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JEAN-MARIE BAUDOUIN DE MAISONBLANCHE

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RÉVOLUTIONNAIRES DE BASSE-BRETAGNE
JEAN-MARIE BAUDOUIN DE MAISONBLANCHE
Jurisconsulte et Député.

Jean-Marie Baudouin de Maisonblanche (1742-1812), jurisconsulte et député.

Jean-Marie Baudouin de Maisonblanche, né le 9 janvier 1742 à Chatelaudren, mort le 6 décembre 1812 à Lannion, est un avocat français. Il fut nommé, en 1789, député de Lannion aux États de Bretagne, puis fut député aux États généraux, à Versailles.

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On peut le caractériser en deux mots : c'est un breton convaincu. L'amour qu'il a voué à sa petite patrie suffit à expliquer tous ses actes, toutes les inconséquences apparentes de sa conduite. Kerviler (René KERVILER. Etude biographique sur Baudouin de Maisonblanche, député de la Sénéchaussée de Lannion aux Etats Généraux de 1789 (1742-1812 — Saint-Brieuc, 1886) l'a singulièrement rapetissé. Il n'a pas compris les raisons profondes pour lesquelles Baudouin de Maisonblanche s'est toujours laissé faire violence par ceux qui désiraient le voir occuper des fonctions publiques. De toute l'œuvre politique du constituant, il n'a guère envisagé que son vote de la constitution civile du clergé et s'est jugé satisfait d'avoir découvert comme une manière de désaveu dans quelques lignes sibyllines de son auteur. Les révolutionnaires ignoraient heureusement à peu près tout des conceptions modernes de l'ultramontanisme. Les juger à la lumière d'un Montalembert, ou même d'un Lamennais, c'est commettre le pire des anachronismes. Ces remords, qu'on leur attribue d'une manière bénévole, sont plus souvent les remords de leurs descendants que les leurs propres. Et Baudouin de Maisonblanche n'a jamais exprimé le moindre désaveu.

Sa vie offre, au contraire, un rare exemple de continuité. Le souci de ses études le transporte en Basse-Bretagne. Il est frappé de l'existence d'un mode de tenure familier à l'Armorique, qui provoque d'interminables commentaires, depuis que les Coutumes ont été réimprimées par les Poullain-Duparc, les Hévin, les Michel Sauvageau. Les conditions du domaine congéable s'aggravent en conséquence de l'absentéisme des seigneurs fonciers et des exigences de leurs intendants. Les hommes de loi, répandus dans toutes les campagnes, désireux de vivre et de bien vivre, ont généralement pris contre les feudistes le parti des colons. La philosophie du siècle corrobore leurs intérêts. Alors que certains jurisconsultes ne voient dans la baillée congéable qu'un contrat bilatéral et licite, ceux-ci affirment son identité avec la tenure servile.

Or les textes authentiques manquent. Jamais les usements convenanciers n'ont été produits lors des réformations de la Coutume : il n'en est fait mention qu'au moment de certaines enquêtes par turrbes (Enquêtes faites pour constater la coutume - et non pour la réformer), où les propriétaires fonciers se sont érigés en juges de leur propre cause. Si l'usement de Cornouaille, si l'usement de Rohan paraissent rédigés d'une manière définitive, l'usement de Vannes ou de Brouérec ne s'entend que grâce au commentaire du juriste Gattechair ; —l'usement de Poher n'est qu'une aggravation léonine de celui de Cornouaille, et les colons s'accordent à en fixer l'origine en 1694 seulement, daté à laquelle le Parlement de Rennes rendit contre les Lostanlen un arrêt favorable aux prétentions abusives de leur propriétaire foncier. Enfin, nul texte n'existe de l'usement de Tréguier et Goëllo, uniquement connu par le commentaire de l'écuyer F. de Rozmar.

Dans toute la province — car les jurisconsultes de Rennes s'y consacrent — on scrute les profondeurs du passé, on recherche les origines du bail à convenant dans l'espoir d'en déterminer l'espèce. Or, depuis Baschorn et Bochart, qui au XVIIème siècle, mirent le celtisme à la mode, l'on ne fait que répéter, amplifier follement leurs fantaisies philologiques. Le domaine congéable doit finir par entrer en conjonction avec le culte des antiquités bretonnes. L'idée s'est ancrée dans les esprits que le régime convenancier date des migrations des Bretons en Armorique. Mais il y avait des Celtes auparavant dans le pays : on les rend contemporains des monuments mégalithiques. La linguistique entraîne à de singulières erreurs. Par une confrontation abusive des racines de l'hébreu, du grec et du breton, l'on retrouve certaines fortuites coïncidences. Et depuis un siècle l'on va répétant que le breton pourrait bien être la langue fondamentale ? L'ami de La Tour d'Auvergne, Le Brigant, écrira plus tard les Eléments succincts de la Langue des Celtes-Gomérites, où il prendra violemment à partie le P. Grégoire de Rostrenen [Note : « Un des plus tristes [livres] et des plus absurdes a été la dernière Grammaire du pauvre capucin Rostrenen qui, en forgeant treize à quatorze conjugaisons sans en donner une, présentait des choses aussi inutiles que la barbe des capucins »], auteur d'une grammaire réputée [Note : Grammaire française-celtique ou française-bretonne contenant tout ce qui est nécessaire pour apprendre par les règles la Langue Celtique ou Bretonne, par P. F. Grégoire DE ROSTRENEN (Nouvelle édition, Brest, an III)], et pensera trouver, aux temps les plus reculés de l'antiquité biblique, l'origine des Celtes-Armoricains [Note : « Cette Langue, la première du monde, qui avant le mélange des nations survenues, était celle de l'Europe, evro pen, la tête ou l'extrémité du pays, ou partage des enfants de Japhet, à prendre depuis le cap Finistère, nominé Are ta bro, encore ton pays, jusqu'à l'Hellespont, est celle des Celtes-Gomérites, Gombrites ou Bretons », etc... (Elements succincts de la Langue des Celtes-Gombrites ou Bretons ; Introduction à cette langue et par elle à celles de tous les peuples connus. Seconde édition, retouchée et rectifiée par l'auteur. LE BRIGANT, de Pontrieux, Brest, an VII). — Pour Le Brigant, les Bretons ont pour ancêtre Gomer, fils de Japhet. « Filii Japhet Gomer, Magog, Javan et Madai (GEN. C. X.) »].

Une pareille idée avait de quoi séduire le mysticisme des esprits cultivés du XVIIIème siècle. Montesquieu y avait lui-même inconsciemment contribué (Esprit des Lois, liv. XVIII, chap. 21) en reprenant à son compte la comparaison que le P. Duhalde avait faite du régime convenancier et de la tenure précaire en usage chez les Tartares. Il n'est pas douteux que de pareilles questions aient été agitées par tous ceux qui se piquaient d'avoir des connaissances et des lettres. Le Brigant, Baudouin de Maisonblanche et La Tour d'Auvergne en sont les types les plus achevés parce que les plus chimériques.

Si Le Brigant est resté confiné dans ses recherches de linguistique comparée, ses deux émules ont cherché par l'étude du passé de leur province, par l'écriture de l'histoire (?) de l’Armorique à déterminer les lois essentielles de l'histoire générale. Sans doute leurs conceptions sont parfois bien étranges ; ces savants nous font l'effet de pédantes caricatures : leur œuvre est restée imparfaite à l'excès. Ils n'en comptent pas moins au nombre des vulgarisateurs de questions extrêmement prenantes, extraordinairement fécondes.

En fait, la vie de Baudouin de Maisonblanche se trouve cantonnée par ses Institutions Convenantières qu'il publia à Saint-Brieuc en 1776 et par son projet d'Histoire de la Basse-Bretagne [Note : Sur le plan de cette histoire, de même que sur certaines fantaisies linguistiques de Baudouin de Maisonblanche, cf. KERVILER, op. cit., in fine. — Nous nous bornons ici à l'étude du rôle historique de ce jurisconsulte]. Tout le reste n'est que l'accessoire. Son rôle politique, qui est celui d'un bourgeois et d'un démocrate, n'est que le corollaire de l'œuvre du celtisant. Le monument qu'il cherche à élever dans la réalité est un monument à la gloire de l'Armorique, initiatrice économique et sociale. Dépouillé du parasitisme de la féodalité, le régime convenancier lui semble le régime le plus parfait, le plus capable de concilier les aspirations de ceux qui possèdent et de ceux qui n'ont rien, le plus capable d'assurer le rythme économique nécessaire. Et quelle splendide réalisation du plus beau des rêves si la Bretagne pouvait devenir la maîtresse d'une France rénovée !

La Révolution parut lui en offrir le moyen. Préparée dès longtemps déjà, son idée, familière à chacun, l'était à Baudouin de Maisonblanche, plus peut-être qu'à tout autre. Il ne lui marchanda en rien son adhésion et s'il hésita chaque fois à exercer la fonction qui lui était offerte, ce n'est ni par dédain ni par détachement — Baudouin de Maisonblanche n'est pas l'adepte des philosophies désenchantées et négatives — mais parce qu'il se demandait de quelle manière son action serait le plus efficace. Difficile à remplacer comme juriste et comme historien (?), il estimait que tout homme d'intelligence et de volonté pouvait le suppléer dans l'exercice d'un mandat public. Mais une insistance ne le trouva jamais sourd ; il ne recula jamais pour la satisfaire même devant le sacrifice de ses intérêts personnels comme de ceux de sa famille. Si à l'épreuve, il jugea son action inopérante, c'est avec la même décision qu'il rechercha le repos, non pour le repos lui-même, mais pour se consacrer tout entier à la grande œuvre chimérique qu'il avait conçue. En sorte qu'il est, qu'il demeure par-dessus tout l'un des plus ardents protagonistes de ce mouvement bretonnant qui devait éprouver dans la suite de si singulières fortunes.

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Jean-Marie Baudouin de Maisonblanche (1742-1812), jurisconsulte et député.

Bien que la plus grande partie de son existence se soit écoulée en Basse-Bretagne, à Lannion, Baudouin de Maison-blanche n'y a pas pris naissance, comme l'ont prétendu à tort Levot (Biographie Bretonne) et nombre d'auteurs après lui, mais à Châtelaudren, petite ville sise sur le Leff, à mi-distance de Saint-Brieuc et de Guingamp, alors chef-lieu du comté de Goëllo. Il y vit le jour, le 9 janvier 1742.

