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MAHYEUC Yves chez les Dominicains de Morlaix et à Nantes 1483-1491. |
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CHAPITRE II - Yves MAHYEUC chez les Dominicains de Morlaix et à Nantes 1483-1491.
Depuis plus de deux siècles, les Dominicains s'étaient implantés solidement à Morlaix. Nous ne retiendrons pas la légende qui veut que saint Dominique soit venu prêcher dans cette ville en 1213, en présence de Pierre Mauclerc et de la duchesse Alice ; mais une vingtaine d'années plus tard, les Morlaisiens adressaient au maître général des Frères Prêcheurs une requête pour l'établissement d'un couvent dans leur cité. Cette demande était appuyée par Etienne, évêque de Tréguier [Note : Morlaix dépendait du diocèse de Tréguier] (1234). Un an après, le maître général des Dominicains, qui se trouvait à Paris, ordonna de choisir des religieux des couvents de Dinan et de Nantes, plus anciennement fondés, et de les envoyer à Morlaix. Ces religieux étaient au nombre de onze, et parmi eux deux Bretons : Olivier de Tréguier et Guillaume de Kerisac [Note : Le premier couvent des Frères Prêcheurs fondé en Bretagne fut celui de Dinan, en 1224, par Alain de Lanvallay, au retour de la Croisade. Un vitrail de l'église de Saint-Malo de Dinan rappelle cet événement].
Le couvent des Dominicains de Morlaix fut bâti sur les terres du duc de Bretagne. « En l'an de Notre-Seigneur 1236, le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui cette année-là était un dimanche, les Frères Prêcheurs arrivèrent dans la ville de Morlaix. Et l'année suivante 1237, le jour du Vendredi saint, Foucault, qui était leur protecteur, eut un entretien avec Raoul Le Maçon de Lanmeur, à Morlaix même, dans le verger du comte, et c'est là qu'ils arrêtèrent les clauses du marché pour la construction de l'église des Dominicains. Cette même année, le dimanche de l'octave de l'Ascension, les fondements de l'église furent posés en présence du Révérend Père en Dieu, Etienne, évêque de Tréguier. Jusqu'au moment où les Frères Prêcheurs purent prendre possession de leur monastère, ils habitèrent à Saint-Melaine, dans la maison des moines du Rellec ».
Certaines parties du monastère subsistent, en particulier la magnifique rosace du chœur de l'église conventuelle qu'on admire encore et qui serait du XVème siècle.
Hervé Nédelec, docteur en théologie, qui devint maître général de l'Ordre, fut un des moines les plus illustres du couvent de Morlaix. C'est lui qui fit activer la canonisation de saint Thomas d'Aquin. Un autre religieux de Morlaix, Even Regaignon (Begaignon ?), conseiller de Charles de Blois, fut évêque de Tréguier et créé cardinal par le pape Urbain IV [Note : Even (Yves) Begaignon né vers 1309 à Plestin-les-Grèves (ou au château du Rumain en Hengoat selon Joachim Gaultier du Mottay) et mort vers 1378 est un prélat français, évêque de Tréguier de 1362 à 1371 puis évêque de Palestrina, qui aurait été créé cardinal-prêtre en 1374. Even ou Yves Bégaignon est le fils de Jean Bégaignon, seigneur du Rumen en Plestin et de Catherine Autret de Ploujean]. Au cours du XVème siècle, la discipline se relâcha dans nombre de maisons religieuses. Le couvent de Morlaix, comme les autres, après avoir connu des jours de ferveur, se laissa gagner par le laisser-aller et l'esprit du siècle. Mais un vaste mouvement de réforme se dessina dans les couvents dominicains. Il importe d'en rappeler les diverses étapes et l'esprit, afin de mieux situer le climat spirituel dans lequel vécut Yves Mahyeuc au cours de ses premières années de vie religieuse.
Le relâchement dans les ordres religieux avait pris naissance après la peste noire, dans la première moitié du XIVème siècle, et se poursuivit pendant toute la durée de ce siècle troublé par la querelle des Maisons de France et d'Angleterre.
Le mouvement de réforme des Frères Prêcheurs partit de l'Italie, du couvent de Bologne (1426). C'était alors le grand couvent des Etudes générales, le centre le plus important de l'Ordre, foyer de sciences [Note : L’Université de Bologne était une des grandes universités de l’Occident] pour l'Italie et pour les autres provinces. La réforme passa les Alpes, pénétra en France, en Espagne et dans les pays germaniques.
