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DATES DE LA VIE DE SAINT-YVES

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Saint Yves

La Bretagne, si riche en saints, n'en a pas de plus illustre que saint Yves. Saint Yves, dans l'ordre des temps, n'est pas — grâce à Dieu — le dernier saint de la Bretagne ; mais, dans cet ordre, il est le dernier de l'époque héroïque de l'hagiographie bretonne. 

Epoque où les vieux patrons de notre race se dressent devant nous dans leurs nimbes d'or avec un rayonnement de force et de vertu grandiose, supérieurs aux proportions de la nature humaine ; avec un rôle national si important, si actif, si essentiel, que sans eux, sans leur histoire, dans ce lointain des âges l'histoire de la nation n'existerait point ou serait incompréhensible. 

Essayez de retracer l'histoire de Bretagne, du Vème siècle au IXème siècle sans tenir compte des saint Melaine et saint Félix, des saints Brieuc, Corentin, Tudual, Paul Aurélien, Samson, Malo, Gildas, Gwennolé, Convoion, etc., — on verra à quelles erreurs, à quels résultats risibles vous aboutirez. 

De même, si vous ignorez, si vous omettez saint Yves, sa vie et sou rôle, vous ne connaîtrez guère mieux le XIIIème siècle breton. Car saint Yves n'est pas, comme parfois on se l'imagine, un saint homme pieusement retiré en un coin, s'y sanctifiant à loisir à force de dévotions, de mortifications et d'aumônes, pour son profit personnel et celui de son petit entourage. 

Saint Yves est tout autre chose, D'abord c'est un savant et un lettré. Il donne douze ans de sa vie à l'étude des lettres, du droit, de la théologie, dans les célèbres universités de Paris et d'Orléans. Après quoi il passe vingt ans dans les grandes magistratures ecclésiastiques, et pendant tout ce temps, comme l'usage d'alors l'y autorise, il ne cesse de plaider avec éclat devant tous les tribunaux autres que le sien — pour les pauvres et gratis, sans doute, mais il n'en a que plus de clients. — Il ne cesse point non plus, pendant tout ce temps, d'éclaircir, d'approfondir la science du droit, prenant même la nuit pour oreiller ses livres de jurisprudence. Comme avocat et comme official il va suivre ses causes et ses sentences aux juridictions d'appel, à Tours à Paris. Aussi son action, sa renommée de grand jurisconsulte ne se borne point à la Bretagne, elle court toute la France.

Pendant treize ans — les derniers de sa vie — il prêche. Il parcourt, il remue toute la Bretagne. Les foules assiègent sa chaire, vingt fois, trente fois plus nombreuses pour lui que pour tout antre orateur, "fût-ce un évêque", et si charmées de sa parole qu'elles le suivent de paroisse en paroisse, partout où il lui plaît de la porter. Et bientôt, quand on voit ce prêcheur si éloquent, ce jurisconsulte si savant promener dans les campagnes son grand manteau de bure blanche, symbole de sa vie ascétique, arboré par lui exprès « pour ramener plus facilement les brebis du Seigneur à « l'amour du Christ »; quand on sait que sa science, son éloquence ne sont rien, pour ainsi dire, aux prix des merveilles incomparables de son austérité et de sa charité, alors l'admiration est sans bornes, et l'on voit tous les Bretons, « nobles et roturiers, riches et pauvres, honorer Yves comme leur père et, partout où il parait, se lever devant lui par respect ». Et lui mort, ce n'est pas seulement la Bretagne, c'est le roi et la reine de France, l'université de Paris, nombre d'évêques et archevêques, la France entière, à bien dire, qui prie, qui presse le Saint-Père de mettre Yves sur les autels. Son culte en un clin d'oeil se répand dans toute la chrétienté, et partout il symbolise la Justice et la Bretagne partout on le couvre d'hermines ; partout on reconnaît en lui la personnification la plus illustre et la plus achevée de la race bretonne (Arthur de la Borderie).    

Les dates de la vie de Saint-Yves

Dates de la vie de saint Yves, discutées et établies uniquement avec les témoignages de l'Enquête et les leçons de l'Office primitif ; on y a joint l'examen de quelques questions difficiles ou controversées, touchant à l'histoire du saint.

- I -

Dans cette vie illustre la première date à fixer est belle de la mort. Plusieurs témoins de l'Enquête de canonisation signalent, comme était le vingt-septième anniversaire de la mort de saint Yves, le dimanche après « la dernière fête de l'Ascension », c'est-à-dire après l'Ascension de l'an 1330. L'Ascension en 1330 tombant le 17 mai, le dimanche suivant était le 20. Mais les témoins n'entendaient pas se référer au quantième du mois, ils tenaient compte seulement du jour de la fête et de celui de la semaine : ils voulaient dire, en un mot, que, vingt-sept années avant l'an 1330 où se produisaient leurs témoignages, c'est-à-dire en 1303, le dimanche après la fête de l'Ascension, Yves était mort. L'Ascension en 1303 tombant le 16 mai, ce dimanche était le 19.

Tout cela résulte clairement de diverses dépositions de l'Enquête. Sibille, veuve de Raimond de Gressilh, de la Roche-Derrien, déclare « qu'ayant entendu parler de la maladie de monsieur Yves qui était son confesseur, elle alla, il y a de cela vingt-sept ans, le trouver à Kermartin le mercredi avant l’Ascension, afin qu'il la confessât. Elle le rencontra dans sa chapelle, qui venait de dire la messe et se dépouillait de ses vêtements sacerdotaux, mais si faible et si malade qu'il avait peine à se soutenir, ou plutôt il était soutenu par l'abbé de Beauport et par dom Alain de Bruc, archidiacre de Tréguer. Ayant dépouillé ses ornements, il dit à la déposante : « Que voulez-vous, madame ? » — « Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez malade, et je voudrais me confesser ». Alors monsieur Yves s'assit, entendit sa confession, et le dimanche suivant, de grand matin, comme il fut dit au témoin, il expira. » (Déposition LII., Monum. p. 121-122).

En effet, dans la déposition d'Amicie, fille de Panthoada et du jongleur Rivallon, on lit : « Le samedi de la semaine où mourut monsieur Yves, le soir bien tard, dom Ramon Gorec, prêtre, administra audit monsieur Yves le sacrement de l'Extrême-Onction ; monsieur Yves répondait aux oraisons ; étaient présents maître Yves Le Coniac, alors official de Tréguer (aujourd'hui Tréguier), Geofroi de l'Abbaye, Alain Salomon, prêtres, et plusieurs autres. Ayant reçu l'Extrême-Onction, monsieur Yves perdit la parole ; il resta les yeux fixés sur une croix placée devant lui, les mains jointes, se signant de temps en temps, et quand vint le lendemain qui était dimanche, à l'aurore, il rendit l'âme : on eût dit qu'il s'endormait ». (Déposition XI, ibid, p. 101). 

L'Enquête établit donc que saint Yves mourut le 19 mai 1303. Un témoin déclare qu'il était alors âgé de cinquante ans, ce qui reporte sa naissance à l'an 1253 (déposition XVII, ibid. p. 50). Aussi sa Vie, composée immédiatement après les premières procédures de canonisation et insérée dans le légendaire de Tréguer (aujourd'hui Tréguier), dit nettement : In aurora dominicœ infra octavam Ascensionis Domini, vitœ suœ anno quinquagesimo, in Domino feliciter obdormivit. (Monum. p. 464.) 

Quelques auteurs modernes, dont Albert Legrand semble être le plus ancien, indiquent comme jour natal de notre saint le 17 octobres - on ne sait sur quel fondement. Les Bollandistes et Lobineau (Note : Le vrai Lobineau, l'édition in-folio de ses Vies des Saints de Bretagne. Tresvaux, au contraire, dans son édition de Lobineau interposé, reproduit la date douteuse fournie par Albert Legrand) venus depuis Albert, ne mentionnent, pas cette date du jour ; on doit jusqu'à nouvel ordre la tenir pour douteuse et se borner à dire qu'Yves Haelori naquit en 1253, à Kermartin, le manoir de sa famille, situé à une demi-lieue de Tréguier. 