Des débuts du futur constituant, l'on ne sait rien de précis. Kerviler aime à supposer qu'il fut élève du collège de Tréguier et que, reçu avocat au Parlement de Bretagne, il vint s'établir à Lannion. Rien n'indique quels furent les motifs de sa détermination. Bien que chef-lieu d'une sénéchaussée royale et que des souvenirs glorieux y aient été rattachés, Lannion, en lutte constante de prééminence et de prérogatives avec la cité épiscopale de Tréguier, était à peu près dépourvue de toute importance.

Quoi qu'il en soit, les devoirs de sa profession ne tardèrent pas à entraîner l'esprit curieux, en même temps que positif, de Baudouin de Maisonblanche vers l'étude du régime convenancier. La grande majorité des contestations qui éclataient alors étaient occasionnées par la pratique de ce domaine congéable, tant honni des paysans. Détenteurs de la même tenure, de père en fils, pendant des siècles parfois, les colons considéraient le congément qui venait à les atteindre comme une véritable spoliation, et, dans leurs cerveaux généralement obscurs, naissait le désir de la vengeance. Les voies de fait, les incendies, les assassinats se multipliaient, au fur et à mesure que l'on voyait les régisseurs se montrer plus rigoureux et de faméliques hommes de loi s'abattre toujours plus nombreux sur les campagnes comme sur une terre d'exploitation.

Peu importait que le régime convenancier fût favorable au développement de l'agriculture et permit aux paysans, avec des ressources assez restreintes, une meilleure appropriation du sol, la crainte de l'éviction à une époque indéterminée les entourait d'une atmosphère d'inquiètude et de soupçon. Les droits féodaux, qui s'étaient surajoutés aux droits convenanciers, qui avaient avec ceux-ci une presque complète identité, accroissaient encore les ténèbres qui masquaient l'origine de leur proprité et leur faisaient croire à la survivance d'une tenure servile dont ils étaient les lamentables victimes. De fait, l'apparence était en faveur de leur théorie. Pouvoir être congédié « toutes fois et quantes » ; ne pouvoir quitter leur tenue à moins de « faire exponse », c'est-à-dire d'abandonner la totalité de leurs améliorations sans le moindre dédommagement ; n'était-ce pas de réelles atteintes à la liberté de possession ? Quant à la distinction entre la dominité foncière et la propriété de la surface, il aurait fallu pour la saisir une puissance d'abstraction dont la perpétuité de la jouissance rendait les colons tout-à-fait incapables.

Au fond, de telles idées étaient subversives, et Baudouin de Maisonblanche, gardien de la coutume et de la loi, s'en rendait parfaitement compte. Mais les textes primitifs manquaient justement pour cette région de Tréguier et de Goëllo où toute tenue non dénommée était supposée à domaine congéable. Tout ce que l'on pouvait opposer aux prétentions les plus hardies des convenanciers, c'étaient des arrêts du Parlement de Bretagne formant jurisprudence et le commentaire de Rozmar.

Il était indispensable de répandre quelque lumière dans des questions aussi controversées. Si nous nous en rapportons aux indications de la préface, c'est vers 1768 que Baudouin de Maisonblanche aurait conçu l'idée de ses Institutions convenantières ou traité raisonné des domaines congéables en général et spécialement à l'usement de Tréguier et de Goëllo. Il venait, d'achever la rédaction du premier volume, en 1774, comme un jurisconsulte de Cornouaille, Girard, publiait un Traité sur les usements ruraux de Basse-Bretagne, où il attaquait vivement la dominité des propriétaires fonciers et soutenait avec passion les prétentions des détenteurs de droits superficiels.

D'avoir été distancé, Baudouin de Maisonblanche conçut un ressentiment d'autant plus vif qu'il n'avait pas gardé rigoureusement par devers lui le résultat de ses recherches et que toute la Basse-Bretagne propriétaire et chicanière s'était intéressée à la poursuite de ses travaux. Son œuvre était ainsi déflorée : il ne serait plus le premier à avoir écrit sur le domaine, congéable le volume essentiel que tout le monde attendait, car le Commentaire du feudiste Julien Furic était bien ancien et bien oublié.

Cette seule pensée aurait suffi à l'irriter contre l'audacieux qui avait osé ainsi le devancer, même s'il n'avait pas dû s'élever contre les tendances et les affirmations de Girard. Baudouin de Maisonblanche manquait d'aménité et le ton de ses Institutions Convenantières s'en est incontestablement ressenti. Girard, de son côté, présentait un tempérament batailleur et autoritaire. Aussi est-ce en 1774 qu'il convient de retrouver l'origine de querelles, qui se continueront sous forme de traités, de projets de loi, de pamphlets mêlés d'invectives, jusqu'à la clôture de l'Assemblée constituante. C'est à cette époque que Girard accusa son adversaire d'avoir écrit sur commande une œuvre de mauvaise foi destinée à soutenir les revendications des propriétaires fonciers.

Tout ce que l'on sait de la vie de Baudouin de Maison-blanche, tout ce que l'on connaît, de son caractère, proteste contre de pareilles allégations. Sans doute la plupart de ses considérations tournent à l'avantage des propriétaires du fonds, mais il n'eut en les exprimant que le désir de découvrir et de répandre la vérité sur la nature même de la tenue congéable.

Lors des migrations des Bretons en Armorique, les possesseurs primitifs du sol accordèrent aux nouveau-venus certaines parties du territoire à charge de les défricher. Ils ne leur demandaient en échange que le paiement d'un cens modique. Mais ils se réservaient le droit de congédier ces détenteurs à la condition de leur rembourser la valeur de leurs améliorations. Si, dans la suite, ils concédaient une tenue qui avait été antérieurement défrichée, ils exigeaient du nouveau colon le paiement de l'estimation des édifices et des superfices. La rente pouvait être spécifiée en deniers, en nature ou en corvées, — ces corvées d'usement, aussi diverses que devaient l'être plus tard les corvées féodales, ne servant qu'à masquer la valeur réelle de la rente. Les assurances de baillée ou de congément, les pots de vin, etc..., n'ont altéré en rien le principe même du régime convenancier. Il ne saurait être interdit au propriétaire foncier de gérer ses domaines à son avantage. C'est que, pour Baudouin de Maisonblanche, la pérennité de la propriété apparaît comme une conception indiscutable, un axiome de droit. Il en résulte que le foncier peut congédier son colon, tandis que le colon ne peut évincer le propriétaire de la terre.

La féodalité s'est, dans la suite, superposée à la dominité foncière et a paru se confondre d'autant mieux avec elle que le seigneur féodal se confondait lui-même le plus souvent avec le propriétaire foncier. L'on en vint tout naturellement à cesser de distinguer entre les deux catégories de charges imposées à des titres pourtant si différents.

Antérieur à la féodalité, le contrat qui lie le colon au propriétaire est un contrat libre. La preuve en est que des bourgeois, des paysans, qui n'ont aucun principe de fief, sont très souvent possesseurs de la foncialité de convenants.

Baudouin de Maisonblanche insiste très longuement, d'autre part, sur les avantages qui résultent de cette propriété en partie double et affirme que c'est le domaine congéable qui a fécondé le sol infertile de la Basse-Bretagne.

Il est inutile de le suivre dans les considérations de toute nature qu'il accumule en faveur de sa thèse. Qu'il suffise de retenir que, dès son apparition, en 1776, son ouvrage, dont la réputation était établie par avance, rencontra un succès considérable et devint la charte de cette tenure, sous le régime de laquelle vivaient 4 à 500.000 paysans. Le nom de Baudouin de Maisonblanche devint du coup célèbre dans toute la province et l'on prit l'habitude de le considérer comme l'un de ses plus éminents jurisconsultes.

Les années, qui suivirent, comptent parmi les plus brillantes de sa carrière d'avocat. Il était devenu, en matière de propriété, le conseil permanent, direct ou indirect, des ordres privilégiés et de la haute bourgeoisie. Son aisance s'accroissait rapidement : ce qui était assurément bien nécessaire car son mariage avec Catherine-Jeanne Prigent s'annonçait comme extrêmement fécond : il devait avoir seize enfants. Satisfait de cette gloire précoce, il n'aspirait qu'à vivre de l'existence de l'homme d'étude. Mais, dans sa petite ville, tous les regards étaient tournés vers lui. Viennent les événements, il lui serait difficile de se soustraire au vœu de plus en plus impérieux de ses concitoyens.

Baudouin de Maisonblanche appartient, tout comme Le Normant de Kergré, à la haute bourgeoisie bretonne. Aussi attaché que le maire de Guingamp à la constitution de la province, il est beaucoup plus que lui partisan de la prépondérance du Tiers-Etat. Sans doute Kerviler nous a conservé le mémoire qu'il adressa au Chancelier, le 1er juin 1788, pour obtenir le maintien du Parlement de Bretagne, quitte à supprimer les cours seigneuriales et à en transformer les sièges royaux en présidiaux. Mais n'est-ce pas là précisément la méthode qui a toujours été employée par l'opposition pour résister aux empiétements du pouvoir royal ? Et ne le voit-on pas adhérer, avec non moins d'enthousiasme, aux instructions que la communauté de Lannion donna, le 22 novembre, à son maire Pierre-Marie Daniel de Kerinou qu'elle avait précédemment désigné pour son député aux Etats de Bretagne ? Instructions tellement favorables à l'ordre du Tiers que les comtes de Loz et de Crésolles, membres nobles du corps de ville, se crurent obligés de démissionner.

Ce que l'on demandait ainsi à Daniel de Kerinou c'était de défendre avec énergie les revendications du Tiers en toutes circonstances. On voulait que la perception des fouages extraordinaires fût augmenté en raison de la population. Un député serait nommé par quinze ou vingt paroisses. Il ne pourrait être ni noble ni anobli et devrait être obligatoirement choisi dans le corps municipal. Il devrait « s'opposer, au cas que les Etats nomment les députés aux Etats généraux » à ce que des nobles ou des anoblis fussent désignés pour représenter le troisième ordre. Il réclamerait le doublement du Tiers tant aux Etats généraux qu'à la Commission intermédiaire et au bureau des Etats de la province. Il demanderait que les recteurs des paroisses fussent admis dans l'ordre de l'église et qu'ils fussent librement nommés dans chaque évêché parmi les prêtres de condition roturière ; — qu'une charge de procureur-général-syndic et de greffier en chef des Etats de Bretagne fût attribuée à l'ordre du Tiers. — Suivaient des instructions relatives à l'égale répartition de la capitation sur tous les ordres (les campagnes devant en être déchargées), à la suppression de la corvée en nature, etc., etc.

