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LA PREMIERE CAMPAGNE DE LA « CORDELIÈRE » OU « MARIE-LA-CORDELIÈRE ». |
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LA PREMIERE CAMPAGNE DE LA « CORDELIÈRE ».
Lorsque Louis XII monta sur le trône de France en succédant à Charles VIII, dont il épousa la jeune veuve, Anne de Bretagne, il reprit les projets du défunt roi à l’égard de l’Italie, en y ajoutant des prétentions personnelles sur le Milanais. Cette politique heurtait directement les intérêts de la Papauté ; car, après avoir lutté durant des siècles pour empêcher les empereurs d’Allemagne d’occuper les mêmes territoires que convoitait Louis XII au nord et au sud de la péninsule, le Saint-Siège ne pouvait modifier sa ligne de conduite, sous peine de perdre le bénéfice de ses précédents efforts et de se trouver pris comme dans un étau entre les possessions d’un souverain étranger.
Louis XII essaya d’abord de gagner Alexandre VI par ses bons offices. Après la rapide conquête du Milanais, il aida le Pape à rétablir son autorité dans les anciens Etats de l’Eglise et contribua activement à l’organisation d’une croisade contre les Turcs qui menaçaient Rhodes, la citadelle des chevaliers hospitaliers et le rempart de l’Europe contre la barbarie musulmane. La reine Anne était une ardente catholique ; elle désira que la Bretagne prît sa grande part dans l'expédition qui se préparait et, comme elle n’avait, dit un contemporain, « le vouloir ammoli ni la main close », elle puisa largement dans ses trésors pour équiper navires et gens de guerre. Le plus beau vaisseau de la flotte bretonne était alors l’ex-Maréchale, construite à Morlaix vers 1496 sous la direction du fameux armateur Nicolas Coëtanlem, et que la reine avait débaptisée pour la nommer La Cordelière, à cause de la dévotion qu’elle portait à Saint-François d’Assise, fondateur de l’ordre des Cordeliers. Coëtanlem fut chargé de préparer et d’approvisionner cette « grosse caraque », qu’on appelait encore « la grand’nef de Morlaix ». Il se mit activement à l’œuvre, envoyant ses facteurs jusqu’en Normandie acheter le pain et le biscuits nécessaires. La Cordelière, dûment avictuaillée, rejoignit à Brest, en mai 1501, l’escadre bretonne, dont elle était le vaisseau-amiral. L’historien de l’expédition, Jean d’Auton, nous donne les noms de plusieurs gentishommes bretons qui s’embarquèrent, mais, bien qu’il soit certain que bon nombre de Morlaisiens fussent du nombre, on ne trouve dans sa liste qu’un seul Trégorrois, Pierre du Cosquer, de Lanvellec.
Le chef militaire du contingent était le Breton Jacques Guibé, qui s’était distingué à la prise d’Alexandrie (1499) ; son frère Jean Guibé avait porté l’épée de Louis XII lors de l’entrée triomphale du roi à Milan. Il fit mettre à la voile aux premiers jours de juin. L’escadre franchit sans encombre le détroit de Gibraltar et captura deux brigantins chargés de Juifs et Sarrasins venant de Lisbonne. C’étaient là des gens que les Bretons n’aimaient guère. Cependant, comme il y avait à bord « tout plein de petits enfants » et qu’il eût été inhumain de molester ces innocents, on permit aux infidèles de continuer leur voyage, non, il est vrai, sans les avoir détroussés quelque peu et avoir confisqué trois ou quatre Talmuds ou Corans, qui furent brûlés. C’était s’en tirer à bon compte. Près de Carthagène, la flotte rencontra plusieurs felouques napolitaines chargées de salpêtre et de poudre à canon ; on leur emprunta cavalièrement ces munitions en faisant sans doute observer aux capitaines penauds qu’ils contribueraient de cette façon à une œuvre pie, qui leur vaudrait d’en être dédommagés au centuple. Ce bel exploit accompli, La Cordelière et ses compagnons rejoignirent à Toulon le gros de l’armée navale. L’un des plus forts navires de celle-ci, La Charente, avait pour capitaine le Breton Jean de Porcon, seigneur de Beaumont, dont le frère François commandait sous lui six navires normands.
En fin de juin, la flotte ralliait l’escadre génoise et Philippe de Clèves prenait la direction de ces 90 vaisseaux montés par 20.000 hommes. Il s’agissait d’aller attaquer les Ottomans dans l’archipel de la mer Egée. Après des escales à Naples, aux îles Lipari, où Philippe de Clèves alla visiter le volcan du Stromboli, et à Zante, l’escadre mouillait le 23 octobre en face de la place forte de Metellin, dans l’île de Lesbos, entre Smyrne et le détroit de Gallipoli, tous noms que la récente guerre a de nouveau si tragiquement illustrés. Le 26, les Français tentèrent un débarquement et culbutèrent d’un élan furieux les troupes turques rangées en bataille sur la plage. Dans la terrible mêlée qui s’engagea, on admira fort la bravoure du Breton Prigent Jagu, peut-être Morlaisien de naissance, qui poursuivit un Turc jusqu’aux remparts et le cloua mort d’un coup de demi-pique, contre une des portes de la ville.