- II -

Yves passa là son enfance et les premières années de sa jeunesse ; un clerc de Pleubiban (aujourd'hui Pleubian) — non un prêtre, car il se maria plus tard — Jean de Kerhoz, né en 1240, lui enseigna la lecture et les premiers éléments de la grammaire. Puis, sous la conduite de ce clerc, il alla a Paris suivre les enseignements de l'université ; il y devint maître-ès-arts, étudia ensuite la théologie et le droit canon, et de là passa à l'université d'Orléans pour apprendre le droit civil ; après quoi il revint en Bretagne. 

Yves Suet, l'un des condisciples d'Yves Haelori, dépose qu'ils logèrent ensemble à Paris dans la même chambre pendant un an, qu'ils suivaient ensemble les cours de logique, et que saint Yves avait alors quatorze ans (Déposition III, Monum. p. 15). 

Guillaume Pierre, un autre des témoins de l'Enquête, déclare de son côté qu'il vécut pendant deux ans à l'université d'Orléans avec saint Yves, qui avait alors vingt-quatre ans. (Déposition XVIII, ibid. p, 52).

Ainsi saint Yves alla à l'université de Paris à l'âge de quatorze ans, c'est-à-dire en 1267 ; à celle d'Orléans à vingt-quatre ans, c'est-à-dire en 1277, et il y resta deux ans, de 1277 à 1279. Puis il revint en Bretagne en 1280. 

A peine de retour, son mérite fut reconnu. par Maurice, archidiacre de Rennes, qui en fit son official. De ces fonctions il passa immédiatement à celles d'official de l'évêque et du diocèse de Tréguier (Voir Enquête, déposition XVII, Monum. P. 51 ; et Office, 3° jour dans l’octave de la fête, leçon 2°, ci-dessous p. 448-449), charge qu'il exerça, nous le verrons, jusqu'à une époque peu éloignée de sa mort. 

Combien de temps resta-t-il official de l'archidiacre de Rennes ? Ni l'Enquête ni aucun autre document contemporain ne nous le fait connaître directement ; par voie indirecte on arrive à fixer ce point. 

- III-

Saint Yves fut pourvu de l'officialité de Tréguer (Tréguier) par l'évêque Alain de Bruc, qui lui donna en même temps, comme c'était l’usage alors, une cure de son diocèse, celle de Tredrez (Trédrez-Locquémeau, aujourd’hui), d'où le saint official passa plus tard à cella de Louannec, qu'il garda jusqu'à sa mort. L'Enquête nous dit combien de temps il gouverna chacune de ces paroisses. 

Geofroi Jupiter, l'un des témoins, dépose « avoir été au service de monsieur Yves Haelori pendant quinze années, d'abord, dans l'église de Tredrez, dont ledit monsieur Yves fut recteur pendant huit ans, puis à son manoir de Kermartin » (Déposition XXX, Monum. p. 75). — Maingui Yvon, paroissien de Louannec, rapporte ensuite « avoir vu monsieur Yves dans la paroisse de Louanec pendant dix ans environ avant sa mort » (Déposition XXXV, ibid. p. 87). — Un autre paroissien de Louannec, Jaquet, fils de Rivallon, qui était le tailleur de saint Yves, « quia ipse qui loquitur vestes suas faciebat et eumdem (dominum Yvonem) videbat eas portantem », ce Jaquet déclare « qu'il a vu et connu monsieur Yves depuis le temps où il fut recteur de Louanec. — En quel temps fut-il recteur ? lui demande-t-on.— Pendant onze ans environ et jusqu'à sa mort »,  répond Jacquet, (Déposition XLIII, ibid. p. 104). 

Ainsi saint Yves, mort recteur de Louannec en 1303, avait occupé cette cure dix à onze ans, et celle de Tredrez huit ans. Il entra donc dans celle-ci en 1284, immédiatement après avoir quitté Rennes, — dans celle-là en 1292. Pour l'exercice de son officialité à Rennes il ne reste de disponible que l'intervalle entre son retour en Bretagne, 1280, et son entrée dans la cure de Tredrez, 1284. C'est durant ces quatre années qu'il fut official de l'archidiacre Maurice. — Ainsi : 

1253. Naissance de saint Yves. 

1277. Il va étudier à l'université de Paris. 

1277-1279. Il étudie le droit civil à Orléans. 

1280. Retour en Bretagne après ses études. 

1280 à 1284. Il réside à Rennes comme official de l'archidiacre Maurice. 

1284. Il quitte Rennes, devient official de l'évêque de Tréguier et recteur de Tredrez (aujourd'hui Trédrez-Locquémeau).

1292. Il laisse la cure de Tredrez pour celle de Louannec, qu'il occupe jusqu'à sa mort. 

1303, 19 mai. Mort de saint Yves. 

Telles sont les principales dates gel jalonnent la carrière du grand thaumaturge de Kermartin. Reste encore, sur plus d'un point important, des incertitudes, des difficultés et des problèmes que nous ne pouvons nous dispenser d'aborder. 

- IV -

Et d'abord, quelle cause doit-on assigner à son départ de Rennes et à son retour dans le pays de Tréguier ?

Cette question a été controversée. Quelques auteurs ont cru qu'en passant de l'officialité de Rennes, grande ville, diocèse important, à celle de Tréguier, petite ville et diocèse moindre, saint Yves avait déchu en quelque sorte, ou du moins était tombé dans une situation plus modeste. C'est une erreur. Sans entrer dans l'histoire des officialités, ce qui nous mènerait fort loin, il suffi de se rappeler qu'à Rennes Yves était official, non de l’évêque, mais de l'un des archidiacres, ce diocèse étant partagé à peu près également en deux archidiaconés, celui de Rennes et celui du Désert, en sorte que la juridiction de chacun d'eux et celle de son official ne s'étendait qu'à la moitié du diocèse ; de plus, l'official d'un archidiacre avait au-dessus de lui celui de l'évêque.

A Tréguier, au contraire, Yves était le délégué direct de l'évêque, sa juridiction embrassait le diocèse entier et, dans l'ordre ecclésiastique, n'avait en ce diocèse, rien au-dessus d'elle. Yves occupait donc, de toute façon, à Tréguier une situation plus importante qu'à Rennes. Mais l'ambition n'ayant sur lui aucune prise, ce n'est pas cet accroissement d'importance qui avait pu le déterminer. Selon Alain Bouchart — qui en sa qualité d'avocat s'était occupé beaucoup de saint Yves — celui-ci quitta Rennes « pour ce qu'il véoit le peuple de cette ville moult brigueux, litigieux et plein de subtiles tromperies, habitué à toutes déceptions et nouvelles cautelles de plaidoyeries » (Grandes Chroniques de Bretagne, édit. de 1514, f. 146 v°). Opinion peu flatteuse pour les Rennais, mais dont il n'y a trace ni dans l'Enquête ni dans la Vie de saint Yves tirée de l'Office primitif. 

Un bréviaire manuscrit du diocèse de Tréguier, conservé jadis au petit séminaire de cette ville, ne s'en prend pas aux Rennais, mais à l'archidiacre de Rennes. Ce dignitaire, ayant entendu vanter les talents d'Yves, l'appela près de lui, dit ce bréviaire, pour en faire son porte-scel (sigillifer), « persuadé que, grâce à son habileté, le profit du droit de scellage afférent à l'archidiacre croîtrait beaucoup » [« Rhedonensis archidiaconus eum ad se vocavit ut esset suus sigillifer, credans quod ejus fideli diligentia emplumentum sui sigilli reciperet cum augmento » (Mémoires de la Société archéologique des Côtes-du-Nord, 2° série, t. II, p. 71] – Le mot sigillifer, pour désigner l’official d’un archidiacre est insolite ; mais il est vrai que l’official scellait les actes émanés de la juridiction de l’archidiacre). Mais Yves, sans s'inquiéter du gain temporel, n'eut en vue dans l'exercice de sa charge que le bien spirituel de lui-même et de l'archidiacre qui, mécontent de cette méthode, car il était « avare et cupide » (utpote avarus et cupidus), renvoya Yves et prit un autre porte-scel, plus disposé à servir sa convoitise [« Archidiaconus non approbans utpote avarus et cupidus, ipsum amovit a dicto officio, et alium magis conformem suo animo subsituit loco ejus » (ibid., p. 71)]. 