Les « corps et corporations », réunis à la communauté, le 7 décembre, confirmèrent, en même temps que la délibération du 22 novembre, la nomination do Daniel de Kerinou. Le choix de leurs délégués, sous l'empire de ces préoccupations est tout-à-fait caractéristique. Les hommes que l'on désigne sont des partisans convaincus des revendications du Tiers. Ce sont : pour les avocats, Allen de Launay et Baudouin de Maisonblanche ; — pour les commerçants, Cadillan, l'« ancêtre gascon » dont parle Renan dans ses Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, et Geffroy ; — pour les notaires royaux, Brichet, le futur administrateur du département, et Huon.

L'on suit avec anxiété les événements qui se déroulent alors dans la capitale de la Bretagne. Les Etats, prorogés pour quelques semaines, reprennent en février le cours de leur session. La ville de Lannion désigne deux nouveaux députés pour suivre les discussions de l'hôtel de ville. Son choix se porte sur Baudouin de Maisonblanche et sur Rivoallan, qui parcourra aussi dans la Révolution une carrière assez brillante. Désormais les fonctions s'accumulent sur la tête de notre jurisconsulte : le 17 février, il devient membre de la Commission intermédiaire pour le diocèse de Tréguier, et, peu après, l'Assemblée primaire de Lannion le désigne pour prendre part, à Morlaix, en qualité d'électeur, à l'élection des deux députés de la sénéchaussée aux Etats généraux.

Les cahiers de doléances de la sénéchaussée de Lannion n'ont malheureusement pas été retrouvés. Il devient dès lors impossible de savoir dans quelle mesure Baudouin de Maisonblanche a participé à la rédaction de celui de sa ville. Il est vraisemblable — étant donné la réserve dont les Lannionnais ont toujours fait preuve relativement au domaine congéable — que les brûlantes questions qu'il pouvait soulever ont été écartées d'un commun accord. Les paroisses rurales durent être beaucoup moins discrètes et demandèrent sans doute la suppression de certains abus, que Baudouin de Maisonblanche ne songeait pas d'ailleurs à méconnaître.

Il est bien certain en tout cas que le régime convenancier n'influa en rien sur les déterminations des électeurs. Ils désignèrent en effet comme députés aux Etats généraux, en même temps que le théoricien des usements congéables, le sénéchal Gabriel-Hyacinthe Couppé, qui allait s'en montrer l'adversaire. Leurs relations très cordiales devaient le demeurer, alors même qu'ils allaient se trouver en désaccord sur des questions aussi importantes pour la région qu'ils représentaient. Ils choisirent à Versailles le même logement, à l'hôtel de Jouy, rue des Récollets, où ils rencontrèrent Lucas de Bourgerel, avocat à Vannes, et Dusers, conseiller au Présidial de cette même ville, députés des sénéchaussées de Vannes, Auray et Rhuys réunies.

Baudouin de Maisonblanche et Couppé ne furent pas des députés fainéants et leur rôle fut beaucoup moins effacé qu'on ne le croit d'une manière générale. Ils ne comptent pas sans doute parmi les représentants du peuple les plus notoires ; ils n'abordent que rarement la tribune et s'abstiennent le plus souvent de participer aux discussions politiques. Ils s'effacent volontiers devant les députés de la sénéchaussée de Rennes, Glézen, Defermont, Le Chapelier et Lanjuinais.

Cependant ils adhèrent dès l'origine au Club breton, d'où sortira plus tard la Société des Jacobins, et y prennent assez fréquemment la parole. Mais après que les décrets du 4 août eurent été votés, quand les représentants bretons eurent solennellement renoncé aux privilèges de la province, le club se trouva envahi par des députés de toutes les parties de la France. Il perdit cette intimité des premiers jours que certains regrettèrent et les députés lannionnais y fréquentèrent moins assidûment.

Par contre, l'un et l'autre — et surtout Baudouin de Maisonblanche, s'intéressaient vivement aux questions économiques que soulevait la destruction de la féodalité. Ce sont elles qui dominent la carrière des deux Constituants ; ce sont elles qui ont assuré à Baudouin une notoriété indiscutable aux Comités de Législation et des Droits féodaux [Note : Voy. Léon DUBREUIL. Les Vicissitudes du Domaine Congéable en Basse-Bretagne à l'époque de la Révolution (Coll. Doc. In. relatif à la vie économique de la Révolution)].

Bien que son esprit se soit appliqué à des affaires très diverses et qu'il y ait fait preuve d'une activité peu commune, il semble cependant avoir été l'homme d'une seule idée : le maintien et le développement du domaine congéable. L'œuvre d'épuration qu'il avait entreprise comme jurisconsulte, les circonstances l'amenaient à la poursuivre comme représentant du peuple. Au cours des discussions ardentes que souleva la question du régime convenancier (1), il ne se montra assurément pas exempt de passion, il ne ménagea à ses adversaires ni les violences ni les sarcasmes, mais il eut le très grand mérite d'imposer une méthode aux divers comités chargés de son examen et d'y maintenir la discussion sur le terrain des faits économiques, tandis qu'autour de l'Assemblée et en Basse-Bretagne les considérations politiques tendaient à dominer toute la campagne des colons contre les propriétaires fonciers.

La bataille commença au lendemain du 4 août. Dans un moment d'enthousiasme les députés avaient décidé la suppression de tous les privilèges. Mais, à la réflexion, beaucoup regrettèrent des abandons qu'ils jugeaient inconsidérés et inopportuns. Il fallut les insérer dans des décrets dont quelques-uns devinrent immédiatement, exécutoires, sauf pour le cas où l'on estima qu'il convenait de rechercher tout d'abord certaines modalités.

C'est au cours de cette rédaction, qu'un député morbihannais, Corroller du Moustier, ancien procureur du roi de la sénéchaussée d'Hennebont, fit une tentative audacieuse. Il parvint à faire insérer subrepticement les droits fonciers et convenanciers dans la liste des droits féodaux supprimés sans indemnité, dans l'espoir que les articles du projet seraient votés au milieu de l'inattention générale. Mais Baudouin de Maisonblanche veillait : il démasqua la fraude. L'Assemblée prit alors l'engagement — qu'elle devait confirmer à plusieurs reprises dans la suite — de procéder à une enquête sur le domaine congéable et d'y apporter les modifications nécessaires.

La déception fut très vive en Basse-Bretagne. La nouvelle des événements de la nuit du 4 août avait rempli les colons d'allégresse, et voici que soudain la Constituante déclarait que les droits convenanciers n'étaient pas entachés de féodalité et remettait leur examen à plus tard. Les protestations furent nombreuses et passionnées. Girard, Le Guével, jurisconsulte de Josselin, qui avait, en 1786, publié un Commentaire de l'usement de Rohan, le futur député Le Quinio, le futur procureur-syndic du district de Guingamp, René-Yves-Marie Huchet, rédigèrent factums sur factums, mémoires sur mémoires, provoquant les pétitions des municipalités qui furent organisées au début de 1790. La seconde fédération bretonne-angevine, qui se tint à Pontivy au milieu du mois de février, se prononça avec netteté en faveur de la suppression du domaine congéable. Les colons envoyèrent plusieurs délégations dont la plus importante fut conduite par Le Quinio lui-même. Le député paysan Guillaume Le Lay présentait un projet de décret extrêmement favorable aux convenanciers.

Les adversaires de cette thèse ne demeuraient pas inactifs. Desnos de la Grée, ancien avocat au Parlement de Bretagne, menait le mouvement dans la province, soutenu par de nombreux jurisconsultes rennais. Baudouin de Maisonblanche défendait dans des mémoires, des lettres et des projets de décret les idées qu'il avait exposées dans ses Institutions convenantières [Note : Sur la littérature de cette époque, relative aux domaines congéables, consulter la Bibliographie Corbière et surtout la bibliographie que nous avons insérée en tête de notre ouvrage, les Vicissitudes, etc.].

Partisan de la suppression des usements et des droits féodaux qui avaient altéré l'essence même de cette tenure, il soutenait énergiquement cette théorie que le contrat à domaine devait être considéré comme un contrat à long terme participant de la vente et du louage : en un mot c'était une espèce de fermage qui permettait, en surplus, la vente à réméré des édifices et des superfices.

Il sut empêcher l'Assemblée de se contenter de solutions hâtives. La question des domaines congéables fut longuement examinée par six de ses comités. La Société royale d'Agriculture, consultée sur le point de savoir si la tenure convenancière était favorable ou non au développement de l'agriculture, se rallia aux idées de Baudouin de Maisonblanche et émit le vœu, au reste platonique, de la voir se répandre dans la France entière.

Ces discussions longues et minutieuses aboutirent enfin au vote de la loi du 6 août 1791, sur le rapport d'André-Rémi Arnoult, de Dijon, et du célèbre Tronchet. Baudouin avait refusé de s'en charger. Il n'en avait pas moins exercé une décisive influence.

Mais les colères s'étaient amassées contre lui dans les trois départements de Basse-Bretagne. De toutes parts naissait l'accusation qu'il avait trahi la cause de ses mandants pour des considérations fort peu honorables. C'est à peine si Couppé pouvait parvenir à convaincre de la bonne foi de son collègue les électeurs de la ville de Lannion. « Ceux qui connaissent sa loyauté comme moi, écrivait-il le 7 novembre 1790, savent bien qu'il ne craint pas que l'Assemblée soit éclairée sur cette matière ; il ne lui fait aucune proposition qu'il ne croit juste, et personne ne renoncera plus volontiers que lui à ses erreurs lorsqu'on les lui fera connaître... ».

