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Mahyeuc Yves, évêque de Rennes (1507).

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CHAPITRE V - Yves MAHYEUC, évêque de Rennes, 1507.

L'ÉLECTIONS.

Mahyeuc Yves portrait (Bretagne).

Depuis le milieu du XVème siècle, le siège épiscopal de Rennes était occupé par de grands noms qui ont marqué dans l'Histoire de Bretagne : Jean de Coëtquis, de la Maison des seigneurs de Kerneguez, près de Morlaix ; Jacques d'Espinay, fils de Robert, seigneur d'Espinay, en Champeaux, grand maître de Bretagne ; Michel Guibé, neveu de Pierre Landais, trésorier de Bretagne, et son frère Robert. En remontant plus haut, on trouve parfois des étrangers au pays, comme Antoine de Lovier, Anselme de Chantemerle ; le premier, dauphinois, le second, picard d'origine. Au XVème siècle, le gouvernement des ducs s'efforça de réserver les charges ecclésiastiques à des Bretons seulement. Des accords avaient été signés entre le Saint-Siège et la Chancellerie de Bretagne pour la nomination des évêques. « En 1453, le pape Nicolas V et le duc Pierre II conclurent un arrangement au terme duquel le pape se réservait les évêchés de Nantes, de Rennes, de Dol, de Saint-Malo et de Vannes, mais s'engageait à ne les donner qu'à des clercs désignés par le duc, à condition toutefois que ces clercs en fussent dignes.

« ... Plus tard Sixte IV et Innocent VIII s'engagèrent à ne pourvoir les autres sièges épiscopaux du duché que des clercs agréables au duc... De telles concessions prémunissaient contre le danger de voir installés sur les sièges épiscopaux bretons des hommes du roi de France » [Note : DE SAINT-SAUVEUR, Histoire de Bretagne, t. I, p. 357].

Les ducs s'efforcèrent de réserver aux Bretons tous les bénéfices ecclésiastiques. Pierre fit valoir au pape Nicolas V le dommage souffert par l'Église du fait de la possession des bénéfices par des étrangers qui ignoraient la langue du pays et négligeaient la résidence. C'est là l'origine des privilèges accordés à la Bretagne de réserver les bénéfices ecclésiastiques aux seuls originaires de Bretagne, privilège qui fut reconnu par le Traité d'Union en 1532, mais qui ne fut pratiquement jamais appliqué.

Lorsque les chapitres élisaient un évêque, leur choix se portait la plupart du temps sur un sujet agréé par l'autorité ducale. Les élus recevaient ensuite du pape l'Institution canonique [Note : On a conservé aux Archives départementales la bulle d'Institution canonique d'Yves Mahyeuc].

Mais le choix des chapitres se portait parfois sur des candidats trop jeunes pour exercer leurs fonctions. Ils étaient nommés pour le bénéfice dont ils touchaient les revenus en partie. Un délégué, un coadjuteur, administrait le diocèse à leur place. On cite le cas d'un Claude de Rohan, élu évêque de Quimper, qui fit son entrée dans sa ville épiscopale dix-sept ans après son élection. Un autre, Jacques de Banne, élu évêque de Nantes alors qu'il avait dix-neuf ans, mourut à vingt-six ans sans avoir été sacré. Le cas le plus typique est celui de Jean de Rieux, élu évêque de Saint-Brieuc à l'âge de dix-huit ans, en 1523. Il ne reçut jamais les ordres, mais n'oublia pas de percevoir les bénéfices jusqu'en 1548, date où il résigna son évêché. Son coadjuteur ne s'occupa pas du diocèse, d'où relâchement dans la discipline et les meurs du clergé.

L'abus de la « commende » fut introduit en Bretagne dès la fin du XVème siècle. Guy de Laval, évêque de Saint-Brieuc en 1472, fut transféré à Rennes l'année suivante, mais il conserva le premier évêché en « commende » jusqu'en 1478.

