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LES COMBATTANTS FRANCAIS DE LA GUERRE AMERICAINE (1778-1783).

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Péripéties de la Guerre de l'Indépendance où les troupes françaises ont été plus spécialement mêlées.

La période de participation de la France à la guerre de l'Indépendance américaine est nettement délimitée par deux actes fort importants : d'une part le traité d'amitié du 6 février 1778 entre la France et les États-Unis par lequel notre pays reconnaissait l'indépendance des colonies britanniques, et d'autre part les préliminaires de paix signés à la fin de 1782 entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, confirmés par le traité de Versailles du 3 septembre 1783.

La guerre fut poursuivie par la France à la fois sur terre et sur mer ; le rôle de la marine y fut d'autant plus important que nos vaisseaux eurent non seulement à soutenir vaillamment le choc des puissantes flottes ennemies, mais encore à transporter tous les corps de troupes de l'armée de terre destinés à combattre sur le continent américain. C'est pourquoi il nous a paru logique de donner d'abord la liste des équipages et des troupes de garnison embarqués sur les navires de notre flotte, en suivant l'ordre chronologique de départ de ces escadres et de ne faire connaître qu'à l'a fin de notre ouvrage la composition de l'armée de terre qui débarqua sous les ordres du comte de Rochambeau.

L'escadre qui prit la mer la première fut celle de l'amiral d'Estaing : cinq semaines après la signature du traité d'amitié avec les États-Unis, le 13 avril 1778, elle quittait Toulon, composée de 12 vaisseaux et de 4 frégates, et le 8 juillet suivant, arrivait à l'embouchure de la Delaware : remontant alors au Nord, elle forçait le passage de Newport pour entrer dans la baie de Connecticut, où les Anglais surpris et effrayés brûlèrent cinq de leurs frégates ainsi que deux corvettes. Comme l'Amiral Howe s'avançait pour porter secours aux forces britanniques, d'Estaing se préparait à le combattre lorsqu'une violente tempête sépara les deux flottes ; l'amiral français dut se retirer à Boston et les Américains évacuèrent le Rhode Isiand ; ce premier effort des Français obligea cependant les Anglais à se tenir sur la défensive au moment où ils préparaient une offensive redoutable.

D'Estaing ayant réparé ses vaisseaux remit à la voile pour les Antilles le 4 novembre 1778 ; il dut d'abord se contenter d'observer la flotte anglaise de Byron sans être en situation de la forcer à combattre. Mais, rallié par l'escadre du chevalier de la Motte-Piquet, il se trouva, le 5 juillet 1779, à la tête de 25 vaisseaux de ligne. Alors il attaqua les Anglais dans les eaux de la Grenade et endommagea tellement 8 de leurs navires qu'ils durent battre en retraite ; d’Estaing alla jeter l'ancre dans la rade de Saint-Georges. Le 22 juillet il offrit de nouveau le combat, mais la flotte anglaise embossée dans la rade de Basse-Terre restait immobile, il fit alors voile vers le continent américain, en Géorgie.

Savannah était depuis un an fortement occupée par les Anglais ; il est certain que les forces franco-américaines ne concertèrent pas assez leur attaque ; malgré un assaut vigoureux où Américains et Français rivalisèrent d'ardeur et de bravoure, les alliés ne purent emporter la place et durent battre en retraite sous le feu terrible de l'artillerie des assiégés ; les Américains se retirèrent dans la Caroline du sud et les Français sur leurs vaisseaux ; les premiers avaient 400 hommes hors de combat, nous en avions 700 ; le comte d'Estaing était parmi les blessés.

Malgré cet insuccès, l'arrivée inattendue de l'armée navale française arrêta les projets offensifs des Anglais contre les provinces méridionales. Le général Clinton fit évacuer Rhode Island avec tant de précipitation que la garnison de Newport abandonna toute sa grosse artillerie et une grande quantité de munitions de guerre (27 octobre 1779).

Le général Washington dut toutefois se tenir sur une sage défensive ; il avait besoin, et s'en rendait compte, d'être secondé par des forces navales supérieures à celles de la Grande-Bretagne : « Si nous n'avons pas l'argent et les soldats de France, disait-il, notre cause est perdue ». Il lui fallait aussi des vaisseaux que la France seule pouvait fournir.

Elle devait les lui fournir bientôt, mais déjà le noble enthousiasme des Français pour la cause de la liberté américaine avait décidé le Roi de France sur les instances de La Fayette et de ses amis, partis en volontaires, à envoyer une armée sur le continent américain. Ce n'était pas une armée alliée, c'était presque un corps d'armée américain ; le chef se placerait sous les ordres du généralissime américain, les officiers céderaient le pas et le commandement aux officiers américains de même rang.

