permission de remonter les leurs.

Aux bons offices que nos paysans attendaient de leurs cloches, et qu’énumère l’inscription latine de celle de Lampaul-Guimiliau : « Louer le vrai Dieu, appeler le peuple, assembler le clergé, chasser la tourmente, pleurer les défunts, réjouir les fêtes », les tréviens de Santec en ajoutaient un autre : « Sonner l’heure de la traite des vaches », ce qui avait valu à leur campane le sobriquet moqueur de kloc’h goro. On croyait ferme alors que le bruit des cloches dispersait les orages. Un pillaouer cheminant par les montagnes vit planer sur Roc’h Trévézel deux nuées noires et sulfureuses, gonflées de grêle et d’éclairs, qui dialoguaient devant les riches terroirs léonais. — Hardi ! disait l’un, c’est sur ces belles moissons qu’il va être amusant de crever ! — Impossible, répondait l’autre. N’entends-tu pas là-bas les chiens de Sainte-Anne et de Saint-Suliau qui aboient dans le vent d’ouest ? Rien à faire ici ; allons plus loin. — Ces dogues vigilants, c’étaient les cloches de Commana et de Sizun qui tintaient pour conjurer la tempête. Mais ce « tir de barrage », ce déchaînement d’ombres sonores n’était pas toujours sans danger. Pendant le terrible orage de 1732, le tonnerra frappa huit ou dix tours de paroisses entre Brest et Saint-Pol-de-Léon, et le bedeau de Locmaria-Lan, en Plabennec, fut foudroyé alors qu’il ébranlait sa cloche à pleine volée.

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La grande Révolution fut fatale à nos vieilles cloches. Elles étaient pourtant devenues patriotes, sonnant les assemblées électorales, les fêtes de la Fédération, les assemblées civiques, tout ce qu’on voulait. Mais on manquait de bronze pour les canons, de billon pour les sols. Il y avait là un immense poids de métal à récupérer et l’on vit se former des entreprises pour sa descente et son charroi. Aucune mesure ne pouvait consterner ou irriter davantage les campagnards, car la voix amie des cloches paroissiales était le rythme même de leur existence sociale et religieuse, et ils vénéraient en elles quelque chose de sacré. Aussi l’enlèvement des cloches provoqua-t-il à Henvic, au Relec et ailleurs de véritables émeutes, dont les autorités ne vinrent à bout qu’en employant la force armée.

A Morlaix, quand on sut que Guillaouic allait partir pour être fondue à Brest, il y eut une émotion populaire telle que le capitaine du navire qui devait l'emporter avec bien d’autres dut faire serment de la renvoyer dès son arrivée. Hélas ! il se trompa : on reçut bien une cloche, mais ce n’était pas Guillaouic. Les municipalités rurales essayèrent d’en sauver le plus possible, prétextant que des cloches leur étaient nécessaires pour annoncer les assemblées primaires, signaler l’ennemi ou les chouans, alerter les gens en cas de sinistres. A Saint-Côme, en Saint-Nic, on les enfouit en terre, si secrètement que depuis nul n’a pu les retrouver. L’œuvre de destruction s’accomplit cependant. Au Folgoat, on brisa sur place l’énorme Cupive, si large que neuf cordonniers y auraient eu, d'après la légende, leurs coudées franches. Des milliers de cloches allèrent se liquéfier dans le creuset révolutionnaire de Brest. En 1802, l’arsenal en détenait encore 262, le préfet maritime fut autorisé à les répartir entre les paroisses qui les réclamaient. On en rendit même aux familles dont elles portaient le nom et M. de Penfeuntenyo reçut ainsi une ancienne cloche de Loctudy qu’il donna à la chapelle de N.-D. de Croaziou. En 1829, une trentaine de ces cloches, les plus médiocres, n’avaient pas encore été attribuées. L’une d’elles provenait de Malguénac, dans le Morbihan, et deux ou trois autres semblent, d’après leurs inscriptions, dont nous n’avons qu’un texte estropié, être venues de plus loin encore.

Malgré tant d’irréparables pertes, beaucoup de nos églises, Lampaul-Guimiliau, Plouguerneau, Plougoulm, etc., possèdent de magnifiques cloches, chefs-d’œuvre de l’art campanaire du XVIIIème siècle, d’un galbe parfait, d’un métal si pur qu’il vibre au simple choc de l’ongle, d’une belle patine de bronze vert, avec un somptueux revêtement épigraphique et décoratif, magistrales inscriptions latines ou françaises dont les fleurs de lys et des hermines séparent alternativement les mots, pieuses images, cartouches armoriés, arabesques fleuries.

D’un décor plus modeste et de moindres dimensions, maintes cloches de chapelles ne sont pas, tant s’en faut, dépourvues d’intérêt ni de mérite, et si l’on pouvait escalader bien des clochetons devenus quasi inaccessibles, on ferait sans doute d’appréciables découvertes. Je me souviens d’être entré, il y a un quart de siècle, dans la ferme de Kermouster en Lanmeur, pour m’informer des statues de la chapelle en ruines de Saint-Mélar. Non seulement on me les présenta bien rangées sur le couvercle d’une huche, mais la jeune et charmante maîtresse de maison, aidée de sa non moins jeune et agréable servante — comptaient-elles, à elles deux, quarante printemps ? — m’exhuma à grand effort, d’un recoin poussiéreux, une fort jolie cloche de 1634, pourvue d’un texte dédicatoire et de l’écusson des comtes de Boiséon, seigneurs hauts justiciers du pays.

C’est sans doute à cette distribution de cloches d’origines si diverses, à laquelle l’arsenal de Brest procéda sous l’Empire et la Restauration, que l’église de Plounéour-Trez doit de posséder une cloche fondue en 1724 par Pierre-Donat Solonati pour une église de Parme, Saint-Marc d’avoir également une cloche italienne et le clocheton de Saint-Jean Plougastel d’abriter une cloche anglaise de 1795, dont mon excellent ami M. Ogès, instituteur à Quimper, a signalé l’existence à la Société Archéologique. En revanche, quelques-unes de nos cloches bretonnes ont émigré, Dieu sait comment, sous d’autres cieux. La petite ville d’Alith, en Ecosse, conserve une cloche fondue en 1789 chez Lépine, à Quimper, pour la chapelle de Saint-They, en Poullan, près Douarnenez.

En 1915, M. Le Bourdellès, conseiller à la Cour d’appel de Rennes, me signalait une vieille cloche qui venait de passer de l’arsenal de Cherbourg au Musée de la même ville, et qui porte cette inscription : « Haute et puissante dame Marguerite Guégan, dame de Chefdubois, m’a nommée : 1618 », laquelle semble indiquer une origine bretonne. La généalogie de la famille de Boiséon mentionne en effet un Pierre de Boiséon, seigneur de Goudelin et Chefdubois, marié avant 1600 à une Marguerite Guégan ou Guéguen de la Grandville. Donc, la cloche du Musée de Cherbourg est trégorroise et doit provenir d’une église ou chapelle de la région de Pontrieux.

(Louis Guennec - 1937).

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