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VIE DE SAINT-AUBIN.

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Quand on passe à Rennes sur la place Sainte-Anne, illustrée par les prédications de saint Vincent Ferrier et les pieux exercices du P. Montfort ; quand on suit la rue d‘Antrain ou la rue Haute, et qu'on aperçoit s'élançant par-dessus les faîtes des maisons, dominant de haut tout le quartier, cette vaste et élégante construction aux toitures élancées, aux arcades légères, aux riches et précieuses rosaces, — mais hélas ! encore béante, déclose, inachevée, — on se demande naturellement quelle cause a fait jaillir du sol ce grand édifice, quelle idée, quelle nécessité religieuse en a déterminé l'entreprise, quels motifs doivent porter, pousser la ville de Rennes et ses habitants à tout faire pour mener à bien le plus tôt possible cette œuvre pieuse, tout à la fois chrétienne et essentiellement patriotique ?

C'est, à ces questions, Mesdames et Messieurs, que je voudrais essayer de répondre ; je voudrais essayer de vous présenter, de vous rappeler tous les motifs d'intérêt chrétien, breton et rennais, qui sollicitent tout votre zèle, tout votre concours, j'ose dire, le concours et le zèle de tous les chrétiens, en particulier de tous les Rennais, en faveur de ce monument.

Il est destiné, nul ne l'ignore, à remplacer la petite et modeste église de Saint-Aubin, humblement, cachée dans un coin de la place Sainte-Anne, et, qui actuellement est le centre de deux institutions, de deux manifestations du culte et du sentiment chrétien, dont une seule serait déjà bien à l’étroit dans ses vieilles murailles.

Depuis des siècles, en effet, cette vénérable église est une des paroisses — une des plus antiques paroisses — de la ville de Rennes, et ce qu'il ne faut pas omettre, ce qu'il faut au contraire noter, relever avec soin, c'est la seule paroisse de Rennes qui ait pour patron un de nos vieux saints de Bretagne — et non l’un des moindres, nous le verrons tout à l'heure — circonstance qui ne saurait être indifférente à notre ville, si essentiellement bretonne d'esprit et de cœur.

En outre, cette église est devenue le refuge du sanctuaire traditionnel, national, on peut le dire, de la piété rennaise envers la Très Sainte Vierge ; sanctuaire renfermé jadis dans le couvent des Dominicains dont les ruines touchent Saint-Aubin, mais qui ayant été chassé de là par les destructions révolutionnaires, n'a jusqu'ici trouvé d'asile que dans cette église.

Ce sanctuaire, c'est, celui que nos pères ont vénéré et que nous vénérons encore sous le nom de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Depuis plus de cinq siècles, c’est la grande dévotion populaire, urbaine, municipale de la ville de Rennes, le grand pèlerinage de tout le diocèse à la gloire de la Sainte Vierge. Mon but principal, Mesdames, Messieurs, c'est de vous en exposer l'histoire, de vous en dire les origines, les prérogatives et les splendeurs.

Mais ne pensez-vous pas comme moi qu’il y aurait ingratitude à oublier, à omettre complètement, en cette occurrence, la modeste église qui a recueilli avec tant de soin et tant de zèle le grand et lourd béritage du sanctuaire de Bonne-Nouvelle, qui l’a entouré de tant d'honneur, je veux dire la paroisse Saint-Aubin et son vieux et vénérable patron. Dans les cieux la Sainte Vierge sans aucun doute lui sourit, à ce bon patron, le remercie de l'abri qu'il donne à sa sainte image, de l'autel qu'il lui a consacré, et elle serait certainement choquée, la Vierge de Bonne-Nouvelle, si nous laissions totalement de côté le grand, le pieux, le charitable évêque dont elle accepte l’hospitalité.

Vous voudrez donc bien me permettre de commencer par vous dire quelques mots sur saint Aubin — d'autant plus que, peut-être suis-je dans l'erreur, mais je m'imagine que plus d’un ici, même parmi les paroissiens de son église, ne le connaît pas beaucoup — et cependant vous allez le voir, vous allez, je l'espère, en convenir bientôt c'est une très bonne connaissance à faire.

I.

Et d'abord. — cela je n'ai pas besoin de vous le dire, — saint Aubin est un grand saint : tous les saints sont grands par leurs vertus, leurs mérites, tous les saints sont grands dans le ciel ; s'ils n'étaient pas grands, ils ne seraient pas saints.