L'armée se réunit à Brest en avril 1780, sous le commandement du comte de Rochambeau ; mais, des 6 régiments d'infanterie qu'elle devait comprendre, 4 seulement, en raison de l'insuffisance des transports, purent s'embarquer : c'étaient le Bourbonnais, le Soissonnais, le Saintonge, le Royal Deux Ponts. A cela s'ajoutaient 600 hommes de la légion de Lauzun dont 300 cavaliers, et près de 700 artilleurs, sapeurs et ouvriers du génie. Plus tard, des renforts pris dans les régiments de Neustrie et d'Anhalt purent être envoyés et le total des hommes de chaque régiment fut finalement de 1,300.

Suivant Claude Bernard, commissaire des guerres principal de ce corps auxiliaire français de l’armée américaine, l'armée de Rochambeau s'embarqua sur 7 vaisseaux, 2 frégates et 25 à 30 transports. Cette flotte atteignit les eaux américaines vers le milieu du mois de juillet 1780 ; l'armée débarqua à Newport, assez maltraitée par la longue traversée et le mauvais temps : sur 5,000 hommes, 800 étaient malades.

De son côté, l'armée américaine avait à lutter contre des difficultés nombreuses ; les enrôlements de volontaires se faisaient malaisément. L'argent manquait ; pour avilir le papier-monnaie, les Anglais avaient imaginé de le contrefaire : on en trouva trois caisses, pour une somme de 500,000 dollars, sur la « Polly » capturée à Newport.

Les deux armées employèrent à s'organiser les premiers mois qui suivirent le débarquement. Dès le premier jour, il fallut que Rochambeau se préoccupât de la question monétaire. Tout ce que l'armée consommait était payé comptant, en espèces, car il y avait à combattre l’avilissement du papier-monnaie et l'énorme agiotage entrepris dans la négociation des traites sur la France. On avait donc besoin de fonds : de là les pressants appels du général au ministre de la Guerre, et l'on juge combien furent bienvenus le don que le Roi Louis XVI fit aux États-Unis d'une somme de 6 millions de livres et les envois d'argent au commandant de l'armée française.

En même temps Rochambeau et Washington se concertaient, élaboraient des plans de campagne : ils furent bien vite obligés de reconnaître que tout projet était impossible tant que la flotte française n'aurait pas obtenu, dans les parages américains, un avantage indiscutable, soit en attaquant New York où le général Clinton avait une armée de 15,000 hommes, soit par une diversion dans le sud, en Virginie, où se trouvaient avec des forces considérables le renégat Arnold et Lord Cornwallis.

Vers le milieu de mars 1781, l'Amiral Hood partit de New York pour ravitailler l'armée du sud par la baie de la Chesapeake. En l'apprenant, Des Touches qui, depuis la mort de Ternay, commandait la flotte française, appareilla et fit voile vers la baie dans l'intention d'en disputer l'entrée à la flotte anglaise. Il avait 8 vaisseaux, ayant pris le vaisseau anglais le « Romulus ». La flotte de Hood était numériquement égale, mais supérieure en artillerie. Destouches l'attaqua en pleine mer, malgré le désavantage du vent ; la bataille fut acharnée, trois vaisseaux ennemis furent mis hors de combat. L'avantage restait aux Français qui ne purent cependant, à cause des vents contraires, poursuivre l'ennemi et l'empêcher d'entrer dans la baie de Chesapeake. L'escadre française revint à Newport.

Si le but de l'expédition fut ainsi manqué, l'effet moral du moins fut considérable. Washington écrivait à Rochambeau le 3 avril : « J'ai l'honneur de vous envoyer la relation que donne l'ennemi du combat du 16 du mois dernier entre la flotte française et la flotte anglaise. De son aveu, trois de ses vaisseaux furent entièrement désemparés, et comme ils ne se vantent pas, ainsi qu'ils sont toujours disposés à le faire, d'avoir obtenu un avantage considérable, il est évident, dans leur propre opinion, qu'ils n'ont pas de quoi se glorifier ».

Le Congrès des États-Unis chargeait son président Huntington de transmettre au Comte de Rochambeau des félicitations avec « des remerciements particuliers à l'adresse du Chevalier Destouches et aux officiers et gens de mer sous ses ordres pour la bravoure, la fermeté et la belle conduite qu'ils ont déployées dans la dernière entreprise contre l'ennemi : bien que des événements imprévus aient empêché l'exécution du projet, le combat vigoureux du 16 mars, si courageusement et avantageusement soutenu devant le cap de la Chesapeake contre une escadre ennemie supérieure, fait honneur aux armes de S. M. T. C. et est un heureux présage d'avantages décisifs pour les États-Unis ».

