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L'ABBAYE
BENEDICTINE DE SAINTE-CROIX |
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La fondation.
Faut-il absolument rattacher l'origine de Sainte-Croix au souvenir du monastère primitif implanté à Anaurot par S. Gunthiern, bien avant les invasions normandes, qui n'en laissèrent aucune trace ? Nous savons de façon très précise qu'Alain Canhiart, comte de Cornouaille, demanda en 1029, à Catwallon, abbé de Saint-Sauveur de Redon, de détacher un essaim monastique pour la fondation, au confluent de l'Isole et de l'Ellé, d'une maison bénédictine. GURLOÈS, le prieur de Redon, fut envoyé à Quimperlé comme premier supérieur. [Note : Pour la rédaction de ces pages nous avons utilisé surtout l'Histoire de Sainte-Croix, par Dom Placide Le Duc, qui la mène jusqu'à l'année 1682, ainsi que les Notices sur l'abbaye de Audran et d'Aymard de Blois].
Alain Canhiart ménagea à son abbaye un beau temporel. Outre Anaurot, il lui attribua Belle-Ile, récupérée sur les biens de sa famille indûment saisis par le duc de Bretagne. A la suite de sa victoire sur le duc Alain III, dans la forêt de Nevet, il ajouta, deux ans plus tard, le beau prieuré de Locronan. Comme il convient, nombre de seigneurs imitèrent leur suzerain et l'abbaye naissante s'enrichit de l'Ile de Groix et du prieuré de Saint-Michel-des-Montagnes, non loin de l'actuel Lorient ; enfin Judith, l'épouse du fondateur, fit don de Doëlan avec son port qui pouvait contenir vingt-cinq vaisseaux.
Gurloës présidait à toutes ces largesses princières. Il avait reçu la bénédiction abbatiale des mains de l'évêque de Quimper Orscand, le propre frère d'Alain Canhiart ; le prélat, pour sa part, concéda à l'abbaye le droit épiscopal sur les églises et paroisses qu'elle possédait déjà, y compris à Belle-Ile, ou qu'elle pourrait recevoir à l'avenir dans son diocèse, privilège inusité que les moines conservèrent plus de deux cents ans.
Saint Gurloës mourut en 1057 ; son corps repose dans le cadre impressionnant de la crypte de Sainte-Croix. Alain décéda à son tour peu après, mais la mort des fondateurs n'interrompit pas les libéralités des grands, d'autant plus qu'en 1066, et pour quarante ans, le siège abbatial fut occupé par BENOIT, de la famille d'Alain Canhiart. Ce profès de Landévennec, consacré en 1081 évêque de Nantes, acheva d'asseoir solidement la puissance de son abbaye. Tandis qu'un seigneur étendait le domaine de Sainte-Croix jusqu'à Guiscriff, Berthe, douairière de Bretagne, veuve du duc Alain III, installa un prieuré à Notre-Dame de Nantes. En 1069, le fils du fondateur, Hoël, qui lui avait succédé en prenant le titre de duc de Bretagne, constituait le prieuré de Logamand en la Forêt-Fouesnant, puis ceux de Lotivy à Quiberon et de Landugen au pays de Callac. Il mourut en 1084, après avoir obtenu du pape saint Grégoire VII, une bulle confirmant toutes les possessions de Sainte-Croix et très particulièrement Belle-Ile.
Hoël eut pour successeur Alain Le Roux, dit Fergent, un des compagnons de Guillaume le Conquérant. Est-ce à lui qu'il faudrait faire remonter ces dotations en Angleterre, dont seul l'historien d'Argentré fait mention ?
Le nouveau duc arrondit notablement le domaine de l'Abbaye en lui donnant des terres et droits féodaux en Moëlan, Elliant, Fouesnant, Plouray ainsi que le monastère de Saint-Cado-de-l'Isle sur la rivière d'Etel. Tanguy, vicomte du Poher, attribua aux moines pour le salut de son âme et des siens le prieuré de Saint-Gille-de-Pont-Briant, en Guiscriff.
Grâce à l'intervention de l'abbé Benoît, la bulle de saint Grégoire VII fut confirmée par Urbain II en 1088, et c'est lui encore qui fit échouer auprès de la Curie romaine, la revendication de l'Evêque de Nantes sur Belle-Ile, décidément bien tentante avec ses cinq prieurés et paroisses, ses ressources variées et sa position stratégique qui en faisaient une petite principauté.