Cette historiette est racontée dans les leçons IV, V, VI de l'office de la translation de saint Yves (29 octobre). Le manuscrit où elle se trouve, et que j'ai examiné, est certainement postérieur au XIVème siècle et semble du milieu du XVème siècle. 

On voit là — et c'est curieux — comme la tradition oral avait altéré les choses, un siècle et demi après l'événement, Il n'y a pas, dans cette anecdote, un mot de vrai. La légende, c'est-à-dire la Vie de saint Yves formant les leçons de l'Office primitif ; qui a on le sait, la valeur d'un document contemporain, affirme au contraire que Maurice, archidiacre de Rennes, homme de bonne mémoire « (digne memorie), après avoir institué saint Yves dans son officialité, se réputa fort heureux d'avoir sous lui un délégué si illustre et dans sa juridiction un magistrat si intelligent et si savant » [« Ipsum (Yvonem) suum officialem instituit, beatum sane se reputans dum et sibi de tam inclito officiali et sue jurisdictioni de tam industrio et sufficienti ministro providisset » (Monum. P. 448)]. Aussi quand Yves le quitta pour aller à Tréguier, l'archidiacre ne put lui dire adieu sans pleure [« Archidiaconus defiet valedicentem » (ibid. p. 449)]. C'est précisément le contraire du récit du bréviaire du XVème siècle, si malveillant pour l'archidiacre de Rennes. Entre les deux il n'y a pas à hésiter. 

Après avoir consacré deux leçons à peindre la belle conduite d'Yves dans l'officialité archidiaconale de Rennes, la légende de l'Office primitif explique comme suit pourquoi il quitta celle charge : « Son renom de science et de vertu se répandant de toute part, son pays natal se prit à désirer de le revoir. Sa patrie avait en effet grand besoin de lui, et l'évêque d'alors, Alain de Bruc, d'heureuse mémoire, voyant comme il importait à son tribunal de posséder un homme de cette valeur, prenait tous les moyens de l'acquérir. Le saint, de son côté, pensant avec Cicéron qu'on ne doit pour aucun motif renier sa patrie, s'ingéniait pour y rentrer. Sous l'influence de ce triple motif il quitta les Rennais et regagna son pays. L'archidiacre pleure son départ, mais l'évêque l’accueille avec grande joie et fait de lui son official » (Monum., p. 448-449). 

Les motifs assignée ici au retour de saint Yves à Tréguier sont si naturels qu’il n'y a aucune raison de les contester. 

La légende do l'Office primitif détruit une autre invention du bréviaire manuscrit du XVème siècle, lequel, dans la 3e leçon de la fête de saint Yves (19 mai), prétend qu'avant d'être official de Rennes il avait exercé le ministère d’avocat près la cour épiscopale de Tréguer [« Postquam advocationis ministerium exercuerat in curia Trecorensi, … tandem in curia archidiaconi Rhedonensis primum, ac deinde in dicta curia Trecorensi fuit officialis » (Mémoires de la Société Archéologique des Côtes-du-Nord, 2° série, t. II, p. 69]. L'Office primitif au contraire, après avoir raconté sa vie aux universités de Paris et d'Orléans, et sans dire qu'il fût retourné à Tréguier, ajoute : « Sur sa réputation de science et de piété, Maurice, archidiacre de Rennes, le manda de suite près de lui, et quand il fut arrivé, le gagna par ses très instantes prières et le nomma son official » (« Ipsum (Yvonem) continuo accersiit, et accersitum, instantissimis precibus inductum, suum officialem instituit » (Monum., p. 448). Impossible, d'après cela, que le saint avant d'occuper cette charge ait plaidé à Tréguier. Dans l'Enquête non plus nulle trace de ce fait. 

- V -

A quel âge, à quelle époque saint Yves reçut-il la prêtrise ? 

Selon le P. Albert Legrand, ce fut à Rennes, dès qu'il revint d'Orléans et devint official de l'archidiacre, à l'âge de vingt-six à vingt-sept–ans — Dom Lobineau met le fait quatre années plus tard, quand Yves vint de Rennes à Tréguier pour y tenir l'officialité diocésaine ; comme il fut alors pourvu de la cure de Tredrez, pour remplir les obligations de ce bénéfice la prêtrise lui était indispensable. —  « Les actes de la canonisation, dit M. Ropartz, sont absolument muets sur cette circonstance de la vie de notre saint ; mais il semble résulter de la comparaison des dates et de quelques circonstances apprises par l'Enquête? que l'opinion de Lobineau est la moins fondée » (Histoire de Saint Yves, p. 28-29). — M. Ropartz n'indique point les circonstances, et nous n'avons pu les découvrir. — En revanche, la Vie de saint Yves composée lors de la canonisation et dont on a fait les leçons de l'Office primitif, porte ce qui suit : « Non seulement Yves était (par ses vertus) participant au royaume et au sacerdoce du Christ, mais il mérita de devenir lui-même l'un des ministres de ce royal sacerdoce. C'est ce que comprit très bien messire Alain de Bruc ; prélat de sainte mémoire, qui donna à Yves, malgré toutes ses résistances, l'église de Tredrez à gouverner, et pour occuper ce bénéfice, qu'il régit pendant huit ans, l’évêque le fit prêtre malgré lui » (Monum., p. 452).

Ce texte résout le problème en faveur de Lobineau. Car après l'Enquête de canonisation, il n'y a pas sur l'histoire de saint Yves de document plus autorisé que cette Vie.

- VI -

Autre question. Pendant combien de temps saint Yves exerça-t il fonctions d'official de Tréguier? 

Il s'en démit certainement avant sa mort, car outre l'official Yves Le Coniac, présent à Kermartin quand on administra au saint l'Extrême-Onction (Monum. p. VI), on trouve dans l'Enquête, avant Le Coniac, un autre official de Tréguier appelé Yves Casin (ibid. p. 53). Selon certains auteurs, saint Yves aurait résigné l'officialité dès 1288, il l'aurait donc exercée à peine quatre ans. Opinion inacceptable, car d'après les déclarations concordantes de plusieurs témoins de l'Enquête, il fut official, non pas seulement sous l'épiscopat d'Alain de Bruc, mais aussi sous celui de son successeur Geofroi de Tournemine (Dépositions VIII, X, XII, XVI, Monum. p. 32, 36, 41, 48). Geofroi de Tournemine étant monté sur le siège de Tréguier en 1296, Yves dut rester official jusqu'aux toutes dernières années du XIIIème siècle et ne résigna ces fonctions que peu de temps (trois ou quatre ans tout au plus) avant sa mort. Voici, entre autres, deux dépositions qui ne permettent pas d'en douter. 

Guillaume Roland, Cordelier de Guingamp, n'avait connu Yves que trente-deux ans avant l'époque de l'Enquête (« Cognovit dictum Dominum Ivonem bene sunt triginta duo anni » Test. XIV, Monum., p. 45 – L’enquête de canonisation est de 1330), donc pas avant 1298. Cependant il l'avait vu dans ses fonctions d'official, rendant à tous bonne justice ; il ajoute même ce détail, qu'on ne trouve que dans cette déposition et qui dénote bien le juge en exercice, c'est qu'Yves, qui couchait toujours tout chaussé, tout vêtu, sur un peu de paille, plaçait alors sous sa tête, pour oreiller, le livre des Décrets et la Table de ce livre : libro suo Decretorum cum Tabula ad caput apposito pro pulvinari (Monum., p. 46, I. I, et 10-12) : sans doute, le célèbre recueil de droit canon dit Décret de Gratien, avec un copieux index et de vastes commentaires, manuscrit in-folio sur parchemin dont on voit encore des exemplaires dans nos bibliothèques, gros billot bien assez dur pour remplacer convenablement de temps à autre le quartier de granit sur lequel d'habitude Yves s'endormait. 

