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LES TRIBULATIONS DU MAÎTRE-AUTEL DE LA MOTTE-LOUDÉAC

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LES TRIBULATIONS DU MAÎTRE-AUTEL DE LA MOTTE-LOUDÉAC.

L’église de la Motte, ancienne trêve de la paroisse Saint-Nicolas de Loudéac, n’offre rien qui puisse retenir l’attention ou de l’archéologue ou du simple curieux. Elle est en forme de croix latine et fut seulement consacrée au milieu du XVIIIème siècle.

Eglise de la Motte (Bretagne).

Au détail de son mobilier figure capendant un maître-autel en marbre de Carrare, taillé à Marseille, qui ne parvint à sa destination qu'après un long périple dont nous nous proposons de conter les principales étapes.

En l’an 1778, le général [Note : Autrement dit le conseil d’administration, l’ancêtre du conseil municipal] de la trêve de la Motte confiait à François-Joseph Robinot, sieur de la Lande, armateur à Saint-Brieuc [Note : Francois-Joseph Robinot, sieur de la Lande, figurait, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, au nombre des principaux armateurs du Légué-Saint-Brieuc, avec les Le Saulnier (de Saint-Jouan, du Vaux Hello), les Roussel (de Maisonneuve, de la Ville-Hellès) ; Les Le Gonidec, Ruffelet du Chalonge, etc.. ; ses navires se livraient au grand cabotage et à la pêche de Terre-Neuve], le soin de charger à Marseille dix-neuf caisses contenant les panneaux de marbre travaillés par le sieur Régnier, marbrier au dit Marseille, et destinés à l’édification d’un maître-autel [Note : Le maître-autel de l’église Saint-Nicolas de Loudéac s’orne aussi de quatre colonnes et de quatre panneaux cintrés de marbre de Carrare en provenanne de Marseille. Le marché en fut passé avec un négociant de la cité phocéenne, originaire des Côtes-du-Nord, Francois Le Mée, lequel s’apparentait peut-être aux fréres Le Mée, armateurs au Portrieux. — R. COUFFON : Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier, 2ème fasc., page 241]. Marché avait été passé à raison de 4 livres par pied cube, soit 378 livres 4 sols [Note : Une livre valait 20 sols ; un sol, 12 deniers].

Vers la fin février ou début mars 1778 le « Beaudouin », navire de 110 tonneaux, commandé par Louis Le Roux, ayant complété son chargement « en cueillette » (c’est-à-dire avec des marchandises provenant de différents chargeurs) cinglait vers le détroit de Gibraltar à destination de Guernesey puis du port du Légué. Après une traversée sans encombre, le « Baudouin » atteignait l’archipel anglo-normand vers la mi-mars. C’est ici que commencent et les tribulations de notre maîtres-autel et les ennuis de M. Robinot de la Lande. Sans doute n’étions-nous pas encore en guerre avec l’Angleterre. Mais l’appui que nous prêtions aux insurgés américains et les déprédations de nos concurrents d’outre-Manche rendaient depuis de longs mois le conflit inévitable.

Au cours de la précédente année, 1777, la valeur des bâtiments francais saisis soit en mer soit en divers ports d’Angleterre s'élevait à près de 17 millions de livres. Mais alors que le gouvernement français persistait à prescrire de respecter les vaisseaux de guerre anglais, celui de sa Gracieuse Majesté Britannique ne perdait aucune occasion de décimer notre flotte marchande avant de s’attaquer ouvertement, en pleine paix, aux bâtiments de notre armée navale (17 juin 1778, attaque de la « Belle Poule » par « l’Aréthuse » au large de Plouescat).

A peine arrivé à Guernesey, le commandant du « Beaudoin » se voyait signifier la saisie de son navire d’autorité du Lieutenant-Gouverneur. Les 6 et 10 avril suivant, les sieurs Le Roux, capitaine, Carsen, second capitaine, et Louis Chalat, maître d’équipage, faisaient leur déclaration devant les officiers publics de l’île ; le 21 août, le capitaine Le Roux recevait l’ordre de passer en Angleterre pour y être détenu. Quant au « Beaudouin », décrété d’embargo, il devait être vendu sur place deux ans plus tard.