C'est, on le sait, sous l'abbatiat de Benoît que furent découverts, dans l'île de Groix, les précieux restes, enfouis lors des invasions normandes, des saints Guénaël, Idunet, Symphorien, Ténénan et cette major pars capitis de Saint Guénolé qui a fait si heureusement retour à Landévennec.
Benoît, démissionna en 1114, un an avant sa mort, tant de son évêché que de son abbaye, où il s'était fait suppléer depuis qu'il avait dû accepter le fardeau épiscopal.

La période féodale.
On peut dire qu'en ce début du XIIème siècle le domaine de Sainte-Croix était constitué à peu près entièrement, avec ses possessions lointaines et surtout son fief abbatial ayant juridication entière, non seulement sur St-Colomban et St-Michel en ville, mais sur nombre de paroisses alentour. Les agrandissements assez modestes qu'il recevra dans la suite des temps, par exemple, au XIIIème siècle, le prieuré de Lannénec [Note : On ne sait où situer exactement le prieuré de Ste Anne de Hirben. Peut-être à Priziac où suivant une charte de l'abbé Even il avait des terres (1191)], ne feront que reconnaître les services des moines, qui, en Cornouaille, comme un peu partout les autres abbayes bretonnes, assuraient la relève d'un clergé diocésain déficient. Les libéralités se feront plus rares, à la mesure de la ferveur des religieux ; et, en fin de compte, cette inféodation aux puissances séculières causera, au temporel comme au spirituel, la ruine du monastère. Nous insisterons sur ce trait caractéristique de la destinée de Sainte-Croix.
Il n'est pas opportun de résumer le procès avec Hervé, abbé de Redon, au sujet de Belle-Ile dont les dix-sept pièces occupent plusieurs colonnes des preuves de la monumentale Histoire de Bretagne de Dom Morice [Note : Dom Morice de Beaubois est une des illustrations de Quimperlé, où il naquit en 1692. Il mourut en 1750, dans le célèbre monastère des Blancs-Manteaux à Paris]. Il dura de 1114 à 1119 et mit en mouvement jusqu'aux plus hautes juridictions ecclésiastiques et civiles. L'abbé Hervé faisait remonter ses prétentions à une ancienne donation, viciée dès l'origine, de Geoffroy Ier, et s'appuyait, fort utilement, sur l'amitié du duc Alain Fergent qui, en 1111, s'était retiré dans le monastère des bords de la Vilaine. GURHAND, abbé de Quimperlé, soutint le choc, avec l'aide de Robert, le nouvel Evêque de Quimper, ancien prieur de Locronan, et surtout de Gérard, Evêque d'Angoulême, Légat du Pape pour le règlement de cette épineuse affaire. Le tenace Hervé résista aux injonctions de Callixte II de Pascal II, ne tint aucun compte des décisions comminatoires des conciles d'Angoulême et de Reims, si bien que le légat fut dans l'obligation de jeter l'interdit sur son abbaye tandis que l'Evêque de Quimper, par son ordre, en faisait autant pour les possessions en Cornouaille du duc Cona Conan, malencontreusement embarqué dans cette galère aux côtés de l'abbé de Redon. Le bon droit fini par triompher. Sainte-Croix fut confirmée solennellement dans la possession de Belle-Ile, et d'ailleurs en 1172, une transaction vida le différend ; les religieux de Redon abandonnèrent définitivement leurs prétentions, en échange du prieuré de Notre-Dame de Nantes, ce qui n'en constituait pas moins une première atteinte à l'intégrité du patrimoine monastique de Quimperlé.
Désormais les deux abbayes vécurent en parfaite amitié : en 1384, l'abbé GUILLAUME DE TREBIQUET sera transféré de Quimperlé à Redon [Note : Pour une fois, nous ne suivrons pas Dom Placide Le Duc, qui ne compte pas cet abbé sur sa liste, son opinion est infirmée par l'autorité de Dom Morice qui se réfère à une charte de la Chronique de Nantes], et, cent ans plus tard SÉBASTIEN DU POU, religieux de Redon, gouvernera Sainte-Croix.