Ce combat coûtait cependant à la France un grand nombre d’hommes, et la flotte dut retourner à Newport pour s'y réparer [Note : Il y eut 51 tués et 41 blessés sur le Conquérant ; 19 tués et 35 blessés sur l’Ardent ; 5 tués et 1 blessé sur le Jason ; 6 tués et 5 blessés sur le Duc de Bourgogne ; 4 tués et 2 blessés sur le Neptune ; 2 tués et 1 blessé sur le Romulus ; 1 tué et 3 blessés sur l'Eveillé ; 1 tué et 7 blessés sur la Provence. L'Eveillé, commandé par M. de la Villebrune, se distingua particulièrement : Le London, de 98 canons, ayant, en effet, tenté de couper la ligne française entre le Romulus et l’Eveillé, le commandant de ce dernier navire, qui était de 64 canons seulement, eut l'audace de tenir le vent, d'envoyer sa bordée à ce vaisseau à trois ponts, et de recevoir toutes les siennes qui ne lui firent aucun mal, mais qui, bien dirigées, auraient dû le couler bas, vu la petite distance qui les séparait. C'est grâce à cette manoeuvre hardie que l'Amiral Hood ne put couper la ligne de nos vaisseaux].

Au moment où ces événements s'accomplissaient dans les eaux américaines, le comte de Grasse partait de Brest, le 22 mars 1781. De grandes constructions avaient eu lieu à Brest, Toulon et Rochefort : en trois ans, plus de vingt vaisseaux de ligne avaient été construits ou mis en état de prendre la mer, l'un d'eux, le Spectre, au bout de 105 jours. Quelques-uns de ces nouveaux bâtiments étaient partis sous le commandement du comte d'Estaing. Grasse avait sous ses ordres 26 vaisseaux et quelques frégates.

Il avait pour mission d'aller toucher aux Antilles, puis longeant du sud au nord, de Savannah à Rhode Island, la côte des Etats-Unis, d'aller prêter à l'armée de Washington et de Rochambeau toute l'assistance possible, en gardant cependant le droit d'agir en tout et pour tout suivant son jugement : il rallierait la flotte de Destouches, dont le comte de Barras venait de prendre le commandement. Il devait retrouver également dans les mêmes eaux l'escadre du comte de Guichen qui, après avoir pris part avec le comte de Grasse à quelques combats contre les Anglais entre la Martinique et Sainte-Lucie, regagna les côtes d'Europe en laissant à celui-ci une dizaine de vaisseaux. Les forces navales de la France allaient acquérir ainsi la supériorité du nombre.

Grasse profita de son séjour aux Antilles pour obtenir du Gouverneur 3,400 hommes de renfort qu'il devait amener à Rochambeau. Il put aussi conclure, grâce au bon vouloir du gouverneur Espagnol de la Havane, un prêt de 1,200,000 livres pour lequel il engagea sa propre fortune.

Des deux points de Concentration qui lui étaient indiqués, l'amiral français choisit la Chesapeake. Aussitôt les armées de Washington et de Rochambeau quittèrent leurs quartiers du nord et par marches forcées arrivèrent à Whiteplains : les Français parcoururent en onze jours 220 milles. Puis les deux généraux en effectuant des étapes de 60 milles par jour, rejoignirent le comte de Grasse à Williamsburg. Ils y trouvèrent La Fayette qui, à la tête d'un corps d'armée américain, tenait tête aux troupes d'Arnold et de Cornwallis, et le comte de Saint-Simon avec les 3,400 hommes venus des Antilles. La Fayette était depuis longtemps en Amérique ; il y était arrivé au printemps de 1777, escorté d'autres volontaires français et bientôt il était devenu officier d'ordonnance de Washington : son enthousiasme pour la noble cause qu'il défendait, sa bravoure chevaleresque l'imposèrent à l'admiration. Après la bataille de Brandywine, où il fut blessé (17 septembre 1777) le Congrès l'avait nommé au commandement d'une division américaine.

Pendant ces opérations, les escadres anglaises de l'Amiral Hood et de l'Amiral Graves s'étaient jointes devant New-York, elles firent voile le 31 août vers la baie de la Chesapeake.

Le 5 septembre les frégates françaises signalèrent, les voiles de l'ennemi. Grasse donna l'ordre de se préparer au combat : ses ordres furent exécutés avec tant de célérité que, malgré l'absence de 1,500 hommes et 90 officiers employés au débarquement des troupes de terre, l'armée navale française fut sous voiles en moins de trois quarts d'heure.

La flotte anglaise avait l'avantage du vent ; elle était formée sur la ligne du plus près, tribord amures ; en approchant des Français, à deux heures de l'après-midi, elle prit les mêmes amures qu'eux. L'action, engagée à 4 heures, dura jusqu'à la nuit ; les Français cherchèrent en vain à la rengager, pendant quatre jours ; les vents contraires leur firent perdre de vue la flotte anglaise.

