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L'ABBAYE BENEDICTINE DE LANTENAC |
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I - UN MALHEUREUX DESTIN.
Débuts prometteurs.
Notre-Dame de Lantenac (ou Lanthénac), en La Ferrière, canton de La Chèze, entre dans l'histoire sous les plus heureux auspices, fondée par une famille princière en la personne d'Eudon II, comte de Porhoët, vicomte de Rennes, qui s'intitulait comte ou duc de Bretagne, du chef de sa femme Berthe, fille de Conan III.
Quand ce puissant seigneur, aux vastes ambitions, entreprit de bâtir son château de La Chèze, considéré bientôt comme une place de premier ordre avec ses neuf tours, dominant la vallée du Lié, il ne manqua pas, en politique avisé, de la doubler d'une forteresse spirituelle en appelant les Bénédictins, tout près de là, à Lantenac.
C'est ainsi qu'en 1149, l'Ordre de Saint-Benoît s'implanta au cœur des bois du Porhoët, sur la limite méridionale de l'évêché de Saint-Brieuc. La Vicomté de Porhoët, au point de rencontre de quatre évêchés, constituait, au Nord-Est, le démembrement de l'immense fief du Poutrecoët « le Pays sous bois » qui, au Xème siècle, s'étendait de Paimpont à Rostrenen, de Corlay à Camors.
L'essaim de six religieux vint sans doute de cette abbaye d'Hambye, non loin de Granville, dont Lantenac dépendait au début : le premier abbé connu de Lantenac, Robert, y assista au chapitre général en 1248.
Les pièces d'archives anciennes ont disparu du fait des troubles de la Ligue, aventure commune à tant d'abbayes bretonnes, mais ici particulièrement sensible. Après Jean Ier, en relation avec le vicomte de Rohan pour un échange en 1271, il faut attendre 1350 pour trouver mention d'un autre abbé, Guillaume Guinou, toujours au sujet des Rohan : la châtellenie de La Chèze, dont dépendait l'abbaye pour une bonne part de ses biens, était entrée dans le domaine de cette entreprenante famille qui, par alliances successives, finira par s'annexer la majeure partie du Poutrecoët. Nous verrons que le monastère n'eut pas toujours à se féliciter de faire partie de ce qu'on a appelé « le royaume de Rohan », qui, d'après le Mémorial de 1429, s'étendait sur 112 paroisses.
Cependant, au début, l'altière famille se montra plus que bienveillante pour ses moines de Lantenac, moins, à dire vrai, que pour Bon-Repos qui devint le Saint-Denis des Rohan ; en 1401, Jeanne de Navarre, veuve de Jean Ier de Rohan, lègue à l'abbaye de Lantenac : « notre habit de drap d'or et une relique d'argent doré de Monsieur Sainct Jehan ». Il y a mieux : les Rohan s'employèrent efficacement à la réforme du monastère, déjà menacé de décadence. A leur demande, Jean XXIII, ce pseudo-pape qui s'intéressait fort à ses partisans de Bretagne, chargea, en 1415, l'abbé de Bon-Repos, pourtant lui-même assez mal en point, de réformer les abbayes de Lantenac, de Saint- Mathieu, de Daoulas, du Relecq, etc... Il faut croire que cette pieuse sollicitude porta son fruit de grâce, car en 1420 le nombre des moines s'était notablement multiplié. Le duc de Bretagne accorda une rente de blé pour assurer le service divin « car ledit moustier n'a pas de très grands revenus et il y a un grand nombre de religieux à soutenir ».
Les comptes de la Chancellerie romaine et le nécrologe de l'abbaye Sainte-Croix de Quimperlé portent à cette époque le nom d'un abbé oublié par la liste d'Hervé du Halgouët, publiée à la fin de notre notice : Edouard Le Normand, ancien procureur de Sainte-Croix, abbé de Lantenac en 1427, mort en 1453.
