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L'école à Tréguier durant la Révolution |
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Les derniers jours du collège épiscopal.
A l'aube de la Révolution. le collège de Tréguier accueillait plus de deux cents élèves répartis de la 6ème à la Rhétorique. En 1788, il comptait un effectif de 36 pensionnaires et 183 externes : une quarantaine d'élèves seulement étaient originaires de la ville, les autres de tout le diocèse et même de diocèses voisins [Note : Sur les 25 élèves de Sixième qui participèrent aux exercices de fin d'année les 4 et 5 août 1789, 3 étaient d'un diocèse voisin ; les autres étaient originaires de Tréguier (2), Lannion (3), Pleubian (4), Plouguiel (2), Pleudaniel (2), Morlaix (2), Berhet, Guingamp, Lézardrieux, Gurunhuel, Plestin, Ploubezre, Pontrieux (I). Des 23 élèves de 5ème, 2 étaient originaires de diocèses voisins ; les autres de Tréguier (4), Morlaix, Prat, Pontrieux, Plouigneau, Pédernec, Botlezan, Camlez, Pluzunet, Pommerit-Jaudy, Ploumagoar, Ploezal, Louannec, Langoat, Bourbriac).. (A.D. C-du-N., D. Collège de Tréguier)]. Quelques-uns d'entre ces derniers logeaient chez des particuliers. Le recteur de Minihy, lui-même ancien professeur et principal du collège, en hébergeait une douzaine. Cette jeunesse participait, on s'en doute, à l'animation de la petite cité épiscopale.
A la fin de l'année scolaire 1788-1789, le principal du collège, l'abbé Philippe Ellès [Note : Lire à son sujet : Un Morlaisien oublié, l'abbé Ellès (1753-1832), par F. Gourvil, Ouest-Eclair. 1er et 8 septembre 1940] ayant été nommé à la tête de la paroisse de Loguivy-Plougras, la municipalité, de qui dépendait la nomination des maîtres et de leur principal, désigna pour le remplacer Michel-Jean-Alexandre Laënnec de Penticorre, docteur de la Faculté de théologie de Paris, de la paroisse de Ploaré, oncle du célèbre médecin. Son installation allait se faire dans l'agitation et la fureur naissante des événements révolutionnaires. Les « Jeunes Citoyens » de Tréguier, regroupés dans une « Chambre », se montraient déjà turbulents ; et les « écoliers » notamment qui arboraient la « cocarde civique ». Cela ne fut pas du goût de leur nouveau principal qui leur interdit le port de cet insigne.
La réaction lui vint de la Chambre des Jeunes Citoyens qui se réunit le 19 octobre 1789 pour s'élever contre cette attitude. Le jour suivant, lecture fut faite de cette délibération à l'Assemblée communale. Désireux de se justifier, le principal écrivit le jour même au président du « Comité permanent » une lettre qui fut jugée offensante et qui valut à son auteur d'être « dénoncé », selon la terminologie de l'époque. Son cas fut une nouvelle fois évoqué dans l'après-midi du 14 novembre par l'Assemblée de ville. Celle-ci, « considérant qu'il est déjà avéré par l'attestation des sieurs Le Cocq, Le Caër et Gonidec, écoliers étudiants au collège de Tréguier, que le sieur Laënnec... a fait un reproche à ces jeunes citoyens de ce qu'ils portaient la cocarde civique, les a menacés de les en dépouiller et en a dégradé quelques-uns d'entre eux, en leur défendant de la porter ; que cette marque distinctive du patriotisme ne peut être désagréable qu'aux aristocrates ; que ceux qui ne la portent pas sont déshonorés aux yeux des bons citoyens ; que si c'est un délit de lèse-nation que de ne pas la porter, c'est un crime plus grand encore que de la défendre aux autres et de menacer tous ceux qui la porteraient ; qu'une pareille menace suivie d'effets ne peut être tolérée dans une ville lévitique où la noblesse et le haut clergé ont de tout temps dominé et tenu la Commune sous leur férule ; que le sieur Laënnec, membre d'un Chapitre aristocratique, en a individuellement adopté les principes et sentiments ; qu'au surplus il affiche son mépris pour tous les membres qui composent l'Assemblée des communes de la ville en la qualifiant de « ramassis » et de « Comité des vieillards d'Israël », que c'est dans le même esprit qu'il donne à la brillante et sensible jeunesse la qualification de sémillante ; que ces propos sont injurieux et répréhensibles surtout dans ces moments où le haut clergé n'épargne rien pour semer la discorde et souffler le feu de la division parmi la commune ; que l'impunité ne rendrait le sieur Laënnec que plus hardi et semblerait justifier ses incartades ; considérant de plus que s'agissant ici d'un ecclésiastique, le tribunal compétent pour instruire est le siège royal du ressort, sauf l'appel au tribunal indiqué par la nation ; a arrêté de faire la présente dénonciation à Monsieur le procureur du Roi à Lannion... » [Note : A.D. C.-du-N. Registres de Tréguier].
