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HISTOIRE DE LA CHAPELLE DE LA CLARTE A PERROS-GUIREC

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La Chapelle de Notre-Dame de la Clarté en Perros-Guirec.

A l'extrémité orientale de la ride montueuse qui coupe en biais la presqu'île lannionnaise, du Cribo de Ploumanac'h à la pointe de Bihit, en Trébeurden, se dresse la chapelle de Notre-Dame de la Clarté (Itron Varia Sklerder). Sauf vers l'est, sa flèche hexagonale domine le pays jusqu'à quatre lieues à la ronde. Sa robuste élégance, les sculptures délicates de son granit, dont le temps a émousé les contours, le charme confidentiel de sa nef, son porche amoureusement ornementé et décoré de statues, en font, entre toutes les chapelles, l'incomparable joyau du pays de Lannion. Elle a excercé sa séduction sur les artistes ; elle continue à l'exercer sur les âmes.

L'église Notre-Dame de la Clarté à Perros-Guirec (Bretagne).

Un architecte classique trouverait sans doute à redire. Son plan manque de régularité. Elle n'a qu'un transept méridional qui communique avec le vaisseau principal par une porte armoriée, et dans lequel s'est logé un autel dédié à saint Joseph. L'époux temporel de le Vierge a sa place marquée à droite de l'épouse, à un rang moindre, comme il se doit.

La tour carrée, dans le parapet de laquelle s'ouvrent des meurtrières, est surmontée de la flèche qui a quelquefois fait penser à celle du Kreisker, à Saint-Pol-de-Léon. C'est beaucoup d'ambition. On dirait que cette tour, située au nord-ouest, à l'extrémité du bas-côté, ne fait pas partie intégrante de la chapelle [Note : R. COUFFON - Répertoire des églises et chapelle du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier]. Au lieu de former corps dans la structure de l'église, elle conserve toute son individualité, ne s'y rattachant que par un épaulement latéral. Que le maître de l'œuvre l'ait voulut ou qu'il ait été conduit à cet arrangement par des raisons particulières, il a donné à la chapelle Notre-Dame de la Clarté une beauté supplémentaire.

Le sanctuire est dressé dans un enclos verdovant, légèremeut réduit par passage de la seule route qui, par Trestraou et Kerdu, unissait jadis Perros à Ploumanac’h. On en a fait plus d'une fois la description. La plus complète et la plus dépouillée de toute littérature est sans doute celle d'un anonyme dans le journal Le Lannionnais, en 1853. En voici quelques extraits :

« L'extérieur de cette chapelle est en général très irrégulier ; mais n'en est pas moins remarquable. Les deux nefs [Note : Ou plutôt : la nef avec bas-côté septentrional] et l'unique transept méridional, monument de la plus pure et de la plus belle architecture gothique, appartiennent à la première partie du XVème siècle…

La colonnade de le grande nef est remarquable par les délicates sculptures de ses chapiteaux et par les tores et les canelures qui ornent les intrados de ses ogives...

Au milieu de la façade latérale (midi) on trouve un porche assez curieux par son blason fruste, sa voûte de pierre, l'élégance de ses portes et particulièrement par les bas-reliefs qui ornent le tympan de sa porte extérieure. Ces bas-reliefs représentent l'Annonciation, Notre-Dame de Pitié, etc… [Note : « Porche avec secrétairerie sur lequel on lit l’inscription L. CARRO. Le linteau, très sculpté, qui l’orne, offre une trés grande ressemblance avec celui contemporain décorant le porche sud de N.D. de Runan…Sous le porche, Sainte Vierge entourée d’anges, Saint Pierre, Saint Anne, les quatre Evangélistes. Les panneaux de la porte représentent Saint Pierre, Saint Paul, Saint Jean-Baptiste, la Sainte Vierge et l’Annonciation (XVème siècle) » R. COUFFON, loc. cit.]. Ce porche a été remanié dans le commencement du XVIIème siècle ; mais, en dépit de ces remaniements, il a le privilège de n'offrir aucune trace de rapiécetage, tant l'architecte qui l'a remis à neuf, a su en marier le style architectural au grand corps de l'église. La restauration de la tour, qui se rapporte à la même époque [Note : Une poutre de la charpente, au dire de M. le chanoine Hélary, recteur de Perros-Guirec, porte la date de 1603], a été exécutée avec la même intelligence ».

L'anonyme se plaint des mutilations que la chapelle avait dejà subies. « Avant de sortir de cette chapelle, écrit-il, nous devons dénoncer la mutilation d'un magnifique jubé, qui donnait au chevet de la grande nef une perspective d'une rare beauté. Le sac de ce délicieux meuble, véritable bijou de la sculpture chrétienne au commencement du XVème siècle, eut lieu en 1834 environ. En vain en chercherait-on, aujourd'hui quelques débris, soit dans cette chapelle, soit ailleurs ; impossible d'en trouver quelque vestige, car le monument fut vendu comme bois à feu… » [Note : Dès le XVIIIème siècle, on détruisait les jubés en Bretagne, parce qu’ils empêchaient les fidèles, disait-on, de suivre les gestes de l’officiant. Cf. E. DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR. Histoire de Bretagne, II. p. 135. Beaucoup de tombeaux furent aussi enlevés pour la même raison].

Il dénonce aussi la destruction « des sujets bibliques et historiques », disposés dans les compartiments de la grande verrière, disparus depuis longtemps, « victimes ou des ravages du temps ou du vandalisme restaurateur ». Mais il a eu une chance que nous n’avons plus ; il a vu « les débris de l'ancien blason qui enluminait jadis son intéresante rose » et discerné les armoiries des Poulgroas et des Coatreven. Sur d'autres vitraux, il a remarqué les écussons des Trogoff et des Tréméreuc Trogoff. Au-dessus de la porte qui conduit au transept il a relevé les armes des seigneurs de Lannion (du Cruguil). Il ne dit rien de la maîtresse-vitre où devait se trouver le blason du fondateur. Un document des Archives départementales des Côtes-du-Nord nous permettra de suppléer à ce silence.

La chapelle de la Clarté n'a pas seulement perdu son jubé qui, d'après la description de l'anonyme, rivalisait avec celui de Kerfons, elle a perdu sa chaire à prêcher qui s'adossait au second pilier de la nef. Elle masquait l'inscription suivante : « L'an mil CCCCXIV com. ceste chap..le par D. G. Q. P. Dieu dount p. don a son arme. Amen » [Note : L'an mil quatre cent quarante-cinq com[mencée] cette chapelle par D.G.Q.P. Dieu donne p[ar]don à son âme. Amen].

Son mobilier demeure néanmoins assez riche. Le retable est du XVIIème siècle. A droite de la porte méridionale intérieure se voit un intéressant bénitier du XVème siècle « ayant, en guise de cariatides, dit le Guide du Syndicat d'initiative de Perros-Guirec, des têtes de Turcs qui rappellent peut-être la bataille de Lépante » [Note : La bataille de Lépante étant de 1571, il y a la une attribution forcée. Mais au XVème siècle, les Turcs inquiétaient beaucoup les chrétiens. La prise de Constantinople est de 1453] A l'intérieur se voient les statues anciennes de la Vierge, de saint Sébastien, de saint Samson [Note : La paroisse de Perros-Guirec était une des enclaves foraines du diocèse de Dol], de saint Fiacre, de saint Nicolas, de saint Julien, et d'un saint évêque. Enfin le célèbre peintre Maurice Denis a fait don au sanctuaire, en 1931, d'un magnifique Chemin de Croix, peint sur des plaques de fibro-ciment, pour éviter les altérations de l'humidité et de l'air salin.

Tel est le monument de style flamboyant qui fut élevé au XVème siècle en un lieu presque désert. L'enclos qui l'entoure a toutes les apparences d'un ancien cimetière trévial [Note : On y a trouvé des ossements — de religieux — dit-on. On en a également trouvé quand on a creusé, à l’intérieur de la chapelle, la tombe de M. le chanoine Gouronnec, curé-doyen de Perros. Sans cercueil, apparurent trois squelettes, la tête près de l’autel, les pieds près de la Sainte Table. Ils appartenaient à un homme d'environ soixante ans, à une femme et à un enfant. La chapelle se trouvait sur le territoire de la frairie du Crac’h]. Au midi, au centre de la clôture, toute proche d'un de ces échaliers de pierre si communs en Bretagne pour protéger les tombes des morts contre les déprédations des bestiaux, se dresse one croix portant l'inscription « I.H.S.M.A 1630, Mre Guillaume Salaün prêtre » [Note : Guillaume Salaün, prêtre et chapelain de la paroisse de Perros, existait encore le 15 décembre 1629. Il avait quarante-six ans. Il fut entendu dans l’enquête dont nous parlerons plus loin et qui est relative aux prééminences des seigneurs de Barac’h. C’était presque un enfant du pays, car il fréquentait l’église paroissiale de Perros depuis vingt-cinq ans (Arch. dép. C.-d.-N., E, 1483). C’est lui-même qui dut faire ériger la croix au pied de laquelle il a fait graver son nom]. Elle rappelle le souvenir d'un des chapelains du sanctuaire [Note : Pour être complet, je mentionnerai après R. Couffons (Répertoire… p. 288) au nord-est de l’édifice une sacristie du XIXème siècle avec l’inscription F. F. P. Nic.- LE SAUX 1828 (fait faire par Nicolas Le Saux 1828)].

Il est construit en ce granit rouge du pays que le général de La Fruglaye [Note : Le général comte de La Fruglaye (1766-1849) constitua vers 1830 un intéressant musée minéralogique dans son château de Keranroux, commune de Ploujean près de Morlaix], minéralogiste par goût, reconnut parfaitement semblable à celui dont furent construites les pyramides d'Egypte [Note : « Quel chef-d’œuvre que cette chambre intérieure de la grande Pyramide ! Le poli et jointoiement des blocs de granit rose, qui lui servaient de revêtement, ne le cédent en rien aux ouvrages les plus parfaits de l’antiquité. » E. RENAN Mélanges d’histoire et de Voyages, p. 48]. Les intempéries de la côte bretonne en ont atténué les couleurs, en sorte que le monument n'apparaît plus à l'extérieur que comme un vaisseau aux tons neutres avec quelques plaques de mousse, de lichen et de moisissures. Les architectes savent que la dureté du granit rouge n'est que temporaire dans le climat armoricain quand il est depuis longtemps exposé à l'air et à la pluie. Ils tremblent qu'un accident vienne en détériorer une partie. Si tout se tient, comme en vertu d'une longue possession d'usage, de nombreux blocs réputés solides risqueraient de s'effriter et obligeraient à des réparations plus difficiles que celles d'il y a trois siècles [Note : On éprouva les plus vives inquiétudes quand, en 1943, les Allemands songèrent à abattre la flèche de l’édifice sous un vague prêtexte militaire. Les autorités du moments surent les détourner de ce projet].

Quant au granit il ne fut point extrait, comme il l'est de nos jours, d'une des carrières établies à flanc de côteau, de Lannec ar Crac'h à Mez Goué et aux Traouïero mais de quelques-uns de ces blocs énormes qui parsèment la plaine rocheuse, évocatrice pour les poètes et les artistes d'une ménagerie d'apocalypse, dont les animaux monstrueux auraient été soudain figés, dans l'attitude où ils se trouvaient, par le caprice d'une morgane ou d'une fée.

... La chapelle a été classée le 30 mars 1904, ainsi que le bénitier et les panneaux de la porte du porche. Le mur de clôture de l'ancien cimetière l’a été par décision du 28 mai 1915.