C'est même à cette fin du XIIIème siècle que doit se rapporter un épisode — très souvent cité — de la carrière judiciaire de notre saint. Geofroi de l'Isle, paroissien de Plougasnou, marié à une veuve, plaidait, de concert avec sa femme, contre deux fils du premier lit de cette femme. Un matin, dans la cathédrale de Tréguier, Yves rencontre les quatre plaideurs, qui sans doute allaient ouïr messe avant de reprendre leurs débats ; il les presse avec instance de transiger, il s'offre pour arbitre. Les deux jeunes gens se laissent toucher, Geofroi et sa femme sont intraitables : « Attendez au moins que je dise ma messe, je vais demander pour vous l'esprit de paix »,  fait l'official. Sa messe dite, Geofroi et sa femme lui crient : « Réglez notre procès comme vous voudrez ! » — Dans l’enquête de 1330, on entendit Geofroi de l'Isle et l'un de ses beaux-fils, Raoul Portier ; celui-ci dépose qu'il a vu monsieur Yves official de Tréguier au temps de l'évêque Geofroi de Tournemine, et il « il y a bien trente ans et plus » [« Radulphus Portarii … dixit quod bene triginta et amplius quod ipse vidit dominum Yvonem officialem Trecorensem tempore domini Gaufridi de Tornamius, episcopi Trecorensis » - (Test. XII, Monum. p. 41)], et immédiatement après, il raconte son procès avec son beau-père. « Trente ans et plus » c'est-à-dire trente à trente-deux ans avant 1330, cela mène, comme tout à l'heure, à 1298. Yves, à cette date, était encore official.

- VII -

En ce qui touche la succession des deux évêques sous lesquels il exerça cette charge, on opposera sans doute aux dates ci-dessus indiquées l'opinion de quelques auteurs (Albert Legrand, l'abbé Tresvaux, Ropartz) qui placent la mort d'Alain de Bruc en 1285, l'avènement de son successeur l'année suivante. 

Tresvaux ici est le principal coupable. Dans le tome VI de ses Vies des Saints de Bretagne, publié en 1839 avec ce litre spécial : L'Eglise de Bretagne depuis ses commencements jusqu'à nos jours (p. 355), non-seulement il ressuscite, sur la mort d'Alain de Bruc, l'erreur d'Albert Legrand, déjà repoussée par dom Morice dans son Catalogue des évêques de Bretagne (Histoire de Bretagne, t. II, p. LXXIV) ; il affirme en outre que Geofroi de Tournemine fut élu évêque en avril 1286, et au bas de la page il cite, en preuve de cette date, « Martène, Anecdotes, III, p. 970 ». Quand on vérifie cette citation, on trouve au lieu indiqué une lettre du chapitre de Tréguier adressée à l'archevêque de Tours, lui demandant de ratifier l'élection — récemment faite par les chanoines — de Geofroi de Tournemine, un de leurs confrères, à l'évêché de Tréguier. Seulement cette lettre, reproduite par dom Morice dans les Preuves de l'Histoire de Bretagne (I, col. 1117-1118), est datée, non point de 1286, mais de dix ans plus tard, du 26 avril 1296 (Note : le jeudi après la fête de saint Marc 1296 = 26 avril 1296). Cette date est incontestable, et même le Gallia Christiana (tome XIV, col. 1124), incline à retarder l'avènement de Geofroi de Tournemine jusqu'en 1297. Ne voulant pas compliquer cette discussion, nous nous tiendrons ici à la date du document invoqué par Tresvaux lui-même, mais à la date véritable, 1296. 

L'erreur chronologique — vraiment inexplicable — de l'abbé Tresvaux sur la mort d'Alain de Bruc a nécessairement troublé en plus d'un point la biographie de saint Yves. Elle a eu surtout de fâcheuses conséquences pour le seul acte authentique émané personnellement de notre saint et venu jusqu'à nous, connu sous le nom de Testament de saint Yves, et qui est en réalité la fondation de la chapelle et chapellenie de Notre-Dame de Kermartin, aujourd'hui église du Minihy-Tréguier. Ce n'est même, à vrai dire, qu'une confirmation d'actes antérieurs, car ce titre, du 2 août 1297 (Note : Le vendredi après saint Pierre-ès-Liens = 2 août 1297), dénonce la fondation première comme faite en 1293 sous l'autorité d'Alain de Bruc, évêque de Tréguier. Quand on fait mourir cet évêque en 1285, la date de 1293 est inadmissible. Aussi, bien que attestée par deux transcriptions de cet acte d'origine diverse (l’une publiée par les Bollandistes, Maii VII, Append., p. 803 (édit. de Paris) ; l’autre par D. Morice, Preuves de l’Histoire de Bretagne, I, col. 1108-1109), on s'est permis de la changer arbitrairement en 1283, et aujourd'hui, sur la foi de ceux qui ont de leur chef commis cette altération [entre autres Tresvaux et Ropartz dans Histoire de saint Yves (1856), p. 175], on prend couramment cette date comme certaine, incontestable (Société archéologique des Côtes-du-Nord, séance du 11 juin 1886, p. III, note 3), tandis qu'elle est non seulement inventée et fausse, mais même en contradiction avec des circonstances très bien établies de la vie de saint Yves. Ainsi Yves très certainement ne fonda cette chapelle qu'après son retour au pays de Tréguier, même après le décès de ses parents, puisque l'acte de 1297 la déclare bâtie sur des terrains provenant de la succession de ses père et mère : or, en 1283, prétendue date de cette fondation selon Tresvaux, saint Yves, nous l'avons vu, était encore official de l'archidiacre de Rennes. Nous reviendrons d'ailleurs plus loin sur ce « testament ».

- VIII -

Une date fort importante à fixer pour la vie de saint Yves, c'est celle de son changement de vie et de costume, ce que le Rapport des cardinaux appelle Mulatio habitus et vestimentortun (Monum. p. 322). Avant cette réforme, la vie d'Yves avait été de tout temps très pieuse, très mortifiée et très charitable ; mais à partir de ce moment, il entra dans une carrière d'austérité surhumaine et de charité incomparable qui, par la voie d'un ascétisme transcendant, l'éleva dès cette vie au-dessus de la condition mortelle, jusqu'à l'heure où sa grande âme, parvenue au point de la perfection, ayant par sa volonté puissante annihilé la matière où elle était attachée, devenue dès lors libre de tous liens, remonta d'un vol naturel dans sa patrie. Presque tous les témoins, enquis sur la vie de saint Yves, s'accordent à mentionner celte réforme comme une époque capitale dans son existence ; mais tous ne s'accordent point sur la date. 

Guillaume Pierre, vicaire perpétuel de la cathédrale de Tréguier, met le commencement de cette réforme seize années avant la mort du saint (déposition XVIII, Monum. p. 53) ; Pierre, abbé de Bégar (Bégard), dit quinze ans au lieu de seize (déposition XIX, ibid. p. 56). — Au contraire, Constance, femme d'Imbert de Tréguier, qui vit Yves distribuer les diverses pièces de son costume d'official aux pauvres de cette ville avant d'aller revêtir son costume d'ascète, Constance met le fait huit ans seulement avant 1303 (déposition XLV, ibid. p. 111). — Entre ces opinions extrêmes les autres tiennent le milieu et étendent aux dix ou douze dernières années de la vie du saint cette période d'ascétisme. Yves Suet, l'un de ses condisciples, Alain de Keranrais qui le fréquenta longtemps, très amicalement, et Alain la Roche-Huon se prononcent pour dix ans (dépositions III, Monum. p. 16 ; XXXIX, 96 ; XVII, 51) ; Derien du Boissaliou, pour dix ou douze (déposition XLIX, ibid. p. 108). 