La ferveur des moines paraît avoir été de courte durée en 1540, à la mort du dernier abbé régulier, Alain du Lescoët, ils ne sont plus que quatre. C'est cet abbé qui fut chargé par Clément VII, en 1526, d'ériger en paroisse, sous le patronage de saint Etienne, Le Gué-de-L'Isle, connu pour son puissant château-fort. Désormais le malheur va s'acharner sur le monastère privé de la liberté de désignation de son chef et père.
Guerre et Misère.
L'Abbaye - première déchéance - tomba en commende en 1534, au profit de Michel de Coetlogon. Après les dilapidations de César de La Barre qui négligea l'entretien des bâtiments, les moines tentèrent de reprendre leur liberté d'action, en désignant Louis de Botdéru, moine bénédictin et prieur de Saint-Guen au diocèse de Vannes, mais celui-ci fut bientôt évincé par le candidat du roi, Jean Le Veneur. C'était un personnage d'importance que cet évêque de Lisieux et cardinal, abbé du Mont-Saint-Michel, lieutenant-gouverneur de Normandie et grand aumônier de France. Il accompagne François Ier allant recevoir à Rennes l'allégeance du duc de Bretagne, en 1532. Dans le même temps, il va négocier à Rome la mise au point, au profit du roi de France, des Bulles pontificales de 1454 et 1493, qui attribuaient aux seuls souverains d'Espagne et de Portugal, le protectorat des terres à découvrir ; l'heureux succès de sa mission autorisa le départ de Jacques Cartier vers Terre-Neuve.
En 1561, l'abbaye échut au vertueux Jean Fabry (ou Le Feuvre), vicaire général de Vannes, dont il sera nommé évêque en 1566, comme il venait d'être dépossédé de son abbaye par un aventurier de haut vol : Kerguézangor, sieur de La Ville-Audren. Ce calviniste militant, précepteur des enfants d'Isabeau d'Albret, douairière de Rohan, rencontra d'aventure, dans la campagne, notre écclésiastique : il lui fit signer, sur la croupe de son cheval, un acte de résignation en faveur de son jeune fils Claude, qui ne serait autre que le Rivoir de Kerdésiguen de la liste de du Halgouët. Les moines furent chassés et tout le plat pays fut rançonné sans merci ; l'assassinat de dix marchands de Rennes, au Launay, près de Mur, fut fatal à la Ville-Audren : il se suicida en prison et sa femme eut la tête tranchée.
Ceci se passait en 1570. Les religieux ne purent reprendre pied à Lantenac que s'était fait attribuer un autre aventurier, le célèbre « Bras-de-fer », Anne de Sanzay, comte de La Magnanne, filleul du connétable de Montmorency. Il transforme l'abbaye en caserne, l'église servant d'écurie et le réfectoire d'étable. Terreur des huguenots à la tête de ses cinq cent routiers, il savait utilement changer de camp : il pilla l'abbaye de Landévennec en 1594. La sanglante leçon que lui infligea Kergomar, gouverneur de Guingamp, au retour du sac de Quintin, l'obligea à une certaine circonspection. Il finit par se retirer dans les terres de sa femme à Plouigneau, sans lâcher ses revenus de Lantenac.
Les Saints Canons, d'ailleurs, étaient saufs : Bras-de-Fer possédait l'abbaye par personne interposée, sous le nom d'un certain Charbonnier, licencié en droit, aumônier du duc de Montpensier. Ce procédé commode sévit ailleurs et nous ne pouvons oublier Troilus de Mesgouez, qui pilla conscieusement Landévennec sous le couvert de l'abbé Pierre Largan « prestre simple et fort ignorant ». Charbonnier trouva un successeur aussi complaisant que lui : « humble frère » Mathurin Dénéchaux, quelque religieux en rupture de cloître. A sa mort, malgré l'opposition de Rome qui résista deux ans, le roi nomma, en 1612, Guillaume Dupont, mais, était-il précisé, c'était toujours « à la faveur du comte de La Magnanne ». Bras-de-Fer étant mort sur ces entrefaites, l'abbé put jouir seul des revenus, qu'il résigna, en 1641, à son neveu, Etienne Dupont, conseiller et aumônier du Roy qui, en 1653, réunit son bénéfice à son titre de chapelain de la Chapelle Royale de la Paix, au Louvre.