D'ailleurs Baudouin de Maisonhlanche était de taille à tenir tête à ses contradicteurs. Il le faisait avec une violence hargneuse et une raillerie souvent lourde, qui couvre mal les blessures d'amour-propre ressenties par son tempérament autoritaire et grincheux. Sûr de sa vérité, il manifeste une tendance impulsive à considérer ses adversaires ou comme des imbéciles ou comme des hommes de mauvaise foi. La discussion dégénère en dispute et les injures remplacent trop souvent les raisons.

C'est surtout à Girard et à Le Guével qu'il s'en prend : — ce sont en effet les plus redoutables. Il n'hésite à les attaquer ni dans leur vie privée, ni dans l'exercice de leur profession. Il signe ses Petites lettres à de grands avocats du pseudonyme d'Iannic Goaper, c'est à-dire de Jeannot le Railleur. Ce sont des pamphlets généralement brutaux.

Quoi qu'il en prétende, cette lutte l'aiguillonne. Il écrit, le 18 janvier, à propos de la question des landes et des communs de Bretagne: « On a voulut me jeter ce rapport sur le corps, mais je suis satisfait de la dose de haine que m'ont attirée les convenants de la part des habitants des campagnes et je ne me vois pas obligé d'en combler la mesure (D. TEMPIER. Lettres des députés des Côtes-da-Nord aux Etats généraux et à l'Assemblée constituante), ... ». — Au reste, à l'Assemblée il agit avec une grande habileté et une certaine modération. Il veut avant tout aboutir au vote d'un décret qui réforme les abus du domaine congéable. Il craint que l'agitation des colons, que les actes de violence qu'ils se permettent parfois, n'indisposent les députés. Ne pourraient-ils s'imaginer que cette campagne des convenanciers ne fût qu'une campagne d'intimidation destinée à entrainer un vote qui porterait atteinte à la propriété des fonciers ? Cela, ni les Constituants, ni Baudouin de Maisonblanche, ne sauraient le permettre. C'est en pleine connaissance de cause qu'ils ont voté l'article XVII de la Déclaration des Droits qui reconnaît à la propriété un caractère de droit « inviolable et sacré ».

Sans exagérer outre mesure, l'on peut considérer que la loi du 6 août 1791 est l'œuvre du député lannionnais. Par la suppression des usements et des droits féodaux surajoutés aux droits convenanciers, par l'établissement de la « réciprocité », qui accorde le remboursement de ses améliorations au colon qui fait exponse, cette loi favorisait d'une manière sensible les paysans de la province et maintenait un mode de tenure auquel la Bretagne devait la majeure partie de ses défrichements. Rétablie par la loi du 9 brumaire an VI, elle a régi pendant un siècle d'une manière à peu près satisfaisante les rapports des fonciers et des domaniers.

Elle n'en mécontenta pas moins fortement les colons au moment où elle fut promulguée. Ils s'attendaient au reste à une déception et leur campagne ne s'était pas ralentie. Excités par des agitateurs avides de se créer un avenir politique, ils résolurent de n'élire à l'Assemblée législative que des adversaires résolus du régime convenancier. La loi du 27 août 1792 allait leur accorder une satisfaction momentanée.

Si les domaines congéables furent le principal objet des préoccupations de Baudouin de Maisonblanche, il s'intéressa néanmoins très vivement à la recherche de la solution des grands problèmes économiques qui se posaient devant l'Assemblée constituante. Il a approuvé la mise des biens du clergé à la disposition de la nation. N'écrit-il pas à ses commettants, le 26 décembre 1790 : « Les finances reprennent vie, les biens nationaux se vendent partout et j'aurais bonne envie, si j'avais des fonds prêts, de me ranger au nombre de vos premiers acquéreurs. Malheureusement je ne suis point sur les lieux pour choisir ma pièce » ? Et il est bien sûr qu'il a attaché une importance beaucoup plus grande aux votes qu'il a émis sur les questions financières qu'à son vote sur la Constitution civile du Clergé.

« La grande question des assignats est enfin décidée, écrit-il le 1er octobre 1790, et ceux mêmes qui ont voté contre leur émission conviennent maintenant, que cette mesure, applaudie par tous les patriotes, était indispensable. On a voté 1.200 millions d'assignats, compris les 400 millions déjà émis, arrêté que l'émission ne pourrait excèder. Quant aux coupures des assignats, elles ne sont pas encore réglées ; on hésite à en faire au-dessous de 100 livres. Sur cela et sur les autres précautions élémentaires, on a renvoyé de rechef au Comité des Finances pour y préparer un travail réfléchi. Un motif, à mon avis démonstratif, m'a fait voter pour les assignats. Outre la dette publique et les offices à payer, une masse énorme de biens nationaux à acheter, de droits féodaux ou fonciers, est jetée récemment dans le commerce. Par là l'équilibre, la proportion sont dérangés entre immeubles vendables et les moyens d'acquérir la quantité de numéraire. Il a donc fallu rétablir cette proportion par des assignats qui s'éteindront et seront brûlés à mesure que, par l'achat des biens nationaux, ils reviendront à la Caisse de l'Extraordinaire. Il n'y a donc pas d'encombrement à craindre de ce numéraire fictif, dont la somme est très inférieure à la valeur des immeubles qui en est le gage ».

Il prend part aux discussions relatives à l'établissement des bases de la contribution foncière. Indépendamment du souci d'ordre et de régularité qui l'y invite, Baudouin de Maisonblanche n'oublie pas, même dans une question aussi générale, qu'il est un député breton. Il espère voir « les laboureurs augmenter et perfectionner leurs cultures », une fois qu'ils ne devront payer qu'un simple impôt de remplacement au lieu des dîmes ecclésiastiques et inféodées. — Il s'intéresse vivement au projet de loi qui concerne le cours et la propriété des eaux, fleuves, rivières, ruisseaux, sources, usines, pêche. « La matière est épineuse », déclare-t-il. C'est sans doute pour cette raison qu'elle captive le jurisconsulte de carrière, tout féru du droit coutumier. — Enfin, c'est la question des landes et communs de Bretagne que la Constituante ne fera qu'amorcer et qui ne sera résolue en définitive par aucune des assemblées révolutionnaires.

Pour le surplus, Baudouin de Maisonblanche se laisse entraîner au courant. Il suit, en matière politique, la majorité de l'Assemblée, désireux, comme elle, de faire passer dans la réalité les principes posés par la Déclaration des Droits et par la Constitution. C'est que les événements dominent les hommes et qu'ils doivent s'adapter sans cesse à une situation nouvelle, souvent imprévue. « Lancé dans la Révolution » par une adhésion voulue, réfléchie, aux légitimes revendications du Tiers-Etat, il accomplira avec simplicité l'évolution logique, presque fatidique, que les circonstances exigent.

Si les habitants des campagnes ne pardonnaient pas à Baudouin de Maisonblanche son attitude dans la question des domaines congéables, ceux de Lannion, par contre, ne lui en marquèrent nul mécontentement. Beaucoup d'entre eux étaient des bourgeois, à la fois propriétaires de foncialités et de droits convenanciers, en sorte qu'ils rattrapaient d'un côté ce qu'ils avaient pu perdre de l'autre. Il est d'ailleurs fort probable qu'ils avaient, en maintes occasions, mis à l'épreuve le bon vouloir d'un député dont l'importance auprès de l'Assemblée et des ministres était telle que certains d'entre eux (notamment Amelot, le Directeur de la Caisse de l'Extraordinaire) avaient souvent recours à sa compétence juridique et à ses lumières [Note : C'est ainsi qu'il fut consulté lors de l'application de la lai du 14 mars 1790 relative aux droits corporels et incorporels sur les propriétés nationales en général, et en particulier sur la nature des rentes quevaisières perçues par certaines commanderies et certaines abbayes de Basse-Bretagne].

Mais la sympathie ne se commande pas, et Couppé [Note : Cf. A. KUSCINSKI. Dictionnaire des Conventionnels (art. Couppé), pp. 156-157] était plus sympathique à ses concitoyens. Lannionnais d'origine, issu d'une famille particulièrement respectée, ancien sénéchal de la ville, il n'est pas étonnant, lorsque l'Assemblée constituante eut clôturé ses séances et prononcé l'inéligibilité de ses membres à la Législative, que les électeurs l'aient appelé à la mairie de Lannion, puis, à quelques jours d'intervalles, au tribunal du district. Il opta pour les fonctions de juge qu'il exerça jusqu'au moment où il dut se rendre à Paris pour exercer son Mandat de Conventionnel.

A défaut de Couppé, c'est Baudouin de Maisonblanche qui fut choisi pour maire. Ce témoignage d'estime, au lendemain des attaques violentes qu'il avait eu à subir de tous côtés, le toucha profondément. Elu le 5 novembre 1791, il demeura en fonctions jusqu'au 21 novembre de l'année suivante, et l'on peut supposer qu'il apporta dans son administration les grandes qualités d'attention et de régularité, de méthode et d'énergie qui formaient le fond de son caractère.

L'on en est malheureusement réduit aux suppositions. Les recherches que nous avons effectuées il y a quelques années dans les archives de Lannion sont demeurées vaines, car nous n'avons ni pu ni su retrouver le registre qui porte les délibérations de la municipalité du 24 janvier 1790 au 14 mars 1793.

A cette dernière date, Pierre-Marie Daniel de Kerinou est maire en exercice. Baudouin de Maisonblanche participe à l'administration de sa ville en qualité de notable. L'on n'hésite guère à faire appel à son concours dans les circonstances délicates. C'est ainsi que le Directoire du département ayant nommé Leroux en qualité de commissaire pour la visite des ports, des baies et des anses, la municipalité se hâta de lui adjoindre Baudouin et Dousset, le 25 mars.

Quelles pouvaient être les idées de l'ancien Constituant en ce début de 1793 ? Elles sont dans l'ensemble celles des « patriotes de 89 » qui n'ont cessé de jouer un rôle dans les assemblées administratives de la Révolution et qui ont ainsi fortement éprouvé l'empreinte des événements. Baudouin de Maisonblanche s'est tout naturellement rallié à la République ; mais dans la lutte qui s'est engagée entre Girondins et Montagnards, il sera du parti de la Gironde. ll est difficile qu'il s'y soit déterminé pour des raisons d'humanité : les violences de Vergniaud ne le cèdent peut-être pas tant à celles de Marat ! Mais les Girondins s'appuient sur les départements qu'ils prétendent favoriser au détriment de Paris : on les accuse de fédéralisme ! Les Bas-Bretons, chez qui subsistent, en dépit de leur renoncement aux privilèges de la province, des vestiges de sentiments séparatistes, ne peuvent qu'être attirés par le mirage indécis et lointain d'un semblant d'autonomie. Le fédéralisme fut ainsi, dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), plutôt un état d'esprit qu'une doctrine politique.