L'abbé Laënnec dut alors quitter Tréguier. Le 17 février 1791, il déclare fixer son domicile chez M. De La Villeneuve Cillart, en la paroisse de Lanmodez, dernière étape avant l'émigration, dans l'île de Jersey où il est signalé en décembre 1792 et en août 1796 [Note : « S'étant mis en route pour rentrer en France, il fit une chute de voiture dont il mourut presque sur le champ, en 1802 » (Abbé Tresvaux)].
Son successeur fut M. Savidan, professeur de Philosophie, nommé par la communauté de Ville le 31 octobre 1789. Il prêta, avec plusieurs de ses professeurs, le 31 janvier 1790, le serment civique exigé des enseignants. Vaille que vaille, il régenta le collège. Sous sa présidence se déroula l'exercice annuel de réthorique le samedi 7 août 1790, depuis deux heures et demie du soir jusqu'à six heures et demie. Au cours de cet examen public, les élèves les plus méritants débattaient et répondaient, apportant la preuve de leurs talents et de l'excellence de l'enseignement reçu. L'exercice, particulièrement formaliste, ne mériterait guère qu'on s'y arrête, si ce n'est le préambule inhabituel placé dans le programme imprimé en cette année 1790, dans lequel l'éloge de la réthorique et l'analyse de sa finalité prennent ici des sonorités toutes particulières, sans qu'il soit possible d'attribuer avec certitude la paternité de ce petit chef-d'œuvre d'ambiguïté :
« Exercer un empire despotique sur tous les Peuples et sur toutes les Puisances de la terre, désarmer les Tyrans, et faire tomber de leurs mains étonnées la foudre prête à écraser leurs faibles sujets ; agir sur les volontés même avec une force irrésistible, et en triompher avec éclat ; suspendre tout à coup les fureurs d'une populace mutinée..., terrasser et immoler les passions dans le cœur de l'homme, et en extirper des préjugés que la superstition semblait avoir consacrés par le laps des temps ; transformer miraculeusement en héros des hommes énervés par la mollesse, et verser le feu avec l'amour de la gloire dans des âmes de glace ; en un mot, persuader : voilà ce que fait l'éloquence ; voilà ce qu'enseigne la Rhétorique. Que penser donc de tant d'orgueilleux ignorants qui font consister le plus beau de tous les arts dans l'arrangement des mots seulement, dans la combinaison d'une période et la connaissance des figures...