Nullement désemparé par ce rude coup, Robinot s’entremit près de ses correspondants guernesiais pour récupérer, si possible, tout ou partie du chargement ; notamment les dix-neuf caisses de marbre lesquelles n’étaient pas assurées. Il profita de la présence d’un vaisseau hollandais à Guernesey pour faire tranporter ces dernières à Rotterdam dans le magasin de sieurs André et Cie, informa de tous ces contretemps le général et les agents de l’église de la Motte et leur offrit ses services pour faire venir le marbre, après l’avoir assuré, à Saint-Brieuc ou Saint-Malo, par un navire neutre. Le général garda le silence. Mais les frais de magasinage des dix-neuf caisses à Rotterdam ne cessaient de croître. Aussi, le 11 novembre 1781, Robinot faisait-il sommation au destinataire de régler les sommes dues à l’’amiable d’un arbitre. De son côté, le général de la Motte saisissait de l’affaire le tribunal de l’Amirauté [Note : Le siège d’Amirauté, établi à Saint-Brieuc par édit de juin 1691 pour l’évêché de ce nom, tenait ses audiences ordinaires les lundi, mercredi et vendredi, à onze heures et ses audiences extraordinaires tous les jours et à toutes les heures. En 1781, il se composait notamment des sieurs du Bois de Villerabel, lieutenant général ; Gautier, procureur du roi ; Duclos, greffier. — Archives Nationales, Marine, C4 175, page 725]. Dans un libellé, ou demande en justice, signifié le 27 mars 1783, les gens de la Motte déféraient le capitaine Le Roux, « comme coupable de fausse route, punissable de mort » et attaquaient l’armateur « comme responsable du fait criminel de son capitaine sauf à examiner sa conduite à lui-même et sa connivence avec les Anglais, ce qui par des menaces et des réticences injurieuses et calomnieuses inculpe le dit armateur qui fait à cet égard les réserves les plus expresses d’en poursuivre la réparation ».

Peu après, cependant, et sans la participation de Robinot, les caisses de marbre étaient expédiées à Saint-Malo, à la consignation du sieur Blaise Maisonneuve. Des lettres de change étaient tirées sur l'armateur du « Beaudouin » lequel était en outre mis en demeure d’acquitter les frais de transport, fret et droits, de Hollande à Saint-Malo. Le 8 avril 1783, Robinot dénoncait et notifiait le tout au général de la Motte, en la personne de son procureur, avec sommation de faire enlever les caisses de marbre, faute de quoi elles demeureraient aux risques et pertes du destinataire. Notre armateur briochin intervenait à Versailles où on lui conseillait de se pourvoir à la Cour de Londres même, en l’assurant de la protection du Roi, pour obtenir justice et indemnité de l’indue prise et saisie de son navire. Le duc de Penthièvre, amiral de France, l’invitait de son côté, à saisir du différend l’Amirauté de Londres. Robinot sollicitait alors une lettre de recommandation pour l’ambassadeur de France en Angleterre « et de le rendre porteur de cette Lettre ». Satisfaction lui fut accordée par décision du Conseil des Prises, du 6 août 1783.

Mais pour ce qui était de l’affaire du maître-autel de la Motte, Robinot n’espérait de solution que du seul Conseil du Roi. Il avait représenté que son procès avec le Général trévial de la Motte ne pouvait être poursuivi en Angleterre. La nature du différend, les demandes du Général en 2 000 livres de dommages et intérêts pour le retard de livraison du marbre, les prétentions respectives des parties le mettaient, lui, Robinot, dans le cas précis de l'arrêt du Conseil d'Etat du Roi du 28 jun 1778, suivant lequel l’armateur et le capitaine devaient être jugé par le roi seul.

Il s’agissait en effet, ici d’un navire induement arrêté puis saisi et vendu par le gouvernement anglais, c’est-à-dire d’arrêts de Prince et de force majeure, de leurs effets et de leurs suites ; ce dont le roi par l’arrêt sus-dit s’était réservé la connaissance exclusive.

Par autre arrêt du Conseil royal, en date du 28 septembre 1783. Louis XVI, ayant égard à la requête de Robinot, décidait d’évoquer « à soi et à son Conseil les demandes et contestations pendantes en l’Amirauté de Saint-Brieuc entre ledit Robinot de la Lande et les agents et général de l’église tréviale de la Motte au sujet du navire le « Baudouin » et des marbres composants partie de sa cargaison ».