Les administrateurs du département règlent savamment d'ailleurs les mouvements de la bourgeoisie révolutionnaire. Plus diplomates — d'aucuns penseront plus timorés — que leurs collègues du Finistère, ils se borneront à donner leur adhésion au projet de former une garde départementale pour la défense de la Convention. Ils sauront éviter de s'engager trop profondément dans les mouvements de Normandie. Ils pourront toujours faire valoir qu'ils se sont empressés de désapprouver leur délégué Olivier Rupérou et qu'ils ont préféré courir sus aux Vendéens qui tentaient l'investissement de la ville de Nantes.

Baudouin de Maisonblanche s'associa sans réserve à la politique de la municipalité de Lannion. Il est permis de supposer qu'il prit parfois une part prépondérante dans les délibérations de cette époque.

Le Directoire départemental a-t-il résolu d'envoyer 500 hommes au général Canclaux, la municipalité s'efforce de susciter des engagements, et, dès la mi-mai, peut offrir 40 citoyens tout équipés. — Puis les journées parisiennes, qui déterminent la chute de la Gironde, surexcitent les esprits. Le 6 juin, l'on déclare qu'il est indispensable de prendre des mesures énergiques pour protéger la Convention. Si l'on juge que la force armée est nécessaire, il faut s'occuper d'en lever un détachement sans délai. L'on se tiendra, en attendant, en étroites relations avec l'administration des Côtes-du-Nord, auprès de laquelle on envoie en délégation l'officier municipal Despoirriés et le notable Baudouin de Maisonblanche. — C'est encore Baudouin qui, le 17 juillet, se chargera de la rédaction de la protestation contre l'incarcération du conventionnel Couppé.

Mais bientôt il faut composer avec la Montagne, et la municipalité s'y emploie avec d'autant plus de zèle que le Directoire du district est violemment suspecté de modérantisme. Ne pourrait-on pas lui reprocher à elle-même quelques délibérations intempestives ? Outre son attitude dans les affaires du Fédéralisme, n'a-t-elle pas tenté d'empêcher le tribunal criminel de tenir ses séances à Lannion pour juger les auteurs des troubles du 10 septembre 1792 ?

Elle accentuera d'autant plus volontiers son jacobinisme, que les rapports qu'elle entretient avec le Directoire sont d'une froideur extrême, depuis que les administrateurs du district se sont efforcés d'impliquer, au courant d'avril, le maire Daniel de Kerinou dans un certain nombre d'affaires fort louches et fort confuses, à Lannion, à Plougrescant et à Tréguier.

Les démocrates prirent alors nettement la tête de ce mouvement ; bien que Baudouin de Maisonblanche n'ait été que notable, il n'est pas douteux que son influence ne se soit montrée souvent décisive. Aussi-est-il nécessaire d'indiquer brièvement les diverses attitudes que va prendre la municipalité dans les mois suivants.

Le 24 juillet, l'on décide d'envoyer deux commissaires à Guingamp pour recevoir en grande pompe les volontaires lannionnais, retour de Nantes, et de célébrer, le 2 août, un service solennel à la mémoire de ceux qui sont tombés pour la République.

L'un des notables, Cadiou, n'ayant pas justifié son absence aux fêtes du 14 juillet et du 10 août, ses collègues se hâtent fie demander qu'il soit suspendu pour incivisme. Le Directoire prenant sa défense, on accuse les administrateurs d'avoir toujours soutenu les aristocrates: Cadiou est suspendu, le 19.

Ce même jour, deux commissaires, Brichet et Despoirriés sont envoyés vers Carrier, à Saint-Brieuc, pour lui dire qu'aucune commune ne chérit autant la Révolution et n'est plus dévouée à la Convention. Voyage inutile, d'ailleurs, parce que Carrier, pressé de se rendre à Nantes, négligea de venir dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor).

Le 11 nivôse, l'on rédige une adresse à la Convention sur la prise de « la ville infâme » (Toulon), sur la « destruction entière des rebelles de la Vendée » et sur les succès journaliers des armes triomphantes « de la République sur tous les points où les armées et les satellites des despotes osent se montrer ». — Le 14 germinal, nouvelle adresse sur la mort des Hébertistes. — « C'est par ta vigilance, Montagne chérie, que la patrie a été sauvée des flammes et des chaînes que les Hébert, les Ronsin et leurs infâmes complices avaient préparées pour elle... ».

Lannion félicitera naturellement la Convention de la chute de Robespierre.

Entre temps, la municipalité avait appris avec plaisir la nouvelle de la suspension du Directoire par le représentant Jean-Bon Saint-André. Son orientation s'était tellement précisée au cours de cette période qu'elle se proposât à la Société populaire pour transmettre ses propositions en vue de la formation d'une Commission provisoire.

Entraîné par le mouvement de la Révolution, malgré sa répugnance à accepter la moindre fonction assujettissante, Baudouin de Maisonblanche était devenu d'abord assesseur du juge de paix, puis en nivôse, économe ou administrateur gratuit de l'hôpital. Peut-être eut-il, en vertu de ses premières fonctions, à exécuter les ordres singuliers du général Tribout qui avait décidé l'arrestation de toutes les personnes du nom de Prigent, parmi lesquelles se trouvaient nombre de révolutionnaires éprouvés. Il lui resta cependant assez de loisirs pour exercer à Lannion, non pas les fonctions d'avocat comme le rapporte assez inexactement Kerviler — elles n'existaient plus désormais — mais celles de défenseur officieux.

Qu'il ait désapprouvé la Terreur, c'est indiscutable ! Mais il fut bien éloigné de souscrire à toutes les mesures réactionnaires de la période thermidorienne. Le démocrate qu'il était devenu ne pouvait se montrer favorable aux tentatives audacieuses des parents des émigrés et des réfractaires. Et c'est évidemment pour ce motif qu'au début de l'an III l'assemblée des citoyens de la commune de Lannion le désigna pour faire partie des douze membres du Comité révolutionnaire du district.

Peu après, le représentant Boursault, chargé de l'épuration des diverses administrations, estimant que leur rôle à l'époque terroriste ne présentait rien d'exagéré, se borna à peu près à les complèter. C'est ainsi que, le 28 février an III, il adjoignait à Le Mée, Ozou, Le Dissez et Gouëffic, membres du Directoire départemental les citoyens René Lorin, perruquier, officier municipal et maire de Saint-Brieuc, René Corouge aîné, négociant, maire de Paimpol et commandant de la garde nationale depuis 1789, Jean-Gilles Corvoisier, avocat, administrateur et juge à Lamballe, et Jean-Marie Baudouin de Maisonblanche.

C'est en vain que l'ancien Constituant adressa sa démission au représentant Boursault. Il n'aurait plus voulu quitter Lannion, d'abord pour des raisons pécuniaires, mais aussi parce qu'il aurait désiré s'adonner plus librement à ses travaux d'histoire provinciale. Il se rendit néanmoins à Saint Brieuc.

Nous avons publié ailleurs [Note : La Vente des Biens Nationaux dans le département des Côtes-du-Nord, p. 209] l'arrêté que prit l'administration départementale reconstituée, le 7 pluviôse an III, pour « diviser » le travail entre ses membres. Quatre d'entre eux, sur huit, tous anciens hommes de loi, se trouvaient chargés du bureau des Domaines nationaux. Chacun y était employé, autant que possible, en raison de ses compétences. C'est ainsi que Baudouin de Maisonblanche fut plus spécialement chargé de la partie contentieuse, des réglements de partage, de la liquidation des droits des femmes et des enfants d'émigrés, des questions diverses résultant de la suppression du régime féodal et du domaine congéable. Lourde tâche, dans laquelle il n'allait pas avoir l'occasion de donner toute sa mesure. Peut-être s'en effraye-t-il ? Toujours est-il que le 15 de ce même mois de pluviôse il offrait à nouveau sa démission d'administrateur.

Bien que cette lettre ait dejà été publiée par Kerviler (Etude biographique sur Baudouin de Maisonblanche), il ne sera peut-être pas inutile de la rééditer. Elle marque, en effet, une étape dans sa carrière et nous fixe sur de nombreux détails intimes de son existence.