***

Il n'est guère de chapelles bretonnes, dont la construction ne se rapporte à quelque pieuse légende [Note : Cf. par exemple Anatole LE BRAZ. Vieilles Chapelles de Bretagne. (Ed. Albert Morancé)]. Parfois cette légende s'est obscurcie à la suite de substitions de vocables auxquelles le clergé paroissial, souvent peu favorable aux vieux saints d'Irlande ou de Galles, n'a pas été étranger. Ici, elle est demeurée dans tout son éclat. L'édition d’une image commémorative et les panégyriques du 15 août la conservent dans son éternelle jeunesse et satisfont la curiosité assez courte des croyants et des pèlerins.

Par un de ces temps bouché, si redoutés des marins, un seigneur de Barac’h [Note : Le seigneur de Barac’h avait son siège à Louannec, non loin de la bifurcation du chemin de fer départemental de Petit-Camp. Elle était importante et s’étendait (domaine et fief) sur les paroisses de Louannec, Perros-Guirec, St-Quay-Perros, Pleumeur-Bodou, Trébeurden, Brélévenez, Lannion, Servel, Kermaria-Sulard, Trévou-Tréguignec, et même Pluzunet, Rospez, Trézény et Penvénan, (Arch. dép. C.-du-N., E 1483, Minu de 1690. Barac’h et annexes)], commandant d’une escadre ducale, se trouva perdu dans les parages des Sept-Iles. La boussole lui était inconnue. La région est dangereuse, la mer parsemée d'étocs et frangée de brisants, les passes rares et difficiles. Depuis de longues heures, peut-être des jours, il virait sur place au milieu d'une brume tellement opaque qu'on ne se voyait pas de bateau à bateau. On ne cessait de se héler ou de faire entendre le son d'une sorte de cornet à bouquin, comme faisaient les Terre-Neuvas du Grand Banc en des circonstances identiques. L'ouragan sème moins d'inquiétudes que la brume. Il laisse voir par intervalles, selon qu'il fait jour ou nuit, la côte, le ciel ou les étoiles. On courait ici de plus redoutables dangers : l'abordage, l'échouage, la dérive, et, pour tout conclure, la mort sur les rochers de Thomé de Ploumanac’h ou des Triagoz.

En terrible inquiétude pour les marins et pour lui-même, le seigneur de Barac’h se mit à genoux sur le pont du navire et, avec quelle ferveur ! implora Notre-Dame, la mère du Sauveur, patronne, des naufragés et des perdus en mer, de lui faire voir le rivage. La où la terre lui spparaîtrait, il élèverait à sa gloire, une splendide chapelle... A peine avait-il fini sa dévote prière que, en un point, le brouillard s'ouvrit et que, sur la côte toute proche, brilla une lumière miraculeuse.

Le seigneur de Barac'h tint sa promesse et dédia d'un cœur reconnaissant à la Vierge la chapelle à laquelle il donna le nom de Notre-Dame de la Clarté.

***

Le dirai-je ? Cette légende n'a guère satisfait que les âmes simples. Même les guides laissent entendre qu'elle pourrait n'être pas très véridique. Le clergé émet à l'occasion quelque doute. On ne connaît point, au XVème siècle, un seigneur de Barac’h qui eût été marin. La légende n'est même pas très originale. Il y a d'autres chapelles, existantes ou défuntes, auxquelles on attribue pour origine l’imploration d'un marin en perdition. Ne dit-on pas de l'ancienne chapelle Saint-Sauveur de l'Ile-Grande, dont on voyait les ruines il y a moins de trente ans, qu'elle était le résultat d'un vœu d'un seigneur de l’Ile d'Aval, lui aussi perdu en mer ? d'une chapelle du Faouët ? de tant d'autres ?

L'auteur anonyme de 1853 a hasardé, avec une extrême prudence, une autre hypothèse [Note : Lannion et ses Origines. (Le Lannionnais 1934. Feuilleton 66)]. Il a cherché de quel manoir pouvait sortir le fondateur de ce très beau sanctuaire. Des seigneurs de la région de Perros, il n'a cité que, pour l'exclure, celui de Pontguennec, vraiment trop pauvre sire. Quant aux autres, ceux de Kerduel, de Barac'h, de Kergouanton et de Kermouster, il les exclut aussi sous le prétexte que leur « piété » et leur « générosité » n'allèrent « jamais jusqu’à doter l'église paroissale d’une chapelle latérale et prohibée ».

Il s'est alors rabattu sur une tradition orale qui, si elle, eu cours, est aujourd’hui tombée dans le plus complet oubli [Note : L’anonyme de 1853, en cette période de romantisme finissant, a préféré la tempête à la brume. « Dans un temps déjà éloigné de nous, une violente tempête assaillit une escadre bretonne en vue de nos côtes. Déjà l’obstination de l’orage avait abattu le courage du matelot et le pilote aux abois allait tout abandonner à la fureur du vent, quand le commandant se sentit soudain fortifié par une prière. Cette prière était une invocation à Marie, invocation dans laquelle il s’engageait par un vœu à bâtir sur le rivage voisin une chapelle à la Mère de Dieu. Enfin, pour confirmer l’intervention divine, une lumière miraculeuse apparut aux yeux de tout l’équipage et vint indiquer le lieu où devait s’élever le Nouveau temple. Aussitôt une confiance générale relève tous les courages : la tempête est calmée, les dangers s’en vont, et Marie s’est assurée un nouveau sanctuaire sur le littoral de notre péninsule »]. C’est au sire de Penhoët et à son fils Jean, amiral de Bretagne, vainqueurs, en 1403, au large de Roscoff, d’une bataille qui vit la perte de quarante bateux et de cinq cents marins anglais, sans compter mille prisonniers, qu’il a tendance, « au moins sous forme de conjecture » à attribuer l’origine de la chapelle de la Clarté. Sa principale raison « qui, dit-il, a le tort de ressembler beaucoup à une vérité historique », c’est que cette chapelle, l’un des plus élégants types d’architecture flamboyante que nous connaissions dans nos régions, a une singulière parenté avec celle de Kerfons [Note : Chapelle sépulcrale des seigneurs de Coëtfrec, auxquels se rattachent les Penhoët], en Ploubezre. Comme cette dernière, elle se composait d’abord de deux nefs bâties d’un seul jet et contrastant l'une avec l'autre par un singulier rapprochement de pauvreté et de riche ornementation. La pureté, la hardiesse, l'élégance et le fini avec lesquels le ciseau de l'artiste a morcelé, découpé, taillé et enrichi la pierre des façades orientales, méridionale et occidentale et la colonnade de la grande nef accusent et rappellent à coup sûr la munificence d'une puissance féodale dont le siège n'était pas dans les délimitations de l'ancienne paroisse de Perros-Guirec.

Si cette dernière observation est pertinante, il ne s'ensuit pas que cette puissance féodale fut celle des Coëtfrec, bien qu'ils eussent entretenu un atelier d’architecture au voisinage de leur château et protégé plusieurs « maîtres d’œuvre » [Note : Cette hypothèse a pourtant séduit un écrivain contemporain, M. Job de Roincé, qui en fait le thème d’une de ses théâtrales, Notre-Dame de la Clarté].

Il faut toujours se méfier des comparaisons trop faciles. M. René Couffon s’est montré plus prudent. Ayant rapproché avec beaucoup de sagacité le porche de la chapelle de Notre-Dame de la Clarté de celui de l’église de Notre-Dame de Runan, il n’en a tiré aucune conséquence attributive. Ce pouvait être tentant. En effet, la prééminence de l’église de Runan a été disputée au XVème siècle entre Pierre de Keramborgne, commandeur de La Feuillée et du Palacret et le sire de Kernec’hriou de Lestrézec, sur le fief duquel elle avait été édifiée [Note : Cf. Abbé MONNIER, L’Eglise de Runan, ses origines, son histoire (tiré à part de la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, 1901), p. 6]. Or, par le mariage de Raoul de Kernec’hriou avec Marguerite de Tournemine, fille de Barac’h, la seigneurie de Barac’h pasa dans sa famille. Faudrait-il hasarder l’hypothèse que les porches de Runan et de Clarté ont été exécutés par le même architecte et que les Kernec’hriou n’y furent pas étrangers.

En fait, dans l’architecture bretonne du XVème siècle, l’emploi du granit, difficile à façonner et à sculpter, l’imitation de l’art francais, l’identité des influences et des pratiques, devaient produire des constructions où il est aisé de découvrir des analogies.

***

La légende est, dit-on, la mémoire des peuples. Mais à combien de vacillements et de défaillances n'est-elle pas sujette ? Elle veut que ce soit un seigneur de Barac’h, commandant une escadre ducale, qui ait accompli un vœu qu’il avait formé alors qu’il était en grand péril sur mer.

Quel était donc le seigneur de Barac’h en cette année 1445 où fut commencée la construction de la chapelle de la Clarté ? Il s’appelait Pierre de Tournemine, était issu du premier mariage de Jean II de Tournemine, tué en 1427 aux Bas-Courtils, dans un combat livré aux Anglais sur les grèves du Mont Saint-Michel par le connétable de Richemont, avec Azelice de Plusquellec [Note : La mention suivante relevée à la Bibliothèque Nationale (fonds francais, folio 304) par M. René Couffon le confirme « 1505. Evocation au Conseil, par Jean de la Lande, dit de Machecoul, sieur de Vieillevigne, héritier de Perrine de la Lande, femme de Jean de Tournemine, sieur de Barac’h, fils de feu Pierre de Tournemine ». Cf. Aussi l’Armorial de Guy Le Borgne (Guy Le Borgne, qui avait des propriétés dans la region de Perros (il est sans doute né à Trébeurden) s’est trouvé en bonne position pour établir les généalogies de son voisinage sur des documents dont beaucoup ont disparu par la suite)].

C'était une grande et puissante famille que celle des sires de Tournemine. D’après le P. du Paz [Note : Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, pp. 134 et 145], ils étaient d’origine anglaise. Le premier qui vint en France aurait été Edouard de Tournemine. C’était au temps où le roi d’Angleterre Henri II soutenait Conan IV contre Eudon de Penthièvre (1155). Cet Edouard est parfois présenté comme un bâtard de Jean sans Terre, le sobriquet qu’il portait (Tournemine) étant de ceux qu’on attribuait aux princes de la maison d’Anjou. En remerciement des services rendus, il recut entre autres « belles terres et seigneuries » la vicomté de Pléhérel et la forêt de Lanmeur, qui prit bientôt le nom de La Hunaudaye du nom de l’important château qu’il fit construire [Note : P. LEVOT. Biographie bretonne, II, p. 914]. Lui et ses successeurs furent dès lors appelés barons de La Hunaudaye. Des représentants de cette famille prirent part aux grands événements qui eurent la Bretagne pour théâtre. Ils sallièrent aux plus illustres familles du pays, celles des Chateaubriant, des Laval, des Rougé, des du Guesclin, des Beaumanoir, etc… Jean de Tournemine se maria deux fois : il épousa d'obord Azelice de Plusquellec, puis Jeanne de Saffré. Un de ses petits-fils, Jean, s’allia d'abord à Perrine de la Lande, dont il n'eut pas d'héritier, puis à Isabelle de Coëtquen qui, lui ayant survécu, épousa en secondes noces Jean de Villeneuve, sieur du Carrouer [Note : Aujourd’hui Carlouar. — La Villeneuve et Carlouar sont d’anciennes terres nobles de Louannec, ne relevant d’ailleurs pas du fief de Barac’h], en Louannec [Note : Particulièrement considérée des ducs de Bretagne, la sœur de Jean II, Jeanne, épousa Alain de Cambout, maître d’hôtel de Jeanne de France, femme du duc Jean V].