En 1453, le maître général Martial Auribelli [Note : Maître Auribelli fut déposé par le pape Pie II en 1462 mais fut réélu maître général en 1464] donna une impulsion nouvelle à cette œuvre de rénovation spirituelle, soutenu par les papes et aussi par les princes. Son successeur, Conrad d'Asti (1462-1464), prit sous son entière juridiction les monastères de Flandre et de Hollande et en donna l'administration à un vicaire institué par lui, F. Jean Uytenhove, qui gouverna la congrégation dite de Hollande pendant treize ans et y établit une stricte réforme. Cette réforme ne se fit pas sans de grosses difficultés.
D'une façon générale, on chassait des couvents qu'on voulait réformer les religieux opposés à la stricte observance. Cette exécution était toujours délicate. Les expulsés avaient dans les villes où se trouvaient les couvents des parents et des amis qui prenaient fait et cause pour eux. Chassés des couvents, ils prétendaient bien y revenir. Charles le Téméraire, due de Bourgogne, dont l'autorité s'étendait alors sur les Pays-Bas, donna son appui à la Réforme.
La Réforme de Hollande portait sur les points suivants :
Les lois de l'Ordre devaient être bien connues.
Toutes les semaines, on lisait la règle de saint Augustin, et quatre fois par an les Constitutions.
Les supérieurs devaient punir sévèrement tout manquement à l'obéissance.
Il était formellement défendu de converser avec les femmes dans l'église ou dans les lieux publics. Un religieux ne pouvait sortir sans un socius.
Il était interdit de manger de la viande, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur du couvent, à moins d'une permission motivée.
Les jeûnes de l'Ordre devaient être observés à la lettre. Les supérieurs pouvaient en dispenser trois jours par semaine, ou même davantage, les Frères plus jeunes et les malades.
Un religieux ne pouvait garder sur soi de l'argent plus d'un jour.
L'habit de l'Ordre devait être le même partout. Deux fois par an, le prieur faisait la visite des cellules et enlevait les vêtements superflus pour les remettre au vestiaire commun.
La loi du silence était rigoureusement observée. Les Frères n'avaient pas le droit de parler sans permission spéciale, même en dehors des lieux de silence perpétuel.
L'étude était remise en honneur, les couvents devaient avoir des lecteurs instruits, sachant faire des cours sérieux.
Les Frères gardaient leur nom de baptême et celui de leur famille. C'était le retour pur et simple à la primitive observance.
Jean Uytenbove, exposant à Charles le Téméraire le but de la Réforme, précisait que la différence entre observants et non-observants ne venait pas des dispenses légitimes qui pouvaient être accordées, mais du fait que les premiers suivaient la règle d'une façon générale et que les autres ne la suivaient pas du tout. Il ressort également de cet exposé que le laisser-aller était grand chez les non-observants [Note : Chez les non-observants, disait Jean de Uytenhove, il y a quatre sortes de religieux : — Les religieux qui ne suivent pas la règle, mais qui en demandent la réforme ; — Ceux qui veulent continuer à vivre sans la règle, mais qui ont peur des châtiments ; — Ceux qui s'opposent a toute réforme ; — Ceux qui se moquent de tout].
« Tout cet ensemble de vie régulière donna à l'ordre de saint Dominique un renouveau de jeunesse, de sainteté, de doctrine, d'action apostolique, digne des jours de sa fondation » [Note : MORTIER, Histoire des Maîtres généraux de l'Ordre de saint Dominique].
La Réforme, de Hollande, passa en Bretagne et fut d'abord imposée au couvent de Nantes par le maître général Auribelli, au chapitre général tenu à Avignon en 1470. De là partit la réforme de tous les couvents dominicains bretons. On sait les relations étroites qui existaient entre les ducs de Bretagne, descendants de Simon de Montfort, et les Dominicains. Le duc François II donna son appui à la Réforme et, sur sa demande, les couvents de Guérande et de Rennes furent réunis à la nouvelle congrégation.
D'autre part, Nantes avait joué un rôle important dans l'histoire des Frères Prêcheurs. En 1453, un chapitre [Note : F. Auribelli y fut élu maître général] y fut tenu au moment où s'ouvrait le procès de canonisation de saint Vincent Ferrier. La Bretagne était alors le point de mire de toute l'Eglise. N'est-ce pas elle qui gardait les restes précieux de celui que pasteurs et fidèles désiraient voir élevé sur les autels ?