« Egalité. — Liberté. — Probité.
Jean-Marie Baudouin, de Lannion, district de Lannion, département des Côtes-du-Nord, aux Représentants du peuple près l'armée des côtes de Brest et de Cherbourg.
En régénérant une partie des autorités constituées des Côtes-du-Nord, le représentant Boursault (dont certes je n'étais pas connu) m'a nommé, sans m'entendre, administrateur du département.
Aussitôt je lui adressai ma démission ; mais déjà ses fonctions l'avaient appelé dans d'autres contrées, et je n'en ai reçu nulle réponse.
Dans l'absence de ce député qui paraissait chargé de l'épuration des fonctionnaires publics, j'ai réitéré ma demande au Comité de Législation, dont une lettre du 11 pluviôse m'invite à m'adresser à vous pour faire statuer sur ma démission et mon remplacement.
C'est donc, à vous, Représentants du Peuple, que je répète ma déclaration d'abdiquer des fonctions dont je n'ai commencé l'exercice provisoire (suivant les termes de mon installation) qu'afin de ne pas entraver la marche d'un corps administratif. Mes motifs d'abdication sont déterminants ; ils seront infailliblement accueillis. Âgé de 53 ans, ressentant déjà les incommodités d'une vieillesse accélérée par de longs travaux, je dois être placé désormais au nombre de ces arbres déjà trop vieux pour être transplantés avec fruit. Père de dix enfants qui me restent de quinze, et dont la mère, mon épouse, est actuellement enceinte du seizième, je me dois à leur subsistance et à leur éducation. Tels sont, sous le règne des bonnes mœurs, les premiers devoirs d'un vrai républicain.
Or, je l'atteste, et ma franchise est connue, la modicité de ma fortune ne me permet pas de remplir le premier, celui d'entretenir ma famille nombreuse, si par ma translation à Port-Brieuc, l'on me prive des ressources de ma profession. J'exerçais celle d'homme de loi, ou plutôt d'irréconciliable ennemi de la chicane, dans les arbitrages, la consultation et la défense des innocents opprimés.
Eloigné de mes foyers, je veillerais encore moins à l'éducation de mes enfants, la plupart en bas-âge, et cependant je réponds de leur moralité, de leur civisme à la République.
J'ai d'ailleurs accepté de mon gendre, adjudicataire, la rétrocession d'un domaine national, dont le prix indépendamment des intérêts, des annuités, monte à 43.000 francs.
L'exécution de cet engagement sacré m'est absolument impossible, si je continue mes fonctions d'administrateur à Port-Brieuc. Heureusement, nulle puissance au monde ne m'arrachera le consentement de me transformer en banqueroutier ou en fripon. Je deviendrais l'un ou l'autre si je conservais une place incompatible avec tous les moyens honnêtes de satisfaire à mes engagements envers la nation. Ma démission, au reste, n'est pas l'effet de l'égoïsme. Sans m'arroger le titre fastueux d'homme marquant dans la Révolution, je lui ai consacré mes faibles moyens dès son aurore, en 1788. Membre élu du Tiers aux derniers Etats de Bretagne, obscur mais irréprochable député à l'Assemblée constituante, ensuite maire de Lannion en des moments orageux, puis assesseur du juge de paix, en même temps notable et administrateur gratuit de l'hôpital, enfin membre d'un comité révolutionaire qui n'a ni pillé, ni persécuté, j'ai toujours été, je suis constamment prêt à tout sacrifier pour ma Patrie.
Qu'on me place où l'on vaudra, fût ce à la brèche, j'y consens, pourvu qu'il me soit possible d'y vivre ou d'y mourir honnête. Je ne saurais, avec honnêteté, demeurer administrateur du département, et je me démets.
Fait à Port-Brieuc, le 15 pluviôse an III de la République une et indivisible. BAUDOIN »
.

La loi du 1er ventôse, qui réduisait le nombre des administrateurs départementaux de huit à cinq, allait permettre à Baudouin de Maisonblanche de réaliser ses désirs de retraite. Sans regret, il quitta Saint-Brieuc, en même temps que Corouge et que Gouëffic.

Le représentant Boursault n'était même pas entré dans le département des Côtes-du-Nord, se bornant à demander des propositions à quelques-uns des hommes qui lui paraissaient mériter sa confiance. Leur choix s'était porté sur des démocrates à tendances libérales, mais sur des démocrates avérés. Or les thermidoriens se trouvaient entraînés, chaque jour davantage, à composer avec les ennemis de la République. Une vague d'« apaisement » passait sur le pays. L'on croyait en finir avec la Chouannerie par des amnisties et des traités. Les représentants Guezno, Guermeur et Grenot reçurent, dans ces conditions, la tâche de « modérantiser » le personnel des administrations, si l'on peut s'exprimer ainsi sans trop de pédantisme. Ils appelèrent ainsi à l'administration départementale un royaliste déguisé, Limon, et au syndicat, Rupérou, dont les imprudences, au moment du Fédéralisme, auraient pu passer pour criminelles. Les jacobins, toujours plus honnis, commencèrent à être traqués.

Cependant, un certain nombre de démocrates trouvèrent grâce aux yeux des représentants et Baudouin de Maison-blanche dut à sa réputation de juriste d'être nommé, le 27 floréal an III, commissaire national près le tribunal du district de Lannion. Tout honorable qu'elle pût être, cette situation peu rémunérée ne pouvait lui convenir, car elle le privait des ressources que lui procurait sa charge de défenseur officieux. Mais, tout comme à l'époque de la Terreur, il n'était pas permis de se soustraire aux fonctions ainsi imposées. Baudouin dut multiplier les démarches, faire appel aux ressources de son habileté, de sa prudence pour parvenir enfin, le 18 fructidor, à en être relevé.

Son repos n'allait être que de courte durée. La Convention n'avait pas tardé à regretter amèrement ses imprudences. En vain avait-elle voté une constitution républicaine, décrété que les deux tiers des membres des Conseils seraient choisis dans son sein, excepté de l'amnistie les seuls royalistes ? Les épurations de floréal avaient donné, dans toutes les administrations, le soin de faire appliquer ces mesures à des hommes qui leur étaient hostiles. Les élections de l'an IV manifestèrent une vitalité exceptionnelle dans les partis d'opposition. Le Directoire dut chercher à s'environner de fonctionnaires, dans lesquels il put avoir toute confiance, de manière à entraver la politique de réaction des corps élus.

Dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), l'administration départementale, que présidait Le Normant de Kergré, réservait toutes ses faveurs aux prêtres réfractaires et aux parents d'émigrés. C'est en vain que le commissaire du Directoire exécutif, Nicolas Armez, s'efforçait de rassurer les républicains sincères : il allait se briser contre le mauvais vouloir des administrateurs. En attendant, il ne cessait de demander au Gouvernement de porter uniquement son choix sur des fonctionnaires éprouvés. N'allait-il pas jusqu'à proposer la création d'un jury de civisme, formé de révolutionnaires certains, qui s'assurerait des sentiments des hommes dont on soumettrait la nomination au Directoire ?

Il n'est pas étonnant que, dans ces circonstances, l'on ait songé à Baudouin de Maisonblanche. Un arrêté du 10 pluviôse an IV le nommait juge suppléant au tribunal civil du département des Côtes-du-Nord. « Poste peu digne de son mérite et de ses services antérieurs », écrit son biographe, mais qui vraisemblablement ne l'astreignit qu'à des séjours de courte durée.

Lorsque Nicolas Armez fut parvenu à imposer sa démission de Commissaire du Directoire exécutif, tandis que l'on cherchait en vain un démocrate qui voulût bien consentir à le remplacer, il fut un instant question de Baudouin de Maison-blanche. Armez lui-même, dans une lettre du 13 prairial an V qu'il écrivait de Paris [Note : Armez habitait alors maison de l'Union, rue des Pères, 26] au ministre Bénézech, engageait le Directoire à choisir entre Couessurel et Baudouin. On sait qu'il fallut en définitive se rabattre sur Boullaire de la Villemoisan [Note : Léon DUBREUIL. La Révolution dans le département des Côtes-du-Nord. Le coup d'État du 18 fructidor].

Mais, après le 18 fructidor, la situation se trouva complètement transformée et les démocrates redevinrent les maîtres. Pour remplacer les anciens administrateurs départementaux destitués, un arrêté, en date du 25, nomma « les citoyens Baudouin, ex-Constituant, ancien administrateur ; Couessurel, ex-juge, ex-administrateur ; Jacques Le Bihan, ex-juge, ex-administrateur ; Launay-Prévost, ex-juge, ex-administrateur ; Barbedienne, ex-procureur-syndic du ci-devant district de Port-Brieuc ».

Installés le 5 complémentaire an V, la présidence de la nouvelle administration fut dévolue à Baudouin de Maison-blanche [Note : « ... Le citoyen Baudouin, le premier nommé dans l'arrêté, a prononcé un discours analogue à la circonstance, dans lequel il a déclaré que la justice serait rendue avec impartialité, qu'il favoriserait tous les efforts du patriotisme pour consolider le triomphe de la République, et il a juré haine à la Royauté et à l'anarchie, attachement et fidélité à la Constitution de l'an III et il a promis de remplir avec zèle, dévouement et honneur, les fonctions que lui a déléguées le gouvernement républicain... »]. Il allait la conserver pendant près de deux ans.

L'on pourrait s'en étonner. Les raisons qui lui faisaient désirer de rester à Lannion n'avaient sans doute pas perdu de leur valeur. Mais avec une abnégation sans limite, il estimait que sa place était désormais « sur la brèche ». On le verra dès lors se passionner pour les élections de l'an VI, ne rien négliger pour assurer le triomphe des candidats attachés à la République, solliciter des électeurs l'investiture qu'il ne tenait que de la confiance du Directoire. C'est seulement le succès obtenu qu'il estima pouvoir se consacrer pendant quelque temps à ses affaires et à ses travaux. Le 4 prairial, il demandait au ministre de l'intérieur un congé d'un mois pour achever son Histoire de la Basse-Bretagne.

« ... J'ose l'assurer et je prétends le prouver, écrivait-il à cette occasion, l'ignorance de la langue celtique a fait jusqu'à présent commettre des fautes absurdes sur le compte de nos pères, au lieu que le Bas-Breton dévoile des vérités absolument neuves sur cette matière intéressante. Peut-être les gens de lettres verraient-ils avec indulgence un essai qui tend à frayer une route nouvelle aux écrivains de l'histoire ancienne des Gaules ... ».

Il prenait bien son temps  ! Qu'importaient au ministre la langue celtique et l'histoire ancienne de notre pays ? Baudouin avait eu beau insinuer que son absence ne serait pas ressentie — ses collègues sont « si laborieux, si instruits », — il lui fut répondu, le 11, que la patrie le réclamait à son poste.

Il n'insista pas ; mais il dut se bien promettre intérieurement de ne solliciter aucune espèce de suffrages aux élections de l'an VII. Il se hâta même de prendre les devants. Il inscrivit, le 27 germinal, sur le registre des délibérations de l'administration départementale son intention bien arrêtée de se démettre et de cesser ses fonctions dès l'installation de son successeur. Sa volonté fut respectée cette fois, et il emporta de son passage aux affaires, en même temps que les regrets de ses collègues, la satisfaction d'avoir accompli sans défaillance une tâche particulièrement pénible et complexe.

L'administration de Le Normant de Kergré, sous l'apparence du loyalisme le plus fervent, avait permis à toutes les oppositions de se manifester. En proie à la terreur qu'inspiraient les Chouans et à la crainte — souvent plus vive encore ? que faisaient peser les parents d'émigrés, la plupart des administrations se trouvaient désorganisées. Patriotes, fonctionnaires, acquéreurs de biens nationaux, vivaient dans de perpétuelles alarmes. Depuis que la loi du 16 brumaire an V avait rétabli les enchères, les ventes ne fournissaient que d'insignifiantes ressources. Il fallait les ranimer, rétablir la sécurité, assurer le bon fonctionnement des rouages administratifs, et, plus encore, consolider le gouvernement républicain.