Mais (car c'est ici la grande objection qu'on nous fait) dans l'empire littéraire comme dans l'état politique, il est quelquefois des Tyrans qui abusent de leur pouvoir : donc il faut renverser le trône de l'Eloquence. Affreuse conclusion qui mériterait les foudres qu'elle veut éteindre ! Comme si le charlatanisme n'était pas de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les professions ! Comme si l'homme n'abusait pas des meilleures choses ! Hélas ! dans ses mains tout se flétrit, tout se corrompt, tout prend la teinte de son âme, tout se convertit en poison. Ne rejetons donc pas sur le plus utile de tous les arts ce qui n'est que le crime de l'aveuglement, de la corruption et du mensonge. Pour vous, nos chers élèves, puissiez-vous ne vous écarter jamais des grands principes d'honneur et de religion que nous nous sommes efforcés de vous inculquer ! Puissiez-vous, par un usage plus judicieux, consacrer un jour vos travaux à la défense et au soutien des moeurs ! Puissiez-vous enfin remplir les grandes vues de l'illustre Mécène' qui vous protège ! » [Note : A.D. C-du-N. D. Col. de Tréguier].
Tous les assistants sans doute ne saisirent pas l'ironie amère de ce véritable testament déclamé du haut de l'estrade par l'orateur, au nom de tous ses collègues enseignants. Jouissance secrète et hautaine de l'initié livrant au vulgaire, mais en langage codé, les secrets essentiels.
Le jeudi suivant, pour obéir à la coutume, pour appliquer les préceptes de l'Eloquence et de « l'action de l'orateur », comme de l'avis mème des professeurs leurs élèves « profitaient bien plus des exercices dramatiques qu'ils ne feraient de longs préceptes de l'art », deux œuvres théâtrales furent représentées le jeudi 12 août « sur le théâtre du collège de Tréguier, par Messieurs les écoliers de ce même collège ». Au programme : Les Plaideurs, de Racine et Le Légataire Universel. de Régnard [Note : Tous les rôles féminins de ces pièces avaient pour l'occasion été transformés en rôles masculins. Dans Les Plaideurs, Isabelle, fille de Chicaneau. devint « Valère, fils de Chicaneau ». et la comtesse devint le comte de Fier-en-Droit (rôle interprété par Augustin Le Mintier, de Rennes, neveu sans doute de l'Évêque). Le Légataire Universel subit pareille transformation : Lisette. servante de Géronte, se mua en Jean Cornette, valet de Dorante, Mme Argante et M. Dorante, et Isabelle fut supprimée. Mais alors, à qui Argante pouvait bien se marier ? Crispin faisait-il la cour à... Jean Cornette ? O mânes de Racine et Régnard !].
Tout n'allait sans doute pas se terminer par des chansons, mais assurément tout commençait dans la déclamation dérisoire de deux comédies. Car à partir de cette date l'Histoire allait soudain chausser les cothurnes de la tragédie. Le 3 novembre 1790 parut la lettre Pastorale de Mgr Le Mintier protestant contre la constitution civile du clergé. Yves Savidan, principal du collège, et G. Corvès, régent, la signèrent. Cette prise de position ferme contre les actes du nouveau pouvoir échauffa les esprits. L'année scolaire alla pourtant jusqu'à son terme normal. La distribution des prix, le 12 août 1791, placée sous le patronage du département, vit les meilleurs élèves recevoir les biographies de Bavard, Turenne ou Duguesclin, la Henriade de Voltaire, les Fables de La Fontaine, La Jérusalem délivrée du Tasse, les Annales de la Vertu, les oeuvres de Boileau... Mais le même jour, l'ensemble du corps professoral démissionna.
Sans perdre de temps, l'Assemblée Municipale se réunissait pour décider de son remplacement et faisait appel « aux sujets instruits, honnêtes et patriotes qui se croiraient capables de remplir une chaire ». De nombreux candidats se présentèrent qui furent soumis à un concours organisé par le district les 23 et 28 octobre. Christophe Le Vat (« ex-répétiteur de philosophie ») obtint le poste de professeur de Seconde. Olivier Jorand celui de Troisième. Mathurin Mauffray de Quatrième et Pierre Guilloux de Cinquième.
Mais de 192 élèves, l'effectif scolaire était tombé à... 8 élèves, tous de Cinquième ou de Quatrième. Deux professeurs régnèrent donc sur des bancs clairsemés, les autres sur des bancs vides. Ils furent cependant maintenus en fonction quelque temps encore le district ayant exprimé ses craintes qu'un congément « au milieu de l'année » parût peu politique.
