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LETTRES DE CACHET MORLAISIENNES. |
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LETTRES DE CACHET MORLAISIENNES.
Le Château du Taureau et l'ancien Hôpital de Lanmeur.
Il est peu d’institutions de l’ancien régime sur quoi on ait débité plus d’inexactitudes et de sottises que sur les lettres de cachet. Par ignorance ou parti-pris, bien des historiens, et non des moins notoires, les ont présentées comme un procédé despotique, aussi barbare qu’expéditif, au moyen duquel le Roi et les grands se débarrassaient en un tourne-main de ceux qui les gênaient pour les envoyer sans jugement pourrir au fond de quelque cul de basse-fosse. On a inventé que les ministres distribuaient des lettres de cachet « en blanc », qu’ils en donnaient en guise d’étrennes à leurs belles amies, et que leurs commis en faisaient trafic.
Qu’était réellement la lettre de cachet ? Un ordre du Roi, prescrivant ou interdisant certaine chose, signé de sa main, contre-signé du secrétaire d’Etat, et fermé par un cachet aux armes royales, sur une bande de papier glissée dans une incision. De ce cachet lui venait son nom. Ces lettres étaient de trois sortes. Elles pouvaient avoir trait aux affaires respectives de l’Etat, de la justice et des particuliers. Les premières sont très rares. Deux ou trois sur mille, telle est la proportion qu’a fourni à M. Funck-Brentano son patient et si fructueux dépouillement des Archives de la Bastille. J’en ai une de cette catégorie sous les yeux en écrivant ceci. C’est une feuille in-4° de papier vergé qui porte à sa partie supérieure le texte suivant, où il n’y a d’imprimé que la formule Mons. du début :
« Mons. Chrétien de la Masse, je vous fais cette lettre pour vous dire que je vous deffens d’aller au Palais où se tiennent les séances du Parlement jusqu’à nouvel ordre de ma part. Sur ce je prie Dieu qu’il vous ait, Mons. Chrétien de la Masse, en sa Ste garde. Ecrit à Versailles le quatre Décembre mil sept cent soixante quatorze. (Signé) Louis (contresigné) Philippaux ». « Adresse : A Mons. Chrétien de la Masse ».
Cette lettre vise l’abbé Jean-René Chrétien de la Masse, chanoine de Léon, conseiller au Parlement de Bretagne, né à Saint-Mathieu de Morlaix en 1715, mort en 1777. Elle doit se rapporter au rappel du Parlement, dissous depuis 1771 par le ministre Maupéou, et rétabli le 12 novembre 1774. Il faut croire que l’abbé de la Masse s’était montré particulièrement violent dans son opposition, puisque Louis XVI l'excepta de la mesure de grâce dont bénéficiaient ses collègues.
Délivrée pour une affaire criminelle, la lettre de cachet permettait l’arrestation immédiate du coupable présumé, alors qu’avec les formes lentes et compliquées de la justice d’autrefois, celui-ci aurait eu souvent tout le loisir de « s’absenter », pour se soustraire aux poursuites. Elle correspond exactement à ce qu’on nomme aujourd’hui « mandat d’amener », et le code qui nous régit a transformé en règle applicable à tous ce qui n’était jadis qu’une mesure exceptionnelle.
Enfin, la lettre de cachet pour affaires particulières intéressant l’ordre public était de beaucoup plus fréquente. La société reposait alors, on le sait, uniquement sur la famille. « Les familles étant bien gouvernées, dit un vieil auteur, la République ira bien ». L’Etat avait donc le devoir de veiller au maintien des traditions familiales, honneur, vertu, respect du nom, qui paraissaient à tous les conditions essentielles de l’heureuse situation du royaume, où le monarque n'était que le premier chef des pères de famille. « Nommer un roi père du peuple, a écrit La Bruyère, c’est moins faire son éloge que sa définition ». Ainsi le roi avait à s’occuper des intérêts de ses sujets, comme un père de ceux de ses enfants.