Au XIIème siècle le rayonnement spirituel de l'abbaye est à son apogée. Elle compte des religieux de réelle valeur, tel Gurheden, mort en 1128, à qui on doit la rédaction du Cartulaire, œuvre capitale. Dom Placide Le Duc, qui loue sans réserve le latin de son lointain devancier, souligne assez méchamment : Il eust été à souhaiter qu'il eut seulement fait l'affaire d'écrivain en copiant les titres, sans vouloir faire l'historien. Dans le même temps Sainte-Croix fournit deux abbés à Landévennec, elle en donnera un troisième au siècle suivant.
Cette place forte de Quimperlé - au surplus marché opulent - solidement campée sur les limites des diocèses de Cornouaille et de Vannes, nœud de communications qui jouera un rôle important, en liaison avec Hennebont et Auray, lors des guerres de Succession et de la ligue, attirait beaucoup trop l'attention des ducs de Bretagne de leur château voisin de Carnoët. Jean Le Roux, en 1238, sous l'abbé RIWALLON II, entreprit de vérifier les titres de possession de l'abbaye, et bientôt, sous le couvert d'un acte d'association, fit concéder la moitié des droits sur les moulins, les fours et les halles de Quimperlé, tout en ôtant à l'abbé, au profit de la juridiction royale, la plus grande partie de ses privilèges judiciaires qui le constituait seigneur souverain sur la ville.
Le recours au Saint-Siège, dont Sainte-Croix relève directement, est parfois inopérant. En 1250, Innocent IV entérine l'attribution à l'Evêque de Quimper des droits épiscopaux de l'abbaye, dont les paroisses, exception faite pour celles de Belle-Ile, rentrent ainsi dans le rang au point de vue juridiction ecclésiastique.
Faut-il dire que l'autorité séculière était d'autant plus osée dans ses empiètements que le prestige de l'abbé auprès de ses sujets, était lui-même fort compromis ? Sous GUILLAUME DE VILLEBLANCHE (mort en 1483), ce sont les commissaires du duc qui ont arbitré le conflit entre le supérieur et la coterie menée par le frère Olivier de Bouteville contre les prescriptions de la règle touchant la mortification, la pauvreté et la clôture. C'est la décadence qui s'amorce, et, comme souvent, elle vient de l'intérieur de la communauté.
Cependant plusieurs abbés s'imposèrent, par leur parfaite dignité de vie, à l'estime de leurs moines et au respect de la puissance séculière. Voici HENRI DE LESPERVEZ (mort en 1453), illustration d'une famille qui a donné deux évêques à Quimper. On doit à sa munificence la chaire abbatiale, les stalles et le grand autel de Saintes-Croix, ainsi que la reconstruction de la gracieuse chapelle de Notre-Dame de l'Assomption, actuellement église paroissiale.
Mais l'abbé qui se signala le plus dans son administration, fut aussi le dernier des abbés réguliers : DANIEL DE ST-ALOUARN, le successeur de cet autre religieux éminent, PIERRE DE KERGUS, profès de Landévennec, conseiller de la chancellerie de Bretagne. L'abbé Daniel continue l'œuvre d'Henri de Lespervez en posant les voûtes du chœur et des bas-côtés de Notre-Dame : il enrichit Sainte-Croix du magnifique rétable en pierre de Tallebourg, daté de 1541, que d'aucuns ne craignent pas de mettre en parallèle avec les sculptures du chœur de Chartres. Enfin il réalisa plusieurs acquêts, au profit du monastère, à St-Thurien et à Bannalec, que son triste successeur, inaugurant les désordres de la commende, se chargera de dissiper.
Dom Placide Le Duc, dans une épitaphe qui est celle de tout un passé de libre administration monastique, conclut : « Pendant trente deux ans, cet abbé a gouverné l'abbaye. Comme il en usait bien pour l'honneur de son monastère, Dieu voulut le conserver longtemps dans une saison que l'on aboyait après la mort des réguliers pour envahir leur crosse... Nostre maison a l'avantage d'avoir esté prise des dernières... nous avons poussé nostre régularité jusqu'en 1553, plus heureux que Redon qui supporta l'abbé Guillaume Guéguen, favori du duc François II, plus de 60 ans auparavant ».
La décadence.
La Commende.
Pour Sainte-Croix le déclin commence, brutal et sans rémission sauf la courte reprise des Mauristes, avec la commende, qui privait les moines du libre choix de leurs abbés.