Bien des prélats ne faisaient que passer sur un siège épiscopal. Robert Guibé, nommé à Tréguier en 1493, quitta cette cité pour occuper le siège de Rennes, puis celui de Nantes, tout cela en l'espace de quatorze ans (1493-1507).

A partir du Concordat de Bologne (1516), le roi designa les évêques et les abbés. Ils recevaient du pape l'Institution canonique.

Le roi devenait ainsi l'unique dispensateur des bénéfices. En principe, ce nouveau régime ne devait pas s'appliquer à la Bretagne. Elle gardait l'« alternative », c'est-à-dire que le pape nommait les titulaires pendant huit mois de l'année.

Ce système valut à la Bretagne d'avoir des évêques italiens. Vannes fut donné au cardinal Laurent Puccius, grand pénitencier, légat du pape au Concile de Latran (+ 1531). Son neveu Antoine Puccius lui succéda. Le siège de Quimper fut confié dans les mêmes temps à Philippe de Camera, cardinal de Bologne, puis au cardinal Simonetta, pendant que le cardinal Hippolyte d'Este recevait l'évêché de Tréguier (1543-1546). Ces prélats ne vinrent jamais en Bretagne.

Issus de familles influentes, beaucoup d'évêques jouèrent un rôle politique de premier plan. Tels Jacques d'Espinay [Note : Les d’Espinay de Champeaux ont fourni à l'Eglise un grand nombre de prélats et de dignitaires : André d'Espinay (1489), archevêque de Bordeaux, neveu de Jacques d'Espinay, évêque de Rennes, et frère des évêques de Nantes, de Mirepoix, de Laon, de Valence] et les Guibé. Au cours de la lutte où devait sombrer l'indépendance de la Bretagne, le premier soutenait la politique des rois de France ; les seconds, au contraire, résistaient à l'emprise royale.

Il faut reconnaître que la plupart de ces évêques étaient des gens lettrés, hommes de science, bons administrateurs, politiques de premier plan, quelques-uns fort pieux. Ils étaient les bénéficiaires d'une institution qu'ils n'avaient pas créée, mais dont ils essayaient de tirer le meilleur profit possible [Note : Tous les historiens ont mis le doigt sur cette plaie de le « commende » qui a infesté l’Eglise et qui a été une cause de décadence religieuse au XVIème siècle et de la situation lamentable des monastères avant la Révolution].

Le type le plus accompli de ces prélats est sans contredit le cardinal Briçonnet [Note : Ni Briconnet, ni Guibé ne prêtêrent à aucune critique (DE CALAN, loc. cit., p. 99). Robert Guibé était « un bomme de mérite et docte », disait de lui Bertrand D’ARGENTRÉ], évêque de Saint-Malo. Son père, Jean Briçonnet, bourgeois de Tours, secrétaire du roi, annobli par Louis XI, préposé à l'administration des manufactures royales, receveur des tailles en Touraine, receveur général de Langue d'Oïl, était immensément riche. Ses richesses n'avaient pas endurci son cœur, car il faisait beaucoup de bien aux pauvres.

Le cardinal Guillaume Briçonnet naquit en 1445. Il se maria d'abord avec Raoulette de Beaune avant d'entrer dans la carrière ecclésiastique. Il était à la tête de l'administration française à l'âge de trente ans.

En 1493, il perdit sa femme dont il eut trois fils : Nicolas, contrôleur général de Bretagne, situation de rapport ; Guillaume, entré dans les ordres, évêque de Lodève ; et Denis, évêque de Toulon à dix-huit ans. Lui-même entra dans les ordres. Naturellement il brûla les étapes. Charles VIII le pourvut de l'évêché de Saint-Malo, avant même qu'il ait reçu les ordres majeurs. Dans les mêmes temps, son frère Robert devenait archevêque de Reims.