Son autorité embrassait tout. Elle devait veiller à la tranquillité et au bonheur domestiques, à la prospérité des affaires du mari, à la fidélité de la femme, à l'obéissance et aux bonnes mœurs des enfants. Quand l’ordre familial était troublé, l’honneur menacé d’atteinte, la fortune compromise, chacun se tournait naturellement vers le Roi pour le prier d’intervenir et de sauver ce qui était en danger. Un père réclamait une lettre de cachet pour son fils libertin, une mère pour sa fille dévergondée, un tuteur pour son pupille prodigue, un curé pour son ouaille scandaleuse, une communauté pour son moine impie ou débauché, un colonel pour son sous-lieutenant fêtard, un seigneur de village pour son vassal querelleur et ivrogne. La sanction demandée était toujours un exil temporaire, soit un internement plus ou moins prolongé dans un château royal, une forteresse, un monastère, un hôpital, une « maison de force », aux frais de celui ou ceux qui l’avaient sollicitée.
Il ne faut pas croire cependant que la lettre de cachet se délivrait à la légère. On ne l’accordait qu'après une enquête sérieuse (faite en Bretagne par le subdélégué de l’intendant, sorte de sous-préfet avant la lettre), enquête où l’on entendait les parents, les amis, les voisins, le principal locataire de la maison, le curé de la paroisse. Les demandes mal fondées étaient rejetées en termes sévères, et exposaient à de graves punitions les gens coupabes de ce crime : « surprendre les ordres du Roi ». C’est ainsi que la lettre de cachet était, au fond, bien plus une faveur et un faisait qu’un châtiment. La plupart du temps, elle tendait à soustraire à l’action de la justice établie un coupable déjà avoué ou en puissance et à lui offrir, après une certaine période d’expiation et de repentir, la possibilité d’une réhabilitation totale. Elle n’imprimait pas à son nom le déshonneur public d’une action judiciaire. En Bretagne, elle semblait réservée, ou presque, aux familles d’un certain rang, auxquelles elle communiquait une sorte d’illustration. Tout cela explique la préférence dont la lettre de cachet était l’objet, et le nombre incroyable de demandes dont l’autorité se trouvait assaillie.
Morlaix possédait, dans son ressort, deux lieux de détention. L’un était le fameux château du Taureau, que M. Funck-Brentano appelle « la Bastille bretonne par excellence », encore qu’il ne pût contenir que onze prisonniers. L’autre était l’hôpital de Lanmeur, séjour peut-être plus triste encore, où l’on entassait pêle-mêle malades, vieillards, fous, détenus des deux sexes. J’y reviendrai ci-dessous, après avoir cité, d’après l’étude de M. Antoine Dupuy et le magistral ouvrage de M. Funck-Brentano, un certain nombre de lettres de cachet ayant trait à des familles morlaisiennes. Ce ne sont pas les exemples les plus curieux et les plus typiques des archives de l’intendance de Rennes, mais je dois me cantonner dans les limites de notre région.
En 1748, on s’occupait fort, à Morlaix, des relations du sieur de Ruillé, employé des fermes ou octrois de la province, et de Madame de Saint-Gilles, née Simone-Elisabeth Goix, fille d’un receveur général de la ferme du tabac en cette ville. M. de Ruillé avait abandonné sa femme légitime pour suivre sa conquête. Le mari, M. Guy-François de Kersaintgily, ancien mousquetaire de la maison du Roi et capitaine garde-côtes, lui ayant interdit sa porte, le galant n’en continua pas moins ses promenades quotidiennes et sentimentales avec la dame de ses pensées. L’opinion publique s’en émut et le subdélégué se fit son interprète en demandant une lettre de cachet pour M. de Ruillé, qui reçut peu après un ordre du Roi le bannissant à dix lieues de la ville.