Mais saint Aubin est de plus un saint très grand, très illustre sur la terre, dont la renommée et le culte sont depuis des siècles, et de nos jours encore, répandus dans toute la France, particulièremeni dans le Nord et dans le Centre. De l'Océan à la frontière de l'Est, il n'y a pas de département où on ne trouve bon nombre d'églises ou de chapelles dédiées à saint Aubin. Il y a en France plus de cent paroisses qui portent son nom, plusieurs jusque dans le Midi, dans la Gironde, la Dordogne, le Gers.

Il est donc très illustre sur la terre. D'où vient cette illustration ? car tout a une cause. Nous la trouverons sans doute dans l'histoire de saint Aubin.

Il naquit, dans le pays de Vannes ; il était de race gallo-romaine ou plutôt gallo-armoricaine, comme l'indique son nom latin Albinus, traduit par Aubin en français, et qui est un diminutif d'Albus (blanc), en sorte que les noms latins Albus, Albinus seraient exactement rendus en français par Blanc et Blanchet. Le lieu précis de sa naissance n'est pas connu, mais on est mieux fixé sur l'année. Cette année est bien loin de nous, elle est passée depuis plus de quatorze siècles. Saint Aubin naquit, vers l'an 470. A cette époque Vannes avait un évêque, mais depuis peu de temps ; les chrétiens étaient, encore rares en ce pays, les institutions religieuses peu développées, et les parents du jeune Albinus (Aubin), jaloux de lui assurer le bienfait d’une éducation fortement chrétienne et d'une bonne instruction littéraire, l'envoyèrent fort jeune dans un célèbre monastère du diocèse d'Angers, situé à quelque distance de cette ville, et qu'on appelait le monastère de Tincillac.

Outre l'instruction sacrée et profane qu'il puisa dans cette maison, Aubin y prit, le goût de la vie religieuse et s'y fit moine. Ses vertus monastiques — que je suis indigne de célébrer — l'en firent, nommer le chef, c'est-à-dire l'abbé, à l’âge de trente-cinq ans ; il gouverna pendant vingt-cinq ans sa communauté avec un plein succès et dans une telle paix et une telle humilité qu'on n'a gardé le souvenir d'aucun épisode de sa vie pendant cette longue période. Mais le renom de ses vertus était si répandu à Angers que l'évêque de cette ville étant mort, le peuple et le clergé élurent pour le remplacer Aubin, l'arrachèrent malgré lui à sa solitude et l'installèrent, par une élection unanime, sur le siège épiscopal (vers l'an 529-530).

A cette époque, le choix des évêques n'était pas aux mains des francs-maçons ; c’était le clergé et le peuple catholique qui les choisissaient ; aussi malgré les difficultés du temps qui comme nous allons le voir, étaient très grandes, presque tous les pasteurs se montraient à la hauteur de leur tâche, beaucoup même firent preuve d'un grand talent, d'un grand courage, d'un grand caractère.

II.

Lors de l'épiscopat de saint Aubin (529-550), le pays qui est aujourd'hui la France — qui alors s'appelait la Gaule — vivait sous la domination des rois franks de la dynastie mérovingienne ; elle était partagée entre les quatre fils de Clovis ; Angers se trouvait dans la part du roi de Paris, nommé Childebert.

Ces Franks, entrés en Gaule sur la fin du Vème siècle et qui, par suite de leur conversion au catholicisme, s'en étaient rendus maîtres sous Clovis, — ces Franks étaient encore, il faut le dire, de purs barbares germains, teutons, ou si vous voulez, allemands. Eh bien, les Allemands, hélas ! nous les connaissons, nous les avons vus à l'œuvre il y a quelque années ; et remarquez, ceux que nous avons vus à l'œuvre se disaient civilisés ; jugez un peu, quand ils n'étaient pas civilisés, ce qu'ils pouvaient être : la pure, la plus grossière barbarie !

Les Franks, au VIème siècle, au temps de saint Aubin, tout récemment sortis de leurs tanières germaniques, étaient presque aussi barbares que les Allemands d'alors. Depuis ce temps, au contact des Gaulois et des Gallo-Romains qui forment la plus grande part de la population actuelle de la France, et surtout sous l’action du christianisme, les Franks se sont peu à peu débarbouillés, c’est-à-dire dégermanisés ; ils se sont fondus, mêlés avec la généreuse race celtique et sont devenus, par ce mélange, des Francais.

Mais au VIème siècle, ce mélange était loin d'étre accompli. Chez les Franks commençaient à percer de temps à autre quelques bons instincts ; mais le plus souvent, même chez leurs rois, la barbarie l'emportait encore.

Une des passions les plus vives, les plus impérieuses de ces princes, était la passion de thésauriser. Pour remplir leurs coffres, ils ne regardaient guère aux moyens. En voici un, entre autres, qu'ils employaient fréquemment.