Guillaume Briçonnet, devenu évêque de Saint-Malo, resta cependant à la tête de l'administration française. Il accompagna Charles VIII pendant la campagne d'Italie dont il dirigea les finances. De passage à Rome, il obtint par voie diplomatique un chapeau de cardinal du pape Alexandre VI. C'est alors qu'il cumula les bénéfices : abbaye de Saint-Aubin et de Saint-Nicolas d'Angers. évêché de Nîmes (1496) ; puis, la même année, l'archevêché de Reims, son frère venant de mourir. Il résigna ce dernier siège pour celui de Narbonne (1507). En même temps il obtenait l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, sans parler de menus sièges italiens glanés en cours de route. Pour couronner le tout, il devint gouverneur du Languedoc.

Plus riche que les rois, il se fit leur banquier. En 1496, Charles, revenu de sa folle aventure en Italie, était à court d'argent, ne sachant à qui emprunter. Anne de Bretagne le tira d'embarras : « Mais chez "Saint-Malo" qui en a gagné davantage à votre service, vous en trouverez ! ».

La ville de Saint-Malo n'eut pas à se plaindre d'avoir un évêque aussi riche, elle bénéficia de ses libéralités [Note : C’est le cardinal Briçonnet qui annonça la mort de Charles VIII à Anne de Bretagne. Il pleurait autant que la reine, dit-on. Cela se comprend !].

Sous Louis XII, le cardinal Briçonnet n'eut pas la main aussi heureuse. Pour soutenir la politique du roi de France en Italie contre le pape Jules II, de concert avec quelques cardinaux, il organisa le Concile schismatique de Pise, qui proclama la déchéance du pape [Note : Le grand défenseur de la papauté fut le dominicain Cajetan, dans son livre De Auctoritate Papae et Concilii utraque in vicem comparata (12 octobre 1511). dans lequel il combattait toutes les idées gallicanes et l'Université de Paris].

Mais le pseudo-Concile fut emporté d'une façon lamentable dans la déroute des armées françaises. Les cardinaux schismatiques furent dégradés [Note : Plus tard Léon X rendit la pourpre au cardinal Briçonnet]. Un Concile s'ouvrit au Latran (3 mai 1532) qui proclama l'unité de l'Eglise et confirma que seul le pape pouvait convoquer un Concile. L'interdit fut lancé sur la France, mais la Bretagne n'en subit pas les contrecoups, car la reine-duchesse, ainsi que les membres de l'épiscopat breton, s'étaient opposés aux Synodes de Tours et de Lyon qui soutenaient la politique de Louis XII en Italie.

L'évêché de Saint-Malo devint un fief des Briçonnet. En 1513, le cardinal [Note : Un neveu de Briçonnet obtint le siège de Nîmes] résigna Saint-Malo en faveur de son fils Denis, déjà évêque de Toulon, archidiacre d'Avignon, doyen de Tarascon, abbé de Saint-Martin de Reims, prieur de Saint-Paul de Coussay au diocèse de Poitiers. En 1512, il résigna l'évêché de Toulon et se consacra totalement à la direction de son diocèse de Saint-Malo [Note : En 1516, il fut envoyé par le roi à Rome comme ambassadeur et fut mêlé à différents événements politiques. Il profita de son séjour à Rome pour obtenir la béatification de Jean de La Grille]. Il se fit remarquer par l'austérité de sa vie, par son ardente dévotion envers la Très Sainte Vierge, par sa charité à l'égard des pauvres. Chaque jour il en nourrissait treize à sa table, et il leur légua la plus grande partie de ses biens. Orateur brillant, il était regardé comme un humaniste distingué et comme un apôtre. Il s'efforça de ramener à la stricte observance l'abbaye de Cormery où il se retira en 1535 pour y mourir en odeur de sainteté.

Nous nous sommes attardés peut-être trop longtemps sur certains personnages ecclésiastiques qui vivaient au temps d'Yves Mahyeuc pour mieux faire ressortir le caractère de ce dernier par le contraste qui existe entre leur vie et la sienne. Sa physionomie morale les domine, car il ne fut qu'un évêque, il ne brigua jamais les honneurs ni les bénéfices ecclésiastiques.