Le rivage balayé d’ennemis, on descendit à terre les canons et l’on ouvrit le feu contre la place, mais les Musulmans, également bien pourvus d’artillerie, ripostaient vigoureusement et lançaient leurs projectiles jusque dans le camp français. François Porcon y mourut, les reins brisés par un boulet. Son frère, impatient de le venger, n’attendit point que la brèche fût praticable pour se lancer à l’assaut, entraînant à sa suite les plus bouillants des volontaires. Malgré des prodiges de bravoure, les chrétiens furent repoussés et perdirent leur chef. Il fallut en venir à un siège régulier, en ouvrant des tranchées pour s’approcher des murailles.
Pendant ces travaux, il se passa, raconte d’Auton, un fait curieux et touchant. La nuit, tandis que l’armée reposait, les hommes de garde, postés cà et là au long des parapets, sous le splendide ciel d’Orient tout ruisselant d’étoiles, entonnaient pour se divertir « leurs plus bons motets et doulces chansons ». Les soldats turcs, grands amateurs de musique, se groupaient sur les remparts et écoutaient nos chanteurs dans un silence religieux, sans jamais tenter de les troubler par leurs attaques. Un Bas-Breton venait de finir une gwerz de son pays, l’un de ces vieux airs celtiques où semblent se plaindre la mer et le vent, lorsque soudain, du haut des courtines, une voix l'interpella en breton. C’était celle d’un malheureux gars de Quimperlé, pris par les Turcs et réduit en esclavage, qui avait entendu, avec quelle émotion ! son compatriote chanter dans ce cher langage natal, qui depuis si longtemps ne caressait plus ses oreilles. La conversation s’engagea sans que les Turcs songeassent à y mettre obstacle. Le captif en profita pour révéler aux Français que la garnison manquait de vivres et ne tiendrait plus longtemps. Les Turcs lui ordonnèrent de demander aux assiégeants pourquoi ils étaient venus ainsi les combattre : on leur fit répondre que les chrétiens défendaient la foi de Jésus-Christ en guerroyant contre les infidèles ; le chef musulman répliqua à cela, non sans quelque apparence de sagesse, et toujours par l’entremise des deux Bas-Bretons, que ce n’étaient pas les siens qui avaient fait mourir Jésus-Christ, mais les Juifs, et que les chrétiens n’avaient qu’à s’en prendre à ceux-ci...
Quelques jours après, la brèche étant praticable, on en vint aux mains. Le Breton Guillaume Cadoret monta le premier, l’enseigne de Jacques Guibé à la main, et sous une grêle de flèches et de pierres, il la planta au sommet de la tour. Jacques Guibé lui-même, Prigent Jagu, qui reçut deux coups de flèches, Jacques de Coligny, firent des merveilles de valeur, mais les Turcs se battaient comme des démons, et il fallut abandonner la partie. Au conseil de guerre qui suivit, le rembarquement fut décidé. Cependant, des navires vénitiens ayant été s’assurer qu’aucun secours n’arrivait aux Turcs par mer, on se résolut à une dernière tentative, et l’on rétablit le camp à peine levé. Cette fois, l’ennemi prit les devants, fit une sortie nocturne, dispersa facilement les Vénitiens et se rua sur le quartier français.
Là ils trouvèrent à qui parler. Guibé les y suivit et, dans l’eau jusqu’aux aisselles, y « fit plusieurs noyés » à grands coups de hallebarde. « Et est assavoir, ajoute plaisamment d’Anton, que le bon chevalier avoit la vue courte, par quoi il rua maints coups sur les ondes de la mer, pensant asséner ses ennemis ».
Un troisième assaut n’ayant pas eu plus de succès que les précédents, les Français se rembarquèrent d’une façon définitive, laissant derrière eux comme en 1916 aux fatals rivages de Gallipoli, de trop nombreuses sépultures. Au mois d’août 1502, La Cordelière et les autres navires bretons étaient rentrés dans le port de Gênes, d’où ils regagnèrent les mers du Ponant. Trois ans plus tard, La Cordelière fut visitée à Brest par Anne de Bretagne, lors de son voyage de 1505. La reine l’admira fort, et quelques jours après, de passage à Morlaix, elle y appela le célèbre capitaine Hervé de Portzmoguer, magnifique marin doublé d’un flibustier sans scrupules, qui se tenait alors aux aguets dans la baie de Penpoul, prêt à fuir au large pour éviter des démêlés avec la justice. Peu rassuré peut-être, il vint trouver sa souveraine, mais ce fut pour s’entendre confier par elle le commandement de La Cordelière... On sait qu’il se montra digne de ce choix flatteur, et comment en périssant glorieusement au combat de Saint-Mathieu en 1512, il sut immortaliser à la fois son nom et celui du superbe vaisseau qui disparut avec lui dans l’abîme.
(Louis Guennec).
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