Un temps de rémission.
A réforme monastique du XVIIème siècle restitua pour un temps à l'abbaye son vrai visage. La vie régulière avait déserté Lantenac depuis quarante-cinq ans, lorsque, après un essai infructueux en 1599, Dom Verdeau, Provincial de Touraine pour la Congrégation des Exempts, y envoya un simple prêtre séculier, ancien chapelain de Redon, Jean Guyen, bientôt suivi de son neveu le jeune clerc Julien Le Roy. Dom Isaïc Jaunay, supérieur général des Exempts, qui les avait visités en 1608, leur laissa une règle de saint Benoît, sur laquelle ils s'escrimèrent de leur mieux. La vie de Dom Jean Guyen est émaillée de traits de simplicité, dignes des premiers âges du monachisme, telle l'histoire de ce diable qui lui soufflait sa lanterne pendant l'office, ou encore la chaîne brisée, tombée avec le seau au fond du puits, et miraculeusement raboutée.
Il fut accueilli, ainsi que son compagnon, par la Société des Bénédictins Réformés de Bretagne. C'est de Léhon, près Dinan, siège de la Société, que vint le salut : le prieur Dom Elic Truchon, trois religieux de chœur et un frère lai prirent la relève à Lantenac, en 1615. Les Bénédictins de Bretagne, qui s'étaient aggrégé les monastères de La Chaume, Landévennec, Redon et le Tronchet furent réunis à la Congrégation de Saint-Maur, après vingt-quatre ans d'une vie édifiante (1628).
L'abbé Guillaume Dupont s'était engagé à payer pour chaque moine de chœur 140 livres de pension et 60 pour le frère lai, sans compter une barrique de vin pour la sacristie bien démunie.
Lantenac eut le triste honneur d'abriter les derniers moines bretons qui demandèrent à garder leur genre de vie si austère. Ils eurent leur propre prieur, en la personne de Dom Aubin de Saint-Père, pendant vingt cinq ans, et ce n'est que sous son successeur, Dom François Hardy, après la mort du dernier représentant de la Société de Bretagne vers 1654, que les us et coutumes de Saint-Maur entrèrent en vigueur à Lantenac.
Malgré cette situation singulière, l'abbaye prospéra pendant le priorat de Dom Aubin : les bâtiments furent restaurés, en particulier le cloître en 1642, les réparations traîneront, en fait, jusqu'à 1696. Il faut cependant lui imputer une erreur de conséquence. Un premier arrangement avait d'abord disposé que les moines serviraient à l'abbé une pension de 1 200 livres, ce qui le dispensait de s'immiscer dans l'administration des biens du monastère, pour le plus grand bien de la paix commune. Or Dom Aubin se mit d'accord avec Etienne Dupont pour diviser les biens fonds en trois lots, l'un pour les moines, les deux autres à l'abbé qui devait là-dessus réserver la part des dépenses d'entretien monastique. Ce fut, inévitablement, l'occasion de conflits renouvelés, au sujet de l'établissement de l'assiette des lots et de leur gérance.
Cependant, ces vingt dernières années du XVIIème siècle furent les plus heureuses de l'abbaye. Lantenac occupa un rang honorable dans la Congrégation de Saint-Maur, avec ses huit religieux (à l'origine, elle n'avait été fondée que pour six moines). Dom Morice, l'historien de la Bretagne, vint y visiter le chartrier reconstitué.