Le premier commendataire est ODET DE COLIGNY, cardinal de Châtillon, archevêque de Toulouse, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, de Fleury, de Ferrières et du Vaux-Cernay. Il sera privé, en 1569, de tous ces bénéfices par un arrêt du parlement, enregistrant sa double apostasie. « Pour prendre une grande idée de la commende, nous commençons par un évesque cardinal marié et par un abbé commendataire apostat de la foy catholique... Il pilla la chasse de saint Benoît à Fleury (en 1569) la dépouillant de son argent et pierreries ». Il avait commencé par liquider prestement les acquêts de son prédécesseur de Sainte-Croix, plus une maison à Quimperlé, dès 1554.
D'ailleurs « en 1563 le roy (Charles IX) ayant donné lettres pour aliéner partie du temporel des abbayes, la nostre en souffrit sa bonne part » ; il fallut céder la moitié des grands moulins de Quimperlé, et, en 1565, entr'autres choses, des villages à Clohars. L'élan est donné. Sous l'abbé LOUIS DE VALLORY, il faut vendre le « village paroissial » de Kernével et un autre au même lieu, pour acquitter la taxe sur les bénéfices ecclésiastiques de Cornouaille. Nouvelle saignée en 1577 : c'est le tour de trois villages à Tréballay en Bannalec.
Mais voici une bien autre affaire : la perte définitive de Belle-Ile. Déjà, en 1549, François Ier, Roi de France et Duc de Bretagne, avait nommé directement un gouverneur, Robert d'Avaugour, chargé de construire un fort. A la suite d'un pillage par les Anglais, sous la conduite du duc de Montgomery, le comte de Retz, Albert de Gondi, se fit attribuer, par le roi, Belle-Ile, bientôt érigée en marquisat. Les moines doivent s'incliner devant la raison d'Etat. « Il est vrai, remarque avec philosophie notre historien, que ce revenu a toujours été fort casuel aux moines et qu'on a eu bien de la peine à se faire payer... surtout au temps de la Ligue » [Note : Anomalie canonique ; le droit épiscopal demeurera aux mains du seigneur laïc avant de passer à l'Evêque de Vannes, comme le plus voisin]. Ils reçurent en échange les Seigneuries de Callac et de Houzillé.
La juridiction de Callac s'étendait de Botmel, Carnoët, Kergrist-Moëllou et Maël-Pestivien en Cornouaille jusqu'à Plougonver et Loguivy-Plougras dans le Tréguier. Au XVIIIème siècle elle rapporta à l'abbaye 2 400 livres. La seigneurie de Houzillé était située en Vergeal, près de Vitré ; avec ses six métairies et droits divers, elle était affermée 2 800 livres en 1715 : le revenu le plus solide de Sainte-Croix en cette fin de régime.
D'après Dom Le Duc, avant la fin du XVIIème siècle, presque tous les prieurés sont « passés en main séculière ».
Dom Placide ne décolère pas après les Révérends Pères Jésuites qui ont réussi à mettre la main, au profit de leur Collège de Quimper, sur le prieuré de Logamand, avec sa juridiction annexe de St-Laurent en Ergué-Armel. Ils auraient saisi de même des rentes sur les convenants de l'abbaye, en 1668, sans l'intervention de l'abbé Paul de Gondi. L'excellent moine les renvoie à la malédiction formulée par le duc Hoël, dans sa donation de 1069, contre tout spoliateur : « Que son partage soit avec le traistre Judas, et Achipotel le déloyal, et avec Dathan et Abiron que la terre engloutit tous vifs ! » Mais, ne lui en déplaise, nous serons bien de l'avis des « habitants de Quimper qui ont sans doute raison de fonder un collège aux dépens d'une abbaye qui n'en tire point de profit ».
Sainte-Croix était d'ailleurs bien déchue ; elle qui, en 1476, au temps où on pratiquait fidèlement l'office de nuit et de jour, comptait 21 religieux, n'en a plus, en 1570, après la déposition d'ODET DE COLIGNY, que trois, aidés de trois prêtres séculiers gagés pour l'office divin. Au XVIIème siècle, la situation va en empirant : les chapelles sont à l'abandon, celle de St-Gunthiern sert de crèche, un jeu de boules est installé, à l'usage des bons bourgeois, dans la grande salle de la communauté et la pratique de la pauvreté, de la mortification sont à l'avenant. Il est grand temps d'essayer un redressement.