A quelle époque la seigneurie de Barac’h advint-elle à l’un de ses membres — sans doute un juveigueur de la branche de Botloy ? On a été tenté de la placer vers le milieu du XIVème siècle, après que Geoffroy IV de Tournemine, capitaine de Guingmp, fut sorti de cette ville pour combattre les Anglais qui, après leur surprise de Lannion, en 1346 [Note : C’est alors que périt Geoffroy de Pontblanc. Sa mort est commémorée par une croix à l’angle de la rue qui porte son nom et de la rue de Tréguier], se retiraient sur La Roche-Derrien. Mais sans doute faudrait-il l'anticiper d'un bon nombre d'années. L'évêque de Tréguier, qui nomma Saint Yves recteur de Louannec en 1293, s’appelait aussi Geoffroy de Tournemine [Note : Il succéda en 1285 à Alain de Bruc et mourut en 1300]. Une telle coïncidence est assez suggestive.

Les seigneurs de Barac'h sortent de leur obscurité en 1418 avec Maurice de Tournemine [Note : J’ai adopté la généalogie de la maison de Barac’h telle que M. René Couffon a bien voulu l’établir pour moi. — Maurice s’intercalerait entre Pierre III, fils de Pierre II et de Tiphaigne du Guesclin et Jean II]. On peut désormais en suivre la généalogie sans lacune.

Barac’h devait rester encore plus d'un siècle dans cette famille. Jean IV étant décédé sans héritier en 1524, sa succession fut partagée entre ses deux sœurs jumelles, Marguerite, épouse de Raoul de Kernec’hriou, et N… qui s’était mariée à un sieur de la Claretière, du côté de Nantes. Celle-ci consentit peu après à céder sa part de Barac’h à sa sœur et à son beau-frère.

Trois quarts de siècle après, l'arrière-petit-fils de Raoul de Kernec'hriou, Charles, mari d'une fille de la maison de Plœuc, n’ayant, pas plus que son cadet, laissé d'héritiers directs, leur sœur aînée reçut Barac’h en partage. Françoise de Kernec'hriou se disait aussi dame d'une partie de la seigneurie de Keruzec, devenue une de ses annexes. Elle épousa en premières noces Yves du Coskaër, sieur de Rosanbo [Note : En Lanvellec], procureur du roi à Tréguier et, en secondes noces, Jean de Clisson [Note : Ou plutôt Scliczon], sieur de Keralio. De son premier mariage, elle eut un garçon et une fille, de son second mariage, deux filles.

En 1699, mourut Joseph du Coskaër, conseiller au Parlement de Bretagne, seigneur de Rosanbo, Barac’h, Keruzec et autres lieux. Ses seigneuries passèrent alors, par le mariage de sa fille Geneviève, à Louis Le Peletier, premier président du Parlement de Paris. Elles restèrent toute dans sa famille jusqu'à la Révolution.

La succession du fief de Barac’h, depuis les Tournemine jusqu’aux Le Peletier, s’établirait ainsi :

La succession du fief de Barac’h, depuis les Tournemine jusqu’aux Le Peletier 

Revenons à Pierre de Tournemine. On est malheureusement peu renseigné sur son compte. On sait seulement qu’il reçut, le 7 avril 1465, le rachat de feu Jehan de Muzillac [Note : Bibl. Nat. Fonds francais 12. 318]. Fut-il marin ? On l’ignore.

Sans avoir atteint le degré de prospérité qu’elle connut sous Francois II, la marine du duché était en fort bon état depuis que, pour se protéger de la piraterie anglaise, s’était développée l’institution du convoi de mer, dont l’idée première remonte à Jean IV [Note : S’il avait fallu en croire les anglais, les Bretons auraient été les plus grands pirates du monde, surtout les Malouins. De leur côté, les Bretons faisaient entendre contre les Anglais des plaintes pareillement fondées. C’est qu’en effet chacun piratait de son mieux » E. DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR, Histoire de Bretagne, I, p, 371 (d’après B. A. POCQUET DU HAUT-JUSSE, Francois II et l’Angleterre, pp. 314, 315)]. « Voyageant en caravane, avec une escorte de navires armés, les bâtiments de commerce avaient moins à redouter les surprises des pirates. Par ailleurs, la navigation sur les côtes de Bretagne était facilitée, grâce au système de brefs délivrés par le duc moyennant finances. Le bref de vitailles pernettait aux marins étrangers de se ravitailler dans les ports bretons. Le bref de conduite leur assurait le service des pilotes pour guider le navire et lui permettre d’éviter les redoutables écueils qui bordent les côtes. Le bref de souveté entraînait remise du droit de bris que autrement serait exercé en cas de naufrage » [Note : E. DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR, loc. cit. (d’après HÉVIN. Questions féodales, p. 347)].

Il n'aurait pas été impossible que Pierre de Tournemine eût été occupé à la navigation bien que rien ne nous permette de l'inférer. Qu’eût-il été ? Convoyeur ou pirate ?. Mais les membres de sa famille, depuis Edouard, ont l’habitude de combattre sur terre, ce qui passe pour plus honorable. D’ailleurs la Bretagne est en paix au début du règne de François Ier.

Il existe une raison plus décisive de refuser à Pierre de Tournemine la qualité de fondateur de la chapelle Notre-Dame de la clarté, c’est que son blason « écartelé d’or et d’azur » [Note : La devise des Tournemine était : Aultre n’aurai] n’a jamais figuré ni sur sa facade ni sur sa maîtresse-vitre. Si plus tard la prééminence du fief de Barac’h y a été reconnue, c’est à la suite de plusieurs tranferts de propriété.

***

L’anonyme de 1853 dit avoir relevé les armes des seigneurs de Lannion (du Cruguil) au-dessus de la porte qui met la grande nef en communication avec le transept méridional. N’est-ce pas de ce côté qu’il faudrait chercher ce qui a trait à la légende du « perdu en mer » ? Il n’est pas douteux que des
vœux furent faits à la Vierge par des marins en perdition et qu’ils furent accomplis par reconnaissance. Or, à la date de 1445, un des membres de la famille de Lannion, Yvon , excerce auprès du duc Francois Ier les importantes fonctions de lieutenant-général de l’amirauté de Bretagne, dans lesquelles il a succédé, quatre ans plus tôt, à son frère Olivier.

Les Lannion n’apparaissent dans l’histoire qu’au XIVème siècle. Cette famille ne descendait pas, comme a cru pouvoir l’affirmer A. Lenepvou de Carfort [Note : Précis de l’Histoire de Lannion], d’un certain Huon, qui aurait possédé un territoire nommé Land-Huon (le domaine [Note : Le mot qui signifie domaine alors n’est pas land mais ran] de Huon), sur lequel seraient venus s’établir avec son autorisation des réfugiés du Yaudet, quand leur ville eut été détruite par les Normands [Note : D’après J. Loth (Les noms des saints bretons, p. 60), le nom de Lannion viendrait de Lan Iudon (l’église ou le monastère d’Iudon). Mais M. Yves Briand a attiré l’attention sur un Saint Ion, honoré à Lannion et à Trégastel, Iudon et Ion seraient-ils un même saint ?]. Il faut se méfier des rapprochements onomastique ; ils peuvent conduire aux erreurs les plus étranges.

Il semblerait que les Lannion eussent été originaires de Buhulien. Pendant des siècles, ils vécurent dans l’obscurité. Le premier dont il est fait mention, est Briand Ier, époux de Marguerite de Kergorlay. Il existait, à Lannion, dans l’ancienne église de Kermaria an Drao, une pierre tombale avec cette inscription : « Hic jacet D. D. Briandus de Lannion, miles, et Adelicia de Kergolay, uxor ejus, an. M.C.C.C.X.L.I.I.J ». Miles signifie chevalier. Nous apprenons ainsi, sans en être surpris, qu’il s’adonnait au métier des armes ; mais ses prouesses ne sont guère connues.

Il en va différemment de son fils, Briand II, qui se distingua à plus d’une reprise. C’est qu’il vécut au temps de la Querelle de Bretagne, qui opposa les Blois et les Montfort. Les Kergorlay, ainsi que presque toute la grande féodalité bretonne, tenant pour Charles de Blois, c’est sous ce prince que Briand II fit ses premières armes. De cette façon, il servit le roi de France et combattit les Anglais. Il fut un des compagnons les plus fideles de Bertrand du Guesclin. En 1363, il était au siège de Nantes. Charles V, en récompense de su belle conduite, le nomma gouverneur de Montfort et capitaine d’une compagnie d’ordonnance.

Sous quelle influence passa-t-il l’année suivante au parti de Jean de Montfort ? En 1364, il prit, en effet, part à ses côtés à la bataille d’Auray, qui coûta la vie à Charles de Blois et la liberté à du Guesclin. Il demeurait, malgré tout, l’ennemi des Anglais. Aussi quand, à l’automne de 1372, le duc de Bourbon eut saisi sur la duchesse de Bretagne, entre Gaël et Rennes, l’original du traité d’alliance entre le duc, son mari, et le roi d’Angleterre, dont Charles V fit envoyer des copies dans tout le duché, Briand II, avec la plus grande partie de la noblesse ralliée à Jean IV, l’abandonna. Le duc, privé de presque tout appui, s’embarqua, le 29 août 1373, pour l’Angleterre.

La guerre, seulement assoupie, se ralluma aussitôt. L’armée française parcourut la Bretagne sans rencontrer de résistance. Le 18 octobre, Charles V nomma le duc d’Anjou son lieutenant-général « tant en Bretaigne Bretonnant comme en Bretaigne Gallo » [Note : DOM MORICE. Preuves de l’Histoire de Bretagne, II, col. 78].

Jean IV lanca un insolent défi au roi au moment où il ralliait le duc de Lancastre, avec lequel il ne tardera pas à se brouiller. En Angleterre, il ne cessa d’intriguer et de solliciter des secours qui lui permettraient de rentrer en possession du duché. Au printemps de 1375, les troupes anglaises, débarquées à Saint-Mathieu, « entreprirent la soumission du nord de la Bretagne. Elles traversèrent victorieusement le Léon et le pays de Tréguier, brûlant et ravageant tout sur leur passage » [Note : E. DURTELLES DE SAINT-SAUVEUR, op. cit., I, p. 206]. Elles s’arrêtèrent devant Saint-Brieuc, une trève ayant été signée, le 2 juillet, entre les rois de France et d’Angleterre. Le duc de Cambridge retourna de l’autre côté de la Manche, bientôt suivi de Jean IV. Les anglais ne conservaient que Brest, Auray et Derval.

Le propriétés de Briand de Lannion avaient eu beaucoup à souffrir de cette campagne. Plusieurs de ses manoirs avaient été déruits ou incendiés. Pour le dédommager, Charles V, par un diplôme daté du Bois de Vincennes, le 29 août, lui accorda le droit de faire édifier un moulin avec sa chaussée sur le bras de mer qui sépare « la ville de Poulmanac’h » de la paroisse de Trégastel, en même temps que le droit « pescherie, en l’eaue de la mer qui seurmontera la chauciée dudict moulin » [Note : Arch. Nat. Sect. anc. 12.107, n° CCV. Le moulin à mer ainsi concédé ne fut édifié que sensiblement plus tard. Dans son diplôme, Charles V donna à Briant le titre de Chevalier].