M. Urvoy de Saint-Bedan, lieutenant de la maréchaussée, avait épousé en 1723 une charmante Morlaisienne, Catherine Coroller, « d’une vertu et d’une piété connues de tout le monde ». En revanche, son époux était un « diable », prodigue, buveur, brutal. Il la maltraita et la rendit malheureuse au point de l’obliger à se réfugier chez son parent. M. Desnos des Fossés, conseiller au Parlement, puis au couvent des Bénédictines de Morlaix. Alors, il l’accusa de dissipation et sollicita, pour la faire enfermer, une lettre de cachet qu’il n’obtint naturellement pas. Son digne fils marcha sur ses traces, se fit chasser de partout, battit et ruina sa femme, parcourut la France avec une bande de bohémiens et finit par se réfugier en Angleterre, lorsque sa mère se fut décidée, en 1756, à demander contre lui une lettre de cachet, cette fois bien méritée.
En 1741, M. Siochan de Praterou, ancien négociant et juge-consul à Morlaix, veuf de Marie-Louise Ferrière de Kernoter, s’était mis en tête de convoler en secondes noces avec sa fidèle servante Jeanne Pinvidic ; pour guérir cette passion sénile, son fils, M. Siochan de Praterou, juge royal, et son gendre, M. Pitot de Mesanrun, juge de l’Amirauté, ne trouvent pas de meilleur remède que celui de faire enfermer le barbon amoureux. Le même moyen s’employait aussi à l’égard des filles décidées à se mésallier. En 1743, MM. de Kerguz et de Tronjoly, de Saint-Pol-de-Léon, sollicitent une lettre de cachet pour empêcher Mademoiselle de Kerguz, leur sœur et nièce, de contracter « un mariage déshonorant ». Le ministre répond : « Sa Majesté ne se détermine que par d’importantes considérations, à accorder des ordres de cette espèce » et exige avant tout qu’on lui fasse connaître l’avis des parents paternels et maternels.
Vers 1750 vivaient à Saint-Melaine de Morlaix M. Pierre-Maurice Coroller de Kervescontou, sa femme, Marie-Yvonne Le Rouge, et leurs six ou huit enfants. Un penchant fâcheux troublait le ménage, d’ailleurs uni, celui de Madame de Kervescontou pour le vin. Fatigué de voir sa femme en un état d’ivresse continuel qui lui faisait négliger ses devoirs, le mari obtint contre elle une lettre de cachet. Mais lorsque la maréchaussée se présenta afin de mettre cet ordre à exécution, les prières et les promesses de la pauvre dame, les larmes des enfants attendrirent tellement le chef de famille qu’il n’eut pas le courage de laisser emmener sa repentante moitié. « Jolie scène, écrit M. Funck-Brentano, empreinte d’humanité et de tendresse ». Espérons que la leçon a suffi. Une autre « biberonne » eut moins de chance, Madame de Cheffontaines de Trévien, que son fils, officier de marine, fit enfermer en 1769 pour gaspillage et ivrognerie, et qui ne recouvra sa liberté que seize ans après, à l’âge de 80 ans...
A la même époque, Yves Costen de Rascoët, époux de Thérèse Le Monnier de la Jonquière, s’enivre journellement, ce qui le rend violent et brutal. Il bat sa femme, menace son beau-père, brise les meubles. On l’enferme au château de Belle-Isle. La réclusion le calme si bien qu’on lui rend la liberté. A peine revenu à Morlaix, mal guéri encore, il trouve l’occasion de vider trois pots de vin et, du coup, redevient furieux, maltraite sa femme et ses parents, qui sont obligés de se pourvoir d’une nouvelle lettre de cachet. Il meurt chez lui, en 1762, à 46 ans.
C’est aussi vers 1750 qu’on emprisonne Jean-Louis de May, petit gentilhomme de Plouvorn, qui entretenait dans son manoir de Ternant, à côté de sa femme, Béatrice Couarde, une servante-maîtresse nommée Françoise Prigent, dont il avait trois enfants, et qui se ruinait pour cette créature, au point de faire argent des ardoises de sa chapelle domestique.