L'inventaire de la sacristie en 1677 nous donne une idée de la bonne conduite des affaires spirituelles et temporelles. Il énumère : « trois calices d'argent avec leurs patènes, un soleil dargent pour exposer le Saint-Sacrement que l'on met sur le pied d'un des trois calices, un encensoir avec navette et cuiller, un vaisseau dargent pour les sainctes huiles, une lampe dargent suspendue dans le chœur ». Nous ne sommes plus au temps où La Magnanne concédait dédaigneusement à ses pouilleux de moines un simple calice d'étain.
L'inventaire décrit également le reliquaire de saint Firmin. Les Mauristes ont toujours et partout veillé à entretenir le culte populaire des saintes reliques. A défaut d'un saint local, on fit venir de Metz, en 1670, une relique ainsi décrite : « Une image de Sainct Firmin, évesque de Metz, pesant deux marcs deux onces cinq gros d'argent (environ 570 grammes) avec son pied destail en façon débène dans lequel est enchassée une relique dudict ». Le bon saint, venu de si loin, est encore en vénération dans le pays, on a signalé plusieurs faveurs obtenues par son intercession, en particulier la guérison, en 1677, d'une femme de Plouguenast « incommodée des gouttes, impuissante et contrefaite des mains ». On l'invoque actuellement pour la guérison de la goutte et des démangeaisons, sous le nom déformé parfois de saint Formi ou Fourmi.
La fin.
La paix du cloître fut troublée à nouveau par les tracasseries multiples des gens de justice des Rohan. La calomnie la plus basse s'en mêla et les moines durent se pourvoir devant les tribunaux, qui contraignirent le sénéchal de La Chèze et le greffier à faire amende honorable.
D'ailleurs, les religieux toujours en procès avec leur abbé, étaient bien déchus dans l'estime du populaire : le matériel, comme le spirituel, en pâtit. Quand le commendataire Giry de Monteliaud, aumônier de la famille de Bourbon, entre en possession en 1707, l'inventaire des réparations les plus urgentes monte à 16 000 livres, soit dans les soixante mille francs or 1900. A la mort de l'abbé, les moines sont condamnés en justice à restituer à ses héritiers 36 000 livres. Le Supérieur général de Saint-Maur, Dom Arnoult de Loo, avait cru bon d'entrer dans la lice pour soutenir les religieux : il fut condamné aux dépens solidairement avec eux.
La situation changea du tout au tout à l'arrivée du nouvel abbé, un bon chanoine de Quimper, Marin de Kerbringal 1731-1786 ; sa solution, toute de charité, fut de laisser l'administration à ses moines, pour une pension de deux mille livres, moyennant quoi son long abbatiat fut sans histoire.
Le prieur claustral, Dom Philippe de Bérue, profita de la paix revenue pour améliorer sensiblement la situation de la communauté, qui vivait fort petitement. Il réussit à lui constituer un logis convenable et à restaurer entièrement l'église, à défaut des autres bâtiments ; de plus, en 1734, il répare les six ponts sur le Lié ; en 1740, il refond les quatre cloches, qui passent au nombre de cinq, les battants furent fondus aux forges voisines du Vaublanc, en Plémet.
Or c'est à ce moment même que l'abbaye va connaître une déchéance radicale, prélude de la fin. Le chapitre général de la Congrégation de Saint-Maur, en 1766, décida de supprimer la communauté, en la réunissant à celle de Sainte-Croix de Quimperlé, elle-même fort déchue. Sans doute, en avait-on assez en haut lieu de ce petit couvent, perpétuellement en difficultés avec ses protecteurs ou avec ses tenanciers, se ruinant en procès dont la Congrégation devait payer les frais, enfin, dernière infortune, accusé de jansénisme auprès de l'Evêque de Saint-Brieuc.