Ancien plan de l'évêché de Rennes (Bretagne).

Lorsque Michel Guibé, évêque de Rennes, mourut en 1502, le chapitre de Rennes élut pour le remplacer un de ses membres, Guy Le Lyonnais. Ce choix déplut à Anne de Bretagne. S'appuyant sur les conventions passées entre le Saint-Siège et les ducs de Bretagne, elle écrivit au pape Alexandre VI, le 5 mars 1502 :

« Très Sainct Père, nous avons présentement seu que, puis naguères de jours, l'évêque de Rennes est décédé. Et pour ce que nous désirons que oud évesché soit pourveu de bon personnage, seur, séable et agréable à Monseigneur et à Nous, pour les raisons que nous ferons cy-après scavoir à Votre Sanctité ; à cette cause, Très-Sainct-Père, nous prions et requerrons icelle que son bon plaisir soit ne fayre aucune provision du dit évesché de Rennes à quelque personne que ce soyt, jusques à ce que mond-Seigneur et nous en aurons escript plus amplement de notre voulloir et intencion sur ce à vostre dict. Sanctité, et elle nous fera très agréable playsir priant Dieu, très Sainct Père, que icelle veuille longuement préserver et garder à bon régime et gouvernement de sa Saincte Eglise. Escript à Bloys, le IIIème jour de Mars. Vostre dévote fille la Royne de France, Duchesse de Bretagne, Anne » [Note : Cité par G.G. TOUDOUZE, Anne de Bretagne, Paris, Fleury, 1938].

L'élection de Guy Le Lyonnais fut donc annulée et le siège de Rennes fut offert à l'aumônier de la reine, Pierre Le Baud, historien de la Bretagne, mais celui-ci refusa, et Anne fit nommer Robert Guibé, frère de l'évêque défunt, déjà évêque de Tréguier. Il prit possession de Rennes le 21 mai 1502.

Robert Guibé peut être comparé au cardinal Briçonnet. Quand il vint à Rennes, il était déjà abbé de Saint-Melaine, de Saint-Gildas de Rhuys, prieur de Batz, de la Trinité de Fougères, de Sainte-Croix de Châteaugiron. En 1505, Jules II le créa cardinal au titre de Sainte-Anastasie. Il résida surtout à Rome. Dans les démêlés entre le pape Jules II et Louis XII, il prit ouvertement parti pour le pape. Pour le punir, Louis XII saisit tout le temporel de ses bénéfices, de telle sorte qu'après avoir été un des plus riches cardinaux de son temps, il fut réduit à la pauvreté. En 1506, il résigna l'évêché de Rennes pour obtenir celui de Nantes. En 1512, il assista au Concile de Latran et mourut à Rome en 1513. Il fut enterré dans l'église de Saint-Yves des Bretons.