Il y avait encore en Gaule, au VIème siècle, des familles gallo-romaines possédant des biens considérables, chez lesquelles se rencontraient des jeunes filles élevées dans toutes les élégances de la civilisation ancienne, dans toutes les générosités morales du christianisme, douées de la grâce patricienne des vieilles races, et de plus fort riches héritières, — ce qui faisait leur malheur.

En effet, quand une jeune et belle héritière de ce genre fleurissait quelque part dans une province, toujours, ou presque toujours, à peu de distance se trouvait un jeune seigneur frank qui ambitionnait sa main, c'est-à-dire sa richesse et sa beauté, et qui venait les lui demander. Presque toujours aussi il était repoussé avec perte : outre l'incompatibilité naturelle entre les violents instincts de la barbarie et les délicatesses morales d'une éducation chrétienne et civilisée, ces jeunes barbares, malgré leurs torses superbes, n'étaient pas toujours fort appétissants : un auteur du temps les peint graissant leur chevelure d'un beurre rance, — c'était leur cosmétique favori — s'empiffrant de chair, d'ail et d'oignon, et exhalant par suite des parfums... qui n'étaient pas pour séduire les héritières.

Mais le prétendant évincé ne se tenait pas pour battu. Il allait trouver le roi, lui demandait la main de la jeune fille qu'il convoitait, promettant au prince, s'il l'obtenait, de verser au trésor une forte somme. Le roi envoyait alors à l'héritière l'ordre d'épouser son protégé ; si elle résistait, pour la réduire à capituler, elle et sa famille se voyaient, par ordre du roi, soumis à diverses vexations, dont la moindre était d'être constitués prisonniers dans leur propre, domicile, sous la garde d'une troupe de soldats royaux qui vivaient là à bouche que veux-tu, comme en pays conquis.

III.

Un fait de ce genre se passa au diocèse d'Angers sous l'épiscopat de saint Aubin. Une jeune fille dont le nom décèle l'origine gallo-romaine et semble même révéler la pureté de son cœur et l'élévation de son âme (elle s'appelait Ætheria, c'est-à-dire en français Éthérée), Æheria donc ayant repoussé la demande d'un favori du roi Childebert, refusé ensuite d'obéir à l'ordre du roi lui imposant, ce mariage, le roi envoya une troupe d’estafiers qui la retint prisonnière dans son propre domaine, dans sa villa de Dullacum, voisine d'Angers ; et pour comble d'ennuis, cette troupe avait pour chef celui-là même qui l'avait fatiguée de ses poursuites. Jugez des transes, des angoisses de la pauvre Ætheria, livrée ainsi sans défense aux griffes de son persécuteur. Nul secours à espérer du dehors, car elle était orpheline. Mais puisque dans chaque église, dans chaque diocèse, les chrétiens forment une famille, un troupeau sous la garde d'un pasteur, ce pasteur n'est-il pas, par sa charge, le père des orphelins, le défenseur naturel des opprimés ? Ætheria, ferme chrétienne, le pensait ainsi. Elle trouva moyen de faire connaître sa triste situation à saint Aubin et l'appela à son secours.

L'évêque n'hésita pas un instant : il n'était pas de ceux qui hésitent en face du devoir, si difficile qu'il puisse être à accomplir, surtout quand il s'agissait, comme ici, de défendre la faiblesse opprimée par l'injustice. Il se rendit aussitôt, à la villa de Dullacum ; mais s'il y était allé avec ses clercs, avec une suite quelconque, il eût été reconnu et soigneusement laissé à la porte. Il alla donc seul à tout hasard, et dans un costume qui ne pouvait le trahir. Il put pénétrer dans la villa et jusqu'auprès d’Ætheria, qui le reconnut, aussitôt ; lui d’ailleurs, une fois entré dans la place, bien loin de se cacher il se nomma, proclamant nettement sa volonté d'arracher à ses geôliers la victime de cette odieuse machination.

Alors l'auteur de cette trame, le prétendant évincé, menacé de voir échapper sa proie et de perdre tout le fruit de ses intrigues, accourt. A sa vue, Ætheria épouvantée s’atache, se cramponne à la robe de l'évêque. Elle avait lieu de se croire ainsi à l'abri de toute violence. Car à cette époque, tout comme les églises et les lieux saints, la personne des évêques était un asile, une protection contre la force brutale : sous peine de sacrilège, il était interdit de se porter à des voies de fait, sur ceux qui cherchaient un refuge près de cette personne sacrée.