Il fallut cependant adoucir cette sentence sans appel : le général de la paroisse de Notre-Dame du Roncier de Josselin protesta, au nom des pauvres de cette partie du duché de Rohan : qui donc s'occuperait d'eux désormais, alors que les trois prieurés de la ville étaient aux mains de lointains commendataires ? Ces moines, tant calomniés, pratiquaient donc, malgré leurs dettes et à longueur d'année, la miséricorde à l'égard des besogneux de toutes sortes, pauvres honteux et autres. En leur faveur on laissa sur place un prieur administrateur, assisté d'un autre religieux. Faut-il s'étonner que le dernier prieur, détaché de sa communauté, en ait profité, malgré les procès avec le nouvel et dernier abbé, François de Barral, pour amasser un appréciable boni personnel sur les revenus de l'abbaye... ? Ne jetons pas trop vite la pierre à ce dernier moine de Lantenac, Dom Etienne-Paul Barat ; ultime revanche du monastère expirant, le prieur refusa fermement le serment schismatique exigé par la Constitution Civile du Clergé. Détenu chez les Carmélites de Guingamp en 1794, il fut incarcéré, en 1796, à 65 ans, à Saint-Brieuc d'où l'on perd sa trace : l'honneur de Lantenac était sauf.
II - LES POSSESSIONS DE L'ABBAYE.
Ce monastère de la Bretagne intérieure, loin des grands centres d'affaires, n'eut jamais qu'un bien modeste domaine, en regard d'abbayes comme Quimperlé et Redon, voire sa voisine, l'abbaye cistercienne de Bon-Repos, dotée par les Rohan de 1800 livres de rentes contre 500 à Lantenac, au XVème siècle.
Pauvreté relative d'ailleurs, car Eudon II de Porhoët, en 1149, avait réuni entre les mains de ses moines un solide domaine rural, étroitement groupé autour de la petite cité de La Chèze, cette aimable Venise bretonne qui se baigne dans les eaux rieuses du Lié. En y ajoutant les donations des Rohan, aux XIVème et XVème siècles, le tout se tient dans un rayon de quatre lieues à peine.
La charte de 1149 énumère « le domaine de Donio ou Donico tant en plaine que sous bois... des fermes (ou villae) à Lampignec, Lescluse, Kergu, Lantenac... une île à Trévé, le moulin de Trémuson (en Loudéac), des droits de bois et de pâture dans la forêt... dîmes à Loudéac et à Ménéac... ». Il ne semble pas que l'abbaye ait jamais possédé de véritables prieurés ; cependant on signale à son compte, en 1789, un petit prieuré de Saint-Yger ou Yguer en Ménéac, dépendance du Mont Saint-Michel jusqu'à la veille de la Révolution. Le moulin de Trémuson passe, en 1271, au vicomte de Rohan, en échange d'une rente de froment à prendre sur Trévé.
D'après les aveux signés de l'abbé de Lantenac, en 1637 et en 1648, l'ensemble des possessions se présente ainsi. Autour de l'église et du grand corps de logis avec les restes du cloître ruiné, 15 journaux de terres (on sait que le journal vaut la moitié d'un hectare environ), verger et bois taillis ; dîmes sur les paroisses de La Chèze, Ménéac, Plémet, La Prenessaye, Loudéac, Trévé, Saint-Thélo, donnant au total 154 boisseaux de seigle et 188 d'avoine (le boisseau mesure près de 13 litres) ; 24 boisseaux de froment rouge sur « le prieuré du Clos en la paroisse de Saint-Samson, jouxte la ville de Rohan » ; rentes foncières diverses à La Chèze, La Prénessaye, Bréhand-Loudéac, Coëtlogon et Loudéac où le Pré Saint-Maurice garde le souvenir du saint abbé de Langonnet et de Carnoët. Ville de La Chèze « la maison de refuge des sieurs abbés et religieux de Lantenac, » comprenait un petit logis assez confortable, affermé avec ses terres 90 livres en 1776. On comptait au XVIIIème siècle, trois moulins affermés, droits à péage compris, pour 370 livres ; mais en 1755, l'abbaye perdra le droit de péage du pont de Lantenac sur le Lié, pour lequel elle n'avait pas engagé de dépenses depuis 1709.