Le chapitre de Rennes, « doucement » influencé par la reine-duchesse, élut Yves Mahyeue évêque de Rennes. Les bulles du pape Jules II [Note : Julius, episcopus, servus servorum Dei dilectis filiis, capitulo ecclesie Redonensis, salutem et apostolicam benedictionem. Hodie ecclesie vestre Redonensi, tunc certo modo pastore carenti, de persona dilecti filii Yvonis Electi Redonensis nobis et fratribus nostris ob suorum exigentiam meritorum accepta, de fratrum eorumdem consilio, auctoritate apostolica, providimus, ipsumque illi prefecimus in episcopum et pastorem,curam et administrationem ipsius ecclesie Redonensis sibi in spiritualibus et temporalibus plenarie committendo, prout in nostris inde confectis litteris plenius continetur. Qocirca discretioni vestre per apostolica scripta mandamus quatinus, eundem Yvonem Electum, tanquam patrem et pastorem animarum vestrarum grato admittentes honore ac exhibentes eidem obedientiam et reverentiam debitas et devotas, eius salubria monita et mandata suscipiatis humiliter et efficaciter adimplere curetis. Alioquin sententiam quam idem Electus rite tulerit in rebelles ratam habebimus et faciemus, auctore Domino, usque ad satisfactionem condignam inviolabiliter obseruari. Datum Bononie anno incarnationis dominice millesimo quingentesimo sexto, quarto kalendas februarii, Pontificatus nostri anno quarto. (Suivent les signatures) Traduction : Jules, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils du Chapitre de l'Eglise de Rennes, salut et bénédiction apostolique. Aujourd'hui, au besoin de votre Eglise de Rennes, qui actuellement manque certainement de pasteur, en la personne de notre cher fils Yves, élu de Rennes, acceptée par nous et par nos frères, en raison de la valeur de ses mérites, et sur les conseils de ces mêmes frères, en vertu de notre autorité apostolique, nous avons pourvu, et ce même nous l'avons établi évêque et pasteur, en lui confiant pleinement le soin et l'administration de cette même Eglise de Rennes, en ce qui concerne le spirituel et le temporel, ainsi qu'il ressort d'une façon plus complète de nos lettres envoyées d'ici. C'est pourquoi, par ces écrits apostoliques, nous enjoignons à votre sagesse d’accueillir avec honneur et reconnaissance ce même Yves en qualité de père et de pasteur, de lui rendre généreusement les marques d'obéissance et de respect que lui doit une piété filiale, de recevoir ses monitions et ses ordres en vue du salut et de les accomplir humblement et efficacement. Autrement toute sentence que le même élu aura portée à juste titre contre les rebelles, nous la ratifierons et nous la ferons observer inviolablement, Dieu aidant, jusqu'à juste satisfaction. Donné à Bologne, l'an 1506 de l'Incarnation du Seigneur, le quatrième jour des calendes de février, la quatrième année de notre pontificat. Note : "D'après la finale de ce document pontifical, il semble qu'il y ait eu des oppositions à l'élection d'Yves Mahyeuc. Faut-il voir ici la sources des persécutions qu'il aura à subir et dont il sera parlé dans le suite ? Il y a là un point obscur dans sa vie et qui explique peut-être le choix des trois couronnes d'épines dans ses armes"] qui confirmaient l'élection d'Yves Mahyeuc arrivèrent dès le 29 janvier 1507, alors que celles qui concernaient Robert Guibé pour Nantes étaient arrivées seulement le 22 janvier. Le diocèse de Rennes ne resta donc pas longtemps vacant.

Dès qu'il apprit qu'il était question de lui pour le siège de Rennes, Yves Mahyeuc mit tout en œuvre pour faire annuler l'élection. Auprès de la duchesse Anne d'abord : « Le voilà collé aux oreilles de Sa Majesté, la conjurant, pressant et repressant afin qu'elle se rétractât et qu'il lui plût d'en nommer quelque autre... Il s'en irait si loin, disait-il, que jamais elle n'en oirait vent ny nouvelles », dit le bon Albert Le Grand. La reine resta inébranlable. « Luy voyant affaire désespérée du côté de la reine, tenta la voie des chanoines, priant les uns et les autres de ne le point faire changer de condition et qu'en retour il se servirait de tout son crédit auprès du roi et de la reine. Mais eux, s'assemblant pour l'élection, ils n'en voulurent point d'autre et l'élurent pour leur évêque ».

Voyant ses démarches vaines de ce côté, il crut qu'il aurait gain de cause auprès de ses supérieurs, en particulier auprès de Jean Clérée [Note : Jean Clérée, née à Coutances en 1455, était réputé pour sa doctrine et son éloquence. Homme de Dieu, rigide pour la discipline, il fut choisi pour réformer le couvent de Saint-Jacques, à Paris. Il y réussit, malgré d'énormes difficultés. En 1504, il devint confesseur du roi, et en 1506-1507, maître général de l'Ordre. Il mourut empoisonné, le 10 août 1507], vicaire général de l'Ordre depuis la mort de Vincent Bandelli. Mais Jean Clérée trouvait que le choix était trop judicieux pour annuler une élection qui avait réjoui la ville de Rennes.