M. de Kermen Gigou, autre gentilhomme, était du pays de Guingamp, mais il avait comme mère une Morlaisienne, Charlotte Chrestien. Vivotant maigrement de son manoir-ferme, il imagina, en 1759, d’écrire à Madame de Pompadour pour solliciter une de ces gratifications qu’elle accordait parfois, en ses accès de générosité, aux nobles atteints de la même maladie que Panurge, la « faute d’argent ». Il ne reçut aucune réponse et, vexé de ce silence, il adressa à la maîtresse de Louis XV une seconde lettre où il l’accablait de ces malsonnantes épithètes que les gens courtois ont coutume de n’indiquer que par leurs initiales. Il avait eu la peu délicate précaution de signer son injurieuse épître du nom d’un de ses voisins, le sieur de Kerbourdon. Mais son écriture fut reconnue et on l’enferma pour quelques mois au Mont-Saint-Michel.
Terminons cette peu édifiante galerie par le sieur Kercau, méchant gentilhomme de Plouescat, qui était, en 1776, la terreur du clergé et des paysans de la paroisse. On demanda son internement dans une maison de force. Comme son mince revenu de 300 livres ne pouvait suffire aux frais de sa pension, pour débarrasser le pays de ce vaurien, les prêtres se chargèrent de compléter la somme nécessaire et l’énergumène fut coffré, au grand soulagement de tous.
Dès 1721, il y avait des prisonniers au château du Taureau, puisqu’un Montalembert se plaint en 1737 d’y être détenu depuis seize ans. En 1734, on s’occupe de munir d’un grillage les fenêtres des trois chambres de sûreté. En 1745, le commandant, M. de Santilly, propose de titulariser en qualité de chirurgien un détenu par ordre du Roi, M. Cousin, qui exerce déjà cette fonction avec succès près des soldats de la garnison. En 1757, le fort contenait dix prisonniers, ce qui était beaucoup trop au dire du commandant, M. de Lor, vu l’exiguité du local. Le doyen de la bande était un M. de Lésormel, de Lannion, détenu depuis 1747 pour folie. Puis venaient le chevalier de Réals, que les siens avaient fait enfermer pour l’empêcher de contracter un sot mariage, et un M. de Visdelou, incarcéré en 1753 pour « friponneries, ivrognerie et bassesses ».
Les autres captifs étaient MM. de Caradeuc, « très mutin » et dont la famille oubliait de payer la pension ; Bodichon, « capable de révolte », peu assagi par son internement ; du Thiersaint, « libertin outré et fougueux » ; Leguay, ayant à se reprocher quelques peccadilles, mais d'une bonne conduite ; Marnier, qui expiait « de légères friponneries » ; Le Maigre de Quintin, prisonnier « pour avoir manqué de respect à sa mère ». Et enfin le coryphée du groupe, Tapin de Cuillé, « écrivain fourbe et menteur, le plus méchant de tous ».
Ce Tapin, triste sire, détenu d’abord au Mont-Saint-Michel, à la demande de son père, pour « débauches et dissipations », venait de la Bastille, où il s’était fait conduire en promettant de soi-disantes révélations sur les complices de Damiens. Au Taureau, il était le cauchemar de l’excellent M. de Lor. La trop forte pension servie par sa famille lui servait à corrompre des invalides du fort, et à leur confier d’abominables lettres, pleines de dénonciations et de calomnies, à l’adresse du ministre M. de Saint-Florentin. Il essaya d’empoisonner son camarade Bodichon, qui joua, il faut le dire, près des captifs, le rôle peu reluisant de mouton, en lui faisant ingurgiter du verre pilé mêlé à diverses drogues. Grâce à la complicité du sergent Rémy, il préparait son évasion et celle de quatre de ses compères, lorsqu’un hasard fit découvrir leurs préparatifs.
L’enquête ordonnée par le ministre sur ses accusations à l’égard du commandant innocenta pleinement ce dernier. M. de Lor en profita pour tenter de se débarrasser de tout ou partie de ses indésirables hôtes. Il n’obtint point satisfaction entière. On ne jugea pas à propos de le délivrer de l’affreux Tapin, ni de son acolyte Caradeuc, ni de l'inoffensif maniaque qu’était M. de Lésormel. En 1776, Tapin se morfondait toujours au château, et la commission nommée par Malesherbes lui refusait sa liberté. Peut-être ce nouveau Latude vivait-il encore quand la Révolution vint briser les portes de la Bastille morlaisienne, ce qui lui put permettre de passer pour une innocente victime de l’arbitraire et du despotisme des rois.