On voudra bien retenir que cette énumération plus ou moins impressionnante ne totalisait pas plus que 62 journaux de terre, cinq métairies et deux moulins, en 1789.
Les charges n'étaient pas négligeables et iront toujours en s'alourdissant.
En premier lieu, l'entretien des bâtiments conventuels, des ponts et des moulins et surtout des églises dans les paroisses dont l'abbé était le gros décimateur; en 1790, les trésoriers de La Ferrière, simple trève de La Chèze, étaient encore en conflit avec les moines pour les réparations de leur église.
De plus, il fallait délivrer, bon an mal an, la portion congrue des recteurs. A La Chèze, l'abbé de Lantenac, principal décimateur, en réglait la moitié ; à Saint-Thélo, en 1624, le quart des dîmes allait au recteur pour son entretien personnel ; quant à Trévé, l'abbé, suivant un jugement de 1680, fut obligé de règler la portion du desservant, concurremment avec le chapitre cathédral de Saint-Brieuc et les trois autres décimateurs, ce qui en faisait cinq pour la même paroisse !
La situation était assez complexe à Ménéac, où Eudon de Porhoët avait concédé le tiers de la dîme à l'abbaye ; celle-ci en arriva à payer les deux-tiers de la portion congrue, le prieur de Saint-Jean-des-Prés et le prieur de Saint-Martin à Josselin était tenus pour le reste : en 1730, le recteur ne touchait guère plus de 530 livres. L'abbé Marin de Kerbringal, en 1752, vint au secours de cette grande paroisse, en lui assurant un troisième curé (lisez : vicaire), sauf recours auprès des autres décimateurs pour se faire rembourser au prorata de leur quote-part.
Des taxes extraordinaires vinrent parfois écorner le patrimoine monastique, telle celle imposée dans tout le royaume par Charles IX, en 1563 : « pour empescher la continuation des desseyns et entreprises de ceulx de la nouvelle religion, tant contre l'Eglise catholique que contre le repos de l'Etat et des bons et fidèles sujets catholiques ». La Ville-Audren, hugnenot bon teint, acquitta deux fois, sans vergogne, la dite taxe destinée à abattre ses coréligionnaires : les rentes de l'abbaye en payèrent les frais ; c'est ainsi qu'en 1578, l'abbé Charbonnier aliéna de même la dîme de Saint-Thélo.
Seigneurie au petit pied, l'abbaye jouissait de certaines redevances féodales assez pittoresques, comme on en rencontre dans l'héritage du Moyen-âge. L'aveu de 1637 décrit complaisamment la coutume de la foire de l'Ascension :
« Le dict sieur Abbé est de tout temps immémorial en possession davoir et jouir du devoir et coustume des marchands qui vendent et achettent le jour et feste de l'Ascension de Nostre-Seigneur la foire tenant à lad. ville de La Chaise, mesme du devoir de bouteille à raison de deux pots de breuvage qui est led. jour débité par détail ; les autres taverniers et cabaretiers en ladite ville de La Chaise sont tenus aporter chacun à leur porte une table avec une nappe et vers rainces à cette fin, et le lendemain dud. jour a droit de tenue de plaids généraux où sont les sujets de lad. Abbaye tenus de comparoistre à peine de 20 deniers damende ».