Tous les témoins nommés jusqu'ici ne parlent, les uns et les autres, que par approximation ; au chiffre d'années qu'ils indiquent tous ajoutent vel amplius, vel circa, ou quelque autre formule de ce genre marquant qu'ils n'attachent point à leur chiffre une certitude ni une précision complète. En voici un qui n'a point de telles hésitations, et qui articule nettement, positivement un chiffre précis : « Pendant les douze années immédiatement antérieures à sa mort, dit-il, Yves porta ce costume humble et grossier ». — Habitu vili et humili utebatur per duodecim annos ante mortem suam (voir déposition I, Monum., p. 9). Celui qui parle ainsi est l'homme qui a le mieux connu saint Yves, le témoin le plus constant de sa vie entière, qui ne cessa d'être en relation avec lui et de lui porter la plus fidèle, la plus profonde affection, faite de respect et de tendresse ; c'est son vieux maître Jean de Kerhoz. Et le chiffre donné par Kerhoz s'accorde avec le témoignage d'Yves Auspice, un pieux reclus, longtemps le serviteur de saint Yves, et qui, parlant des grandes austérités, des jeûnes extraordinaires de son maître, leur donne aussi pour durée les douze dernières de sa vie terrestre. (Déposition XI, ibid. p. 38). 

Au chiffre de Jean de Kerhoz, selon nous, on doit se tenir, et placer les commencements du haut ascétisme de saint Yves en 1291. Le témoignage du saint lui-même va tout à l'heure, croyons-nous, confirmer cette date. 

- IX -

Un jour, le frère Guiomar Morel, Cordelier de Guingamp, « pendant qu'il était malade à Kermartin, la maison de monsieur Yves, se trouva seul avec celui-ci et le pressa de lui dire comment il en était venu à embrasser cette vie austère et sainte. Yves fit de grandes difficultés pour répondre ; enfin il conta que quand il était official de l'archidiacre de Rennes, il allait au couvent des Frères Mineurs entendre expliquer le Quart livre des Sentences (du célèbre Pierre Lombart, évêque de Paris en 1159) et la Sainte Ecriture. C'est alors, sous l'influence des divines paroles recueillies en ce lieu, qu'il commença d'aspirer aux biens célestes et de mépriser le monde. Longtemps il sentit en lui, entre la raison et la sensualité, une terrible querelle. Cette querelle ou plutôt ce combat dura huit ans. Au cours du neuvième, la raison finit par dominer la sensualité ; c'est alors qu'Yves commença ses prédications, sans toutefois quitter encore ses habits mondains. Mais, dans la dixième année, la pure raison s'étant rendue tout à fait maîtresse, Yves donna [aux pauvres] ses bons habits pour l'amour de Dieu et prit des habits grossiers, savoir une cotte à manches longues et larges sans boutons, et sur cette cotte une housse, ces deux vêtements traînants, d'une tournure très graves taillés dans un gros drap de bureau blanc : et il adopta ce costume pour ramener plus facilement les brebis du Seigneur à l'amour du Christ ». — C'est le frère Guiomar Morel qui fait lui-même ce récit dans l'enquête de canonisation (déposition XXIX, Monum. p. 73). 

Si saint Yves eût réformé sa vie et sou costume quinze ou seize ans avant sa mort, c'est-à-dire en 1287 ou 1288 comme le croyaient l'abbé de Bégard et le vicaire de Tréguier, — la période décennale immédiatement antérieure à cette réforme eût commencé dès 1277 ou 1278. A ce moment Yves était à Orléans, et cependant nous venons de le voir, — lui même l'avait affirmé ou frère Morel, c'est à Rennes, au couvent des Cordeliers pendant qu'il était official de l'archidiacre, c'est là que tomba dans son âme le premier germe de cette généreuse résolution, combattue pendant dix ans, enfin triomphante, qui devait le conduire aux cimes de la perfection chrétienne. 

Il faut donc nécessairement retardée de quelques années le début de cette grande réforme, par conséquent adopter la date fournie par le plus autorisé des témoins de la vie de saint Yves (Jean de Kerhoz), c'est-à-dire 1291. La période décennale, antérieure à cette date, commençant en 1281, Yves en effet, cette année là, était à Rennes, official de l'archidiacre, fort à portée de recueillir l'enseignement théologique des Cordeliers de cette ville.

- X - 

Voici donc la chronologie de la vie de saint Yves, aussi complète que nous pouvons l'établir : 

— 1253. Naissance de saint Yves. 

— 1267. Il va étudier à l'université de Paris. 

— 1277-1279. Il étudie le droit à Orléans. 

— 1280. Retour d'Yves en Bretagne après ses études. 

— 1280 à 1284. Séjour d'Yves à Rennes comme official de l’archidiacre Maurice. 

— 1281. Il suit l'enseignement théologique des Cordeliers de Rennes et conçoit le premier dessein de sa vie ascétique. 

— 1284. Il quitte Rennes, devient official de l'évêque de Tréguier, et en même temps prêtre et recteur de Trédrez. 

— 1290. Il commence ses prédications. 

— 1291. Il adopte son costume de bure blanche et embrasse les hautes pratiques de l'ascétisme. 

— 1292. Il quitte la cure de Trédrez pour celle de Louannec, qu’il occupe jusqu'à sa mort. 

— 1293. Il fonde la chapelle de Notre-Dame de Kermartin, aujourd’hui Saint-Yves du Minihy. 

— 1297. Il confirme et complète cette fondation. 

— 1298 à 1300. Il résigne tes fonctions d'official de l'évêque de Tréguier. 

— 1303, 19 mai. Mort de saint Yves.

- XI -

Ces dates ainsi établies, reste à examiner quelques questions qui, sans être proprement chronologiques, se relient aux recherches qui précèdent et servent à en éclairer les résultats.

Première question : la famille de saint Yves, et d'abord ses ascendants. Nous ne connaissons que les deux degrés immédiatement au-dessus de lui, son père et son aïeul. Tous deux possédaient la terre de Kermartin, l'aïeul avait de plus le titre et la dignité de chevalier (miles) ; le seul titre du père était celui de damoiseau (domicellus), qui marquait simplement la noblesse et la possession d'un fief plus ou moins important. Quoique la chevalerie fût une distinction personnelle, indépendante de la richesse, elle impliquait d'habitude une situation sociale notable et considérée, dont la fortune était un des éléments. De ce que la chevalerie de l'aïeul ne passa pas au père de saint Yves, on peut être tenté de conclure à quelque amoindrissement dans l'état et la richesse de la famille.

Le fait serait fort explicable. L'aïeul de saint Yves, qui vivait au commencement du XIIIème siècle, sous le règne agité de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, se trouva forcément mêlé aux guerres trop nombreuses de ce prince contre ses barons. Pierre poursuivit, on le sait, d'une haine toute particulière la maison de Penthièvre-Goëllo, dont les gentilshommes du pays de Tréguier étaient de fidèles soutiens. Mauclerc dépouilla presque entièrement les Penthièvre et maltraita fort leurs partisans. Si l'aïeul de saint Yves était du nombre, comme on n'en peut guère douter, il dut subir de ce chef quelque disgrâce, qui diminua la fortune de sa famille. 

Mais comment s'appelait cet aïeul ? La réponse n'est pas facile, non parce qu'il n'a pas de nom dans l'histoire, mais parce qu'il en a trop. Son nom pourtant n'est venu jusqu'à nous que par la VIIIème déposition de l'Enquête de canonisation, où un brave Trégorois, Ramon Nicolas, pour prouver la patience de saint Yves devant les injures, nous le montre un certain jour souriant et impassible, alors que « Guillaume de Tournemine, trésorier du chapitre de Tréguier, et maître Jean Guérin, bourgeois de cette ville, l'accablaient de reproches et l'appelaient rustre, coquin, truand, gueux, encore bien (dit le témoin) qu'il fût de race noble, fils d'un damoiseau appelé Haelori, fils lui-même du seigneur Ganaret de Kermartin, chevalier » (Déposition VIII, Monuments de l'histoire de S. Yves, p. 33.) 