Or Charles V commit une grave imprudence. Le 18 décembre 1378, le Parlement de Paris jugeant le procès civil et criminel intenté à Jean IV, le déclara félon et prononça la réunion de son duché à la France. La noblesse bretonne, qui tenait à son indépendance, se retourna en faveur de Jean IV. Celui-ci dut à ce changement imprévu de la fortune de débarquer triomphalement à Dinard le 3 août 1379. Les hostilités qui suivirent n’eurent guère d’importance. L’échec de la tentative de Charles V n’en fut pas moins complète.

Le roi étant mort peu après, il parut plus aisé d’obtenir de Charles VI une paix durable. Briand fut du nombre des députés qui allèrent la soliciter et lui demander ses bonnes grâces pour Jean IV.

Briand compte alors parmi les féaux les plus fideles du duc qui, en 1382, l’envoya en ambassade en Angleterre, puis le designa pour mettre son seing à l’acte de « fondation de l’église Saint-Michel, bâtie dans l’endroit même où s’était donnée la bataille d’Auray » [Note : B. JOLLIVET. Les Côtes-du-Nord, IV, P. 19]. Il mourut en 1384.

C’est par lui que la maison de Lannion acquit son illustration. C’est par son mariage avec Marguerite du Cruguil [Note : Devenue veuve, Marguerite de Cruguil se remaria à Jean de Kergorlay, neveu d’Azelice (ou Alice) de Kergorlay, femme de Briand I de Lannion] qu’il entra en possession de ce petit domaine, sis en Brélévenez, dont lui et ses descendants firent une de leurs résidences favorites.

Du mariage de Briand II avec Marguerite de Cruguil naquirent au moins cinq enfants, Briand III, Jean, Hervé, Jeanne et Philippe. Le fils de Briand III, Yves, sieur au Cruguil, étant mort sans héritier, c’est au cadet que revint l’honneur de continuer la lignée des Lannion.

Chambellan du duc de Bretagne, Jean avait épousé Guillemette Labbé, fille de La Rochefordière [Note : Ogée (Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne) lui fait épouser Jeanne de Langoueouez « qui, dit-il, lui donna un fils qui fut marié à Guyonne de Crésy. Celui-ci eut trois garcons, Jean II, Ollivier et Yves ». Il y a d’incontestables erreurs de noms et de dates. Je m’en tiens aux indications de Guy Le Borgne, beaucoup mieux renseigné], qui lui donna sept enfants, Rolland, Guyon, Olivier, Yvon, Catherine, Jeanne et Marguerite, L’aîné, Rolland, né en 1406, mourut en 1476. Par son mariage avec Guyonne de Grézy [Note : Elle était fille de Jean sieur des Aubrays, et de Jeanne de Campson (contrat de mariage du 28 juin 1420)], la seigneurie des Aubrays entra dans les domaines de la maison de Lannion.

Les mieux en cour auprès du duc furent Ollivier et Yvon, successivement lieutenants généraux de l’amirauté [Note : « Ces deux derniers furent décorés de l’ordre du Porc-Epic par le duc d’Orléans…. Yves fut aussi maîtres d’hôtel du duc son souverain » B. JOLLIVET, loc. cit. — Jeanne, leur sœur, avait épousé Rolland de Barac’h, sieur de Kerriou]. En 1445, c’est Yvon qui en exercait les fonctions. Peut-être est-ce lui qui portait le titre de sieur de Cruguil et se paraît des armoiries de cette maison [Note : Les anciennes armes de la maison du Cruguil étaient d’argent à une fleur de lys de gueule en abîme accostée de quatre ciseaux de même qui se regardent, 2 en chef, 2 en pointe]. Mais alors faudrait-il qu’il fût mort avant Rolland, son frère aîné, et sans hoirs capables de relever le titre, puisque le fils aîné de Rolland, Jean, celui qui épousa Anne de Langoueouez, le reprit. S’il en était ainsi, on pourrait admettre que Yvon de Lannion, perdu dans le brouillard, eut invoqué Notre-Dame, auxiliatrice des marins, et qu’il fut le fondateur, non de l’église principale, mais de la chapelle méridionale dédiée aujourd’hui à saint Joseph. Il n’était pas rare que, pour les constructions importantes, plusieurs seigneurs se missent d'accord pour y prendre une part déterminée, ce qui n'interdisait pas aux habitants de la paroisse et même des paroisses avoisinantes d'y participer, suivant leur volonté et leurs ressources, par des dons, des aumônes et des legs. A défaut d'Yvon de Lannion, on pourrait songer à son frère Rolland. Mais fut-il marin ?

L'une ou l'autre de ces attributions n'est d'ailleurs que conjecturale [Note : La maison de Lannion ne brilla que quelques temps. Elle était déjà en décadence au XVIème siècle et ses membres se contentaient d’emplois souvent secondaires ; ils étaient arrivés à dépendre féodalement des seigneuries de la Noë-Verte et du Launay-Nevet].

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Est-il donc impossible de connaître le véritable fondateur de la chapelle de la Clarté ? Les pierres ont-elles cessé de parler ? Ne trouverait-on pas une indication importants sinon décisive dans le déchiffrage de l'inscription du second pilier de la nef ? D. G. Q. P. sont certainement les initiales de celui qui a commencé la construction du sanctuaire.

Pour trois d'entre elles, rien de plus aisé : elle signifient dom Guillaume Q.... prêtre. Dans d'autres chapelles de la même époque, il n'est pas rare de voir mentionner comme leur constructeur un prêtre dont le nom est précédé du mot dom : Qu’on ne croie pas qu'il s'applique uniquement à des réguliers (moines ou chanoines de Saint-Augustin). On le donne d'ordinaire aux prêtres subalternes, celui de messire étant plutôt réservé au recteur [Note : Arch. dép. C.-d.-N, E. 1481. Dans l’information de 1628, dont il sera question plus loin furent entendus « discret et vénérable » messire François Le Roy prêtre-recteur de la paroisse de Saint-Quay-Perros… dom Charles Blanc, prêtre, dom Pierre Le Champion, prêtre et chapelain de l’église paroissiale de Louannec… dom Nicolas Philippe, prêtre de la paroisse de Perros, et dom Guillaume Salaün, prêtre et « chapelain » de la paroisse de Perros. Ce dernier était le chapelain de Notre-Dame de la Clarté].

D'autre part, Guillaume est, comme Yves, un prénom courant dans de Bretagne du XVème siècle, qui honorait particulièrement saint Guillaume Pinchon, évêque de Saint-Brieuc, et saint Yves.

Rest Q…, la lettre du nom de famille.

Or le regretté M. Kerroux, ancien greffier de la justice de pais de Perros, curieux d’histoire locale, a retrouvé une liste du clergé de cette paroisse au XVème siècle et l’a publiée il y a quelques années dans l’Echo perrosien. Dressée le 24 juin 1638 par messire Jean L’Ollivier, qui fut recteur de Perros pendant cinquante-six ans (de 1617 à 1673), elle comprend vingt-cinq noms de resteurs, vicaires, chapelains de Kernivinen et de La Clarté et de servants in divinis. La double crainte qu’on pouvait avoir était ou q’ancun de ces noms ne correspondit, aux initiale G. Q. ou que plusieurs y correspondissent.

Notre chance a voulu qu'il n'y en eût qu'un, celui du quatrieme de la liste, Guillaume Quintin. J'incline à penser qu'il était le « gouverneur » de la chapelle, parce qu'il est qualifié du titre de dom, et non de celui de messire que, en 1630, Guillaume Salaün, un de ses successeurs, utilisa abusivement sur le socle de la croix dont il a été parlé antérieurement.

Je ne sais rien de plus de Guillaume Quintin. C'est en vain que j'ai cherché à savoir s'il appartenait à la famille, qui donna, plus tard, le jour à Pierre Quintin, religieux du diocèse de Tréguier, qui fut l'auxiliaire le plus précieux de Michel Le Nobletz, au début du XVIIème siècle [Note : Des renseignements complémentaires nous sont fournis par un rentier de Louannec, du XVème siècle, que M. Couffon a sommairement analysé (Mém. Soc. Em. C.-d.-N., L. LIX, 1927). Cinquane-huit actes ont été examinés. La plupart des donateurs, lèguent 5 ou 10 sols à Notre-Dame de la Clarté].

Mais si Guillaume Quintin commença la construction de la chapelle, il n’en fut pas le fondateur. Quelle que fût l'importance des ressources de la fabrique, des aumônes et des legs des fidèles [Note : Des renseignements complémentaireq nous sont fournis par un rentier de Louannec, du XVème siècle, que M. Couffon a sommairement analysé (Mém. Soc. Em. C.-d.-N., L. LIX, 1927). Cinquane-huit actes ont été examinés. La plupart des donateurs, lèguent 5 ou 10 sols à Notre-Dame de la Clarté. M. Couffon a en outre publié in-extenso quatre testaments : celui de Marie de Lesherant, femme d’Yvon du Tertre (13 mars 1463) qui lègne, entre autres et en premier lieu, cinq sols à Notre-Dame de la Clarté — celui de Jean du Pareneuf (7 octobre 1463) qui lègue deux rennées (soit 11 décalitres environ) de froment à l’oeuvre de Notre-Dame de la Clarté ; celui du prêtre Guillaume Guyomarc’h (27 mars 1461) qui lègue dix sols à la chapelle de la Bienheureuse Marie à la Clarté. — Le testament de Jean du Pareneuff, dont la seigneurie avait son siège principal à Louannec, montre que, en 1463, la construction de la chapelle, commencée dix-huit ans plus tôt, n’était pas achevée], ils n’auraient pu fournir les sommes nécessaires à une construction qui devait se prolonger près de vingt ans. Il est possible qu'il ait eu l’initiative de remplacer une chapelle ruineuse, mais déjà vénérée, par un édifice plus moderne et plus considérable. Il n'est guère de prêtre qui n'aime à laisser dans la pierre le souvenir de son ministère. Il se peut que l'initiative soit venue d'un seigneur riche et puissant qui, sans fournir toutes les ressources, assuma une large part de la dépense. Il était nécessaire, en tout état de cause, qu'une entente s'établit entre le prêtre et le seigneur.

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Par un arrêt du 17 mai 1627, Ia Chambre des Comptes de Bretagne prescrivit à Aufroy Coaill, sieur de Traounévez, alloué et juge ordinoire au siège de Lanmeur, de procéder à l'information civile requise par « messire Francoys du Cozker, chevalier, seigneur châtelain de Barac’h », pour constater les droits de prééminence dont jouissaient les seigneurs de cette terre dans certaines églises et chapelles.

Aufroy Coaill, « ayant pour adjoint maistre Pierre Riou, notaire royal et procureur audict siège de Lanmeur, et ce vers et en présence de maistre Guillaume Couppé, sieur du Parc, advocat en la cour et substitut du sieur procureur du roy au siège de Tréguier » [Note : En 1576 le siège royal de Tréguier avait été transféré à Lannion, sans que sa dénomination eût été changée — Guillaume Couppé, sieur du Parc appartenait à une importente famille de robe, qui donna des avocats, des sénéchaux et des juges jusqu'à l'époque de la Révolution], procéda à son enquête les 15 et 16 décembre 1629, à Saint-Quay et à Lannion.