Contrairement au protocole alors en vigueur, Yves Mahyeuc voulut que le jour de son sacre et de son intronisation, tout se passât dans la plus grande simplicité. D'après ce protocole, la veille du jour fixé pour la cérémonie, le nouvel évêque devait se rendre à cheval au monastère de Saint-Melaine où il passait la nuit. Le baron de Vitré était obligé d'accompagner le prélat à pied et de lui tenir l'étrier droit quand il descendait de cheval ; « en revanche, le dit cheval, avec son harnois et caparaçonnement, demeurait au dit seigneur de Vitré comme à luy acquis à raison de ce service ». Le lendemain, le prélat, accompagné des moines de Saint-Melaine revêtus de leurs plus beaux ornements, se rendait à Saint-Etienne, considérée comme la plus ancienne paroisse de Rennes, où l'attendaient les membres du chapitre, les dignitaires et les quatre seigneurs principaux de l'évêché : les barons de Vitré, d'Aubigné, de Châteaugiron et de La Guerche, à qui incombait la charge de porter la chaise épiscopale. Après avoir prêté serment de garder les coutumes du diocèse, l'évêque, porté par les barons, s'avançait triomphalement vers la porte Mordelaise, précédé d'un long cortège de chanoines, de prêtres et de religieux [Note : Voir GUILLOTIN DE CORSON, Pouillé Historique, t. I, p. 108].

D'après les Annales Dominicaines, Yves Mahyeuc ne voulut point de tout cet apparat : il s'avança à pied, les mains jointes sur la poitrine, les yeux baissés ou de temps en temps levés vers le ciel, tandis que partout retentissaient les acclamations de joie.

Yves Mahyeuc se soumit à l'ordre de son supérieur. Il reçut les bulles du pape de la main du délégué du chapitre, au milieu de ses frères en religion, assemblés dans le réfectoire du couvent de Bonne-Nouvelle. Il se tenait « à genoux, tête nue, les yeux pleins de larmes ». Il n'avait pas désiré cette croix.

Après la cérémonie, il tint table ouverte dans son manoir épiscopal, mais ses invités furent des pauvres qu'il servit lui-même et qu'il congédia après avoir remis à chacun une pièce d'argent [Note : A cette occasion, la Communauté de Ville lui offrit du gibier et de l'hypocras].

Le manoir épiscopal dans lequel allait résider désormais Yves Mahyeuc se trouvait rue de la Cordonnerie (actuellement rue de la Monnaie), près du bas-côté nord de la cathédrale. C'était, dit Dom Lobineau, un triste manoir. Il avait été construit au XIIème siècle et une aile avait été ajoutée au XVème siècle par Jacques d'Espinay. François II y réunit les Etats de Bretagne en 1486, pour y faire proclamer les droits de ses deux filles, Anne et Isabeau, à la succession au trône ducal. En 1776, Mgr Bareau de Girac, évêque de Rennes et dernier abbé commendataire de Saint-Melaine, quitta ce manoir pour aller habiter le palais abbatial (actuellement Faculté de Droit). En 1786. la Communauté de Ville l'acheta et le fit démolir pour élargir la rue.

Toutefois Yves Mahyeuc, désirant vivre dans la retraite autant que sa nouvelle charge le permettait, demanda au prieur de Bonne-Nouvelle de lui garder une cellule dans le couvent, « afin de pouvoir venir de temps en temps y vivre dans le silence et la retraite » [Note : REICHAC DE SAINTE-MARIE, op. cit.].