Pour les élèves c'était donc l'égail. Il est difficile de savoir quelle fut dans cette défection la part de l'émigration des familles, de l'attachement aux maîtres et à l'institution, la peur d'événements à venir. Toujours est-il que le collège fut fermé. Ses bâtiments allaient servir, avec ceux des Ursulines et des Paulines, de cantonnement pour le bataillon d'Etampes, à partir de 1794. Les « écoliers », pour une bonne partie d'entre eux, rentrèrent dans leur paroisse d'origine. Quelques-uns seulement purent poursuivre sous l'autorité d'un répétiteur ou d'un précepteur de fortune le cours de leurs études brutalement interrompu.
Pour les professeurs commençait la traque avant l'exil que tous choisirent :
Yves Savidan, le principal, s'était réfugié chez son père, juge de paix à Lanneven. Un ordre d'arrestation lancé contre lui le 30 mars 1792 le contraignit à s'embarquer pour Jersey.
N. Morvan, professeur de rhétorique est signalé en février 1792 comme « précepteur chez une dame aristocrate » à Guingamp où il dit la messe aux Hospitalières. Il séjourna lui aussi à Jersey dès cette année-là.
Cardon est lui aussi signalé à Jersey en 1792 et 1796, tout comme ses collèges Chevrolais et Corvès.
Julien Le Guilcher, après la dissolution du collège, était entré comme précepteur chez Pierre Denis du Porzou à Pontrieux puis à Tréguier avant de partir pour Jersey (où il est signalé et fin d'année 1792) d'abord, pour l'Espagne ensuite [Note : Il profita de son exil pour devenir docteur de l'Université de Salamanque. Au Concordat il fut nommé à Bocquého, puis à lanloup où il mourra en 1812].
Pierre-Geneviève Marion se réfugia à Trévérec où il prit passeport pour Jersey.
L'enseignement des jeunes filles.
Dans la cité épiscopale, l'éducation des jeunes filles était loin d'être négligée. Elle était essentiellement assurée par trois écoles congréganistes :
La maison des Paulines [Note : L'Ordre des Paulines a été fondé à Tréguier par Mme Du Parc de Lezerdo en 1699. Elles y établirent une maison avant d'essaimer à Plestin (1699), Pontrieux (1703), Pédernec (1705), Guerlesquin (1712)] accueillait des élèves de toutes conditions, et particulièrement des filles de la campagne. Elle leur assurait un enseignement primaire et pratique [Note : Dans l'acte de fondation des Paulines de Plestin (A.D. C-du-N.) il est demandé par le fondateur de « n'admettre aux écoles que des filles qui ont au moins de cinq à six ans et n'auront au plus que de douze à treize ans, qui soient modestes, obéissantes et dociles, qui ne soient pas des sujets de scandale et de corruption aux autres enfants, auxquels, outre la doctrine chrétienne du diocèse, les maîtresses apprendront les autres principes et pratiques de la vie raisonnable et honnête, à lire, à écrire, filer, coudre, faire de l'étame, et autres ouvrages qui peuvent convenir à leurs conditions pour les mettre en état de bien employer le temps et en train de se mieux acquitter des devoirs de la profession à laquelle Dieu les appliquera par sa prudence » (A.D. C.-du-N.)]. En 1790, les religieuses étaient au nombre de 29. Toutes firent savoir qu'elles désiraient continuer la vie commune.
Les Ursulines, implantées à Tréguier depuis la première moitié du XVIIème siècle, y tenaient un pensionnat pour jeunes filles. L'école y était gratuite pour les pauvres ; mais le recrutement semble, au XVIIIème siècle, s'être surtout tourné vers les classes aristocrates et bourgeoises [Note : Les Ursulines s'implantèrent aussi à Guingamp (1638), Morlaix (1640) et Lannion (1659)].