Il reçut à Saint-Quay, le 15 décembre, de noble homme Jean Loz de Coatgourhant, âgé de soixante-quatre ans et demeurant en la paroisse de Louannec, la déposition capitale suivante : « Plus enquis [Note : Jean Loz, qui déclara avoir fréquenté depuis son enfance l'église de Saint-Quay-Perros, où il allait à l'école de Guillaume Le Poignant, prêtre de cette paroisse, avait déja déposé sur les prééminences du seigneur de Barac’h dans l’église de Saint-Quay, la chapelle Saint-Méen (en Saint-Quay), et l’église de Perros. Il devait ensuite témoigner au sujet des églises de Louannec et de Trégastel, de l’église tréviale de Kermaria-Sulard et de la chapelle de Landouar, qui avait existé à Louannnec] dépose avoir de tout temps remarqué au bault de la maistresse viltre de la chappelle Nostre Dame de Clairté, en ladicte paroisse de Penros, un escusson en supériorité soulz les armes de Bretaigne portant : de geulle à neuff annelles d'argent, et aultre escusson en bosse dans le pignon de ladicte église au dehors d'icelle vers le soleil levant du costé de l'épistre, portés par un griffon, appartenantz audict seigneur de Barac’h de sa seigneurie de Keruzec et les a toujours veu en mesme estat que a présent » [Note : Dom Yvon Pezron, prêtre chapelain de l’église paroissiale de Louannec, déclare aussi que le seigneur de Barac’h « a son armoyrie… en supériorité soulz les armes du duc en la maistraisse viltre de la chapelle Nostre-Dame de Clairté et un escusson portant ses armes en bosse… au hault du pignon du levant ». Mais il ne décrit par ces armoiries. A noter que le chapelain de la Clarté, don Guillaume Salaün, ne dépose qu’au sujet des prééminences des églises paroissiales de Perros et de Saint-Quay et de la chapelle Saint-Méen. Arch. Dép. C.-d.-N. E. 1483].

Comme il n'y a aucune raison de mettre en doute les assertions de Loz de Coatgourhant, il suffit de se demander quelle maison portait de gueule à neuf anneaux d'argent, quel en était le représentant en 1445, et s'il possédait la seigneurie de Keruzec.

Une maison possède en effet blason de gueule à neuf annelets d’argent, 3, 3 et 3, avec devise item, tiem : c'est l'illustre maison des Coëtmen. Branche cadette des Avaugour-Penthièvre [Note : RENÉ COUFFON. Quelques notes sur les seigneurs d’Avaugour, Mém. Soc. Em. C.d.-N. 1943, p. 53 et suiv.], qui sont eux mêmes un ramage de la maison ducale, on comprend déjà qu'elle ait pu faire figurer les armes de Bretagne au-dessus des siennes. Elle possédait la seigneurie de Keruzec [Note : A rapprocher de Saint Uzec auquel est dédiée une chapelle de cette paroisse], dont le siège était à Pleumeur-Bodou [Note : Dans son Armorial breton, publié à Rennes en 1667, Guy Le Borgne dit que la seigneurie de Keruzec « avoit pour armes antiques comme Coëtmen, modernes Barac’h-Rosambo » D’autre part, Pol de Courcy (Nobiliaire de Bretagne) écrit : « Coëtmen (de) (ramage de Penthièvre) baron dudit lieu en 1487, paroisse de Tréméven, vicomte de Tonquédec, etc… sieur du Boisguezennec, paroisse de Louannec, etc… de Kerunne, paroisse de Pleumeur-Bodou etc… ». Quelques notes sur les seigneurs de Coëtmen et leurs prééminences. Mém. Soc. C.-d.,N. t. LVIII, 1926, pp. 67, 68]. En 1445, le représentant de la branche aînée des Coëtmen était Rolland IV, dont l'histoire a retenu le nom comme celui d'un des garants du traité de Troyes, négocié en 1427 entre le duc de Bedford et le duc de Bretagne.

Voici ce qu'en dit M. René Couffon dans son étude sur les seigneurs de Coëtmen [Note : Le château de Coëtmen était situé dans la paroisse de Tréméven, en Goëllo, non loin de Plourivo et de Plounez-Paimpol] : « Rolland, quatrième du nom, épousa par contrat du 19 octobre 1430, Jehanne Anger de Lohéac, fille de noble et puissant Jehan et de Marie Couppu qui eut en dot 2.000 écus d'argent et 400 livres de rente. — Le 25 décembre 1433, il eut défense de faire tenir foires et marchés au pays de Goëllo et Tréguier, à proximité des villes et terres du comte de Laval. — En 1440, nous le trouvons en procès avec le commandeur de la Feillée [Note : La commanderie de la Feuillée, proche du Huelgoat, exerçait une grande autorité en Basse-Bretagne. En 1445, elle dépendait des Chevaliers de Rhodes, Cf. GUILLOTIN DE CORSON. Les Templiers et les Hospitaliers, etc…], puis en 1445 avec les moines de Bégard [Note : Abbaye de Bernardins (Bénédictins de l’Ordre des Citeaux, réformés par Saint Bernard)]. Peu après, le 17 août 1447, le souverain pontife érigea en sa faveur le chapitre de Tonquédec, Jean, évêque de Tréguier [Note : Jean de Plœuc, évêque de 1442 à 1454. C’est sous son épiscopat que les restes du duc Jean V furent transportés et inhumés dans la cathédrale de Tréguier, près de Saint Yves (1451)], ayant commission à cet effet. Il vivait encore en 1458, date de son départ pour la Croisade [Note : « … Un projet de croisade contre les infidèles, formé par le roi charles VII, n’ayant pu se réaliser, plusieurs chevaliers bretons, qui déjà avaient pris la croix pour faire partie de l’expédition, ne voulurent par que leur vœu fût fait en vain. En conséquences, ils résolurent en 1458 de se rendre à Rhodes afin d’offrir leurs services à Jacques de Milly, alors grand maître de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; dans le nombre figuraient principalement le vicomte de Coëtmen, Jean de Mortemart et Guillaume de Porhoët — Alain de Boiséon fit armer et équiper à ses frais le vaisseau qui les conduisit à Rhodes. Ces croisés bretons ne tardèrent par à y signaler leur valeur contre les ennemis de la foi qui sans cesse menaçaient cette île, dernier boulevard des chevaliers chrétiens en Orient et dernier débris des conquêtes achetées par tant d’exploits par les premiers croisés » FREMINVILLE. Antiquités de Bretagne, pp- 176-177. On sait que l'île de Rhodes fut perdue en 1522 et que les chevaliers s’établirent à Malte huit ans après]. Bien que son fils eût pris le titre de vicomte de Coëtmen dès 1463, sa mort ne fut officiellement connue que le 3 février 1470, suivant le minu rendu au duc par son fils Jean le 9 décembre 1471 » [Note : Il existait une branche cadette des Coëtmen, dite du Boisguezennec, dont une partie des terres était situé dans la paroisse de Louannec et sa trêve de Kermaria-Sulard. En 1445, son représentant paraît avoir été Tristan du Boisguezennec qui avait épousé en 1430. Anne de Robien, fille de Louis de Robien et de Perrine de la Motte. Comme juveigneur de Coëtmen il portait l’écusson à neuf annelets broché d’une cotice. Son fils, Olivier, qui mourut en 1495, reprit les armes des Coëtmen sans cotice. Mais, en 1445, même si son père était mort, il était bien jeune pour l’avoir déjà fait. (Cf. R. COUFFON, op. cit. p. 95 et suiv. et aussi Arch. dép. C.-du-N. E. 1540 : Partage donné par Rolland, vicomte de Coëtmen à son frère Geffroy et comprenant le manoir de « Quoitguezennec » [Boisguezennec] et les terres possédées par feu Geoffroy à Louannec, Kermaria-Sulard, Tonquédec et Ploubalay, et le manoir de Lézérec en Pleumeur-Bodou). A la fin du XVIème siècle les Boisguezennec-Coëtmen se fondirent dans les Trogoff. Cf. Vicomte Urvoy de Portzamparc. Généalogie de la maison de Trogoff].

Les raisons pour lesquelles Rolland IV fit édifier la chapelle de la Clarté nous échappent. Peut-être était-il de ces âmes « animées d’un fervent souci de perfection » en opposition avec les âmes dépravées du XVème siècle dont Gilles de Rais fournit le type le plus accusé, « qui tendent vers la sainteté » [Note : E. DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR. Histoire de Bretagne. I. p. 372], on qui, scrupuleuses à l'excès, multipliaient les fondations et les œuvres prie pour le rachat de leurs péchés. Ce qui ne l’empêchait pas de tenir tête aux chevaliers de Rhodes et aux Bernardins.

C'est à cause de Keruzec, dont les terres, s'étendaient notamment sur une notable partie de la paroisse de Perros-Guirec, que les prééminences des seigneurs de Coëtmen sur la chapelle de la Clarté passèrent aux seigneurs de Barac’h. Ce sont les représentants de la branche aînée des Coëtmen, Jean VIII d'Acigné et le maréchal de Cossé-Brissac, son gendre [Note : Il avait épousé Judith d’Acigné qui avait hérité de son père en 1573], qui aliénèrent cette seigneurie par fractions, entre 1551 et 1620 environ [Note : Arch. dép. C.-du.-N. E 1483. — 3047 supplt 3]. Le premier acquéreur en fut un Kernec’hriou, le dernier un du Coskaër [Note : La seigneurie de Keruzec s’élendait sur Pleumeur-Bodou, Trébeurden, Louannec, Kermaria-Sulard, Perros-Guirec, Brélévenez et Servel. Le manoir de Kerurec existait encore en 1699. Un minu de cette date porte en effet : « Métairie noble de Guzec [Keruzec] tenue à titre de convenant par Guillaume Lisillour et consorts pour la rennées de froment, 4 chapons et 30 sous » Arch. dép. C.-du.-N. E. 1483].

... On est moins embarrassé pour les armes des Poulgroas, des Coatreven, des Trogoff et des Tréméreuc-Trogoff que l’anonyme de 1853 signale dans la maîtresse vitre et dans l’un des vitraux de la chapelle Saint-Joseph. Si M. René Couffon n’a pu identifier l’union Poulgroas-Coëtmen, il la considère comme certaine « ainsi qu'en témoignent les armes en alliance dans la curieuse chapelle de Keranmanac’h en Plounévez-Moëdec ». Celle des Coatreven n'est pas douteuse non plus. Quant aux Trogoff, héritiers d’une branche cadette des Coëtmen, ils sont les alliés des seigneurs de Barac’h comme de ceux de Lannion. Il n’est donc pas étonnant que leurs écussons aient figuré sur les vitres de la chapelle comme ceux des plus honorables alliances du ou des fondateurs.

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De quelque manière que le titre de fondateur de la chapelle de la Clarté advint aux seigneurs de Barac’h, ils le conservèrent jusqu’à la Révolution. Un aveu de 1743 en apporte une confirmation indirecte. Le 31 décembre de cette année « honorable homme » François Pasquiou « gouverneur esté » de la chapelle de la Clarté, s'étant présenté devant Tensorer, notaire du siège de Lannion. « a desclaré et advoué qu'il appartient à ladicte chapelle les rentes et héritages cy-après, desclaré sous et au chef proche de Barac’h, appartenant à très haut et très puissant seigneur marquis de Rosanbo et autres lieux, conseiller da Roy en son Conseil d’Estat et du département de Paris, sçavoir est : dix parcelles de terre en Ploumanac’h… à défaut de titre, il est dict que néanmoins il est justifié qu’une des parcelles estre audict Barac’h, suivant l’aveu qui en a été fouagé par Nicolas Riou, gouverneur de ladicte chapelle, le 15 décembre 1693, par Me Alain Sébille, notaire, à cause et pour raison desquels lesdicts héritages ledict advouant déclare nommer pour homme vivant, mouvant et confinant audict fief de Barac’h la personne d’honorable homme Roland Clasquiou, fils de Jean et de Jeanne Le Meur, de Penros » [Note : Communication due à l’obligeance de M. Kerroux. La première matrice cadastrale de Perros-Guirec révèle que les Les Peletier de Rosanbo possédaient de nombreuses propriétés, convenancières et autres à Ploumanac’h].