Mais le poursuivant d’Ætheria, rouge de fureur, ne s’arrête point devant cet obstacle ; saisissant brutalement la jeune fille, il s'efforce de la détacher de la robe de l’évêque. Celui-ci cherchant à la retenir, l'agresseur fou de colère, ne connaissant plus rien, frappe l'évêque... Sous cet outrage, saint Aubin reste calme et, faisant un pas vers l’insolent, il se borne, pour toute vengeance, à lui envoyer en pleine figure son souffle épiscopal.

Sous ce souffle vengeur, le misérable tombe foudroyés, terrassé, anéanti. On le relève, on lui prodigue mille soins, mais en vain ; au bout de quelques heures, c'est fait : il était mort [Note : « Tunc illo (Albino) insufflante in ejus faciem, temerator sacerdotis, celeri morte mulctatus est. Hinc terrore urgente, reliqui reverentiam habuerunt pontificis. » (Vit. S. Albini auctore Fortunato, cap. XII)].

Après un tel coup on pense bien que la troupe royale chargée de garder Ætheria renonça à se mêler de ses affaires et la laissa parfaitement tranquille. Mais tout n’était pas réglé, car l'ordre royal était violé ; le roi vraisemblablement prendrait la chose de travers et pourrait recommencer sous une autre forme la persécution. Mais en ces sortes d'affaires (je l'ai dit) les rois mérovingiens ne voyaient guère au fond que l'intérêt de leur trésor : l'évêque s'étant engagé à y verser la somme que le prétendant d’Ætheria avait promise pour obtenir du roi la main de la jeune fille, celle-ci put désormais vivre en toute sécurité et toute liberté.

Si cette histoire était de nos jours mise en fait-divers, toute une bande de journalistes, j'en suis sûr, ne manqueraient pas de dire : — Dans la conduite de l'évêque, rien d'admirable ; il voulait tout simplement faire entrer Ætheria au couvent. — Eh bien, ces messieurs se tromperaient ; saint Aubin n'avait d'autre but en cette circonstance que de défendre, au profit de toutes ses ouailles, la sainteté, la liberté du mariage chrétien. Aussi laissa-t-il la pauvre Ætheria parfaitement libre de suivre le penchant de son cœur, et elle ne se fit faute, je pense, d’en profiter.

IV.

Pourtant cette affaire eut une suite. Childebert, le roi de Paris, était assez mécontent de ce qui s'était passé ; son ordre formel, le præceptum de l'autorité royale avait été méprisé, c'était d'un mauvais exemple, cela pouvait faire tort ultérieurement aux négociations de ce genre, aux profits que le trésor en voulait retirer. Le roi n’avait garde d'entrer en lutte avec un évêque dont le renom était si grand — et le souffle si puissant. Il tenait toutefois à lui adresser quelque réprimande. Il le manda à Paris.

Saint Aubin, quoique souffrant, s'y rendit et fit demander une audience au prince pour le lendemain. Chose étrange ! Childebert, sur le point de se trouver en face de l'évêque, se sentit embarrassé et voulut ajourner l'entrevue. Il fit dire à l'évêque que le lendemain il allait, à la chasse et le priait, d’attendre son retour. L'évêque répondit qu'il était malade, pressé de retourner dans son diocèse où il avait de graves affaires à régler : qu'il suppliait le roi de vouloir bien l'expédier le plus tôt possible. Le roi alors considérant l'état de santé du pontife, se décida à aller le trouver de suite et se fit amener son cheval. Saint Aubin logeait dans quelque maison religieuse des environs de Paris, la route était assez longue. Le roi poussa d'abord son cheval sur
la route qui menait, directement au logis de l’évêque d'Angers. Puis songeant, à l'entretien qu'il allait chercher, il ressentit d'avance l’embarras où il se trouverait, non pas seulement pour blâmer la conduite de l'évêque, mais surtout, pour justifier la sienne, à lui roi, en cette odieuse affaire. Il revient donc à l’idée d'esquiver l'entrevue, il fait, demi-tour à gauche pour rentrer à son palais ; mais dans cette direction son cheval, malgré toutes les excitations de la voix, du fouet et de l'éperon, refuse d'avancer et ne bouge non plus q’un terme : — Stupide animal ! dit le roi, donnez-m’en un autre.