Quatre années s’écoulèrent au cours desquelles on échangea du papier timbré mais aussi des propos peu amènes. Les gens de la Motte apprirent en outre que l’intention du capitaine Le Roux, en quittant Marseille, était de se rendre en droiture à Guernesey pour y déposer la plus grande partie de son chargement alors qu’il n’ingnorait point les dangers qu’il courait à ce faire. Il avait souscrit aux négociants de Marseille une contre-lettre contenant « que quoi qu’il fut dit dans le connaissement et que c’étoit pour porter les marchandises à Saint-Brieuc, il les porterait en droiture à Guernesey » ; ce qu’il fit. Il en résulta l’arrestation, la saisie puis la vente du navire.

Robinot, de son côté, faisait état de la correspondance échangée avec le curé de la Motte. Celui-ci insistait pour récupérer les éléments de son autel et promettait de régler le montant de tous les frais : « Vous nous rendrez un grand service. Marquez-nous ce que cette entreprise pourroit nous coûter ». Il ajoutait être persuadé que l’injuste rétention de l’autel à Guernesey ne pouvait provenir de la faute de Robinot. Toutefois, lorque l’armateur réclama le remboursement des frais d’expédition de Hollande, les habitants de la Motte refusèrent de s’exécuter. Et dans de nouvelles conclusions, leur défenseur, le sieur Besné de Hauteville, avocat en Parlement, résidant à Saint-Brieuc, demanda le renvoi de l’instance devant l’Amirauté de Saint-Brieuc ; ou, si le roi la retenait à lui, que Robinot fût déclaré non recevable et condamné à restituer les dix-neuf caisses de marbre dans l’état où elles avaient été chargées à Marseille, ou 2.000 livres pour la valeur de la marchandise « si mieux n’aime à dire d’experts ou suivant l’estimation qui en sera faite par le sieur Régnier, marbrier à Marseille qui a fait l’autel, aux offres de payer le fret, avec 2 000 livres de dommages intérêt et dépens, pour tenir lieu au Général des offrandes dont il a été privé par le deffault de construction dudit autel ».

Lors de la nouvelle et dernière évocation au Conseil, le sieur de Hauteville réclama la nullité de la signification et des demandes formés par Robinot, la suppression des termes injurieux employés par ce dernier et 10 000 livres de dommages et intérêts applicables de son consentement aux pauvres de Saint-Nicolas de Loudéac, avec défense de récidiver et la condamnation de l’armateur en tous les dépens. La partie adverse entendait être remboursée d’une somme de 1 395 livres 5 sols 5 deniers pour les frais occasionnés par le transport du marbre à Rotterdam. Elle demandait en outre la supression des libelles diffamatoires signifiés contre elle à Saint-Brieuc, la condamnation du général à 633 livres 6 sols 8 deniers pour frais de grosses avaries au « Beaudouin », 20 000 livres de dommages et intérêts avec les dépens et l’affichage de l’arrêt. Celui-ci, qui intervint le 8 mai 1787, condamna Robinot à restituer les dix-neuf caisses de marbre ou à payer dans un délai de huit jours au général de la Motte une somme de 2 000 livres, déduction faite du fret convenu pour le transport de Marseille à Saint-Brieuc. Il débouta l’armateur briochin de ses demandes contre Hauteville et lui fit supporter tous les dépens du procès. Quant au surplus des demandes, fins et conclusions des parties, notamment celles en dommages et intérêts, l’arrêt mettait hors de cour et Robinot et le général de la Motte.

Quelque mois plus tard, à une date qui ne nous est pas connue, on assemblait en l’église Saint-Vincent-Ferrier les éléments en marbre de Carrare du maître-autel qui figure toujours au mobilier de cet édifice. Mais si les paroissiens de la motte virent enfin la récompense de leur patience et de leur ténacité, Robinot de la Lande, lui, dut pester contre une opération qui, en fin de compte se soldait par la perte sèche d’une grosse somme de deniers. Sources : Archives Nationales. Marine, fonds F2, Prises — F2 5 et F2 6.

(J. Darsel).

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