Mais cette preuve est superflue. Le titre de fondateur n’a pas été contesté aux Le Peletier de Rosanbo depuis que, au XVIIème siècle (1688), le premier président au Parlement de Paris époque Geneviève du Coskaër, héritière de Barac’h et de Rosanbo [Note : La seigneurie de Rosanbo avait son siège dans la paroisse de Lanvellec. Le blason des du Coskaër, après la venue de la seigneurie de Barac’h dans leur patrimoine était écartelé aux 1 et 4 d’or, au sanglier de sable, qui est Coskaër, aux 2 et 3 écartelé d’or et d’azur qui est Barac’h. En 1789, Barac’h était un des dix ou douze fiefs ayant haute, moyenne et basse justice, dont la juridiction s’exerçait à Lannion, devenue chef-lieu du comté de Goëllo].

Les Le Peletier de Rosanbo ne sont pas de lignée bretonne. La Chesnaye du Bois [Note : Dictionnaire généalogique] les fait originaires du Maine, Benjamin Jollivet, de Paris [Note : Les Côtes-du-Nord. IV. p. 126]. En 1776, par arrêt du Parlement de Bretagne, leur famille fut « maintenue » comme ayant fait preuve de cinq générations dans l’ordre de la noblesse. Elle avait acquis de grandes propriétes en Basse-Bretagne, à Plounévez-Moëdec, Plounérin, Lanvellec, Kermaria-Sulard, Perros-Guirec, Pleumeur-Bodou, etc .... [Note : J. BAUDRY. La Bretagne à la veille de la Révolution, II. p. 199. — Les Rosanbo portaient d’azur à la croix pattée d’argent, chargée en coeur d’un chevron de gueules, accosté de deux molettes de sable et accompagnées d’une rose de gueules en pointe, le tout sur la croix]. Ils furent les bienfaiteurs de nombreuses églises et chapelles de la region dont ils étaient, sinon toujours les fondateurs, du moins les prééminenciers.

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On me pardonnera d'avoir donné à des questions généalogiques une importance assez considérable. J'ai cru nécessaire d'y insister à cause de la légende qui entoure la construction de la chapelle de la Clarté. Cette légende paraît bien s'évanouir ou du moins s’estomper dans les rais de lumière que laisse filtrer le passé. Si ce n'est un Tournemine de Barac’h, qui en est le fondateur, à côté de Guillaume Quintin, c'est un vicomte de Coëtmen [Note : Faut-il rappeler que la presque totalité des nobles bretons n’étaient que chevaliers ou écuyers. Les titres qu’ils portent ne sont le plus souvent que de « simples qualificatifs de bienséance et de civilité, … énonciations respectueuses, dont on encense les personnalités avec lesquelles on contracte. ». HÉVIN. Questions féodales. p. 6 et 7] dont l’illustration était aussi grande. Ce n'est pas un mince titre à la reconnaissance des générations que d'avoir fait ériger successivement Notre-Dame de la Clarté et la collégiale de Tonquédec.

Il sembla que la tour accolée d'une manière si originale à la chapelle est antérieure à la construction du vaisseau, au moins dans sa partie quadrangulaire, d'une extrême sobriété architecturale. La construction du parapet entourant la plate-forme sur laquelle se dressera l'élégante fléche hexagonale dont l'apparition réconforta si souvent les marins, doit être reportée à la fin du XVIème siècle. Les blocs de granit, entaillés de meurtrières, qui le constituent, proviennent du château de Ploumanac’h, détruit seulement en 1594.

Deux châteaux défendaient, en effet, l'entrée de ce port. Le plus rapproché de la petite grève de la Bastille, dressé sur la plate-forme d'une roche abrupte, à laquelle il se trouvait, d'autre part, adossé, portait le nom de Castel Bras. Sur son emplacement on distingue encore des restes de maçonnerie. Il est visible qu'il fut construit de blocs de granit débités sur place, fournis par les curieux amoncellements des rochers voisins.

D'aucuns reculent la date de la construction de ces châteaux jusqu’à l’époque gallo-romaine. C’est vraisemblable. Mais ils avaient subi, au cours des siècles, de nombreuses modifications qui en avaient transformé l’aspect.

Sous la Ligue, toutes les places de la région, à l’exception de Tréguier, prirent le parti du duc de Mercœur. Une garnison ligueuse tenait les deux châteaux de Ploumanac’h. Pendant plusieurs années elle y fut tranquille. Quand le dimanche des Rameaux, 22 mars 1587, les royaux commirent à Perros des pillages, des incendies et des meurtres, ils exécutèrent ce que nous appellerions aujourd'hui un raid [Note : « Trois navires guerriers arrivèrent en la rade de Penros et descendirent en terre environ Kerzon quatre-ving personnes… Le monde estoit allé disner après la grande messe et pillèrent les maison d’Yvon Téry et de Jeanne Le Gaffric et brûlèrent la maison de François Rémond et pendirent dom Yvon Derrien et Ollivier Geffroy. — Ollivier Le Bail fut blessé d’une arquebuse. Le capitaine se nommoit le capitaine Matelier de La Rochelle. Le tout est vray ...... » (Lannion et ses origines. De quelques établissements militaires échelonnés jadis sur le littoral. — Le Lannionnais 1934)].

Le prince de Dombes, qui s'était montré léger et incapable à la tête de l'armée royale de Bretagne, fut remplacé en 1593 par le muréchal d’Aumont. Diplomate et soldat, le nouveau chef sut, d'une part, ramener au parti du roi les ligueurs fatigués de la longueur et des cruautés de la guerre, de l'autre, combattre les Espagnols imprudemment appelés dans la péninsule par Mercœur. Solidement établis à Blavet, ils avaient voulu, cette même année, s'emparer de Brest. Mercœur avait pu s'y opposer. Mais, en 1594, ils construisirent à la pointe de Roscanvel, dans la presqu’île de Crozon une forteresse qui menaçait ce grand port. Le maréchal d’Aumont [Note : Lieutenant général pour le roi en son armée de Bretagne, le maréchal d’Aumont avait conservé son titre de gouverneur du Dauphiné. Il mourut le 17 août 1595, à Rennes d’une blessure reçu au siège du château de Comper (paroisse de Concoret) entrepris à la sollicitation de sa propriétaire, la comtesse de Laval, Cf. A. DE LA BORDERIE et B. POCQUET. Histoire de Bretagne, V. pp. 243-244] décida de les en chasser. Il partit de Rennes dans les premiers jours du mois d’août, résolu à s’emparer d’abord des cités ligueuses de Morlaix et de Quimper [Note : Cf. E. DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR. Histoire de Bretagne, II, pp. 65-66].

Au passage, il détacha deux de ses lieutenants, les sires de Villeneuve-Crésolles et de Coattredrez [Note : Leurs châteaux respectivement situés à Brélévenez et à Trédrez. — Les Coattrédrez étaient, au XVIème siècle, possesseurs des seigneuries de Kerimel et Cabatous, en Louannec, annexes de la seigneurie de Barac’h. (Arch. dép. C.du-N., F.. 1509 à 1516] pour prendre et démanteler les forts de Ploumanac’h. Un naïf chroniqueur — peut-être le recteur de Perros — en a laissé le récit suivant : « Le quatorzième jour d'aoust arriva au bourg de Penros en allant au siège de Poulmanac’h le nombre de trois cens cavaliers. Le jour de l'Assomption Nostre Dame a parti passant ravageant par Kerdu, Trestraou et Ranoyen [Note : Ils longèrent donc la côte] et le grand fort et prirent le logis de Monsieur… [Note : Nom malheureusement illisible] et la maison de Provost [Note : Le prévôt pouvait être un officier de juridiction de police ou même un prieur de monastère. Peut-être ce personnage tenaît-il son titre de ce que Ploumanac’h dépendait en grande partie de la « provosté » du Pré, annexe de Barac’h. A moins qu’il ne s’agisse simplement d’un nommé Le Provost. On a connu plus tard des Le Provost de Pencrec’h et des Le Provost de Launay], etc… Le 17ème jour arrive le lieutenant de Larmor… [Note : D’une famille originaire de Langoat dont une des filles contractera bientôt alliance avec un lascob (Jacob) de Kerjégu, lui apportant en dot la seigneurie de Pontguennec, en Perros-Guirec]. Au presbytère [de Perros] tout fut rompu ; les huys, fœnestres et meubles furent bruslés n'y a pas moins aux alentours. La segreterie et la cour furent ravagées où estoient les pauvres gens de la paroisse, etc… » [Note : Lannion et ses origines, loc. cit.]. Ils fuyaient devant les soudards, cherchant refuge dans les bois et dans les « cavernes » sans boire ni manger. Le saccage fut complet. Longtemps en subsista l'horrifique souvenir.

Les deux châteaux de Ploumanac’h avaient tellement souffert qu’on prit le parti d'en achever la destruction. On fit bien sans doute de dévancer les ordres du roi. Et, pour la tour de la chapelle de la Clarté, qui ne paraît pas avoir eu a souffrir les violences des royaux, eu préleva ce qu'il fallut de la courtine à meurtrières pour en faire un chemin de ronde.

Ainsi la tour serait antérieure à la construction de la chapelle, tandis que le clocher n'est que du XVIIème siècle. A. Le Braz l'a exactement remarqué. « L´église, écrit-il, découpe en noir sa masse puissante sur les lointains gris de la mer. On la dirait construite postérieurement au clocher qui le flanque et dont l'architecture a quelque chose de moins ordonné, de plus barbare ; elle est entourée d’un étroit cimetière sans tombes, feutré d’herbes fines exhalant à l’humidité de la nuit d’indéfinissables arômes » [Note : La Terre du Passé, p. 76].

Malheureusement les documents font défaut. Nulle part il n’est question d'une chapelle antérieure à celle que firent édifier dom Guillaume Quintin et Rolland IV de Coëtmen. On ne peut que le présumer. — On voudrait aussi savoir sur quels documents s’appuie M. le vicomte de la Messelière quand il écrit : « ... la pittoresque chapelle de la Clarté ainsi nommée parce que sa tour servait de phare » [Note : Le Territoire des Côtes-du-Nord. Mém. Soc. d’Em. C.-du-N. LVIII. 1926. p. 32]. Idée originale mais qui, de prime abord, semble contredite par l’existence, en des endroits éloignés de la mer, de la dévotion à Notre-Dame de la Clarté [Note : « Les Notre-Dame de la Clarté sont en nombre considérable et leur culte y est partout très populaire. A Ploumanac’h, à Saint-Gilles-Pligeaux, à la Feuillée, à Plounévez-Porsay, à Lansac’h, à Baud, etc… On vient de plusieurs lieues à la ronde prier aux genoux de la Madone et se laver les yeux à sa fontaine ». LIÉGARD. Les Saints guérisseurs de Basse-Bretagne, p. 46. En Plouigneau, une ancienne chapelle dédiée à Saint Idy était, au XVIIIème siècle, dédiée à "Notre Dame de Claireté". Cf. R. LARGILLIERE. Les Saints et l’organisation chrétienne dans l’Armorique bretonne].