Ganaret — que nous lisons dans le seul manuscrit de l'Enquête aujourd'hui connu, bon manuscrit du XIVème siècle, mais non l'original, — Ganaret n'est guère un nom breton ni même d'aucune nation. Il y a là sans doute une faute du copiste. D'autant que le Rapport des cardinaux, dans l'extrait de cette déposition, écrit Trancoeti (Voir Monum., p. 309, ligne 14, où l’on a imprimé Trancreti. Dans le manuscrit, la sixième lettre de ce mot est surchargée, ce qui rend également possible les trois lectures Trancreti, Trancoeti, Tranceeti. Mais Tranceet ne semble guère breton ; Trancret est imprononçable. La lecture Trancoeti doit donc être la bonne) au lieu de Ganareti. La copie partielle de l'Enquête, envoyée de Tréguier aux Bollandistes en 1665, portait Savaici ; Surius a imprimé Cancieti [Boll. Maii IV p. 547 D (édit. de Paris)]. M. Ropartz propose de corriger cette dernière leçon en Tancreti, et Savaici en Tanoici, qui seraient, selon lui, la forme latine des noms Tanoic ou Tancrède (Histoire de saint Yves, p. 4). 

Tancrède est normand et non breton, Tanoic une pure hypothèse ; Cancieti, Savaici, Ganareti, d'évidentes fautes de copistes. Mais Trancoët — que porte le manuscrit encore existant du Rapport des cardinaux — est au contraire, comme forme bretonne, très acceptable ; de toutes les leçons c'est la meilleure, il faut s'y tenir. 

Quant au nom de la famille, avant la génération dont saint Yves fait partie, il semble que ce fut simplement celui de la terre, c'est-à-dire Kermartin. L'aïeul est dit dominus Ganaretus (lisez Trancoetus) de Villa Martini (p. 33). Le père devait s'appeler aussi Haelori de Kermartin ; mais après lui, ou même de son vivant, son nom personnel est devenu le nom patronymique de la famille : cela résulte de la façon dont ce nom est employé dans toute l'Enquête, où on trouve, entre autres, une soeur de saint Yves appelée Catherine Haelori (Monum., p. 192, 193), pendant que Tréguier, en ce temps même (1330-1338), avait pour évêque un cousin dit Alain Haelori. 

On a parfois voulu voir dans ce nom le génitif d'Haelor ou Ahelor latinisé en Haelorus ; il n'en est rien. Il n'y a point là de désinence latine ; c'est un nom purement breton : Haeluuobri, au IXème siècle, dans le Cartulaire de Redon (p. 10) ; Haelori au XIIIème siècle ; Helori au XVème ; et depuis le XVIème, Héloury [Voir Etudes bretonnes de M. Ernault, l’un de nos meilleurs celtistes, dans la Revue Celtique, t. VII, p. 309 (Mai 1886)]. 

La mère de saint Yves est nommée dans l'Enquête Azo ou Azou (voir p. 12), et dans l'Office primitif Hadou (p. 438 et 441): d'où il faut conclure qu'on prononçait indifféremment des deux façons. — « Selon Albert Legrand, cette Azou aurait été une fille de la maison de Kencquis (en français le Plessix), de la paroisse de Peumerit-Jaudy » (Albert Legrand, Vie des Saints de Bretagne, 3ème édition, p. 156). Hypothèse ou invention sans fondement, dont le seul prétexte est la mention d'une terre du Quenquis dans l'acte de fondation de la chapelle Notre-Dame de Kermartin (Monum. p. 488), mais sans indication d'un rapport quelconque entre cette terre et la mère de notre saint.

- XII -

Venons maintenant à la génération des Haelori-Kermartin dont saint Yves faisait partie. 

M. Ropartz a relevé, dans l'Enquête de canonisation, la mention de trois soeurs et d'un frère de notre saint. « Mais, ajoute-t-il, il n'est pas douteux qu'Yves n'ait été l’aîné des garçons du seigneur de Kermartin, puisqu'il posséda ce fief : et, disent nos vieilles Coutumes, aura l'aisné noble le chasteau ou principal manoir, avec le pourpris » [Histoire de S. Yves, p. 8 ; Coutume de Bretagne, art. 541 ; Ancienne Coutume, art. 543 (coté parfois 544 et 547). Très Ancienne Coutume, art. 209 ; et Hévin sur Frain (édit. 1684), p. 568]. On a cependant voulu, et encore tout récemment, enlever à Yves son droit de primogéniture, sur la foi d'un aveu de la terre de Kermartin rendu en 1609, dont le rédacteur s'est avisé, sans citer aucune source ni aucune autorité, de faire saint Yves « juveigneur de la maison de Kermartin » et d'affirmer qu'il n'eût pu fonder sa chapelle de Notre-Dame (aujourd'hui église du Minihy-Tréguer) « sinon du, consentement de son aisné, lors seigneur de Kermartin » (Société Archéologique des Côtes-du-Nord, Séance du 11 juin 1886, p. IV) — L'Enquête de canonisation détruit entièrement ces inventions. A chaque page Kermartin y est appelé « la maison, l'hôtel, le manoir de saint Yves » (domus hospicium, manerium domini Yvonis) ; à chaque page on trouve la preuve que, depuis la mort du damoiseau Haelori jusqu'au 19 mai 1303, Kermartin n'a eu d'autre possesseur ni d'autre propriétaire que notre saint. Il y agit absolument en maître, remplit tonte la maison de pauvres, jusqu'à y en loger chaque nuit une vingtaine (déposition X, Monum. p. 37). Bien, mieux, il fait construire une maison tout exprès pour les recevoir, et où ? Un témoin nous le dit : dans son manoir patrimonial de Kermartin : « Apud Villam Martini, manerium ipsius domini Yvonis,... apud Villam Martini, in manerio paterno, fecit quamdam domum fieri pro pauperibus, et ibidem pauperes recipiebat, et eos de bonis suis sibi a Deo collatis reficiebat » (ibid. p. 74, 75). — Donc Yves était bien seigneur de Kermartin, propriétaire de la terre, du manoir principal de la famille, donc il était l’aîné. 

Quant à l'acte de fondation de la chapelle Notre-Dame de Kermartin, invoqué à l'appui des inventions de l'aveu de 1609, je ne vois pas ce qu'on en peut tirer en ce sens. — D'après cet acte, cette fondation avait été faite avec les ressources particulières du saint (de peculio meo quasi castrense) provenant sans doute de son bénéfice et de son office ecclésiastique (la cure de Trédrez et l’officialité épiscopale de Tréguier) ; mais les constructions étaient dressées sur un fonds à lui advenu, partie de la succession de son père, partie de celle de sa mère (in portione mea hereditaria attingente mihi ex successione Helorii patris mei, una cum portione mea in hereditate materna eidem adjacente). Tel est le vrai sens de ces expressions (M. Ropartz ne l’entend pas autrement, voir Histoire de saint Yves, p. 171-172) ; et quant à la clause finale, où Yves déclare ne préjudicier en rien, par cette fondation, aux droits de ses héritiers, elle signifie simplement qu'il avait trouvé moyen de leur remplacer les deux pièces de terre patrimoniale occupées par sa chapelle. Comment cela prouve-t-il qu'il fût puîné ? [Note : d’après un mémoire de Pierre Hévin, de l’an 1683, la prétention de réduire saint Yves à l'état de juveigneur était articulée, non seulement dans l'aveu de Kermartin de l'an 1609, mais dans deux autres aveux de la même terre, l'un de 1550 et le dernier de 1638. Voici comment ce grand jurisconsulte, le premier et le plus savant des feudistes bretons, juge cette opinion : « Toutes les suppositions de la qualité de juveigneur en saint Yves, de partage à tenir en fief comme juveigneur d'aîné et de la prohibition de donner au préjudice des collatéraux, dont parlent ces aveux, sont (dit-il) pures rêveries avancées par des gens qui n'y connaissent rien » (Archives départementales des Côtes-du-Nord, fonds de l'évêché de Tréguier].

- XIII -

Il était certainement l'aîné. Quant à son frère, l'Enquête ne le nomme pas ; mais elle nous apprend que la femme de ce frère lavait parfois de ses propres mains la chemise de notre saint, et même la lavait si bien, la lui rendait si blanche, si douce au toucher, que, craignant de s'y trouver trop bien, Yves s'empressait de l'offrir à un pauvre (déposition XI, Monum., p. 39). 