Il saute sur un attire cheval qui s'élance allègrement dans la route du logis de saint Aubin ; mais le roi de nouveau tourne bride vers le palais. Le quadrupède aussitôt s’immobilise et semble (dit la Vie du saint) métamorphosé en cheval de bronze. Childebert comprend alors qu'il lui faut, coûte que coûte, subir cet entretien, et son coursier remis dans la bonne voie se rend en un temps de galop à la porte de l'évêque. Que se passa-t-il dans leur entrevue ? Les historiens trop discrets ne nous l’ont point dit, mais on peut être sûr que le plus gêné des deux interlocuteurs ne fut pas saint Aubin.

V.

Rentré dans sa ville épiscopale, il y continua ce rôle magnifique de défenseur du droit, de la justice et de protecteur des faibles.

Un jour, passant près de la principale porte de la ville d'Angers, il entend sortir d'une tour très voisine des cris, des gémissements lamentables, qui implorent sa pitié et son intervention. Cette tour était pleine de malheureux condamnés à mort. En ce temps les lois étaient dures, les juges souvent plus durs qu'elles ; on comptait pour peu de chose la vie des hommes, et l’on prodiguait la peine capitale pour des fautes relativement légères, surtout en matière de vol. Les efforts constants de l’Eglise et de la législation ecclésiastique tendaient au contraire à inculquer le respect de la vie humaine, à atténuer les peines disproportionnées et à adoucir les mœurs.

Saint Aubin, touché des plaintes de ces malheureux, alla trouver le juge, c'est-à-dire le comte d'Angers, et le supplia, non de mettre ces malheureux en liberté, mais de lui donner l'assurance qu'ils ne subiraient pas la peine de mort. Le comte refuse. L’évêque alors va se mettre à genoux devant la tour et, levant les mains au ciel, implore du Juge suprême la pitié qu'il n'avait pu obtenir du juge terrestre. Pendant qu'il prie, un énorme bloc de pierre carré, formant le linteau de la porte, se détache du mur et tombe avec fracas, enfonçant la porte elle-même. Aussitôt les pauvres condamnés, se sauvant, par la à toutes jambes, courent se réfugier dans la basilique de Saint-Maurille, d'où l'évêque ne les laissa sortir que quand il eut, pour leur vie une garantie sérieuse. Aussi ces malheureux (nous dit l'hagiographe) baisaient la trace de ses pas comme celle de leur sauveur.

VI.

Ce n'était pas seulement vis-à-vis des princes et des magistrats que saint Aubin défendait intrépidement la cause des faibles, la cause de l'humanité et celle de la justice. Au besoin, il n'était pas moins ferme champion du droit vis-à-vis de ses collègues de l'épiscopat, quand il croyait les voir incliner à des faiblesses ou des complaisances répréhensibles ; son biographe en rapporte un grand exemple.

La barbarie germanique, dont les Franks étaient encore très imparfaitement débarrassés, se manifestait avec une licence particulière dans les questions relatives au mariage. Nous avons vu plus haut, par l’histoire d'Ætheria, à quelles violences ils pouvaient se porter en cette matière. Sur un autre point également très important — l’interdiction des unions entre proches parents et alliés — ils respectaient aussi fort peu les lois de l'Eglise. On sait combien ce point est important, pour assurer la pureté, la vigueur des races, et, aussi pour empêcher dans les familles le désordre des mœurs. L’Eglise était d'autant plus sévère sur ce point, au VIème siècle, que la barbarie germanique se jouait, en quelque sorte, de ces prohibitions.

Saint Aubin, profondément convaincu de l'importance et de la nécessité de cette discipline, s'employa fort activement à la maintenir. Son biographe rapporte qu’il travaillait activement à défendre cette cause dans les conciles de la Gaule. En effet, dans le 3ème concile d'Orléans, entre autres (tenu en 538) et auquel il assista, les prohibitions contre les « noces incestueuses » sont renouvelées, confirmées et développées avec un soin, une vigueur particulière. Ces prohibitions s’étendaient loin , elles interdisaient les unions entre beau-fils et belle-mère, beau-père et belle-fille, beau-frère el belle-sœur, entre le neveu et la veuve d'un oncle, entre cousins germains el cousins issus de germains. Dans son diocèse, saint Aubin maintenait, rigoureusement ces prescriptions et frappait, impitoyablement, des censures ecclésiastiques, sans acception de personnes, quiconque les enfreignait.