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Il semble, en effet, que la Clarté, « ce promontoire de la Manche bretonne — d'où l’œil embrasse le plus merveilleux panorama qui soit peut-être au monde » [Note : CH. LE GOFFIC. L’Ame bretonne, II, p. 136], a été, dès les premières époques de l'humanité, le centre d'élection [Note : On sait par les traces qu’elle a laissées qu’une importante civilisation néolithique a existé dans la région maritime de Lannion] d'un culte naturaliste. C'est que les fontaines existant sur les hauts lieux, qu'elles aient été dédiées plus tard à saint Clair, à Notre-Dame de la Clarté ou à saint Hervé [Note : Notamment à Lanhouarneau et au Menez-Bré, LIÉGARD, op. cit., p 47], ont toujours passé pour rendre la vue à ceux qui s'y rendaient ou pour l'améliorer.

On imagine volontiers que, dans ces parages où les druides officièrent à leur tour, les moines, venus d'Hibernie ou de Cambrie, qui, au VIème siècle, évangélisèrent les contrées demeurées païennes, ne manquèrent pas de les christianiser. Qu'y établirent-ils ? Logette d'ermites, monasteriolum à la mode scote-brittonique ? On ne sait. Mais l'esprit se refuse à croire que sur ce haut lieu, d'où le regard embrasse un si vaste panorama amphibie, il ait fallu attendre le XVème siècle avant que le christianisme eût songé à s'y implanter.

Sous quel vocable se serait-il établi avant que ne se fût répandue la dévotion médiévale à la Vierge ? [Note : « Le culte de la Vierge, destinée à une grande popularité en Bretagne, y était encore nouveau [au XIIème siècle] ». A. DUPOUY. Histoire de Bretagne, p. 78. Cf. Emile MALE. L’art religieux du XIIIème siècle en France, p. 133]. Est-ce sous celui de Moro [Note : Tout auprès de la chapelle existe la ferme de Crec’h Moro dont l’importance dut être assez considérable. Il y a quelques dizaines d’années, on y voyait encore une tour accolée, rappelant l’existence d’un manoir. Nous n’avons pu savoir qui était ce Moro, qui donne son nom au célébre crec’h de la Clarté, ni de quelle seigneurie ce manoir dépendait féodalement], s'il est vrai que le mot crec'h peut évoquer un souvenir de christianisation ? [Note : R. LARGILLIERE, op. cit., p. 34 et suiv.]. Ou plutôt ne serait-ce pas sous celui de Samson ? Car le peuple ne cesse de placer sous le vocable du grand évêque de Dol la chapelle latérale dédiée à saint Joseph. N'y a-t-il pas eu une sorte de phénomène de restriction dans la mémoire populaire, quand fut introduit, au XIIème ou au XIIIème siècle, le culte de Notre-Dame de la Clarté ? La survivance du nom de Samson, rétrogradant du tout à la partie, indiquerait que c'est par lui que s'affirma ici le christianisme.

On comprend mieux dès lors que la paroisse de Perros ait dépendu du diocèse de Dol, puisque la mémoire de son fondateur y fut, presque dès l'origine, en vénération. Ne se pourrait-il anssi que saint Guirec, en établissant un monastère à Perros, eût fondé une de ces colonies doloises qui furent les noyaux de ses enclave foraines ?.

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Contrairement à la plupart des chapelles bretonnes, celle de la Clarté est ouverte chaque jour aux fidèles et aux visiteurs. La messe y est célébrée chaque dimanche. On y procède aux enterrements Toutes les fêtes de la Vierge y sont célébrées avec éclat. Trois journées entières, à des dates assez rapprochées l'une de l'autre, réservées aux femmes, aux jeunes filles et aux hommes, y développent leurs cérémonies et leurs instructions. Mais la plus brillante de toutes ces manifestations culturelles est le pardon du 15 août. Sans doute est-il en une relative décadence. Il compte pourtant au nombre des dix ou douze grands pardons de Bretagne, après ceux du Folgoat, de Guingamp, de Sainte-Anne d'Auray, de Tréguier, de Locronan, de Moncontour, de Rumengol, de Saint-Jean-du-Doigt [Note : CH. LE GOFFIC, L’Ame bretonne, I. p. 25] et de Sainte-Anne-la-Palud. Les cérémonies essentielles auxquelles il est rare que n'aient pas assisté un ou plusieurs évêques, sont, après le feu de joie de la veille — le tantad [Note : Tantad signifie le père feu] — la messe en plein air sur le crec’h et la procession qui se développe de cet endroit jusqu'à une croix située à quelques cents mètres sur la route qui mène à l'anse de Saint-Guirec, en face de la roche où ont été incrustés les médaillons en bronze de Gabriel Vicaire, d'Anstole Le Braz et de Charles Le Goffic.

Feu de joie, offices solennels, procession ne rappellent-ils pas, au dire de La Villemarqué [Note : Barzaz Breiz. Introd. passim.], « les grandes réunions nationales » des peuples anciens ? « C'était, écrit-il aux solstices qu'avaient lieu en Cambrie, comme les assemblées druidiques, les plus glandes réunions chrétiennes, c’était dans les lieux consacrés par la religion des ancêtres, parmi les dolmens, au bord des fontaines, qu'on se réunissait. En Bretagne, elles ont conservé leur génie primitif ». C'est dans les cérémonies druidiques, substituées déjà à des solennités plus anciennes, que l'auteur du Barzaz-Breiz décèle l'origine de ces fêtes chrétiennes, les pardons, qui lui sont demeurées particulières.

Faut-il voir dans ces cérémonies celébrées, au cœur de l'été, sur les hauts lieux, le souvenir de Belen, qui se confond avec le Soleil et se rapproche de l'Apollon hellénique ? Je laisse à d'autres le soin de discuter cette question, en doutant qu'ils arrivent à une solution satisfaisante. Ce qui paraît certain c'est que le site, dominé par la chapelle de la Clarté, avec ses chaos, ses écueils et ses brisants, que la mer en ses caprices caresse ou assaille, était un endroit désigné aux mystères des religions primitives, quand les hommes éprouvaient, sans les comprendre, les puissantes impressions que produisaient en eux les phénomènes de la nature.

Si on a pu déterminer la date où fut commencée la construction de l’actuelle chapelle de la Clarté, il est douteux qu'on parvienne à retrouver celle où son pardon a pris naissance. Par des retouches successives, à des époques diverses, il est parvenu à sa forme présente qui ne diffère pas de celle des autres pardons bretons, Il serait surprenant qu’on pût retrouver, au sujet de son établissement, une décision émanant soit de l'évêque de Dol, soit du pape, M. l'abbé du Cleuziou qui, à la demande de son père, M. le vicomte Alain du Cleuziou, a examiné les archives de l'évêché de Saint-Brieuc, n'y a rien découvert de relatif à l'une quelconque des chapelles du pays de Perros. Serait-on plus heureux à Rennes pour les papiers de l’évêché de Dol ? Tout ce qu'on peut présumer, c'est que les cérémonies du 15 août, sous des formes variées, remontent aux temps reculés où le cerveau de l'humanité commençait à sortir des ténèbres du premier âge.

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Perros-Guirec : pardon Notre-Dame de la Clarté

« Je t'ai vue .... au pardon de la Clarté, dit une des héroïnes du Crucifié de Keraliès [Note : Roman de Ch. Le Goffic. (Ed. Plon, p. 122)] à une de ses voisines. Tu avais dû fournir une longue traite, car tes pieds étaient rouges et gonflés et ta coiffe était toute jaune de poussière. Tu donnas pour offrande un rouleau de quarante sous et tu passas la journée tout entière et la moitié de la nuit à prier devant la statue de la Dame ».

Dès la veille arrivaient autrefois pèlerins et mendiants. Les premiers s'étaient souvent mis en marche plusieurs jours auparavant pour arriver au moment voulu. Ils venaient à la Clarté pour leur propre compte ou chargés de la procuration de ceux qui n'avaient pu se déplacer. Ils obéissaient à des usages anciens, s'arrêtant pour prier aux chapelles des chemins et aux croix des carrefours, sachant quelle oraison il fout réciter ici et quelle invocation faire là — préparation minutieuse aux exercices religieux du pardon. Car tous éprouvent quelque misère ou quelque grande peine dont ils espèrent que Notre-Dame les délivrera. D'autres ont des remerciements à lui adresser. Ceux qui viennent vers elle ne sont pas seulement ceux qui redoutent la cécité : c’est l’eau de la fontaine qui les soulagera s'ils en usent avec un cœur fervent. Mai sil y a toujours parmi eux des marins échappés au naufrage. La chapelle n’est-elle pas « dressé comme un mât de sémaphore, au sommet [du] long pays nu qu’on dirait taillé en proue ?... Vrai sémaphore des âmes… c’est à dessein qu’on érigea ce clocher dans cette solitude pour être aux populations du Trégor ce que la tour du Kreizker est aux populations léonnaises, une vigie sacrée, un signal de reconnaissance, de ralliement et de prière. De tous les points du territoire, il est visible ; mais c’est pour les marins surtout qu’il a été campé là, comme une vedette. A lui va leur premier salut, à l’arrivée, à lui, leur dernier salut, au départ » [Note : A. LE BRAZ. La Terre du Passé, p. 66. « Quand [les goélettes de Paimpol) passent devant la chapelle Notre-Dame de Perros, elles saluent du drapeau, quelques-unes d’un cantique, presque toutes d’une génuflexion ou d’un signe de croix de l’équipage »]. Sémaphore ou phare, le clocher de la Clarté a sauvé de nombreuses vies humaines, avant que n’eussent brillé dans la nuit les faisceaux lumineux des sept phares qui marquent aux navigateurs l'entrée de la rade de Perros [Note : Deux phares en mer, ceux des Triagoz et de l’île aux Moines, cinq phares à terres, ceux de Ploumanac’h, de Kerprigent, du Colombier, de Kerjean et de Nantouar. Le 4 août 1944 les Allemands ont fait sauter les phares de Ploumanac’h et de l’île aux Moines. Seul le premier est réédifié].

Les femmes sont les plus ardentes aux dévotions longues et compliquées. Ce sont elles surtout qui faisaient, en exécution de vœux difficiles que le clergé n'approuve pas toujours, des tours plus ou moins nombreux de la chapelle sur leurs genoux nus, qui passaient le plus d'heures de la nuit à prier à même les dalles de granit jusqu'au moment d'une dernière confession. Elles tiennent à être ponctuelles et fidèles dans la crainte qu'une seule erreur de leur part ne compromette le succès de leur pèlerinage ou même ne le rende maléfique.

Elles sont généreuses dans les limites fixées : elles savent ce qu'il faut donner pour la Vierge et donner aux mendiants. Ils sont les pauvres de Dieu et, pendant longtemps, en Bretagne, on les crut en possession de pouvoirs et de secrets. Le pardon de la Clarté fut « jadis celui de leurs rendez-vous où ils amassaient les plus sûrs profits » [Note : A. LE BRAZ. op. cit., p. 77]. Les mendiantes étaient les préposées de la fontaine. Dans tous les pardons elles étaient les intermédiaires de la guérison. La veille, elles ont curé la fontaine et l'ont remplie d'une eau puisée à une source plus abondante, C'est qu'elle ne se trouve que peu en contrebas du sommet du plateau. Alimentée par les seules eaux pluviales qui s'infiltrent dans les failles du granit, elle tarit de bonne heure les années de sécheresse. Dès leur arrivée, elles tendent, moyennant une aumône, l'écuelle de bois pleine de l'eau miraculeuse dont s'humecteront les yeux de ceux qui souffrent d'ophtalmies ou qui craignent la cataracte [Note : « Ceux qui reviennent de Notre-Dame de la Clarté… doivent avoir des coquilles de patelles. Elles sont percées d’un trou vers le milieu, et à leur retour à la maison, ils les mettent sur les yeux comme des lunettes. ». Revue des Traditions populaires].