Nous avons l'impression que les agents des Rohan, lors de certain arrangement de 1646, ont pris un malin plaisir à copier ledit cérémonial, cette fois à la charge des moines, pour la perception du bois qui leur était dû annuellement en forêt de Loudéac. Pour en finir avec les tracasseries sans nombre de la famille de Rohan, l'abbaye avait fini par abandonner la créance en nature qui lui était due de temps immémorial. L'altière maison, comme pour mieux souligner la soumission de ses moines, leur accorda alors, libéralement, 60 charretées de bois pour eux et 20 pour l'abbé, à condition de placer les macles de son blason bien connu en prééminence sur la maîtresse vitre de l'église abbatiale. Ses agents se faisaient offrir, le jour de l'enlèvement du bois par les moines, le savoureux pique-nique que voici :
« Le prieur apportait dans la forêt du pain et du cidre pour les travailleurs, du vin vieux, du jambon, une langue fourrée pour les officiers et un petit écu pour leurs gens. Le prieur n'oubliait pas les verres, pour éviter les larges gobelets de cuir de messieurs des eaux et forets, lesquels gobelets contenaient une grande écuellée. Moyennant ces politesses, les religieux obtenaient moitié hêtre et moitié chêne, et le plus bel arbre proche le lieu du repas ».
Au point de vue féodal, l'abbaye relevait en arrière-fief du duc de Bretagne en dépendance directe des seigneuries de Rohan et du Porhoët, avant l'absorption de cette dernière par les Rohan au XVème siècle. Sa juridiction s'exerçait sur ses sujets des paroisses de La Chèze, Loudéac, La Prenessaye, mais simplement sous forme de moyenne et basse justice. En 1678, un arrêt du Parlement de Paris, obligea l'abbé Etienne Dupont à rayer ses prétentions à la haute justice, ce qui revient à dire qu'il ne pouvait instruire. les procès criminels entraînant peines afflictives corporelles. Nous ne savons si les sujets de l'abbaye acceptèrent de bon cœur de retomber sous la justice seigneuriale : il faisait bon, dit-on, vivre sous la crosse.
Les tenanciers des moines avaient une autre dette de reconnaissance qu'il serait dommage d'oublier. D'après Hervé du Halgouët, ils furent les promoteurs des tissages des toiles et de la culture du lin, faisaient vivre tout un petit peuple de « teixiers » et de marchands dans la vallée du Lié et bien au-delà, jusqu'au début du siècle dernier.
Le village de Blanlin, non loin de l'abbaye, un autre lieu-dit à deux lieues de là en Saint- Barnabé, gardent le souvenir de cette industrie de qualité, providentielle ressource dans un pays de petite production agricole, à l'écart des grandes routes commerciales.
Vente démolition.
La Révolution réduisit à néant malheureuse abbaye. Monsieur Léon Dubreuil note, à propos des Côtes-du-Nord, qu'elle se trouvait alors dans un état de décadence plus complète que les autres abbayes de ce département.
Si l'on compare le procès-verbal d'expertise de 1790 à l'état des améliorations prévues dans le plan de 1659, il paraît bien que le monastère ne fut jamais complètement terminé.
Le procès-verbal décrit trois grands corps de logis à deux étages ; le premier, long de 99 pieds (33 mètres environ), comprenait infirmerie, sacristie, cellier, pigeonnier et boulangerie ; la maison conventuelle occupait le deuxième, long de 118 pieds, le troisième, l'abbatiale, n'avait que 50 pieds. Le terrain joignant l'abbaye, prés, jardin, pépinière et vivier couvrait trois journaux.
François Raffray, maire de Loudéac, et ses associés se firent adjuger, le 24 mars 1791, cet ensemble pour 9 625 livres, l'estimation était de 7 545 livres 17 sols dont 2 781 livres pour les bois. La même bande avait déjà acquis le plus clair des biens fonds de l'abbaye : les deux métairies de la Porte et de la Ville-Oger, en la Ferrière, celle de Saint-Pôtan, en La Motte, le bois de Lantenac, la grande prairie de sept hectares : au total, pour 52.920 livres 10 sols. La vente des possessions de Lantenac dépassait donc soixante mille livres, somme payée en assignats qui, à ce moment, avaient encore quelque valeur.