Une fois, entre autres, il avait excommunié pour ce motif un très gros seigneur du pays angevin, dont les historiens par trop discrets ne nous ont pas dit le nom. Cet important, personnage alla se plaindre aux évêques du voisinage et fit si bien par ses menées, par son crédit, qu'il obtint un nouvel examen de la cause dans l'assemblée des évêques de la province de Tours. Le VIème siècle était déjà avancé, les Franks envahissaient peu à peu les sièges épiscopaux et, sur ce point surtout, la discipline commençait à fléchir. Dans l’assemblée des évêques comprovinciaux, malgré la résistance de saint Aubin, l'excommunication portée par lui contre ce gros personnage fut levée. Et les prélats, jaloux de s'attirer la faveur de celui qu'ils réhabilitaient, poussèrent, la faiblesse, la coupable complaisance jusqu'à vouloir lui envoyer ce qu'on appelait à cette époque des eulogies. C'était de menus objets, la plupart du temps petits pains ou des gâteaux de fine farine, que l’on bénissait et que l'on envoyait en présent, symbole de charité, d'union spirituelle et d'amitié, à ceux qu'on en jugeait dignes. Saint Aubin — inutile de le dire — s'opposa énergiquement à l'envoi d'eulogies qu'on voulait, faire à ce seigneur coupable de « noces incestueuses ». La décision de la majorité fut encore contre lui, et bien plus, ces eulogies devant être expédiées à l'important personnage au nom de tous les évêques de la province, chacun d’eux devait contribuer à les bénir en traçant sur elles le signe de la croix. Saint Aubin y fut obligé comme les autres, mais en faisant cette bénédiction il protesta hautement encore une fois et dit à ses collègues : — Vous me forcez à tracer le signe de la croix sur ces eulogies. Eh bien, puisque vous abandonnez la cause de Dieu, c'est, lui que j’interpelle : il est assez puissant pour la défendre !

Les eulogies furent, donc envoyées. Mais avant que ce gros seigneur eût pu y goûter — il fut, frappé de mort subite.

En même temps saint Aubin, qui ne pouvait supporter cette défaite de la loi chrétienne procurée par la mollesse et la timidité de ses collègues, s'en allait à l'autre bout de la Gaule avec l'évêque de Chartres consulter sur ce point saint Césaire, évêque d'Arles, docteur et père de l'Eglise, l’une des lumières du monde chrétien dont la decision entièrement conforme à celle de saint Aubin, obligea les autres prélats de la province de Tours à réformer leur pratique et à maintenir dans toute leur vigueur, sur la matière du mariage, les décrets des conciles.

VII.

Il nous reste à parler des relations de saint Aubin avec la Bretagne, spécialement avec la ville de Rennes.

L'évêque d'Angers, ayant toujours conservé dans le pays de Vannes le vaste patrimoine que lui avait transmis sa famille, était obligé d'y aller assez fréquemment ; il avait là de nombreux serviteurs, de nombreux clients. On raconte qu'un de ces derniers, un jeune homme qui s'était voué au service de Dieu, étant venu à mourir dans la ville de Vannes, saint Aubin, qui l'aimait beaucoup, fit rapporter le corps dans son domaine, dans sa villa héréditaire, et tint à présider lui-même la cérémonie funèbre.

Ces fréquents voyages d'Aubin au pays de Vannes le mirent en rapport avec un saint de pure race bretonnne, grand voyageur, qui avait aussi plus d'une fois visité le Vannetais, saint Tudual, abbé-évêque de Tréguer. Un jour, ce bon évêque de Tréguer aux façons un peu rustiques, vêtu du sayon de peau de chèvre cher aux moines bretons, arriva à Angers et vint demander l'hospitalité à Aubin. Il était assez embarrassé : le roi Childebert l'avait mandé à Paris pour affaires ecclésiastiques ; or, saint Tudual savait bien le latin, la langue de l'Eglise, et il savait bien aussi le breton, sa langue maternelle, celle de ses compatriotes. Mais au palais de Childebert on ne parlait ni l'une ni l'autre : on parlait un dialecte tudesque, et aussi un certain latin rustique qui était le commencement de notre français. Le pauvre Breton Tudual craignait donc de ne pouvoir s'y faire comprendre, et il pria saint Aubin de vouloir bien l'accompagner pour être son interprète. Celui-ci s'y prêta volontiers, et non seulement il se fit un plaisir de servir de truchement au bon évêque bretonnant, dont il vénérait la vertu, mais il mit à son service son grand crédit auprès du roi Childebert, en sorte que les affaires de Tudual furent promptement réglées, et les deux évêques revinrent en Bretagne enchantés l'un de l'autre.

VIII.