Les plus célèbres prisonniers du Taureau furent les deux procureurs-généraux du Parlement de Bretagne, MM. de la Chalotais père et fils, arrêtés, le 11 novembre 1765, dans leur hôtel de Rennes par ordre de Louis XV et conduits immédiatement au fort.
Ils y restèrent pendant trente-cinq jours, enfermés séparément dans deux casemates moisies et sans lumière, nourris par le vieux cantinier, dont la fille leur servait d’intermédiaire. M. de Lor s’efforcait d’interpréter le plus humainement possible sa rigoureuse consigne, et reçut même du ministre une sévère réprimande, ce qui n’empêche pas les libelles chalotistes de faire de lui un geôlier féroce, une sorte d’Hudson Lowe anticipé. Reconduits d’abord à Rennes, MM. de la Chalotais se virent menés ensuite au château de Saint-Malo. Lorsque leur ennemi le duc d'Aiguillon fut tombé en disgrâce, et le Parlement rappelé en 1769, les vainqueurs se vengèrent sans générosité de tous ceux dont ils croyaient avoir à se plaindre, et M. de Lor perdit le commandement du château. Il se retira à Saumur où il mourut l’année suivante, laissant sa famille dans la misère.
Au Taureau, les pensions variaient de 380 à 600 livres. Le commandant percevait 40 livres sur les premières et 20 livres sur les autres. Les onze détenus mangeaient pourtant en commun, ce qui ne laissait pas de produire des embarras. Un inspecteur passant en 1775 les trouva déjeunant à midi de soupe, d’un bouilli pesant 8 livres, d’un rôti de veau et de trois poulardes. Le soir, ils devaient avoir un rôti de 10 à 11 livres et une forte salade. « Ces repas, conclut-il, me paraissent plus que suffisants ». C’était aussi l’avis de Charles de Patry et de Jean de Lesgarde de Maisonneuve, capitaine de chevau-légers, qui, ayant été enfermés au fort en 1780 et 1781, certifient « qu’ils sont très satisfaits de la pension que leur a donnée M. Pidancet, gardien de la dite place, et qu’ils lui sont infiniment obligés des bontés qu’il a eues pour eux ».
Vers 1780, le gouverneur de Brest, M. de Langeron, prit l’habitude d’adresser des pensionnaires à M. de La Villemarqué, commandant du château, soit d’après les ordres du ministre, soit d’après sa propre initiative. Il ne s’agissait le plus souvent que de châtier les fredaines de quelque garde-maritime ou jeune officier écervelé, mais il fallait parfois punir des manquements d’ordre plus sérieux. En 1780, on interne le sieur Corsy, lieutenant au régiment royal-italien, convaincu de vol. En 1781, M. de Bosset, sous-lieutenant au régiment de Beauce, et M. Hingant, sous-lieutenant au régiment de Penthièvre, sont constitués prisonniers. Les torts du premier devaient être assez graves, car le roi ordonna qu’il perdît son emploi. Le repentir montré par le second « d’avoir manqué aussi essentiellement à ses devoirs » attendrit M. de La Villemarqué, qui en fit part au marquis de Langeron.
En 1787, le capitaine suppliait une fois de plus qu’on le débarrassât d’une partie de ses hôtes. « Le nombre, écrit-il, en est trop considérable pour la capacité du fort. Il serait très dangereux en cas d’attaque de l’ennemi, car les pensionnaires, étant de bien plus mauvais sujets que les familles ne les annoncent, pour ne pas se déshonorer, sont capables de toute dangereuse entreprise ». Certains étaient, sous d’aimables dehors, de noirs scélérats. Des personnes de Morlaix, ayant visité le château, voulurent emmener avec elles, sur parole, pour assister en ville aux fêtes du carnaval, un charmant jeune homme qui leur avait fait, de la meilleure grâce du monde, les honneurs de sa prison. M. de la Villemarqué refusa net, et pour couper court à leurs instances, leur révéla, sous le sceau du secret, que cet intéressant captif avait tout simplement assassiné son propre père...