La réaction des Mauristes.
La puissante famille de Gondi, déjà nantie du marquisat de Belle-Ile, s'était de plus assurée de l'abbaye elle-même comme fief héréditaire. HENRI DE GONDI, cardinal de Retz, le dernier Evêque de Paris, était mort en 1622 à Béziers, loin de l'abbaye qu'il tenait en commende, si bien que ses moines, quelques mois plus tard, le croyaient simplement absens in remotis : « leur abbé était encore plus loin qu'ils ne pensaient, et si absent qu'il ne devoit jamais leur revenir ». Son neveu PAUL DE GONDI, plus connu sous le nom de cardinal de Retz, lui succéda tant à Paris qu'à Quimperlé. Le célèbre cardinal, abbé au surplus de Buzay et de Saint-Denis, eut le mérite de favoriser la réforme monastique à ses propres dépens. Le chambrier, ou économe, de l'abbaye, le frère Pierre Rouxel, soutenu par la Mère Claude des Anges de Kerouartz, première Supérieure des Ursulines de Quimperlé, décida l'abbé à traiter avec Dom Bernard Audebert, supérieur général de la vertueuse Congrégation de Saint-Maur (1665).
Il faut admirer avec quelle charité les nouveaux religieux traitèrent les trois derniers anciens « qui ne pourront être contraints d'entrer dans la réforme, ny mener une vie plus étroite que celle qu'ils ont professée... restant sous l'obéissance de leur supérieur particulier ». Ils sont dispensés de l'office de nuit, de l'abstinence perpétuelle (plus stricte qu'au XVème siècle) ; ils gardent leurs chambres personnelles au lieu du dortoir commun, reçoivent une petite pension, etc... Mais la clôture reprend tous ses droits, à la grande édification des bons chrétiens.
On remet en état la sacristie singulièrement appauvrie, le dortoir délabré, jusqu'aux reliques abandonnées au fond d'un coffre. Le prestige de l'abbaye reprend en proportion de la ferveur des nouveaux moines, les processions générales pour les fêtes de Saint Grégoire, des Rameaux, de la Fête-Dieu, de l'Assomption, du Jubilé attirent à nouveau les grandes foules et, dans son rapport dressé six mois après son arrivée, le frère Joseph Fouqué, qui signe humble prieur, constate : « Dom André Goislier prescha dans nostre église l'octave du Saint-Sacrement avec beaucoup d'applaudissements ».
On devine, au ton de ce rapport, que l'abbaye était bien aux mains de religieux animés du meilleur esprit. Ils rétablissent l'office régulier, dont nous connaissons l'ancien horaire, d'après un aveu au roi de Daniel de St-Alouarn, en 1550. « Quel service est matines à minuit, prime à sept heures du matin et sequellement (ensuite) tierce, secte et none ; à quatre heures emprez midy vespres, et a sept heures complies ; le tout à note, avec plusieurs scaulmes (psaumes) et autres suffrages selon la doctrine de monsieur saint Benoist ; et avec les heures de la Vierge Marie ; et outre, tous les jours qu'il n'est feste de douze leçons, se dient neuf leçons à note et une messe de requiem, pour les deffunts, au chœur de la dite abbaye. Et pareillement se dient audit chœur journellement deux messes à note, l'une du temps qui occupe le jour, l'autre de la Vierge Marie. Et y a certains jours previllège èsquels quand il occure feste de quatorze leçons, on dit trois messes, l'une du temps, l'autre du saint, comme en caresme, ès quatre temps et ès vigiles, et outre, tousjours lesdites messes de Nostre-Dame et des déffunts ».
Les moines de la réforme de Saint-Maur seront aussi pieux et plus mortifiés que leurs devanciers d'avant la commende qui mangeaient gras sauf les mercredis, vendredi et samedi : ils introduiront l'abstinence perpétuelle.