Le mobilier de l'église avait été dispersé ; il présentait quelque intérêt, avec son autel majeur orné d'un tabernacle surmonté d'une résurrection, plusieurs tableaux des mystères de la Vierge, de la vie de saint Benoît et de sainte Scholastique ; l'autel de saint Firmin occupait l'aile unique de l'église, qui n'avait pas de transept. Les statues, de bonne facture, ont trouvé asile dans la petite chapelle à chevet arrondi, élevée sur l'emplacement de l'abbaye, à l'entrée du bois ; ce sont celles de saint Pôtan, de saint Sébastien et de saint Firmin qui reçoit toujours les visites de ses dévots. D'autres statues provenant du monastère doivent figurer dans le curieux édifice voisin, dédié à la populaire sainte Blanche, la mère de Guénolé, « sainte Bianche qui guérit du pruret les petits enfants... ».
Mais des bâtiments eux-mêmes, il ne demeure pratiquement rien : Lantenac a eu moins de chance que Bon-Repos et que Boquen où subsistent des restes vénérables. Ici les débris ont servi principalement à la construction d'une ferme à Saint-Barnabé.
Telle ancienne personne du voisinage se souvient encore d'avoir vu debout le réfectoire, le cloître, l'église au moins pour la partie Ouest ; mais en 1906, déjà, il ne restait plus que le four, les écuries, les murs de clôture. Il y a deux ans, on devinait encore quelques contours sous les broussailles ; tout cela vient d'être nivelé par le bull-dozer, pour faire place à un champ de betteraves et de choux fourragers.
Les derniers témoins sont une grange, le fournil caché sous les ronces, et deux colonnes de l'ancien porche.
Ainsi disparut, sans retour, l'abbaye royale de Notre-Dame de Lantenac dont le blason portait : « d'azur au croissant d'argent surmonté d'une Vierge portant son enfant d'or, entouré d'une couronne d'épines de sinople, timbré d'une crosse abbatiale d'argent ».
LES ABBES DE LANTENAC.
Les Abbés réguliers :
1. Robert,
signalé en 1248.
2. Jean Ier 1271.
3. Guillaume Ier Guinou 1350.
4. Pierre
Ier 1394.
5. Edouard Le Normand 1427.
6. Pierre II 1446.
7. Geoffroy
Guitton 1469.
8. Jean II Combe 1496.
9. Alain du Lescoët 1506.
Les Abbés commendataires :
10. Michel de Coëtlogon 1534.
11. César de La Barre 1547.
12.
Louis Ier de Botdéru 1547.
13. Jean III Le Venneur +1553.
14. René Soudan 1558.
15. Jean IV Fabry 1561-1565.
16. Rivoir de Kerdesiguen 1571.
17. Antoine
Charbonnier 1575.
18. Mathurin Dénéchaux 1582.
19. Guillaume II Dupont 1612.
20. Etienne Dupont 1641-1685.
21. Louis II Fernon 1688-1706.
22. Augustin
Giry de Monteliaud 1706-1731.
23. Louis III Marin de Kerbringal 1732-1786.
24.
François-Octave de Barral.
BIBLIOGRAPHIE.
A
consulter principalement : Les Anciens Evêchés de Bretagne par Geslin de Bourgogne,
tome IV et les ouvrages de Hervé du Halgouët sur le Porhoët et le duché de Rohan.
On trouvera une bibliographie détaillée dans l'étude publiée par Dom du Chaussix,
moine de Hautecombe, dans la Semaine Religieuse de Saint-Brieuc en 1927 : une page de
l'histoire monastique bretonne : L'Abbaye de Lantenac aux XVII et XVIIIème
siècles. Nous avons puisé abondamment dans l'excellente Histoire féodale de La
Chèze (1960, hors-commerce) par Monsieur Fernand Bagot, Inspecteur général de la
France d'Outre-mer.
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