Si le frère ne nous est connu que par sa femme, deux des soeurs ne le sont que par leurs maris. Un jour, la « maison » d'Yves Haelori, à Kermartin, était en grand émoi. Devinez ce que c'était que cette « maison » : une famille de nomades ayant pour chef un poète de grand chemin, chanteur ambulant, courant de bourg en ville et de foire en château débiter ses mélodies rehaussées des sons d'une viole, c'est-à-dire de quelque crincrin poudreux ; on l'appelait Rivallon le jongleur, nous dirions aujourd'hui le ménétrier. Parti de Prisiac au pays de Vannes, sa patrie, il errait à travers la Bretagne, traînant avec lui de ci et de là, outre ses chansons, une femme, Panthoada (Note : Ou Panthouada ; mais je ne puis adopter l'orthographe Panthonada suivie dans le texte des Monum, car la leçon Panthoada qu'on y trouve p. 99, prouve clairement que l'u, placé au milieu de ce mot (entre l'o et l'a) dans les manuscrits de l'Enquête et du Rapport des cardinaux, ne représente en réalité ni v ni n, mais doit rester u comme il est écrit), deux filles, Amicie et An Quoant (la Jolie), et deux fils dont l'un se nommait Geofroi. Un soir de 1292, cette tribu en quête d'un gîte s'abattit sur Kermartin. Yves eut pour eux ces bontés, ces caresses, prodiguées par lui à tous les pauvres, à tous les malheureux que Dieu lui envoyait. Si bien reçue, la tribu resta quelques jours pour se refaire. Le père mourut, la tribu resta de plus en plus... elle était encore là en 1303. Mais elle paya en soins assidus, en affection tendre et pieuse, l'inépuisable hospitalité du saint. —Un jour donc, l'alarme était grande dans la tribu. Une semaine auparavant, Yves s'était comme d'habitude retiré dans sa chambre pour prier et étudier, depuis lors il n'avait pas reparu ; n'ayant rien là pour boire ou manger, il devait être mort d'inanition. En vain contre la porte fermée on appelait, on heurtait : nulle réponse. Amicie et Panthoada coururent à Tréguier chercher l'évêque, qui vint avec quelques chanoines et n'obtint rien. On recourut alors à l'un des beaux-frères du saint, appelé Yves Conan [Note : « Tunc Yvo Conan, sororius ipsius domini Yvonis, fregit fenestram ipsius camere, etc » (Boll. Maii IV, p. 550, F, édit. de Paris). — Dans les Monum. orig. de l’histoire de S. Yves, ce passage de la déposition XLI est donné comme suit : « Tunc, Yvonis cameram [adiens], sororius ipsius domini Yvonis fregit fenestram ipsius camere, etc. » (Monum., p. 100). La leçon des Bollandistes nous semble meilleure]. Ne pouvant forcer la porte, Conan dresse une échelle contre la fenêtre, brise le châssis et tombe par là dans la chambre, où il trouve le saint en bon état, frais et dispos, mais fort mécontent de se voir ainsi arraché à sa prière ou plutôt à son extase. Aussi dit-il à son beau-frère fort doucement (il parlait toujours avec douceur) ce seul mot : « Plût à Dieu qu'en cette rencontre tu eusses été malade ! » — L'Enquête n'a pas conservé la réponse du beau-frère.

- XIV -

Deuxième beau-frère. — « Certain été, par un temps de grande cherté, monsieur Yves n'avait plus rien à donner aux pauvres ; il ne lui restait absolument qu'un cheval employé à la culture de ses terres. Il vint de Kermartin à Tréguier trouver un bourgeois appelé Rivallon Traquin (ou Tranquie), qui avait épousé sa soeur. Il dit à Traquin : « Achetez mon cheval ». Ce bourgeois se moqua de lui : « Etes-vous fou, s'écria-t-il, de vouloir vendre votre cheval pour donner aux pauvres ! » Peu ému de ces railleries, monsieur Yves insista, le bourgeois acheta le cheval cinquante sols. Aussitôt le prix convenu ou compté, monsieur Yves revint chez lui en toute hâte, après avoir prescrit à sa soeur de lui envoyer pour dix sols de pain à distribuer aux pauvres, car les pauvres en foule le suivaient partout ». — Ce récit fut fait à l'Enquête par Denys Jamerai, confrère de Traquin, c'est-à-dire bourgeois de Tréguier (déposition XXXII, Monum., p. 83-84). 

La dernière soeur dont il nous reste à parler, Catherine Haelori, était peut-être l'aînée de la famille et certainement celle du saint, âgée de quatre-vingts ans lors de l'Enquête, donc née en 1250. En 1330 elle habitait la paroisse de Hengoat, près de la Roche-Derrien, et avait un mari nommé Yves Alain, à qui l'on ne donne dans l'Enquête nul titre, nulle qualification, pas noble par conséquent ou d'une noblesse très médiocre. Elle conservait, avec un soin et un respect religieux, le chaperon de son illustre frère. Un jour, Alice Billon, de la paroisse de Ploëzal, vint chez Yves Alain. Huit jours plus tôt, elle avait été, la nuit, mordue au cou par un reptile venimeux, sans doute une vipère : elle était enflée de partout, souffrait cruellement, se sentait tout près de mourir. A sa prière, Yves Alain dit à sa femme : « Apportez le chaperon de monsieur Yves ». On le posa sur Alice, ses douleurs diminuèrent sur-le-champ, le lendemain matin elle était guérie. En déposant de ce fait dans l'Enquête, Catherine Haelori ajoute que pareille chose est arrivée à plusieurs autres malades, sur lesquels elle avait posé le chaperon de son frère (dépositions CXXVI, CXXVII, Monum., p. 192, 193). 

Des trois beaux-frères d'Yves aucun n'est qualifié noble. Yves Conan habite Tréguier et doit avoir été, comme Traquin, bourgeois de cette ville. Yves Alain ressemble bien à un marchand enrichi de la Roche-Derrien, retiré sur ses vieux jours dans un manoir champêtre. Pour la belle-soeur, comme elle ne semble point avoir lavé les chemises du saint par piété, mais plutôt par complaisance, il y a lieu de croire que ni elle ni son mari ne tenaient grand état. Bref, la condition, le train de vie des frères et soeurs du grand Yves parait avoir été fort modeste : ce qui nous confirme dans l'idée que la fortune de la famille l'était de même.

- XV -

Cependant, beaucoup des témoins de l'Enquête, après avoir rapporté les prodigieuses austérités d'Yves, se plaisent à ajouter que cette vie misérable était de sa part absolument volontaire, vu qu'il avait de bons biens et de beaux revenus, assez pour vivre grassement, délicatement, et que, s'il l'avait voulu, il eût pu se gorger à souhait de vin et de viande, au lieu de ronger son pain bis trempé d'eau claire ; se couvrir d'habits somptueux, au lieu de son gros drap de bureau ; se pavaner auprès de l'évêque sur un beau cheval, au lieu de piétiner péniblement avec les valets ; se coucher mollement dans un lit de plumes, au lieu de se meurtrir les côtes sur sa claie, sa paille et ses copeaux (Voir, entre autres dépositions I, Monum., p. 10 ; VI, 26 ; VII, 29 ; VIII, 31 ; XVI, 47 ; XX, 60 ; XXVII, 71 ; XXX, 76 ; XXXI, 79 ; I, 120). Cela suppose aux mains de saint Yves une large fortune : mais de quelle source ? 