La nouvelle administration embrassa d'un seul coup l'œuvre immense qu'elle devait accomplir. Cédant au goût du verbalisme, elle exposa longuement ses intentions dans une adresse du 15 brumaire an VI « aux habitants des Côtes-du-Nord ». Aussi, ce document mérite-t-il d'être intégralement publié, parce qu'il reflète les idées de Baudouin de Maisonblanche et de ses collègues.

« Citoyens,
Récemment appelés aux fonctions administratives par la confiance du Directoire, nous vous devons l'exposé de nos principes et l'indication de vos devoirs.
Nos principes sont simples comme ceux de la morale éternelle, où la République a puisé les siens.
Justice à tous sans acception de personnes. — Liberté d'opinions religieuses sans fanatisme. — Maintien de la sûreté individuelle et des propriétés sans despotisme ni brigandage. — Fidélité inviolable aux engagements d'indulgence pris par le gouvernement envers ses enfants rebelles qui se sont soumis aux lois de la Patrie. — Garantie des acquisitions des domaines nationaux, mais poursuite courageuse et sévère contre leur dilapidation. — Haine au Crime, affection à la Vertu : tels sont les grands objets que nous ne perdrons jamais de vue.
Nous en faisons ici la promesse solennelle, et nous osons le dire avec la fierté qui convient aux hommes libres. Vous connaissez notre loyauté, notre imperturbable ténacité dans la carrière du bien. Vous croirez au serment que nous mettons à la face du Département tout entier.
Voilà nos devoirs, citoyens : voici maintenant les vôtres. Votre bonheur tient à leur observation. Ecoutez avec confiance des magistrats qui vont vous parler en frères, en amis.
La malveillance s'agite autour de vous, et tandis que la République se consolide par une paix glorieuse, tandis que le moment approche où nos enfants, couverts des lauriers de la victoire, rentreront triomphants dans leurs foyers, les débris expirants de la faction royaliste portent encore la désolation dans nos campagnes. Une horde peu nombreuse de brigands y commet des assassinats et des vols au nom infâme d'un Roi, parce que la République ne protège, n'autorise effectivement que les vertus.
Quoi ! Citoyens, plusieurs puissances coalisées contre la France se sont vues forcées de lui rendre les armes en acceptant d'elle l'olivier de la paix, en lui cédant leurs plus belles provinces ! Quoi ! nos frères ont partout terrassé l'ennemi extérieur et vous souffririez [qu']une poignée de malfaiteurs répande dans vos habitations la terreur et l'infortune !
Non : vous ne laisserez pas longtemps ce germe destructeur de la félicité publique s'enraciner dans vos contrées. Citoyens, voulez-vous être heureux et tranquilles ? Dénoncez, poursuivez ces scélérats. Votre intérêt vous y convie, vous en possédez les moyens.
Certes, le paisible habitant des campagnes est intéressé à la destruction des tigres féroces qui pillent sa maison et souvent s'abreuvent de son sang. Nous vous le déclarons d'ailleurs, Citoyens, notre résolution irrévocable est d'appliquer aux communes, où les violences se commettront, la responsabilité prononcée par la loi du 10 vendémiaire an IV. C'est par zèle pour l'universalité du Département, c'est par attachement pour vous, nos concitoyens, que nous déploierons la plus stricte sévérité envers ces communes coupables ou indolentes qui n'auront pas garanti la sûreté publique. Il est temps qu'enfin le crime cesse d'affliger notre pays. Le cri d'un vrai républicain doit être : extermination des scélérats par tous les moyens légaux.
La tâche est-elle donc si difficile ?
Nullement, Citoyens. Vous avez parmi vous cette nombreuse jeunesse que la bienveillance du Directoire a dispensé de se rendre aux frontières. Le même sang coule dans ses veines que dans celles des intrépides guerriers qu'illustrent nos armées. Leurs frères sont des héros ; ils ne seront point des lâches. Ils ne-laisseront plus désormais des monstres au sceau royal dévaster impunément leurs villages ; ils se coaliseront pour les saisir et les livrer au supplice.
Et vous, magistrats immédiats du peuple, vous, officiers municipaux, protégez, provoquez cette sainte coalition ; organisez à cette fin votre garde nationale ; informez-vous des étrangers et des inconnus qui parcourent votre arrondissement. L'oeil du magistrat vigilant est continuellement ouvert sur tout ce qui tient au bon ordre dans l'étendue de son ressort.
Comptez d'ailleurs sur l'assistance des braves militaires qui forment nos garnisons et nos cantonnements. Un mot d'appel de votre part, des renseignements donnés, et ils volent aussitôt contre les implacables ennemis de votre repos, contre les déprédateurs de vos fortunes.
Tant de moyens, Citoyens, ne demeureront pas infructueux ; tant de motifs ne seront pas inefficaces. Au nom de votre propre intérêt, agissez et montrez-vous enfin les adversaires du crime, dont vous êtes les malheureuses victimes. Imitez l'exemple des ci-devant districts de Guingamp, Lannion et Pontrieux, dont les habitants ont, par leur fermeté, su écarter loin d'eux le fléau qui vous opprime.
Si ces considérations pouvaient ne point réveiller votre activité, n'oubliez pas au moins, Citoyens, que votre inertie répréhensible, que surtout une connivence criminelle, nécessiteront dans vos communes infestées les rigueurs du régime militaire.
Epargnez-vous ces désagréments futurs en détruisant le mal actuel ; épargnez-nous à nous-mêmes la douleur de voir une partie de notre département en proie à des excès qu'il est si instant et si facile de réprimer pourvu que, pour votre propre avantage, vous coopériez sincèrement à leur répression »
.

Ce sont les mêmes arguments que l'administration fit valoir sous une forme appropriée aux circonstances dans son « adresse relative aux assemblées primaires et électorales de l’an VI » — du 11 ventôse ; — les mêmes qu'elle reprendra dans les nombreuses proclamations qu'elle devait rédiger au cours de ces deux années. Abus du verbalisme, sans doute ! — Mais, comment atteindre des paysans que les contre-révolutionnaires terrorisaient ?

La grande œuvre de l'administration départementale fut en effet la lutte contre la Chouannerie. La retracer serait retracer l'histoire entière des Côtes-du-Nord à cette époque troublée. Assurément Baudouin de Maisonblanche y a pris une grande part, encore affermi par la force de ses opinions infrangibles ; mais son action personnelle se perd dans l'action collective des administrateûrs, s'efface devant celle de François-Germain Pouhaër, le nouveau commissaire du Directoire exécutif.

Au reste cette œuvre était double. Il fallait d'une part rétablir la sécurité, d'autant plus troublée par les royalistes qu'ils voyaient leur échapper le fruit de toutes leurs intrigues, d'autre part réorganiser la majeure partie des corps constitués. Tremblants, agents et adjoints municipaux démissionnaient à l'envi ; complices, ils s'efforçaient de rester dans leur place. Il fallut les livrer à un immense travail d'épuration, dont font preuve les registres de délibérations de l'administration départementale. L'on ne peut dire qu'elle ait réussi dans cette lourde tâche.

La Chouannerie ne comporte, en effet, aucune action importante, décisive. Elle n'est pas une guerre, elle est un brigandage à demi-organisé. Ici, c'est une diligence qu'on pille, là un fonctionnaire qu'on assassine, là un patriote qu'on contraint à se spolier lui-même. Les Chouans opèrent souvent la nuit et masqués. Ils tentent parfois quelque hardi coup de main, quand ils ont l'avantage du nombre. Une armée ne saurait parvenir à la répression de ces actes criminels, car ils se commettent partout en même temps et sans lien véritable entre eux. Les gardes territoriaux, dont on a tant médit et que l'on a voulu flétrir de l'appellation de faux-chouans ne constituaient guère qu'une garde civique, souvent bien peu brillante. Il aurait fallu accomplir la rude besogne policière dont le général Turreau avait donné en Vendée l'effroyable exemple. Mais l'idée seule d'une pareille campagne d'extermination était bien faite pour faire hésiter des républicains soucieux d'ordre et de paix. La terreur qui pesait sur les populations n'était pas l'ouvrage des révolutionnaires. Ce n'est pas dans leur camp que l'on a le plus souvent entendu le fameux : « Retourne ta veste et viens avec nous ! ». Est-ce à dire, comme l'affirment les écrivains royalistes, que le pays tout entier fût, en secret ou ouvertement inféodé à la Chouannerie ? Ou plutôt ne faut-il pas considérer qu'il subissait les effets de cette terreur blanche contre laquelle les républicains demeurèrent à-demi impuissants pour ne pas avoir voulu employer les procédés de leurs adversaires ?

Pourtant les administrateurs songèrent à l'organisation d'une véritable police secrète dans l'espoir de s'emparer ainsi des chefs du mouvement. Ils ne s'adressèrent point à des gardes territoriaux, mais à des Chouans véritables qui trahissaient leur parti. Car l'une des caractéristiques de cette agitation, viciée dans son essence comme dans ses procédés, c'est que tous se jalousaient et que les haines, exaspérées chaque jour davantage, provoquaient d'incessantes trahisons. Ce n'est cependant pas à l'époque où Baudouin de Maisonblanche présidait aux destinées du département que cette contre-police a pris toute son extension, mais en l'an VII, quand il eut été remplacé par le dinannais Denoual du Plessix [Note : Les administrateurs l'appelèrent à la présidence, puis le Directoire exécutif l'appela au commissariat, car il connaissait avec précision l'organisation de la Chouannerie et pouvait exercer une action personnelle sur un grand nombre de ses adhérents].

L'œuvre essentielle de l'administration de Baudouin de Maisonblanche, c'est la reprise des ventes nationales, reprise favorisée par le rétablissement du domaine congéable.

La loi du 27 août 1792, en abolissant la tenue convenancière, avait fortement indisposé la majorité des propriétaires fonciers. Dès le début de la Convention, ils entamèrent une campagne énergique pour obtenir le retour à la loi du 6 août 1791. Mais d'autres questions plus générales, plus importantes, ne tardèrent pas à occuper la nouvelle assemblée. Sa législation, teintée de socialisme, était d'ailleurs aussi défavorable que possible aux revendications de ces propriétaires qui risquaient en outre d'être inquiétés pour leurs opinions rétrogrades, leur parenté ou même leur richesse. Il fallut attendre la fin de la tourmente terroriste.