Mais c'est surtout avec le grand et illustre évêque de Rennes, saint Melaine, que les relations de saint Aubin furent nombreuses et fréquentes. Il n'y a point à s'en étonner. Ils étaient l'un et l'autre du diocèse de Vannes, et l'un et l'autre sans doute concertaient leurs efforts pour extirper de ce pays le paganisme, qui au commencement du VIème siècle y avait encore de nombreux adeptes. Puis le voisinage de Rennes et d'Angers dont les diocèses étaient limitrophes, dut multiplier entre eux les relations. Le biographie de saint Melaine nous a conservé le souvenir de plusieurs faits curieux qui s'y rattachent et nous en font connaître la nature.
Un jour — ce devait être dans les premiers temps de l'épiscopat de saint Aubin (vers 529 ou 530), — plusieurs évêques se trouvaient rassemblés avec lui à Angers, savoir Lauto (Saint Lô), évêque de Coutances, Victor ou Victorius, évêque du Mans, et Melanius (saint Melaine), évêque de Rennes, qui déjà fort avancé en âge avait amené avec lui pour l’assister un prêtre de son diocèse d'une grande vertu, appelé Marsus. Ces évêques se trouvant à Angers le premier jour du Carême, déférèrent à saint Melaine l'honneur de célébrer, ce jour-là, la messe solennelle. La cérémonie eut lieu dans l'église de la Vierge que l'on appelle aujourd'hui Notre-Dame-du-Roncerai, et après la messe le célébrant, distribua aux assistants, entre autres à saint Aubin, à Lauto, à Victorius, à Marsus, ces patits gâteaux appelés eulogies, qui étaient, je l'ai déjà dit, un symbole de charité et d'union chrétienne. En l'honneur des vertus signifiées par ce symbole, tous sans nul scrupule consommèrent les eulogies, sauf toutefois le prêtre Marsus qui, craignant de manquer à la loi du jeûne quadragésimal, cacha la sienne dans son giron et ne la mangea pas.

Peu de temps après l'office, les évêques s'étant réciproquement donné le baiser de paix, se séparèrent et prirent chacun le chemin de leur diocèse. Saint Melaine et son fidèle Marsus enfilèrent la voie romaine qui menait de Juliomagus, ou Angers, à Rennes en passant par Sipia (Visseiche). Cette voie entrait dans la ville de Rennes d'alors vers le point où se trouve aujourd'hui le pont de Berlin : là on traversait la Vilaine en bac, et c’est sur ce passage que l’on trouva dans le fond de la rivière, il y a cinquante ans (1840-1845) environ 30,000 monnaies romaines, jetées là par suite de l'usage où étaient les païens (Gaulois et Gallo-Romains) de faire une offrande au fleuve pour avoir une traversée favorable.

Mais longtemps avant, d’être arrivé sur les bords de la Vilaine, le pauvre Marsus sentit sa consciece troublée d’abord, puis bourrelée, puis torturée, au point qu'il lui semblait, presque sentir autor de son cors les étreintes d'un serpent, qui lui aurait, rongé les entrailles. Il était pris en effet d'un grand remords en considérant que par orgueil, au mépris de l'exemple que lui donnaient les évêques, il avait préféré la gloire d'observer strictement le jeûne à la vertu de charité qu'il aurait pratiquée en consommant lui aussi son eulogie. Bientôt il n'y tint plus, et se jetant aux pieds de saint Melaine au milieu de la route, il lui déclara sa faute et implora son pardon. Saint Melaine lui dit : — Retourne à Angers, va trouver Albinus (saint Aubin), c'est chez lui que la faute a été commise, c'est lui qui t'en obtiendra le pardon.

Marsus s'en va à Angers, saint Aubin écoute sa requête et lui répond : — Je vais prier pour toi assurément, mais si tu veux avoir ton pardon, va trouver l'évêque du Mans, c’est par ses prières que tu l'auras.

Au Mans, l'évêque Victorius lui dit : — Ce que tu as de mieux à faire, c'est de retourner à saint Melaine. Sans son intercession, tu ne seras point débarrassé de ta faute ni de tes remords.

Marsus donc revient à Rennes, mais saint Melaine n'y était pas. Il était dans sa maison de Plaz ou Placium, sur la Vilaine, en la paroisse de Brain (non loin de Redon). Là était son domaine patrimonial et la villa de sa famille, qu'il avait transformée en monastère. Marsus va le chercher en ce lieu. Le saint passe la nuit en veille, en pleurs, en prières pour le pauvre Marsus ; le lendemain il lui donne sa bénédiction et le renvoie absous de sa faute, et surtout très persuadé qu'à l'observance du jeûne il convient toujours de préférer l'esprit et l'exercice de la charité [Note : Marsus, malgré cette faute qui lui paraissait si lourde, devint aussi un saint ; il est honoré dans le diocèse de Rennes, particulièrement dans la paroisse de Bais dont il était originaire, sous le nom de saint Mars].