En feuilletant les relevés de comptes, nous notons que, après les dépenses pour le culte et l'entretien de la sacristie, on tenait à la pratique de l'aumône ; les moines de Sainte-Croix y seront fidèles jusqu'à la fin de l'ancien régime. Ainsi : « le 3 avril 1661 30 sols à un gentilhomme anglais et à sa suite ». En 1665, diverses sommes à « Cordelier de Quimper, aux Pères Récollets de Port-Louis, à des religieuses de Sainte-Claire, à un Cordelier passant, à un pauvre prêtre, à de pauvres nautoniers, à de pauvres soldats, à des prisonniers, à un ermite passant, à un pauvre gentilhomme, au quêteur des Pères Jacobins ». En 1724 : « Par ordre du prieur et du consentement du couvent 50 livres à deux pauvres gentilhommes réduits à l'extrémité ».
Déchéance.
La réforme de Saint-Maur n'est qu'un court dans la arrêt décadence qui, bientôt, reprend avec une vitesse accrue. La faute en est principalement à la funeste commende : elle viciait les rapports des moines avec leurs abbés qui ne s'imposaient pas toujours à leur affection par leur désintéressement. L'abbé CHARRIER, successeur des de Gondi, le distingué correspondant de la Marquise de Sévigné, le miséricordieux protecteur de Lancelot, une des célébrités de Port-Royal, exilé à Quimperlé, entretient quelque temps la ferveur des moines et les prestige de leur abbaye. Il trouva la moyen d'entreprendre la construction du grand bâtiment monastique et du cloître que l'on admire encore. Il s'était entremis de son mieux auprès du duc de Chaulnes pour adoucir la terrible répression de cette Révolte du Papier Timbré dont Sainte-Croix avait failli être victime. Il mourut, toujours simple diacre, en 1717 « laissant le souvenir d'un supérieur bienveillant et charitable que fera regretter son successeur ».
Ce nouveau commendataire était pourtant le digne évêque de Rennes, Monseigneur Christophe Louis-Marie TURPIN DE SANÇAY, qui brilla par sa charité, lors de l'incendie de la capitale bretonne en 1720. Sans doute Sainte-Croix ne lui vaut pas beaucoup de consolations. Les déprédations ont repris, le pignon et bientôt le toit de l'église abbatiale menacent ruine ; il faut instrumenter en 1729 et encore en 1739, et de même en 1750, contre les religieux cisterciens de Saint-Maurice de Carnoët, qui empiètent sur le droit exclusif de pêche. Le prestige de l'abbaye est battu en brèche : les vicaires de la ville, les Capucins et les Jacobins dénient insolemment, en pleine cérémonie, le droit de préséance aux Bénédictins ; pendant ce temps l'évêque de Quimper manque de peu la réunion à son séminaire des Prieurés de Pontbriand et de Landugen.
Les derniers abbés, RENÉ DE GOUYON DE VAUROUAULT, puis FRANÇOIS BERTHELOT, trouvent plus simple de céder leurs droits aux religieux, moyennant le service d'une confortable pension. Cette réunion de la mense abbatiale à la mense conventuelle fut pour les moines le signal de la déconfiture. Les ressources n'ont fait que diminuer. Les charges annuelles augmentent, plus de 37.000 livres, principalement du fait des répartitions aux églises ; les coupes de bois ne peuvent se multiplier et les moines, incapables de payer les intérêts d'un nouvel emprunt, se résignent à laisser tomber en ruines St-Michel dont le service paroissial est transféré à Notre-Dame de l'Assomption. On en vient, en haut-lieu, à envisager la suppression pure et simple de l'abbaye, pour en réunir le temporel à celle de Lantenac.
La Révolution porta le coup de grâce à l'antique monastère agonisant. Le 23 Mai 1790, les derniers religieux, ils étaient cinq, se déclarent « désireux de profiter de la liberté que leur accorde la loi de se retirer où il leur plaira ». Le dernier abbé, pourvu en commende en 1785, est hors de cause : le vertueux GUILLAUME DAVAUX, choisi par Louis XVI comme instituteur du Dauphin et de Madame Royale, mourra pieusement à 82 ans, en 1822, à Paris, nanti des titres de vicaire général de Soissons et de chanoine de Saint-Denis.