L'escadre de Grasse rentra dans la baie de la Chesapeake ; la flotte anglaise était trop endommagée pour rien tenter de nouveau. Alors l'armée de Cornwallis fut bloquée du côté de la mer, et cette victoire navale assura le succès du siège de York-Town.

La ville était déjà entourée sur terre par les troupes américaines et françaises ; à celles-ci s'étaient joints 400 hommes « garnisonnés », comme on disait alors, sur les vaisseaux de Grasse. Les troupes alliées rivalisèrent d'entrain et de bravoure, les unes et les autres refoulant les ennemis de tranchées en tranchées, et forcèrent enfin le général Cornwallis à capituler (19 octobre 1781). Les Américains étaient conduits par La Fayette, les Français par Rochambeau, sous le commandement suprême de Washington, ce héros de la Guerre de l'Indépendance.

Il faut admirer la précision avec laquelle s'est exécuté le plan de campagne concerté par les généraux et l'amiral alliés. Washington et Rochambeau venant du Nord étaient arrivés à l'embouchure de l'Elk, dans la Chesapeake, une heure après l'arrivée du messager leur annonçant que le comte de Grasse était devant la baie. « C'est peut-être, disait Rochambeau, le hasard le plus extraordinaire que, pour l'expédition combinée des isles sous le vent et du Nord de l'Amérique, on se soit trouvé au rendez-vous de la baie, dans le sud de l'Amérique, à une heure de différence ». Il fallait toute la modestie de Rochambeau pour appeler « hasard » un pareil fait.

Le siège de York-Town marque la fin de la résistance anglaise à l'indépendance américaine. Ainsi furent récompensés les efforts combinés d'hommes qui avaient donné tout leur dévouement à la cause de la liberté d'un peuple.

Ces hommes s'étaient liés d'une affection sans bornes au milieu de tant de périls. Washington aimait La Fayette comme un père aime son fils. La Fayette a été, d'ailleurs, de tout temps, et sans que jamais ces sentiments se soient affaiblis l'objet de l'affection du peuple des États-Unis, qui ne le sépare pas, dans sa reconnaissance, de Washington, ce père de la patrie. Le témoignage d'admiration que les Américains ont récemment rendu au héros français en lui élevant une statue dans son propre pays, en est une éclatante preuve.

On ne connaît peut-être pas assez, au contraire, l'amitié qui lia étroitement Washington et Rochambeau. Cet attachement, né d'une longue collaboration et des responsabilités supportées en commun, s'est manifesté à plusieurs reprises dans la correspondance qu'ils échangeaient, même après la signature de la paix. Washington écrivait, le 1er février 1784 : « Je me rappellerai avec joie que nous avons été compagnons d'armes dans les labeurs de la Guerre pour la cause de la liberté et que nous avons vécu ensemble comme deux frères en harmonie et amitié » [Note : Au moment où ces lignes ont été écrites on n'avait pas encore inauguré le monument de Rochambeau dans la capitale des Etats-Unis].

Une même sympathie unissait les officiers et les hommes des troupes. L'adresse des habitants de Providence et de l'Etat de Rhode Island au comte de Rochambeau est, à ce point de vue, caractéristique :

« Nous avons aussi à reconnaître très sincèrement le généreux attachement et l'application sans relâche pour les intérêts des États-Unis qui marquent si constamment le caractère de Votre Excellence, depuis son arrivée, et, d'une manière particulière, cette discipline exacte et cette conduite si soutenue que les habitants ont éprouvées de Votre Excellence et de l'Armée-Française, qui a plutôt l'air composée, de compagnons et de citoyens gouvernés par les mêmes lois que d'une armée en quartier chez des alliés, à une si grande distance du globe ».

On pourrait, sans exagération, appliquer à l'armée toute entière ce que Claude Bernard dit, dans son Journal de Campagne, de Rochambeau :

« Il fit estimer dans sa personne, au plus haut point, le caractère français sous ses plus nobles aspects. Les Américains, avant son arrivée, imbus des préjugés anglais, s'étaient d'avance représenté le général français (plusieurs l'ont avoué) comme un homme peu fait à leurs idées et à leurs manières et avec lequel les rapports seraient difficiles, en raison de tant de contrastes supposés. Ils virent, au contraire, un type de notre vieille France qui semblait taillé sur le modèle même de leurs grands citoyens, aimant la justice, cherchant le bien, digne et sérieux ».

Le contact, le travail dévoué pour une belle cause, les souffrances, les dangers affrontés en commun, avaient suffi pour dissiper les préjugés et les remplacer par l'estime et l'affection mutuelles.

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