Le couvent de Morlaix ne fut rattaché à la congrégation de Hollande qu'en 1481 [Note : Dans les même années le bienheureux Alain de La Roche revint en Bretagne. Profès à Dinan, il avait été envoyé en Allemagne, puis à Lille (1460-1461). Les religieux du couvent de Lille menaient une vie très régulière et avaient accepté d'être intégrés à le congrégation de Hollande. On sait qu'Alain de La Roche fut l'apôtre infatigable du rosaire et qu'il en implanta la pratique au convent des Couets, où résidait la bienheureuse duchesse Françoise d'Amboise], l'année où Yves Mahyeuc venait prendre ses fonctions de précepteur. Le vicaire général de la congrégation réformée y envoya seize religieux. Ces derniers arrivèrent à Morlaix le 27 août 1481 et furent reçus avec tous les honneurs liturgiques par les anciens religieux, prieur en tête, lequel céda la place au F. Guillaume du Rest, prieur de Nantes, vicaire et commissaire du maître général Salvus Cassetta. Quelque temps après, l'ex-prieur mourut au château de Quelennec, où il s'était retiré.
Entré dans la voie de la réforme, le couvent de Morlaix connut une ère nouvelle de prospérité. La vie des religieux était si sainte que plusieurs jeunes gens furent attirés par leur exemple et demandèrent leur entrée au monastère.
Deux ans après cette réforme, Yves Mahyeuc demanda à revêtir l'habit de saint Dominique. On devait déjà le connaître chez les Frères Prêcheurs et on fonda sur lui les plus grandes espérances. Immédiatement, d'ailleurs, il se fit remarquer par sa ferveur et son humilité et entra pleinement dans l'esprit de saint Dominique.
« Dès son entrée au couvent, le jeune novice commença à travailler sérieusement à l'acquisition des vertus, s'exerçant en l'humilité, la charité, la patience et autres actions vertueuses. Il se dépouilla totalement de sa propre volonté, dépendant entièrement de celle de son supérieur ; il embrassa courageusement l'exercice de la mortification, jeusnait exactement les jeusnes de l'Ordre. Sa vie était une continuelle oraison, en laquelle il était si assidu qu'on ne le trouvait guère hors de l'église. Ayant passé dix mois au noviciat, il s'alla prosterner aux pieds du prieur et de chaque religieux, les suppliant, pour l'amour de Jésus-Christ, de ne point le rejeter de leur compagnie, mais, luy pardonnant les fautes qu'il se disait avoir commis dans son noviciat, le vouloir recevoir en sa profession. Les religieux, voyant sa persévérance, le reçurent joyeusement, et au bout de l'an il fit sa profession » [Note : Albert LE GRAND. Vie des Saints de Bretagne, p. 394]. F. Yves avait alors vingt-deux ans.
On voudrait d'autres détails sur la vie d'Yves Mahyeuc au couvent de Morlaix ; mais nos anciens hagiographes, trop souvent, se contentaient de résumer la vie des saints à la manière des légendes du bréviaire, donnant les grandes lignes de leur vie, sans préciser les dates, les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Le P. Touron n'est pas plus explicite : « Yves Mahyeuc, dit-il, ne fut préoccupé le reste de ses jours que du désir de répondre avec fidélité à la grâce de sa vocation. Humble, modeste, obéissant, toujours recueilli, quoiqu'il n'eût rien contracté de la contagion du siècle, il aurait porté fort loin les excès de la mortification si l'obéissance n'eût parfois modéré sa ferveur. Mais s'il donna des bornes aux pratiques extérieures de la pénitence, il n'en donna pas au désir d'apprendre tous les jours à mourir à lui-même, à ses passions, à sa volonté propre, pour se revêtir de Jésus-Christ. Persuadé qu'on ne saurait être un parfait religieux si on ne devient un chrétien parfait, il regarda toujours l'Evangile comme sa première règle, et la vie de l'Homme-Dieu comme le grand Modèle qu'il devait s'efforcer d'imiter. Cette imitation fut l'objet qu'il ne perdit jamais de vue ».
Il ressort de ces témoignages qu'en toutes circonstances, Yves Mahyeuc resta un parfait religieux.
Morlaix ne devait pas garder ce sujet d'élite. F. Yves Mahyeue avait une intelligence vive. Ses supérieurs décidèrent de l'envoyer prendre ses grades à Nantes dont l'Université venait d'être fondée. Le cœur du jeune religieux avait saigné lorsqu'il fallut quitter les siens ; il avait un cœur d'homme, et parce que son âme était orientée vers Dieu, elle était plus délicate. Maintenant la séparation va être définitive. Rarement il reviendra en Basse-Bretagne. Il n'oubliera pas les siens cependant. On peut en voir la preuve dans le fait suivant : lorsqu’il monta sur le siège de Rennes, il fit venir comme scolastique son cousin Hervé Mahyeuc dont nous aurons à parler dans la suite.