Mais voici une circonstance assez curieuse. Le premier auteur qui raconta cette histoire de Marsus dit, par forme de métaphore ou de comparaison quo son remords était violent au point de l'étreindre « comme un serpent qui lui aurait mordu le cœur ». Le second auteur fit disparaître la métaphore, la figure de rhétorique, et garda le serpent à l'état d'être réel : en sorte que dans la légende actuelle de saint Melaine, le pauvre Marsus

1. Marsus, malgré cette faute qui lui paraissait si lourde, devint aussi un saint ; il est honoré dans le diocèse de Rennes, particulièrement dans la paroisse de Bais dont ii était, originaire, sous le nom de saint Mars s'en va d'Angers au Mans, du Mans à Rennes et de Rennes à Plaz, traînant son serpent autour du corps : sans même qu’on ait été arrêté par la cruauté prêtée à ces trois évêques qui lui imposent, un pareil voyage avec un tel compagnon sous sa tunique.

IX.

Cette histoire prouve les relations d'amitié qui existaient entre saint Melaine et saint Aubin. On en eut bientôt, une nouvelle preuve.

Un ou deux ans plus tard, saint Melaine mourut dans son monastère de Plaz. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à Angers se retrouvèrent autour de son corps à Plaz, entre autres, les évêques Aubin, Victorius, Lanto et le prêtre Marsus. Dans la barque où ils entrèrent, on déposa le corps du pieux pontife ; d'autres barques suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres, chargées des moines de Plaz chantant des psaumes et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre au Sud de la ville de ce temps, sur la rive droite de la Vilaine, vers le point où est aujourd'hui l'escalier du Cartage. Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine avec sa base et ses neuf assises de briques qui avaient valu à Rennes le nom de Ville-Rouge.

Là, contre cette muraille, se dressait une tour, et dans cette tour étaient renfermés douze voleurs condamnés à la peine capitale. Ces malheureux entendant le bruit des chants et de la procession funèbre, adressèrent à saint Melaine une ardente prière pour être délivrés par lui. Saint Aubin sans doute s'unit, à saint Melaine pour aider au succès de cette supplique, qui réussit, en effet tout aussi bien que celle émanée de lui à Angers dans une circonstance fort analogue. Le mur de la tour se frangea du haut en bas, par cette issue les voleurs sautèrent vivement et vinrent se joindre au cortège funèbre de leur libérateur. La procession, contournant, l'enceinte murale de la ville, se rendit au cimetière public situé alors dans le terrain occupé aujourd'hui par le carré du Guesclin, la place Saint-Melaine, le jardin de la Préfecture. Le corps du grand évêque fut inhumé au lieu où se dresse actuellement l'église abbatiale qui portait jadis son nom, terrain où il n'existait alors aucun édifice.

Saint Aubin présidait cette cérémonie.

X.

Sans doute ce fut, soi amitié pour saint Melaine qui inspira aux habitants de Rennes l'idée de prendre saint Aubin pour patron d'une des plus anciennes paroisses de la ville, et ce jour-là ils furent vraiment bien inspirés. Car vous pouvez en juger, Mesdarnes et Messieurs, sur la rapide esquisse que je viens de vous présenter : si saint Aubin par ses vertus ascétiques et sacerdotales était un grand saint, c'était aussi un grand caractère. C'était, un évêque, un vrai évêque, ce qu'il y a de plus grand dans l'Eglise et presque dans le monde, car cela veut dire : une intelligence haute et ferme, un cœur généreux et intrépide, une âme uniquement vouée à la défense du peuple chrétien, de la loi chrétienne, de la vérité et de la justice, et qui pour ces grandes causes combat, s'il le faut, sans relâche, sans faiblesse, sans s'inquiéter des menaces, des tristes défaillances qui l'entourent, toujours inflexible, inébranlable dans sa résistance au mal, au mensonge, à l’injustice.

Ce sont des évêques de cette trempe qu'il faut pour défendre le peuple chrétien, aussi bien contre les atteintes brutales de la barbarie que contre les persécutions savantes, perfides, hypocrites, qui s'efforcent d'intimider les faibles et de tromper les simples, mais qui échouent à plat contre l'énergie et la droite intelligence des pasteurs dignes de ce nom.

Au reste, entre les récompenses dont il a plu à Dieu de couronner les vertus de saint Aubin, nous pouvons compter le glorieux privilège qui lui a été donné de recueillir dans son église l'antique et glorieuse image de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, c'est-à-dire le sanctuaire rennais de la Vierge par excellence.

(M Arthur de la Borderie).

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