Tous les témoins qui entrent à cet égard dans quelque détail en marquent deux : ses revenus ecclésiastiques, ses deniers patrimoniaux (redditus ecclesiasticos et patrimoniales, dépositions I, Monum., p. 10), ou, comme disent d'autres, une bonne cure et un bon patrimoine (bonam ecclesiam et bonum patrimonium, déposition VI, p. 26). Aucun n'a distinctement évalué le patrimoine. Quant à la cure, qui est celle de Louannec, un témoin (Pierre Arnou, vicaire de la cathédrale de Tréguier) dit qu'elle valait « 50 livres de ferme et plus » [« Bonam ecclesiam vocatam Lohanec, valentem L libras de firma et ultra » (Test. VII, ibid. p. 29)] ; un autre (Hamon Nicolas) qu'avec son revenu on pouvait faire « une dépense de 100 livres par an » [« Bonam ecclesiam vocatam Lohanec, que valet bene ad faciendum expensam centum libras » (Test. VIII, ibid. p. 31)]. Ces deux évaluations ne sont contradictoires qu'en apparence. La seconde parle du revenu total et complet, du revenu brut, sans tenir compte des charges — frais de culte, pensions, fondations, réparations, etc. — qui dans une paroisse de cette importance étaient considérables. La première, au contraire, parle du revenu net, restant — toutes charges déduites — à la libre disposition du titulaire. De ce chef donc Yves aurait eu un revenu annuel de 50 livres. Un autre témoin, — Jean Autret, recteur du Faouet près de Pontrieux, — qui vit souvent le saint aux dernières années de sa vie, lui attribue un revenu total de 80 livres en deniers patrimoniaux et biens ecclésiastiques, moitié d'une sorte, moitié de l'autre [Note : « Cum haberet, tam in bonis patrimonialibus quam ecclesiasticis, quatuor viginti libras in redditibus » (Rapport des cardinaux, Monum. p. 335, I, 31-32). — Dans l'Enquête, la déposition de ce témoin, comme nous l'avons actuellement, porte : « Cum baberet, tam in bonis patrimonialibus quam ecclesiasticis quadraginta librarum in redditibus... » (ibit. p. 120, I. 10). Les Cardinaux ont compris, comme nous l'entendons, ce passage, qui était peut-être plus clair dans le manuscrit original de l'Enquête. Puisque le cure de Louannec, seule, valait déjà environ 50 livres de rente, le revenu total d'Yves, y compris ses biens patrimoniaux, ne pouvait être réduit à 40]. Cette évaluation s'éloigne peu de la précédente, elle porte à 40 livres le revenu annuel des biens recueillis par Yves dans la succession de ses père et mère, ce qui, avec la part échue aux puînés, n'eût fait encore, comme nous l'avons dit, aux mains du père commun, Haelori, qu'une modeste fortune. 

Dans le même sens citons ici un curieux incident de la vie de notre saint. Le roi de France (Philippe le Bel) avait envoyé à Tréguier des gens et des sergents pour lever sur la mense épiscopale certaines taxes, — extorsion absolument inique, qui violait tout à la fois le droit de l'Eglise et l'indépendance de la Bretagne. Yves, comme official, résistait à cette entreprise vigoureusement, même par les voies de fait. Tous, parmi les gens d'Eglise, n'approuvaient pas cette résistance, plusieurs redoutaient les menaces et la vengeance du roi de France, qui avait même là quelques partisans cachés, plus ou moins intéressés. A la tête de ces trembleurs était le trésorier du chapitre, Guillaume de Tournemine, qui un jour, au plus vif de ces débats, rencontrant notre saint, se mit à lui chanter pouille et lui lança cette apostrophe : « Coquin, coquin, vous nous mettez en danger de perdre tous nos biens ; vous ne vous en inquiétez pas, vous n'avez rien à perdre ! » [« Coquine, coquine ! vos posuistis nos in periculo perdendi omnia quae habemus, et hoc facitis quia nihil habetis ad perdendum ! » (Test. XLVII, Monum. p. 118)]. — Sans doute à ce moment Haelori de Kermartin et Hadou sa femme vivaient encore ; mais si leur aîné eût eu à attendre d'eux une grosse succession, Tournemine n'eût pas parlé de la sorte. 

Pour saint Yves, personnellement, outre les 80 livres de rente ci-dessus spécifiées, tant qu'il resta official, il avait de plus le profit de sa charge, dont les témoins cités plus haut ne tiennent pas compte, parce qu'ils parlent seulement de revenus certains et que c'était là un casuel, — mais casuel infaillible et d'une valeur nullement négligeable, — consistant dans le tiers du droit de sceau pour tous les actes scellés par l'officialité diocésaine (Voir dépositions I, II, XVIII, XXX, ibid. p. 11, 14, 53, 77 ; cf. p. 342). La juridiction ecclésiastique avait, à cette époque, une si large compétence (Voir Ropartz, Histoire de saint Yves, p. 32-40) que ces actes se comptaient par milliers ; en admettant que ce droit valût à Yves pour sa part 60 à 70 livres par, on est certes plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. 

Bref, tout bien compté, le saint official devait toucher, bon an mal an, environ 150 livres, — que les pauvres, bien entendu, mangeaient jusqu'au dernier sol, — souvent au delà, car quand il n'avait plus rien, il quêtait ou il empruntait pour eux. 

- XVI -

Un dernier mot sur un point assez vivement agité par certains auteurs. Saint Yves a -t-il fait parti du tiers-ordre de saint François ? Je n'hésite pas à répondre : Non. 

La preuve, c'est que, dans ce long défilé de deux à trois cents témoignages qui constituent l'Enquête, pas l'ombre d'allusion à ce fait. Pourtant parmi ces témoins il y a deux Cordeliers du couvent de Guingamp, où Yves, dit-on, eût « prins l'habit du tiers-ordre » (Albert Legrand et autres), tous deux très amis du saint, mais l'un d'eux surtout intimement lié avec lui pendant plus de vingt ans. C'est ce frère Guiomar Morel dont on a déjà parlé (ci-dessus § IX). Yves allait souvent le voir dans son couvent ; un jour ce frère Morel s'étant blessé à la jambe, il l'emmena à Kermartin, l'y garda trois semaines pour le guérir, le soignant, causant souvent avec lui, lui révélant (on l'a vu) les secrets les plus intimes de son âme, l'histoire de sa conscience, que le moine fit connaître dans l'Enquête. Morel avait été gardien du couvent de Guingamp : il raconte, non sans plaisir, qu'Yves y venait et y couchait fréquemment [« Dixit quod sepius vidit ipsum (dominum Yvonem) jacentem supra terram in domo sua Fratrum Minorum de Guingampo, et quamvis pararent sibi bonum lectum, solummodo appodiabat se eidem » (Test. XXIX, Monum., p. 73)]. Mais sur l'entrée prétendue de notre saint dans le tiers-ordre, sur sa prétendue qualité de tierçaire, — néant. 

L'autre Cordelier, frère Guillaume Roland, avait été enfanté à la vie spirituelle par notre saint ; sur ses conseils, ou plutôt sur ses instances, il était entré dans l'ordre de saint François ; il parle d'Yves avec tendresse, et quoiqu'il ne l'eût connu que dans les cinq dernières années de sa vie, il relève certaines particularités caractéristiques échappées à tous les autres témoins (voir ci-dessus §VI). Mais pas un mot d'où l'on puisse, de près ou de loin, induire le prétendu tierçage du fils d'Haelori. 

Si Yves avait été tierçaire, ce silence des deux Cordeliers était impossible. Quant au costume de notre saint, que le P. Albert Legrand veut ramener, bon gré mal gré, au costume franciscain, il n'eut jamais avec ce dernier aucun rapport [Cf. Boll. Maii IV p. 539 BC (édit. De Paris)]. 

Ce qui est vrai, c'est qu'Yves en toute circonstance montra une grande affection pour l'ordre de saint François. A Rennes il en fréquentait le couvent ; c'est l'enseignement de ce couvent, c'est à-dire l'enseignement franciscain, qui remua son âme dans ses profondeurs et la jeta avec une force sans pareille dans la voie de la perfection. De Kermartin il se plaisait à hanter les Cordeliers de Guingamp, et quand une âme éprise de la vie spirituelle se mettait sous sa conduite, c'est vers ce cloître qu'il la dirigeait. 

L'ordre de saint François doit donc, de toute justice, garder dans son bréviaire la fête de saint Yves, comme celle d'un de ses plus grands et de ses plus illustres amis. Mais, pour autant que valent l'histoire et la vérité, il ferait bien de ne plus donner à cet ami la qualité de tierçaire, à laquelle il n'a pas droit et qui n'a pas droit sur lui.

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