Le couvent des Dominicains de Nantes était situé non loin du château des Ducs. Il avait été construit an XIIIème siècle. La pose de la première pierre avait été faite en 1228 par André III, baron de Vitré, en présence de F. Guillaume de Séguino, délégué du maître général F. Jourdain de Saxe. En 1240, le vicomte de Rohan donna une somme assez considérable pour l'achèvement du couvent.
Le premier en Bretagne, nous l'avons vu, il accepta la Réforme de Hollande ; il fournit un certain nombre de religieux pour ramener Morlaix à la stricte observance, il devait donc y avoir entre les deux couvents des relations suivies. A Nantes, F. Yves Mahyeuc se trouva donc dans le même climat spirituel qu'il avait goûté à Morlaix.
L'Université de Nantes avait été fondée en 1464. Les ducs la désiraient depuis longtemps pour retenir la jeunesse étudiante en Bretagne. Elle était donc à ses débuts. Débuts assez pénibles, au moins pour la Faculté de théologie. Quand F. Yves vint à Nantes, la situation de cette Faculté était déjà meilleure. Il eut comme maîtres les PP. Hervé Cam et Yves Scottus, tous les deux religieux de Morlaix et docteurs en théologie.
Le P. Reichac nous dit que « l'étude releva ses pensées, fortifia ses desseins, accrut les premiers feux de son amour. Il attirait à soi les yeux des hommes plus que jamais ». Un personnage de Nantes, et non des moindres, le président en la Chambre des Comptes, Damase Nicolas, « ravi d'un si bel extérieur, voulut être son bienfaiteur particulier, prit sur lui de l'entretenir de livres et autres choses nécessaires, tant il est vray, ajoute le P. Reichac, que la vertu ne manque jamais d'appui et que le temporel abonde où le spirituel est bien entretenu ».
A Nantes, F. Yves va vivre quatre années cruciales de l'histoire de Bretagne. Ces années n'arrêteront pas le cours de ses études ni celui de sa préparation au sacerdoce, mais il ne put rester indifférent aux événements qui mettaient en jeu l'indépendance de son pays.
Depuis deux ans surtout, des bruits de guerre alarmaient la population de Nantes, très attachée à ses ducs. Les grands féodaux bretons, à la solde d'Anne de Beaujeu, se remuaient et, d'accord avec elle, réglaient les conditions de l'invasion de la Bretagne par les armées royales.
En 1487, une armée française vint mettre le siège devant Nantes qui résista avec énergie. Le siège dura deux mois. La présence de la famille ducale électrisa les Nantais. Des renforts arrivèrent de toute la Bretagne ; cinq cents Guérandais, six mille autres Bretons commandés par Dunois, Michel Marion et ses Cornouaillais, Coatanlem avec ses Morlaisiens, forcèrent l'armée française à lever le siège. Mais l'année suivante l'armée bretonne succombait à Saint-Aubin-du-Cormier (28 juillet 1488). Quelques mois après, François II mourait de chagrin, laissant une lourde succession à sa fille Anne, âgée seulement de onze ans.
Ces malheurs qui fondaient sur la Maison de Bretagne, Yves Mahyeuc ne fut pas sans les déplorer, comme Breton et comme membre d'un Ordre qui avait toujours trouvé auprès des ducs de Bretagne aide et protection.
En 1489, F. Yves avait terminé ses études (la date de son élévation au sacerdoce ne nous est pas connue). C'est alors qu'il fut envoyé au couvent de Bonne-Nouvelle, à Rennes, où résidait Anne de Bretagne depuis que le maréchal de Rieux retenait injustement la ville de Nantes.
Le couvent de Rennes avait été bâti en 1369 en dehors des murs d'enceinte, sur un vaste terrain compris entre la rue Saint-Dominique (actuellement rue Saint-Malo), la ruelle aux Chapeliers et la rue d'Echange. Il existe encore, occupé depuis la Révolution par l'autorité militaire qui l'a transformé en magasin. Jean IV, duc de Bretagne, en avait posé la première pierre. Ce monastère resta célèbre jusqu'à la Révolution à cause du culte qu'on y rendait à la Sainte Vierge sous le vocable de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle [Note : Histoire du Culte de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, du même auteur].
En venant à Rennes, le jeune F. Yves Mahyeuc, alors âgé de vingt-sept ans, était loin de se douter de ce que Dieu lui réservait.
(Abbé Henri Poisson).
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