Le prieur, Dom Malherbe, se retire à Rennes, d'où il était originaire ; Dom Jacques Molle rejoint sa famille à Saint-Pierre-sur-Dives ; Dom François Lesec, que nous connaissons bien pour avoir été économe de Landévennec, prend domicile à Brest chez son parent Magré ; il prêtera serment à la Constitution Civile du Clergé, mais refusera prudemment d'occuper son poste de curé de Lanhouarneau, et après avoir été Aumônier de l'hospice de Brest, puis simple vicaire d'office à Lesneven, mourra à Recouvrance en 1820, réconcilié avec l'Eglise. Restait Dom Pierre Daveau, le dernier chambrier de Sainte-Croix, celui-là qui avait conservé le Cartulaire actuellement au British Museum ; maire de Quimperlé en 1792, puis membre du Directoire du District, il devint simple instituteur et secrétaire de Mairie à Pont-Aven, puis employé à la sous-préfecture de Quimperlé et, enfin, reprenant ses fonctions sacerdotales, il finit comme vicaire à Brest en 1804.
Le patrimoine de l'abbaye s'était fort réduit les derniers temps ; outre les seigneuries de Callac et de Houzillé et le fief de Quimperlé, aux droits divers plus ou moins contestés, il ne restait plus comme prieurés que Notre-Dame de Reclus et Sainte-Catherine dans la banlieue de Quimperlé, sans importance ; Doêlan, un peu plus conséquent et surtout Landugen qui, au début du siècle, avait failli être sécularisé au profit d'un vicaire de Burtulet, Le Lonquer, le bien-nommé.
Tout cet ensemble, redevances diverses comprises, évalué en 1780 495.497 livres, soit un million de francs, fut rapidement liquidé. Mais on laissa heureusement subsister les spacieux bâtiments claustraux où la sous-préfecture (supprimée en 1926), l'école, la gendarmerie, le tribunal... et le presbytère se logèrent autour du beau cloître de l'abbé Charrier.
L'abbaye Sainte-Croix de Quimperlé avait vécu, sans rémission, moins heureuse que l'Abbaye-Blanche des Jacobins dont les Dames de la Retraite occupent l'emplacement et que le couvent des Ursulines qui a repris pied sur les hauteurs. Mais, legs magnifique d'un glorieux passé, l'église Saint-Michel en Notre-Dame de l'Assomption, aux porches délicatement ouvragés, domine l'horizon de la masse altière de sa tour, et, au centre, l'église circulaire de Sainte-Croix, qui faillit disparaître sans retour dans l'écroulement du clocher en 1862, n'est pas la moindre beauté de cette capitale de l'Arcadie Bretonne qui enchanta Flaubert et Mérimée.
LES ABBÉS DE L'ABBAYE SAINTE-CROIX.
Les Abbés réguliers :
1. Saint
Gurloes + 1057.
2. Jean +1081.
3. Vital.
4. Jungomar 1059 à 1066.
5. Benoit 1066 à 1114.
6. Gurhand + 1131.
7.
Adonias 1131 à 1139.
8. Ronguallon 1139 à 1145.
9. Rodaud.
10. Rioc + 1160.
11. Donguallon +1163.
12. Riwallon I. 1163 à 1186.
13. Even I 1186 à 1209.
14. Savaric + 1211.
15. Daniel I. 1212 à 1237.
16. Riwallon II + 1239.
17. Urbain + 1247.
18. Even II + 1262.
19. Daniel II + 1269.
20. Daniel III Blanchard 1269 à
1277.
21. Cadiou + 1295
22. Alain de Kerudiern + 1324.
23. Rouaud.
24.
Albert en 1355.
25. Yves de Quillihouch + 1381.
26. Guillaume I de Trébiquet
1381 à 1384.
27. Robert Pépin.
28. Henri I de Lespervez en 1434.
29.
Guillaume II de Villeblanche + 1483.
30. Sébastien du Pou + 1499.
31. Pierre
I de Kergus + 1521.
32. Daniel IV de St-Alouarn + 1553.
Les Abbés commendataires :
33.
Odet de Chatillon 1553 à 1566.
34. Louis de Vallory.
35. Pierre II de La Bessée
+ 1586
36. Silve de Pierre-Vive.
37. Henri II de Gondi 1600 à 1623.
38. Paul de Gondi 1624 à
1668.
39. Guillaume III Charrier + 1717.
40. Christophe Turpin de Crissé de
Sançay, +1746.
41. René de Goyon-Vaurouault +1758.
42. François Berthelot
+1785.
43. Guillaume Davaux 1790.
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