L'agitation en faveur du rétablissement de la tenure convenancière recommença aussitôt. Les pétitions se couvrirent de signatures royalistes et républicaines qui n'avaient pas voisiné depuis le début de la Révolution. Les élections de l'an IV, favorables aux réactionnaires, accrurent la force de ce mouvement, qui fit une recrue d'importance dans le gouvernement lui-même. Ce n'est pas que le Directoire se soit beaucoup inquiété de la question d'équité, en faveur de laquelle fonciers et convenanciers rompaient des lances adverses. Mais il se trouvait fort dépourvu : l'administration, les guerres exigeaient d'énormes ressources. Si l'on rétablissait le domaine congéable, le stock des biens à vendre allait être augmenté de nombreuses propriétés d'aliénation facile. Aussi les députés, partisans des propriétaires fonciers, ne manquèrent point de faire valoir ce puissant argument.

Après de nombreuses péripéties que l'on trouvera ailleurs (Léon DUBREUIL. Les Vicissitudes du Domaine congéable) retracées tout au long, le régime convenancier fut restauré par la loi du 9 brumaire an VI, qui se bornait à remettre en vigueur la loi du 6 août 1791. Baudouin de Maisonblanche se trouvait donc chargé d'assurer, dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), l'exécution d'une législation qui portait indéniablement sa marque. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il se soit adonné passionnément à cette tâche. Et pourtant son département fut celui où la mise en vente des rentes foncières et convenancières tarda le plus longtemps.

C'est que Baudouin de Maisonblanche, moins ému par le souci de la fiscalité que par celui de la légalité, désireux de favoriser l'acquisition des fonds de terre par ceux qui possèdaient déjà les édifices et les superfices, voulait obtenir toutes les précisions nécessaires à la sauvegarde des intérêts. Bien en vain d'ailleurs. Le Directoire ne tenait qu'à remplir ses caisses et se bornait à multiplier des considérations vagues et contradictoires.

Baudouin de Maisonblanche dut donc se résoudre à commencer les ventes, à l'imitation des départements du Morbihan et du Finistère, sans avoir reçu la moindre direction sérieuse du gouvernement. Il adressa tout d'abord aux colons un appel parfaitement habile, où il s'efforçait de les convaincre que la législation convenancière était cette fois bien définitive, et où il les exhortait à profiter de l'occasion exceptionnelle qui s'offrait à eux de consolider à très bon compte, tout en faisant acte de patriotes, le fonds aux édifices de leur convenant. Singulière situation pour l'apôtre du domaine congéable, pour celui qui souhaitait le voir se répandre dans la France entière, que d'être amené à en provoquer le remplacement par la tenure à ferme ou la tenure à mi-fruits !

Les résultats des ventes furent plus brillants encore qu'on ne l'avait imaginé, bien que la montée aux enchères ait été souvent entravée par l'interposition de compagnies de spéculateurs. Aussi quand le Ministre des Finances, poussé sans doute par les adversaires de l'administration, osa lui reprocher d'avoir négligé les ventes nationales, Baudouin de Maisonblanche se borna à lui mettre sous les yeux le relevé des ventes effectuées avant et après le coup d'Etat de fructidor.

Ainsi, tant au point de vue économique qu'au point de vue politique, Baudouin de Maisonblanche montrait son attachement aux principes généraux qui dirigeaient la nation. Et pourtant, M. Kerviler a cherché à faire du président de l'administration une espèce de républicain peu sincère, que les événements ont souvent entraîné à prononcer des paroles contrastant plus ou moins avec ses idées véritables. C'est là une de ces affirmations audacieuses qui ne résistent pas à l'examen des faits.

Pourquoi le partisan de la monarchie constitutionnelle de 1791 ne serait-il pas devenu le républicain avéré de 1793 ? Est-il vraiment besoin d'invoquer la fatalité pour comprendre une telle évolution ? Pourquoi ne serait-ce pas ses idées véritables que le secrétaire du département résume en ces termes dans le compte-rendu de la fête du 2 pluviôse an VI, à l'occasion de la publication du traité de paix avec l'Empereur d'Autriche et de l'anniversaire de la mort du roi ?

« Le Président du Département a prononcé un discours pour annoncer l'objet de cette réunion, pour imprimer dans les cœurs l'attachement à la République dont la constitution nous assure les avantages de la Liberté et d'Egalité, la haine de la Royauté, c'est-à-dire du gouvernement royal qui, étant celui d'un seul par essence, fait essentiellement peser sur les hommes le joug d'un despotisme avilissant, et la haine de l'anarchie, c'est-à-dire de ce système de brigandage et de révolte que des assassins royaux avaient répandu dans les campagnes égarées ».

Etait-il donc parvenu à tromper tout le monde, si, le 28 germinal, François-Germain Pouhaër pouvait écrire au Directoire exécutif en lui rendant compte des élections de l'an VI : « ... Les choix sont en général républicains, mais on applaudit particulièrement à la composition de l'administration départementale » ? — Enfin pourquoi ne serait-ce pas encore ses idées qui se trouveraient exprimées dans la belle adresse du 18 prairial aux habitants du Département et seraient-elles subversives au point qu'il fallût prêcher les circonstances atténuantes ?

C'est le 15 floréal an VII que Baudouin de Maisonblanche cessa ses fonctions d'administrateur. Un Lannionnais, Daniel-Hyacinthe-Epiphane Brichet le remplaçait. Denoual était porté à la présidence, qu'il allait bientôt abandonner pour le commissariat. En même temps que Baudouin de Maisonblanche sortait le plus ancien des administrateurs, Mathieu Le Mée, nouvellement élu au Conseil des Anciens.

Dans un discours charmant, Denoual rappela que la dernière session administrative avait rencontré « quelques épines », mais que tous avaient efficacement travaillé à réprimer « les atroces combinaisons de la Chouannerie ». Il s'honora en faisant l'éloge de ses deux collègues, sur la trace desquels l'on ne manquerait point de marcher.

Voilà donc Baudouin de Maisonblanche de retour à Lannion, tout occupé de travaux d'histoire et de linguistique. Kerviler insiste joliment à ce propos sur certaines douces manies du celtomane endurci et nous y renvoyons simplement le lecteur. Mais les événements allaient une fois de plus le déraciner. Le 12 floréal an VIII, le premier Consul le nommait juge suppléant au tribunal civil de Saint-Brieuc, et, neuf jours après, premier membre du Conseil de Préfecture des Côtes-du-Nord. Il y entrait en même temps que Jacob, évêque constitutionnel du département, que Charles Hello et Guinot-Boismenu, anciens membres du Corps Législatif sous le Directoire, et que l'ancien administrateur Le Minihi.

Il y retrouvait, comme préfet, un de ses collègues à l'Assemblée constituante, le pontivyen Jean-Pierre Boullé. Ils se rappelèrent leur étroite collaboration lors des discussions relatives à la première loi sur les domaines congéables, et c'est justement en de telles matières que leur collaboration allait s'affirmer à nouveau [Note : Baudouin de Maisonblanche exerça les fonctions de préfet par intérim, pendant que Boullé assistait aux cérémonies du sacre]. Les questions relatives aux biens nationaux et aux rentes convenancières tenaient alors dans les préoccupations de l'administration une place prépondérante. Il fallait beaucoup de bon sens et de doigté pour résister aux prétentions des fonciers et aux exigences de l'enregistrement. Baudouin de Maisonblanche et Boullé se montrèrent en parfait accord, sur la plupart des points, si bien que les décisions du Conseil de Préfecture pourraient aisément passer pour la paraphrase des arrêtés préfectoraux.

Il conserva ces fonctions jusqu'au mois de fructidor an XIII, tout occupé des questions économiques et domaniales. L'année précédente, l'assemblée électorale du département l'avait désigné pour l'un de ses candidats au Corps Législatif. Mais Baudouin de Maisonblanche ne fut pas désigné. Il ne semble pas que ce soit le dépit qui l'ait fait démissionner... 19 mois après ; mais bien la fatigue, le besoin de repos en même temps que sa passion pour les lettres. Le 29 fructidor, il écrivait au Ministre de l'Intérieur :

« Monseigneur,
Je me retire à Lannion vers le 1er vendémiaire prochain, au sein de ma famille et dans le centre de mes propriétés. Je ne puis dès lors continuer mes fonctions de conseiller de préfecture des Côtes-du-Nord auxquelles le gouvernement avait bien voulu me nommer en l'an VIII, et je vous prie d'en accepter la démission. Je quitte à regret M. Boullé, notre digne préfet, mon ancien collègue à l'Assemblée constituante, mais je cède au vœu de mes nombreux enfants qui désirent que je termine auprès d'eux ma laborieuse carrière »
[Note : Kerviler (op. cit., p. 42) donne une autre lettre de démission en date du 16 fructidor. C'est évidemment un brouillon. Nous préférons la lettre plus brève, sans adhésion à l'Empire, qui fut effectivement reçue par le Ministre] .

Dans le même temps, son ancien collaborateur à l'administration départementale, Le Provost de Launay, devenu conseiller de préfecture, avait également démissionné. Le premier Consul les remplaça l'un et l'autre, par un arrêté daté « du quartier général d'Austerlitz, le 16 frimaire an XIV » par Decourbon et Limon-Belleissue.

Baudouin de Maisonblanche occupa ses dernières années à la gérance de ses propriétés et à l'achèvement de son Histoire de Bretagne, dont le manuscrit n'a malheureusement pas été publié. Il mourut à Lannion le 6 décembre 1812, à l'âge de 70 ans, fier du long effort qu'il avait fourni et de la longue carrière qu'il avait parcourue. Son acte de décès est signé de J.-M. Allain de Launay, ancien directeur des forges de Coat-au-Nos, et de Michel Huon, le notaire impérial, qui avaient l'un et l'autre traversé la Révolution sans trop de malencontres.

En même temps qu'une nombreuse famille, destinée à perpétuer son nom, Baudouin de Maisonblanche laissait le souvenir d'un esprit original et d'un caractère intègre, d'un initiateur et d'un amant passionné de la Bretagne, à l'étude et à la prospérité de laquelle il avait consacré tous ses efforts et tous ses enthousiasmes.

(L. Dubreuil).

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