Les filles de la Croix étaient, elles aussi, vouées à l'enseignement des jeunes filles. Elles assuraient aux élèves de condition modeste, à raison de quatre heures par jour (2 heures le matin, 2 heures l'après-midi), une éducation assez semblable à celle assurée par les Paulines. Elles acceptaient des pensionnaires. En 1790, elles étaient 31 religieuses qui demandèrent, à une exception près, de continuer la vie commune.
Toutes ces religieuses furent des irréductibles. Elles refusèrent avec une constance remarquable tous les serments qui leur furent demandés. (Le premier qu'elles prêtèrent fut celui de septembre 1795). Un bon nombre d'entre elles restèrent à Tréguier, trouvant refuge dans des maisons hospitalières quand leurs couvents et pensionnats furent fermés. Malgré les interdictions et les perquisitions, elles continuèrent plus ou moins secrètement à assurer un service d'enseignement.
Elles ne purent cependant réapparaître officiellement qu'à partir de 1797 [Note : Un état des Religieux résidants à Tréguier, du 31 novembre 1797 (A. C.-du-N. Lm5, 114) mentionne « les maisons des ex-religieuses, qui sont réunies et rassemblées à Tréguier par escouades (sic), qui prennent quantité de pensionnaires femelles (sic) de la campagne qu'elles instruisent, ainsi que les enfants de Tréguier, non dans l'amour de la République, au contraire elles inspirent de l'horreur pour les prêtres constitutionnels »]. L'année suivante, elles durent encore subir le contre-coup d'une nouvelle évolution politique. Les 4 et 5 Messidor an VI (22 et 23 juin 1798), une descente fut opérée dans les maisons d'éducation de Tréguier. Le rapport qui en fut fait [Note : A. D. C.-du-N. 93 L 15] détaille 5 maisons tenues par d'ex-religieuses. Catherine Saliou, Marie Kerneau, Anne Le Gorrec, Elisabeth Costiou, Françoise Loz et Jeanne Hamon, ex-Ursulines qui n'ont jamais fait soumission, accueillaient 17 pensionnaires « des communes rurales » et 26 écolières extérieures, de l'âge de 10 à 20 ans ; Emilie Fleuriot de Langle et quatre autres religieuses de la Congrégation de la Croix abritaient dans leur « ci-devant maison de communauté... 16 pensionnaires sans écolières externes ». Une autre maison, tenue par trois ex-religieuses de la congrégation de la Croix, éduquait « 13 pensionnaires et 14 écolières externes ». Marie-Renée Quentric, ex-saur de la Croix enseignait chez elle à « 9 pensionnaires sans écolières externes ». Six autres religieuses Ursulines étaient réunies dans une cinquième maison de Tréguier « où elles vivaient ensemble et tenaient pensionnat pour 8 pensionnaires de différents âges jusqu'à 15 et 16 ans ». Aucune de ces ex-religieuses n'a prononcé de serment ou fait soumission. Toutes déclarent qu'elles n'ont jamais insinué l'esprit de révolte à leurs élèves, mais « qu'elles ne leur enseignaient pas non plus les Droits de l'Homme ni les devoirs du Citoyen, qu'en un mot elles ne connaissaient d'autres modes d'enseigner que suivent l'ancien usage ». Seule Marie-Renée Quentric affirme ne pas enseigner « les jours de décadi ».
Leur visite terminée, les commissaires déclarèrent la suspension et clôture provisoire de ces maisons d'éducation et d'instruction, et enjoignirent aux maîtresses de remettre leurs pensionnaires entre les mains de leurs parents.
Les écoles de la République.