Le clergé ne parle guère des cures qu'elle accomplit. Mais il est assez prudent pour ne pas engager la lutte contre des pratiques ancestrales qui vont d'ailleurs périclitant. Pour lui, les cérémonies du pardon sont celles auxquelles il préside dans ses chapes rehaussées de broderies et d'or.

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Perros-Guirec : pardon Notre-Dame de la Clarté

La dévotion à Notre-Dame de la Clarté fut assurément très vive, M. Kerroux en a fourni un exemple caractéristique. A la fin du XVII siècle, frère Cyprien était capucin au couvent de Lannion. (Frère Cyprien était originaire de Perros et se nommait Lezmézec-le Gac).

Après la Toussaint de 1700, il reçut l'ordre de se rendre à Jérusalem; Le motif de ce pèlerinage se devine : frère Cyprien avait dû manquer à la règle de son couvent.

Durant tout le voyage, au cours duquel il fallait compter avec les fatigues et les dangers, il fut soutenu par sa foi en Notre-Dame de la Clarté, Aussi résolut-il de lui témoigner sa reconnaissance. Il se procura une croix d'autel qu'il fit bénir au Saint-Sépulcre et à laquelle il fit toucher la partie la plus vénérée de tous les Lieux Saints. Puis il la confia au P. Louis [Note : Il était, dit le récit, fils de « demoiselle Sivac-Simon »], qui revenait au couvent de Lannion. Le frère L'Archange servit d'intermédiaire et la fit parvenir au recteur de Perros, messire Alain-Louis de Toulcoët [Note : Alain-Louis de Toulcoët avait succédé, en qualité de recteur de Perros-Guirec à son frère Rolland-Gilles de Toulcoët, décédé en 1692, à l’âge de vingt-six ans. Il le demeura jusqu’en 1734, sauf une interruption causée par des fautes assez graves pour que l’évêque de Dol lui eût imposé une retraite au grand séminaire de sa ville épiscopale. Il y trouva une existence réglée et se livra à de plus fréquents exercices religieux. Les frères de Toulcoët étaient les fils d’écuyer Hercule-François de Toulcoët et de dame Julienne de la Haye (de Keringant, en Saint-Quay-Perros)] qui, le 2 février 1701, jour de la Purification, la plaça dans la chapelle de la Clarté, sur l'autel de Saint Joseph où on peut la voir encore.

L'affluence au pardon du 15 août, les ex-voto de la chapelle, montrent que la dévotion à Notre-Dame de la Clarté s'est maintenue. Sans doute a-t-elle changé de caractère en même temps que l'état religieux se modifiait. B. Jollivet remarque, à propos d'un pardon beaucoup moins important [Note : Les Côtes-du-Nord, IV, p. 244] que « toutes ces fêtes perdent leur caractère au fur et à mesure qu'elles s'éloignent de leur institution... La jeunesse des deux sexes fréquente les pardons parce qu'ils sont des lieux où l'on danse, où les tonnes de cidre exposée en plein air coulent sans cesse pour tous ceux qui ont de l'argent ». C’est beaucoup de sévérité. A. Le Braz, avec plus de raison, évoque les fastes du pardon de la Clarté sous le Second Empire. Il montre les files interminable de pèlerins se rendant au sanctuaire par les voies de terre et de mer. « C'est une tradition…. que Notre-Dame de Port-Blanc cousine de Notre-Dame de la Clarté, ne manque jamais de faire visite à sa parente la veille de sa fête ; elle se rend auprès d'elle par mer, en marchant sur la crête des vagues, comme Jésus faisait autrefois sur les flots des lacs de Judée » [Note : La Terre du Passé, p. 68. Cf. même auteur Pâques d’Islande, pp. 120-121].

Les batelées de pèlerins ne viennent plus de Port-Blanc, comme il y a un demi-siècle, aborder au port de Perros et gravir par l’ancien « chemin vert » de Kerdu la rude montée qui mêne au sanctuaire [Note : A la fin du XIXème siècle, Anatole Le Braz fut l’un des pèlerins venus de Port-Blanc. A La Clarté, il rencontra Gabriel Vicaire qui y passa ses vacances d’été de 1894 à 1898. Gabriel Vicaire a consacré un admirable poème au pardon du 15 août que son cousin, Georges Vicaire a inséré dans le recueil posthume Au pays des Ajoncs].

Si Notre-Dame de Port-Blanc rend toujours visite à sa cousine, c'est dans le plus grand secret.

Mais les paroisses voisines participent toujours à la fête. Leurs statues et leurs bannières se mêlent aux statues et aux bannières de La Clarté et de l'église de Perros. La place d'honneur est réservée à celle qui en est l'héroïne et la bénéficiaire, Si on en croit les traditions rapportées par Charles Le Goffic [Note : L’Ame bretonne, I, pp. 83-84], elle serait assez susceptible ; si quelqu'un lui manque, même par ignorance ou par inadevertance, il lui faut faire amende honorable.

C'est qu'il doit toujours faire beau temps le jour du pardon pour permettre à la procession de se développer dans tout son éclat. Si, par hasard, il pleut, c'est qu'un manquement grave a été commis [Note : L’Ame bretonne, III, p. 252 et suiv. (La Pénitence de Marie-Reine)] ou que de sérieux dangers menacent la Bretagne et la France. Les 15 août de la guerre n'ont connu que des temps maussades ou incertains. Le village de la Clarté, qui s'est édifié petit à petit autour de la chapelle, a été pendant près de deux ans entièrement déserté. Ceux que l'ordre des occupants n'avait pas obligés à quitter leurs demeures, ont dû s'en éloigner après les bombardements aériens du 20 et du 22 juin 1944. Le sanctuaire a cependant pu être préservé. On s'est contenté de mettre en lieu sûr ce qu'il contenait de plus précieux. Les habitants, dispersés, n'ont jamais perdu confiance. Croyants et incrédules ont toujours été convaincus que le temps viendrait où, autour du sanctuaire que, pour des raisons diverses, chacun vénère et respecte, les cérémonies d'autrefois se dérouleraient à nouveau dans toute leur pompe, que sur le crec’h et par les landes, ces panégyries grouperaient, autour du clergé et des fidèles, un grand nombre de visiteurs curieux des coutumes et des croyances qui out contribué à façonner la Bretagne et la France. Les processions des 15 et 22 août 1944 [Note : La commune de Perros a été délivrée des Allemands le 10 août 1944] et celles des 15 août suivants en ont apporté les premières preuves.

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Pardon de la Clarté en Perros-Guirec (Bretagne)

Il n'y a guère de pardon qui ne soit accompagné d'une fête profane ; il en est même où l'on danse. La Villemarqué y retrouve le souvenir et la réplique des « synodes privilégiés de fraternité et d'union », qui se tenaient dans l'île de Bretagne antérieurement au Xème siècle. Il ne s’en est pas ému. « C'était, écrit-il [Note : Barzaz Breiz, introd. p. LXXVIII], à l'occasion de ces fêtes qu'on y célébrait, que revenaient périodiquement ces espèces de jeux olympiques, où les bardes, en présence d'un concours inmense, tenaient leurs séances solennelles et disputaient les Prix de la harpe et de la poésie, où les athlètes entraient en lice et faisaient assaut de courage, d'adresse et de vitesse, à l'escrime, à la lutte, à la course et à vingt autres exercices semblables, dont parlent les anciens auteurs ; c'était à ces fêtes que la foule trouvait dans la danse et dans la musique une diversion passagère aux soucis journaliers de sa misérable existence ».

On ne danse pas au pardon de la Clarté, si ce n'est un peu la veille autour du tandad. Encore s'agit-il plutôt de gambades que de danses réglées. Dans un champ voisin de la chapelle, la fête foraine ne rappelle que de loin les concours et les joutes décrits par l'auteur du Barzaz-Breiz. Elle en continue pourtant le souvenir ; elle en est une survivance. Les raisons en sont multiples qui presque toutes se ramènent à celle-ci, c'est que le progrès uniformise en « mediocrisant ». Il en est cependant une autre tout aussi essentielle, c'est que le clergé se montre de plus en plus vétilleux et élimine progressivement de ses cérémonies tout ce qui lui semble garder un caractère naturaliste et profane. Le culte n'a cessé de s'épurer depuis le tempe où, au moyen-âge, les églises servaient de lieux de réunions, de théâtres et même de marchés ; — depuis le XVIIème siècle surtout, quand Michel Le Nobletz, le P. Maunoir et les missionnaires de Kerduel exercèrent une influence si profonde sur la qualité des croyances de la Basse-Bretagne.

Mais on ne peut demander à la plus grande partie des humains de se confiner dans les jouissances spirituelles. C'est pourquoi, sans entraîner de réelle improbation, la fête profane se juxtapose à la fête religieuse. Les auberges en tirent de sérieux profits, et ce n'est pas seulement de cidre que s'humectent les gosiers altérés. On y entend des chanteurs ; on y a vu Théodore Botrel, à ses débuts, juché sur une estrade de tonneaux, vendant ses chansons deux sous la feuille [Note : Au témoignage de Charles Barré qui fut, avec Paul Péral un des plus fidèles compagnons de Vicaire à la Clarté]. Il y a un manège plus ou moins perfectionné, une ou deux loteries, quelques autres boutiques et des éventaires de menus colifichets, de gâteaux secs et d'amandes. Gâteaux secs et amandes ont souvent servi de truchement aux amours et de préparation aux mariages, en un temps où les filles n'étaient ni aussi émancipées ni aussi exigeantes.

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Pourquoi ce nom de Clarté donné à ce morceau de terre aride ? S'appelait-il déjà ainsi avant que Rolland IV Coëtmen eût fourni à Guillaume Quintin la majeure partie des fonds qui ont permis la construction du sanctuaire ? La Clarté doit-elle son nom à la source miraculeuse dont l'eau rend « clairvoyants » ceux qui ne le sont plus.

Je doute que le problème soit un jour éclairci. Mais « la Clarté » n'est que la traduction du mot breton Sklerder (Sklaerder), ce qui permet de présumer une origine ancienne, au moins centemporaine de l'époque des migrations.

Le plus sage est peut-être de laisser parler les poètes.

« … C’est le matin maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu, à cette heure, dans l'éveil frissonnant du jour, je conçois sous l'influence de quel ravissement les Bretons ont donné à cette tere son nom de Sklerder, la Clarté. Tout y est lumière, en effet. On a l’inpression d’être en haute mer, sur le pont rasé d’un navire immense. Le ciel et les eaux vous enveloppent de leur flamboyant éclat, et il n’est pas jusqu’aux énormes mastodontes de Pierre, vautrés dans cette solitude préhistorique, qui ne brillent au moindre rayon du soleil, constellés d’une scintillante poussière de mica. Des îles tremblent sur l’horizon, dans une auréole de vapeur d’or. Et le spectacle est vraiment féerique » [Note : A. LE BRAZ. La Terre du Passé, p. 73].

(Léon Dubreuil).

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