Dominicain, il l'était dans l'âme, et pour bien montrer que, même évêque, il restait religieux, il continua à porter l'habit des Frères Prêcheurs. Selon la coutume de l'Ordre, il n'usa point de linge [Note : L’usage du linge de corps remonte au XVème siècle, et à l'époque d'Yves Mahyeuc. Il était regardé comme une mondanité], pas même de draps de lit. De la règle des Prêcheurs, il garda tout ce qui n'était pas incompatible avec sa nouvelle charge, surtout le jeûne de sept mois (du 14 décembre à Pâques) qu'il se faisait scrupule de rompre, même au cours de ses tournées pastorales, et ne mangea jamais de viande, sauf en cas de maladie. Seul, sans doute, parmi les autres évêques de Bretagne, il ne cumula pas les bénéfices, alors qu'il aurait pu en obtenir très facilement. Il ne fut qu'évêque de Rennes. N'était-ce pas suffisant, à l'époque où il vivait, pour lui donner l'auréole de la sainteté aux yeux du peuple ?

D'après Albert Le Grand [Note : Vie des Saints de Bretagne, p. 394] Yves Mahyeuc aurait choisi ses armes alors qu'il était aumônier de la reine. Il est possible, dit Touron, que le fait soit exact, car « il était obligé d'écrire de nombreuses lettres », surtout quand il devint prieur de Saint-Maximin.

Son écu était d'argent à trois mouchetures d'hermine, afin de montrer son attachement à la Bretagne et à la reine-duchesse, surmonté d'un chef chargé de trois couronnes d'épines en mémoire de la Passion du Sauveur pour laquelle il avait une grande dévotion. Il entoura son écu d'une autre grande couronne d'épines qui, je crois, devait symboliser la charge épiscopale.

Après sa mort on a voulu dégager la pensée qu'Yves Mahyeuc avait voulu exprimer par ses armes [Note : D'après la science héraldique, l’écu d’Yves Mahyeuc se lit ainsi : « D’argent à trois hermines enlevées de sable, 2 et 1, au chef de gueule chargé de 3 couronnes d’épines de sinople »], dans cette poésie retrouvée aux Archives départementales :

« Vivant en cet exil, je sers à deux grands Roys, - Tous deux bien différents et de mœurs et de loi, - L'un porte sur son chef de poignantes épines, - L'autre porte sur soy des lys et des hermines, - Que tous courant après cet abri si glorieux - Qu'ils ayent en horreur ce diadème épineux. - Pour moi, j'estime plus les affronts de mon Maître, - C'est à eux que je vis et consacre mou être. - Si par marque d'honneur et de mes grands emplois, - Je porte en l'Ecusson les hermines des Roys, - Je les mets au-dessous de l'affreuse Couronne - De Jésus, mon Sauveur, à qui tout je me donne - Et d'autant que mon corps ne dément point mon cœur, - Que dehors et dedans je n'ay que cet honneur, - Je fais aller autour ces épines affreuses, - Ne voulant ici-bas que ces pointes fâcheuses. - Ainsi donc, mon Jésus, si je sers deux Seigneurs, - Tous les hommes scauront quel est de mes bonheurs - Que j'aime beaucoup plus, voulant ma vie au monde, - Vous serez le premier et Anne la seconde. - Tel est le sentiment de ce pauvre pécheur - Qui tout entièrement vous présente son cœur. - Il n'ayme que Jésus, il n'ayme que sa gloire, - C'est de luy qu'il attend l'éternelle victoire. - Epines de mon Dieu, hermines de mon Roy [Note : Yves Mahyeuc a été le premier évêque de Rennes à mettre des hermines dans ses armes], - Agréez cet aveu, recevez cette Foy ».

Le sceau d'Yves Mahyeuc était rond et portait ses armes, timbré d'une crosse posée en pal derrière l'écu et d'une mitre dont les fanons flottaient. Légende : Sigillum R. P. D. Ivonis, Episcopi Redon.

(Abbé Henri Poisson).

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