Après avoir détruit, il fallait reconstruire. Mais la tâche fut rude et les résultats incertains. Le remplacement de l'ancien système éducatif n'avait jamais été vraiment pensé par les nouveaux responsables. Si au niveau de l'Assemblée nationale, Mémoires et propositions diverses ne firent pas défaut — certains sont même d'un intérêt tout particulier — au niveau régional et local l'impression qui prévaut en la matière c'est l'imprévoyance, l'improvisation la plus grande. Quelques maîtres et maîtresses furent bien recrutés pour assurer la continuité de l'enseignement primaire, mais dans des conditions parfois bien difficiles. Le 12 Fructidor an III (30 août 1795), le citoyen Le Maître, instituteur des écoles primaires de Tréguier doit pétitionner : il est « sans local pour la tenue de l'école car la chapelle Saint-André où il tient école vient d'être vendue au citoyen Chrétien ». On lui attribue comme local l'église Notre-Dame, située Grande-Rue qui servait alors... d'atelier de salpêtre [Note : AD. C.-du-N., 93 L 1]. L'année suivante, ses conditions de travail et celles de ses élèves étaient tout aussi précaires.
Cette année là, le citoyen Offret, instituteur à Tréguier, se plaint que « si on diffère de réprimer la licence que se permettent les enfants et adolescents de cette ville à l'égard des élèves de campagnes qui sont à l'instruction publique sur cette commune ». Il est d'avis que « l'administration municipale arrête de défendre d'insulter, attaquer les élèves du C. Offret ni d'autres instituteurs, non plus que lui même, qu'il soit enjoint aux pères et mères de défendre à leurs enfants de jeter des pierres, soit de jour soit de nuit, aux portes et fenêtres des particuliers, ainsi qu'ils le font journellement ».
Ce citoyen Offret enseignait à une trentaine de garçons de 7 à 16 ans. Les plus avancés, dit un rapport du 22 juin 1798, « avaient dans leurs mains la Constitution. Sur un écriteau, en gros caractères, affiché dans le local de ses écoles, les vers suivants :
Le nom de Citoyen seul ici en usage,
Est un titre d'honneur,
et Monsieur un outrage ».
En octobre 1799, le tableau général des fonctionnaires publics employés et salariés de la République ne signale que 4 instituteurs à Tréguier : les citoyens Offret, Mauffray, Even et Lesueur [Note : A la même époque le canton de Guingamp déclarait 6 instituteurs et 4 institutrices ; celui de Pontrieux 2 instituteurs (AD. C.-du-N., LM5, 42)]. En décembre suivant, ils étaient 5 à prêter le serment : Simon Even, Duboc, Tugdual Offret, instituteurs ; Ségonin (?), maître de pension, et Le Gorrec, ancien militaire pensionné et instituteur.
L'enseignement donné par ces maîtres était essentiellement primaire. La première classe apprenait l'écriture, la lecture, l'arithmétique « ordinaire » et l'arithmétique « décimale » mise récemment à l'honneur, ainsi que le Constitution. Le seconde classe, à savoir la plus jeune, apprenait les droits et devoirs de l'homme et du citoyen, l'écriture, et l'arithmétique ordinaire.
La philosophie de l'éducation nouvelle avait chassé de l'enseignement les langues savantes, essentiellement le latin, trop marqué de cléricalisme et d'ancien régime. Très tôt le jacobinisme prit aussi pour cible les idiomes. « Dans une République une et indivisible, le langue doit être une. C'est un fédéralisme que la variété des dialectes : elle fut un des ressorts de la tyrannie ; il faut le briser entièrement » déclare une circulaire du 28 Prairial an II émanant du Comité de Salut Public. Deux mois plus tard, ordre est donné aux instituteurs publics « concernant la langue bretonne, de faire disparaître un idiome barbare et stérile » [Note : Cahier municipal de Pontrieux, A.D. C.-du-N.]. Le décret du 8 Pluviose an II demande, en conséquence, « le prompt établissement d'un instituteur de langue française dans chaque commune de campagne des départements où les habitants sont dans l'habitude de s'exprimer dans une langue étrangère. Cet instituteur doit, chaque jour, enseigner la langue française et la déclaration des droits de l'homme à tous les citoyens des deux sexes [Note : La mixité participa à cette nouvelle éthique égalitaire. Elle ne fut pourtant pas partout adoptée. A Plestin cependant, lors de la rentrée de Prairial an II, 43 garçons et 22 filles sont inscrits sur le « Registre des garçons et Pupilles qui fréquentent les écoles primaires du premier degré d'instruction pour apprendre la langue française, apprendre à lire en français, écrire, l'aremethique (sic), etc. tenu par Jean-François Delisle, instituteur nommé le 1er Prairial qui avait établi son école dans la cy-devant chapelle de Saint-Sébastien, section de Tréhardin en la commune de Plestin » (A.D. C.-du-N.)], et chaque décadi, faire lecture au Peuple des lois de la République, en les traduisant vocalement ».