Si le château du Taureau était la Bastille de la Bretagne, l'hôpital de Lanmeur en était le Bicêtre. Dans cet établissement, fondé au XVIIème siècle par quelques âmes pieuses à l’intention des vieillards de la paroisse, on admettait des pensionnaires, soit volontaires, soit à la demande de leur famille. La pension était des plus modiques, 40 écus par an au pain d’orge, 50 écus au pain de froment, mais on y manquait totalement de confort. Ce fut encore pis lorsqu’on 1753 on s’avisa d'adjoindre à l’hôpital une « maison de force », en l’augmentant de deux corps de bâtiments aux murs épais, aux portes solides, aux fenêtres grillagées, divisés en une trentaine de cabanes ou logettes. Alors on y reçut des fous, qu’on enchaînait au moindre signe d’agitation. Les vieilles gens du pays disent encore, quand ils veulent reprocher à quelqu’un de se conduire en insensé : Te ’zo muioc’h sod eget ar re ‘zo staget e Lanmeur. (Tu es plus fou que ceux qui sont attachés à Lanmeur).
Outre les personnes « carentes de sens », l’hôpital recevait encore des détenus en suite de sentences de justice. Ceux-ci pouvaient circuler librement dans la maison et les jardins, et même sortir avec la permission du « gouverneur », mais cette tolérance était payée par bien des inconvénients. En 1787, le prêtre Leroux, de Callac, incarcéré, traçait un très sombre tableau de son existence : « Sans feu, sans lit, sans lumière, toujours du pain noir, trois bouchées par semaine d’une mauvaise viande, point de médecin, point d’aumônier, ni d’occupation : des saletés, des chansons obscènes, des jurements, des querelles, point d’ordre. Tout y est confondu, hommes, filles, femmes débauchées, furieux insensés, tous pêle-mêle. Pour le gouverneur, un paysan qui ne sait ni français, ni lire ni écrire, nommé et choisi par six autres paysans de la paroisse durs et ignorants... Qu’on me mette dans un séminaire chez des religieux ! ».
En 1765, M. Le Gualès de Lanzéon, seigneur de Kervézec, en Garlan, capitaine de canonniers garde-côtes, fait part à l’intendant des bruits qui courent au sujet de sévices exercés dans cet hôpital sur un nommé Le Breton, fils d’un avocat de Rennes, détenu pour s’être marié sans la permission paternelle. S’étant évadé, on l’a repris, et on le tient enchaîné, couché sur une paille humide, dans le quartier des frénétiques. L’intendant ordonne une enquête. Son envoyé trouve le malheureux Le Breton « dans l’état le plus triste », au fond d’un cachot où il ne peut s’étendre, mis aux fers, néanmoins « possédant tout son sens ». On le remet en liberté « n’ayant plus ni cuisses ni jambes ». Yves Duval, jeune homme vicieux et extravagant, d’abord mis en correction chez les Récollets de l'Ile Verte, s’échappe, est repris, placé à Lanmeur, s’esquive derechef, et arrive au logis paternel, entraînant après lui les chaînes dont il n’a pu se débarrasser.