Les instituteurs étaient en effet chargés de diffuser la nouvelle morale, et prendre ainsi le relais des prêtres. Le jour du décadi. ils lisaient et commentaient les lois [Note : C'est la raison pour laquelle sous la pression des instituteurs, le Conseil Général, le 3ème Sanculottide an II, après avoir proclamé que le Décadi doit être consacré à l'être Suprême, comme autrefois le Dimanche au Seigneur, accorda aux maîtres « un jour de congé » en plus, le « quintide ». Il sera par eux utilisé « à faire des exemples et à tailler des plumes »]. Certains se crurent parfois autorisés à pousser plus loin leur autorité naissante, tel Tugdual Offret, l'instituteur de Tréguier. Ce dernier en octobre 1798 avait fait signer par ses élèves « d'un bas âge », une pétition présentée par le citoyen Parthenay, « sans la connaître » (!). Il s'agissait d'une pétition « pour le maintien de la loi sur le domaine congéable ». L'administration cantonale saisie de l'affaire, « considérant que le C. Tugdual Offret a abusé de son autorité en faisant signer une pétition à ses élèves, et qu'en le faisant il est supposé avoir eu l'intention de concourir à induire en erreur l'autorité à qui cette pétition s'adressait en lui faisant croire que c'était le voeu des gens de Tréguier tandis que ce n'était que celui de l'instituteur et non de ses élèves dont l'âge de 7 à 16 ans prouve qu'ils ne peuvent avoir d'opinion fixe sur aucun objet, arrête qu'il sera fait défense au C. Tugdual Offret de continuer jusqu'à nouvel ordre ses fonctions d'instituteur » [Note : Il fut réintégré le 4 Germinal an VI. (A.D. C.-du-N. 93 L 2)].
Naturellement les écoliers et leurs maîtres firent partie du cérémonial minutieusement réglé des fêtes Républicaines. Les distributions de prix furent remis à l'honneur, ainsi que les exercices littéraires.
Un nouveau collège.
Sous la pression des habitants qui sollicitaient l'établissement dans la ville d'une « école publique » secondaire pour l'instruction des enfants (pétition du 12 novembre 1800), les édiles donnèrent leur accord de principe. Mais ils attendirent le 30 août 1801 pour adresser à la préfecture le projet du nouveau collège. La direction en serait confiée à Mathurin-Marc Mauffray, ancien professeur, ex-militaire blessé au service de la République et pensionné de l'Etat. Depuis son retour à Tréguier, il s'était préoccupé de l'instruction des jeunes, leur apprenant à lire et à écrire, le calcul, et le latin remis à l'honneur. L'établissement devait être secondaire. La chaire de Mathématiques serait confiée à Duval de Lézandrini, celle de chronologie et d'histoire moderne à Kerverseau le Jeune (frère de général), premier adjoint au maire, avocat, maître-es-arts de l'Université de Paris ; celle de français-latin à Tugdual Offret, ancien professeur ; celle de géographie et de dessin à Clisson l'aîné, « dont les talents sont connus ».
Mais faute de moyens financiers sans doute, le collège secondaire accoucha d'une modeste école primaire dirigée par Mauffray, et ouverte le 22 novembre 1801.
Le 3 octobre 1803, revenant sur ses projets premiers, la municipalité fut autorisée à établir dans les bâtiments de l'ancien collège, une école secondaire à trois classes qui vivota jusqu'en 1815.
(Hervé Le Goff).
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