J’ai relevé dans les registres paroissiaux de Lanmeur quelques actes de sépulture concernant les pensionnaires ou les prisonniers de l’hôpital. En 1765 trépasse le sieur Yves-Julien Prouhet de Kermadec, originaire de Quimper, « l’un des pauvres de l’hospital de cette ville ». En 1768 meurt à 78 ans une vieille pensionnaire, Mlle Jeanne Thomas de Villeneuve, bientôt suivie par la femme d’un cavalier de la maréchaussée de Guingamp, nommé Frangeul, détenue « à cause de sa démence d’esprit ». Léonard Lacatan, de Landerneau, rend l’âme à 55 ans, en 1770 ; un maréchal de Callac, Jean Coursenois, en 1771. Puis c’est le tour de « la sœur illuminée Le Goff », native de Plouguerneau, du tiers-ordre de Saint-François ; du sieur Jean-Guillaume Caillot, de Lorient, et de Jean-Marie Dastumer, de Concarneau, tous trois pensionnaires à l’Hôtel-Dieu. En 1772, Jean Coquin étant gouverneur, on inhume le sieur Chouard, prêtre du diocèse de Quimper, mort à l’Hôtel-Dieu. Le 13 février 1776, Messire Joseph-Marie de Calloët, seigneur de Keriavily, « détenu par ordre du Roi », rend l’âme à 55 ans. Augustin Gaultier, de Pontrieux, et Anne Sibiril, de Guiclan, le suivent dans l’autre monde en 1779, ainsi que Messire Louis Renouart, prêtre de Carhaix, âgé de 60 ans, « pensionnaire pour démence ».
En 1780, je trouve le décès d’un Brestois, Nicolas Brulé, âgé de 50 ans, « détenu par ordre du Roi à l’hôpital et Hôtel-Dieu », en 1782, celui de Jeanne Le Meur de la Ville-Pirot, pensionnaire ; en 1784, celui d’un Alsacien, Dominique Boker, domestique de M. Bersolle-Guyon, de Quimper, « envoyé par lui comme pensionnaire à Lanmeur pour cause de folie ». L’année suivante meurent Bernard de Keryvon de Lanloup au diocèse de Saint-Brieuc, âgé de 30 ans, « amené à l’hôpital de la part de son père », et Joseph Desnoyer, de Brest, 74 ans, « détenu », et Mlle Catherine Salené, veuve de la Roque, de Quimper, habituée à Carhaix, amenée à l’hôpital, quelques mois plus tôt, par son fils, cavalier de la maréchaussée.
Notons encore les sépultures du sieur Jean-Marie Kerbalanec, de Saint-Pol-de-Léon (1786) ; de Maître François Squérin, sous-diacre de Lannion, détenu, âgé de 43 ans (1786) ; de Jean Josse, de Plouaret, dément (1789), et enfin celle d’un grand-oncle du poète Prosper Roux, fils de feu Louis Proux, procureur du Roi au siège de la maîtrise des Eaux et Forêts de Carhaix, âgé de 37 ans, « détenu pour cause de démence ». Malgré les tristesses de ce sinistre établissement, on y cultivait les arts, comme en témoigne un portrait dessiné à la plume, en 1781, que conserve le musée de Rennes. Ce portrait est celui d’un fou, P. Le Rumeur, exécuté par lui-même, au moyen d’un miroir, avec une sûreté de main qui fait ressembler son œuvre à quelque belle eau-forte.
En 1789, la suppression des lettres de cachet fut l’un des vœux soumis aux Etats Généraux par la Déclaration royale du 23 juin. Le décret ordonnant cette suppression parut le 20 mars 1790 ; mais, si le nom disparut, la chose devait subsister longtemps encore. On sait l’effroyable usage que le gouvernement révolutionnaire fit des détentions arbitraires. Lors du procès Fouquier-Tinville, il fut constaté qu’en juillet 1794, les six grandes maisons de détention parisiennes renfermaient plus de 8.000 prisonniers politiques. La Révolution délivra en trois ans plus de lettres de cachet que la monarchie en trois siècles. Le Consulat et surtout l’Empire rouvrirent beaucoup de geôles fermées par Louis XVI. A la chute de Napoléon, près d’un millier de détenus sans jugement, par la simple volonté du maître, recouvrèrent la liberté. Avant de blâmer l’ancien régime, efforçons-nous de le comprendre, et reconnaissons que la lettre de cachet, devenue impossible de nos jours, où l’état social n’est plus le même, a rendu aux familles d’autrefois bien plus de services qu’elle ne leur a causé de vexations et d’ennuis.
(Louis Guennec - 1937).
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